PREMIERE PARTIE
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Az la captivité de Madrid, lorsque Francois Ier eut signé le traité qui le rendait 4 son royaume, on le mit dans une barque amarrée au milieu de la Bidassoa, qui sépare la France de l’Espagne. De l’autre rive furent amenés ses enfants, qu’il laissait en gage de sa parole. Le dauphin passa le premier, franchit la barque et fut regu dans le bateau qui avait amené le roi et qui s’en retournait. Le petit duc d’Orléans, agé de huit ans, qui venait ensuite, ne fut pas plus tot dans la barque ov I’échange s’accomplissait, que, sans attendre qu’il efit passé dans l’autre, le roi sauta dans le bateau frangais, aborda, et soudain monté sut un cheval turc d’une vitesse incroyable, qu’on lui tenait prét, il fit quatre lieues sans s’arréter jusqu’a Saint- Jean-de-Luz, d’ou, ayant pris quelques instants pour souffler, il courut du méme train jusqu’a Bayonne ot se trouvait la cour : tant il avait hate de régner.
Sa mére, Louise de Savoie, avait tenu cette cour pendant
le temps de sa captivité, en méme temps que le gouvernement, dont elle assumait la régence.
Il n’y en avait pas de plus brillante en Europe, et le chagrin de s’en voir séparé avait fait une partie de la mélancolie qui tourmentait le prince en prison et lui faisait souhaiter le retour. Il en adorait le luxe, les fétes, les plaisirs de tout gente et les conversations. Hugo, qui dans /e Roz s’amuse trace un portrait de ce roi, si faux et méme si ridicule, a cependant surpris un trait de son caractére dans le plaisir allant jusqu’au transport que la vie mondaine lui causait. Il s’y livrait comme un particulier. La part qu’il y prenait était moins d’un souverain qui se plait a faire éclat de la magnificence de son régne, que celle de n’importe qui parmi les gentilshommes a qui il en donnait la féte. Sur ce théatre illustre de sa maison, Frangois nous apparait suttout comme le premier de ses invites.
Il ne manquera pas de censeurs pour voir dans ce caractére l’effet de la seule frivolité; mais Phistoire en parle autrement.
Dans la grande passion que ce prince eut pour le monde, dans les dons qui le rendaient propre a y briller et 4 en jouir, elle découvre des motifs plus nobles que le plaisir : un godt pour la conversation, l’émulation des belles connaissances, l’enthousiasme du grand et du beau dans les arts et dans la poésie, le zéle des entreprises savantes, le désir dennoblit Vexistence auparavant grossiére des gentilshommes, un dessein formé de les instruite pour servir d’exemple a la nation. Le nom de pére des lettres qu’on donne a Francois Ie ne signifie pas autre chose. Il l’a obtenu de ses sujets, non comme une flatterie que les poétes décernent sans difficulté 4 tous les princes qui les protégent, mais comme un témoignage public auquel des juges plus difficiles, antiquaires, critiques, philologues, jurisconsultes, savants dans les langues et dans l’histoire, naturalistes, cosmographes, médecins, voyageuts, mathématiciens, ingé-
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nieurs, reconnaissants des lumiéres apportées par son régne, charmés de la part qu’il y prenait lui-méme, mettaient leur poids.
Il fut roi 4 vingt ans. Jamais aurore d’un régne ne fut otnée de plus de graces, ni bientdt relevée de plus d’éclat. L’age et les mceurs du prince auquel il succéda les rendaient plus sensibles encore.
Mort passé cinquante ans, et retiré de la guerre, remarié année précédente 4 Marie d’Angleterre, dont la jeunesse et la galante humeur faisaient craindre pour le lit royal des aventures, Louis XII présidait sans prestige aux assemblées de la cour. Au contraire, on voyait Francois, comte d’Angouléme, étaler sa force et sa prouesse dans les tournois, paré de tout l’éclat de la jeunesse et ressuscitant avec charme, en cet 4ge. avancé de notre histoire, le point d’honneur passé de la chevalerie, somptueux en vétement, gracieux dans ses maniéres, bien fait de sa personne, aimé de toutes les femmes, et fortement soutenu, comme tous les héritiers dun trdne, d’un parti de jeunes galants qui mettaient en lui leur fortune.
Sa campagne d’Italie, qui suivit ’avénement, consomma ce prestige 2 Marignan, ot les Suisses, qui guettaient le roi 4 la descente du mont Genévre, ayant vu déboucher soudain par l’Argentiére, furent battus dans une action si atdente et si rude, que le roi passa vingt heures a cheval. Trivulce, qui guerroyait depuis trente ans dans le Milanais, et qui avait vu vingt batailles, appelait celle-la une bataille de géants.
Alexandre et César étaient les grands exemples auxquels on compatait alors les conquérants. Frangois fut comparé a César, qui, comme lui, dans sa guerre des Gaules, avait défait les peuples de l’Helvétie. Le veuvage prématuré de sa méte, qui ne laissait d’espoir a cette princesse qu’en lui, faisait qu’elle Vappelait mon César. Dans un écrit du
temps, ol se trouvent mis en dialogue les Commentaires de ce fameux capitaine, le roi parait en interlocuteur, conversant avec César lui-méme, censément rencontré 4 la chasse, avec Diane et l’Aurore pour témoins.
On se figurait alors César avec une grande barbe blanche, qui le fait ressembler 4 Charlemagne dans les charmantes vignettes du manuscrit. C’était ainsi de toutes choses : de vagues souvenits nationaux se mélaient dans l’imagination du temps aux faits de l’histoire romaine; et dans nos anciennes traductions, le De re militari de Végéce s’appelle P Art de chevalerie.
Par une allusion plus expresse, les noms des compagnons de César servent a désigner, dans le volume, les preux de Marignan, peints en buste, au nombre de huit avec le roi, dans autant de médaillons ou rondeaux, ceuvre apparemment de Clouet le pére. Boisy le grand-maitre y est nommé Pédius; Tournon, Crassus; Fleuranges, qui fut le maréchal de Lamark et écrivit les Mémoires du Jeune aventureux, s’appelle Baculus. Sabinus et Cotta, héros de la lamentable histoire ot César montre ces Romains pris au piége du traitre Ambiorix et massacrés aprés une résistance désespérée, prétent leurs noms a Lautrec et a Montmorency; Lapalisse est Iccius de Reims; Bonnivet, Divitiac d’Autun, le fiable (ou fidele) Divitiacus : digne préte-nom d’un capitaine qui, dans la récente bataille, descendant des cols par Coni et courant comme la foudre, surprit dans Villefranche et fit prisonnier a table Prosper Colonna, dont cette aventure termina la réputation d’homme de guerre.
L’endurance physique et les vertus guerriéres ont toujours valu aux princes la popularité chez les sujets et l’autorité dans la cour. Frangois y joignait la libéralité, appréciée de tout temps du courtisan. Le feu roi avait été avare, et Pon savait que celui-ci donnerait; cela fit un pjueees immense en sa faveur.
Par malheur, tout ce qui tenait ses regards fixés sur le salut de l’Etat s’apercut bientdt que tant de qualités brillantes n’empécheraient pas les intéréts d’étre livrés a l’aventure. Le prince était aimable, il avait ascendant, on n’osait lui désobéir, mais il ne savait pas gouverner. L’histoire impattiale en porte le témoignage. Elle ne fait voir par tout son régne, dans les affaires publiques, que faiblesse et incertitude. Le caprice et l’intrigue achévent d’y déranger ce que l’imprudence n’a pas gaté; des affaires graves sont compromises part les mouvements d’une humeur qu’il ne sut jamais réprimer. En paix et 4 la guerre, aux périls du dehors comme a ceux de l’intérieur, il ne sut opposer ni conseil, ni résolution; les événements, qui le menaient, le mirent plusieurs fois au bord de sa ruine. Quoique brave, méme au combat, il manqua de la constance qui seule fait les grands capitaines, ne sachant ni prolonger son effort, ni supporter un revers, ni tenir froidement conseil.
Le désastre de Pavie, au bout de dix ans de régne, fit voir le triste effet de tout cela. Le roi y fut fait prisonnier, ce qui ne s’était pas vu depuis Jean le Bon et les sombres jours de la guerre de Cent ans; la fleur de la noblesse frangaise y fut fauchée comme a Azincourt. Pendant un an la cour en deuil resta sans chef : malheur qu’on ressentit d’autant plus, qu’on savait bien que la paresse et la négligence en étaient cause. Le roi, diverti par ses plaisirs, égaré par ses favoris, follement retenu par assurance qu'il avait donnée au public de ne jamais partir de Pavie sans avoir emporté la place, recueillit ce qu’il avait semé. Dans sa personne, outte le danger public, il souffrit ’amertume d’une captivité dont le vainqueur eut soin de n’adoucir ni ’humiliation, ni les rigueurs.
Tel était ce prince en politique; mais le ménagement de la société, le patronage des arts le trouvaient sans rival.
Par une singuliére destinée, il sut exercer lun et l’autre
et en recueillir les fruits sans assurer son régne, au milieu de dangers que, tantét des expédients, tantdt la chance, tantdt ’erreur de ses ennemis conjurérent : en sorte qu’en dépit de cette incapacité, son action marque une grande époque de notre histoire. Autant dans les affaires d’Etat il montte de témérité, de caprice, de négligence, autant quand il s’agit des intéréts de l’esprit, du progrés de la vie civile, les témoignages le font voir avisé, patient, ouvert a la raison, docile 4 l’expérience, capable de longs desseins et defforts répétés. Pour étre moins publiques que dans le gouvernement, les difficultés rencontrées en ce genre n’en étaient souvent pas moins grandes; Francois déployait pour les vaincre cet entrain et cette obstination, ce zéle infatigable et toujours rafraichi que les hommes ont coutume de mettre dans les taches pour lesquelles ils sont nés.
La cour, qui devait en étre instrument principal, trouvait un modeéle hors de France dans celles qui brillaient en Italie depuis un siécle.
Cent ans et plus de tranquillité, qui précédérent les guerres portées dans cette contrée par nos rois, avaient favorisé pat toute la péninsule le développement d’une société embellie de la culture des arts. Vingt capitales avaient brillé pat la, vingt maisons souveraines, soit guerriéres, soit marchandes, en avaient recueilli Pillustration, petites parfois par la puissance, mais grandes par le prestige qu’au moyen des esprits elles exergaient dans toute Europe. Les Médicis a Florence, les Este a Ferrare, les Gonzague 4 Mantoue, les Aragon a Naples, jouissaient ainsi d’une renommée qu’enviaient hors d’Italie les plus puissants monarques, l’empereur dans Vienne, le roi de France dans Paris, et jusque dans son ile lointaine le roi d’Angleterre Henri VIII. Surtout Péclat récent jeté par la cour d’Urbin avait excité l’admiration, offrant sous Guy-Ubald, dernier des Montefeltre, un modeéle accompli de gott, de magnificence et de politesse.
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Il n’y a personne qui n’ait oui parler du livre du Courtisan, ou pour mieux dire de ’ Homme de cour, ot Balthazar Castiglione trace d’un style gracieux le tableau de cette cour. Toute l'Italie y avait couru, attirée par la libéralité du prince et le cas flatteur qu’il faisait des talents. La Bibiena faisait représenter la Ca/andre, la Raphaél tenait le pinceau. Les plus grands seigneurs, comme Julien de Médicis, César de Gonzague, Louis de Canossa, les Fregose de Génes, la fréquentaient; Elisabeth de Gonzague, épouse du prince, et sa patente Emilie Pia présidaient le cercle de cour, animant de leur aimable humeur des conversations et des jeux ot Pérudition la plus étendue et la plus fine se mélait aux plaisants propos.
Ceux a qui on a persuadé de ne voir dans la Renaissance qu’un débordement de mceuts impures sont loin de compte avec de pareils tableaux.
« La se tenaient, dit Balthazar, les doux entretiens, un galant badinage; chacune des personnes présentes donnait a lire sur son visage le plaisir qu’elle y prenait, si bien que cette maison pouvait se dire le vrai si¢ge de Vhumeur enjouée et plaisante. La princesse était comme une chaine qui nous tenait tous rassemblés. Nous avions libre accés auptés des dames, licence de parler, de nous asseoir, de badiner, de rite avec celle que nous voulions; mais pour la révérence que nous portions a la princesse, cette liberté méme était une discipline, car il n’y avait la personne qui n’etit eu horreur de lui déplaire; en sorte que la plus grande décence y était jointe avec la plus grande liberté. En méme temps que de sel et de vivacité, les propos qu’on tenait devant elle étaient assaisonnés de noblesse et de grace, d’accotd avec la majesté et la douceur qui paraissaient en elle, et qui l’auraient fait reconnaitre pour une trés noble dame 4 qui méme ne l’edit jamais vue. »
En France 4 cette époque, on n’avait nulle idée de cela.
Il n’y avait autour de nos rois ni savoir, ni mceurs, ni politesse. Les gentilshommes qui formaient leur cour ne mettaient en commun que des maniéres tudes, des propos de guerre, et le divertissement de ces conversations qu’il nous plait de nommer gauloises, et qui n’étaient qu’ordure. Louis XI ne se plaisait qu’au genre de sales histoires réunies dans les Cent nouvelles nouvelles ; Branté6me assure que jamais cour ne fut plus débraillée que la sienne. Autour des reines et des princesses le spectacle était différent; une grande dévotion, des meceurs pures, sur lesquelles elles veillaient elles-mémes, faisaient l’honneur de leur maison; mais les femmes qui la composaient, ignorantes de toute science, parquées dans leur fonction, livrées a la routine de leurs seuls entretiens, n’avangaient pas d’un pas la vie de société.
Dans l’entrevue du camp du Drap d’or, qui fut au commencement du régne de Francois Ie, et ot ce prince et Henri VIII se fétérent réciproquement, un témoin rapporte qu’aprés que les deux rois se furent visités et eurent bu ensemble, le roi d’Angleterre dit : Mon frére, je veux Lutter avec vous. « Et, continue l’auteur, lui donna une attrape ou deux, et le roi de France, qui est un fort bon lutteur, lui donna un tour et le jeta par terre, et lui donna un merveilleux saut.» I] faut imaginer le lustre que pouvait recueillir la majesté royale d’un tel spectacle offert 4 toute la cour; Pauteur cependant n’en fait pas de réflexion; on trouvait cela tout naturel. Telles étaient chez nous les maniéres, dont le roi, dégoité apparemment lui-méme, entreprit de dégoiter les auttes.
Dans le livre du Courtisan, Julien de Médicis, qui avait vu Pancienne cour de France, est représenté disant que les gentilshommes frangais ont le tort de ne connaitre en fait @honneur que celui des armes, et de n’aspirer 4 autre chose. « Mais, ajoute-t-il, quand monseigneur d’ Angouléme régnera, il les forcera 4 honorer la science. » La politesse des mceurs
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ne pouvait s’instituer sans cela; dans les projets du roi les deux allaient ensemble.
Pour les obtenir de la France, il n’y avait qu’a suivre les legons de la péninsule : chose facile, car la langue n’en était pas inconnue chez nous. Plusieurs de nos gentilshommes, le roi tout le premier, parlaient V italien, alors regardé comme non moins important que les langues grecque et latine, auxquelles Pétrarque et Boccace égalaient la leur dans le passé, et dans le présent |’Arioste, le Trissin, le Bembe, Paul Jove et Guichardin. On ne faisait cas alors en fait d’écrits que de la perfection des talents, sans se mettre en peine s’ils étaient anciens ou modernes, étrangers ou nationaux. Le souci de ces différences, qui tient de nos jours tant de place, était ignoré de ces temps-la.
On n’en faisait qu’une seule, parce qu’elle crevait les yeux : c’est qu’un essor sans précédent de l’esprit et du savoir honorait le si¢cle nouveau. Mais comme de grands succés dans les deux derniers siécles avaient précédé cet essor en Italie, VPidée d’un changement brusque était absente de chez elle, et la notion d’un Moyen Age, conjuré par une Renaissance, sur laquelle nous batissons l’histoire, n’entrait pas dans sa pensée. En France, ot des efforts rompus ou malhabiles avaient laissé plus d’espace a franchir, le passage fut plus ressenti, sans cependant faire imaginer qu’on renoncat des traditions.
Prenons garde que le sens absolu ot nous aimons a prendre ce mot de tradition n’est pas confirmé par l’histoire, ou chaque génération a la sienne. Celle des Frangais alors était de gausser et de se battre; un demi-siécle plus tét, avant les guerres civiles et invasion anglaise, la cour de Charles VI en avait fait voir une autre, dans le patronage des atts exercé par les princes, un gotit de |’éloquence et de la poésie, un taffinement des meeurs, dont fait foi la description de Paris donnée un peu plus tard par Guillebert de Metz.
En tout cela, dés cette époque méme, I’Italie était le modéle qu’on imitait. Christine de Pisan traduisait ses auteurs, les enlumineurs suivaient son style, la reine et le duc d’Orléans, qui fut assassiné, copiaient ses modes. Ceux qui ont écrit qu’en se donnant 4 son tour les mémes modeéles Frangois [¢T rompit le fil de notre histoire n’ont pas considéré cela. Ils ont ignoré cet italianisme antérieur et de longue date, qui s’étendait a toute l’Europe, si entier et si véhément, que si notte Renaissance, retardée par le malheur public, avait accompli alors ses destinées, la marque italienne y aurait été empreinte plus profondément encore qu'elle ne le fut sous Francois Ie.
La possession de Milan, que la journée de Marignan assutait 4 ce dernier, aidait aux desseins qu’il formait. Elle enchanta le prince en le faisant régner sur un peuple riche et cultivé, sur d’opulentes cités oti florissaient les arts. La ville avait été un centre Whellénisme, car Chalcondyle y avait enseigné. Dans le chceur des cités italiennes, Milan avait jeté son éclat sous les Sforces, plus anciennement sous les Visconti, dont le roi descendait. Le duc d’Orléans, son bisaieul, avait seigneur d’Asti, ot Georges Alione, rimeut en notre langue, et dont les farces en dialecte astésan firent les délices de la province, avait tenu le parti francais quand l’armée de Charles VIII descendit.
Léonard de Vinci habitait le duché. En retour des faveurs dont Frangois combla ce grand peintre, je ne puis me figurer qu’il n’ait pas appris de lui a connaitre les belles choses dont le pays était plein. L’artiste avait soixante-trois ans; il aurait pu étre son pére; tout se rencontrait pour faire de lui le précepteur d’un jeune prince qu’une curiosité si atdente portait vers les ouvrages dont le maitre faisait profession. Plus tard on entendit le roi dire : « Moi qui m’y connais, qui ai vu en Italie les plus belles choses. » Cette éducation se fit alors; mais elle ne se fit pas sans conseil,
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et il y a lieu d’imaginer ceux que, dans sa curiosité de vingt ans, Francois [et dut recevoir avec avidité d’un homme de tant de génie et de tant d’expérience.
Un grand air de jeunesse accompagne de tous cétés ces commencements de régne. Il serait mieux connu de la postérité, si imagination n’en eft été brouillée par la pédanterie des peintres de costume, qui n’ont jamais su peindre le roi qu’ cinquante ans, avec la barbe qu’il n’avait pas et le vétement qu’on porta plus tard.
Le tableau d’Ingres qui le représente auprés de Léonard mourant a tépandu cette mascarade. Le roi portait alors le menton tas, les cheveux longs tombant par derriére, le bonnet a oreilles enfoncé dans la téte, le pourpoint décolleté, la saye longue et tombant sur le haut-de-chausses qu’elle cache : a peu pres la forme et la figure qu’on voit a Raphaél dans ses portraits. Ajoutez le large buste, les fortes épaules, la haute stature, cause en partie de ce nom de grand roi Frangois, qu’on lui donna quand il fallut plus tard le distinguer de Francois II.
Il avait pris pour son embléme, ou, comme on disait, pour sa devise, la salamandre, avec ces mots : Nutrio et extinguo, patce qu’en subsistant dans le feu, ce fabuleux animal est aussi capable de l’éteindre; et cette figure dépeint trés bien et les ressources et la puissance qui habitaient en lui.
A cété de cette figure, comme on aimerait que Vhistoire eat fait voir une princesse pareille, de qui la grace et l’affabilité secondassent les desseins du roi! Par malheur il n’eut en mariage dans Claude de France qu’une reine effacée, dénuée de charme et de beauté, qui mourut au bout de six ans, sans laisser dans la cour nulle trace de son passage.
Sur la foi des poétes, qui l’ont comblée de louanges, les historiens de nos lettres ont attribué un rdle de ce genre a la duchesse d’Alengon Marguerite, sceur du roi, qui fut ensuite reine de Navarre. I] est vrai qu’elle a protégé les
gens de lettres, qu’elle les recommandait a son frére; mais elle ne présida jamais sa cour; et tout empéche de croire qu’elle y efit été habile. Dépourvue de beauté plus encore que la reine, il ne semble pas qu’elle ait eu dans l’esprit les graces qui manquaient a sa figure. Dans son Hleptaméron, le tableau qu’elle a tracé d’une assemblée cultivée et galante 4 Pimage des modéles offerts par l’Italie n’exhale que froideur et ennui; et on se prend 4 penser que si elle efit essayé de former une pareille cour autour d’elle, chacun se serait haté d’en sortir.
Non, ce qui unit la princesse 4 son frére ne fut aucune action de ce gente, mais les seuls sentiments de famille, atdents chez elle, et qui longtemps n’eurent presque pas dautre objet que lui.
Née dans les environs du trdne, vouée comme telle aux martiages que la politique impose, le duc d’Alengon l’avait eue pour épouse en échange de Vhériti¢ére de Bourbon, d’abord promise a ce prince, et que Louis XII, pour noyer le procés qui menagait de s’élever entre les deux branches de cette maison, décida de donner au connétable, depuis fameux par sa trahison. Un tel époux laissait libre l’affection que Marguerite tournait tout entiére sur le roi, plus agée que lui de deux ans, ’aimant en sceur ainée; tous deux au surplus ayant requ de leur mére une éducation pareille, ou entraient les belles-lettres, la connaissance des langues, qui aidait a les rapprocher.
On appelait Louise de Savoie Madame. Elle adorait son fils, mais avec moins d’abnégation. Fille du fameux Philippe, Monsieur, qui fut un an duc de Savoie, apreés avoir allumé sous son frére la guerre des Princes, qui mit le pays en feu, avide comme lui d’autorité et quelquefois d’argent, elle abusa de l’ascendant qu’elle avait sur le roi pour satisfaire ces deux passions, causant ainsi les folles persecutions qui firent passer Bourbon dans le parti de
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Pempereur. Dévote comme la maison dont elle était issue, elle avait, en dépit de cet orgueil et de ce lucre, des élans de piété touchante envers Dieu, auxquels elle associait son fils.
Que nous imaginons mal l’4me de ces personnes-la ! Supposé qu’aujourd’hui quelqu’un les peignit tous deux, la princesse disant : SZ /a guerre recommencait je serais en grand’ peine, et que le roi répondit montrant un crucifix : Ce/ui-la Sera mon espérance; quel enfantillage! dirait-on, quelle invention digne d’une sceur touriére ! Nullement, c’est une piéce historique. Cette peinture fait partie d’un recueil de vingt sujets du méme genre, monument d’un pélerinage que Francois fit au retour de Marignan 4a la Sainte-Baume, avec sa mére, et durant lequel celle-ci fut « spirituellement admonestée », dit-elle, c’est-a-dire intérieurement inspirée, de composer pour lui l’adaptation du psaume Dominus illuminatio, dont ce cahier contient les épisodes.
Apprenons a connaitre ces princes, ce qu’ils mélaient de religion, et en général de sentiments profonds, a une vie qu’on se figure tout entiére dévorée par les intéréts ou dissipée par le plaisir. Quand le roi passa les cols allant en Lombardie, une pensée tendre lui vint pour sa mére restée seule, pour son pére mort depuis longtemps. « En regardant derrié¢re lui, dit le commentaire du psaume, lui souvint de madite Dame, qui était a Amboise, et de Monseigneur, qui était a2 Cognac»; et la vignette le représente faisant route a travers les monts, tandis que Louise de Savoie est peinte en priére devant la Vierge, et qu’au-dessous, avec l’inscription Carolus, parait le tombeau de son époux.
Ce qui manquait a Francois n’était pas une famille, mais, au sens privé, une maison. Il n’eut pour la tenir ni une duchesse d’Urbin, ni une Isabelle d’Este comme 4 Mantoue, ni comme a Chambéry une Blanche de Monferrat, touchant souvenir de cette Savoie 4 laquelle il tenait
par le sang, épouse de Charles mort a vingt et un ans, et qui, durant quatre ans d’une union deélicieuse, avait fait sur cette petite scéne fleurit la politesse et les arts.
Il lui fallut tenir seul sa cour, mener seul l’entreprise délicate qu’elle imposait.
On concoit que ni la puissance royale, ni l’obligation de fidélité des nobles, ne pouvaient y étre de beaucoup d’usage. On ne gouverne pas une assemblée mondaine par la crainte du chatiment, ni par les injonctions du devoir. Rassembler la noblesse, l’instruire, intéresser, ne pouvait étre leffet que de l’attrait et de la persuasion. Une cour ot l’on s’ennuie, ot. le prince est sans prestige, ol manquent les égards et la décence, est incapable de produire ce que Frangois I recherchait. I] fallait 4 la fois attirer le courtisan par le plaisir, le retenir par le prestige, l’éblouir par la magnificence, le flatter par la délicatesse, le dominer par l’ascendant, tache que peu de princes ont su remplir, malaisée en tout temps, et d’autant plus alors que tout était 4 commencer.
Il y fallait des lettres, mais point de pédanterie; des convenances, mais point de préchi-précha. Il ne s’agissait pas de transporter au Louvre la Faculté avec tous ses docteurs. «On m/’a dit, ajoute Julien de Médicis parlant du roi dans le propos que j’ai rapporté, qu’il blamait ses Frangais d’étre si fort ennemis des lettres, principalement quand ils ont chez eux une école aussi célébre que celle de Paris. » Ainsi la Sorbonne avait la renommée, c’était un organe du savoit dont Francois Ie? faisait cas. Seulement elle n’était connue que des écoliers, l’opinion y était indifférente, elle ne portait pas au dela du monde des c/ercs, dont les courtisans (écrit le méme témoin) avaient le nom méme en mépris.
Grand dommage pour eux, mais aussi pour la science, qui, ne se répandant pas, ne voyant pas le jour, manquant de l'éducation que donne la fréquentation du public, vivait plongée dans le préjugé de métier et dans cette crasse de
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pédanterie dont Rabelais a tracé les tableaux immottels.
Le beau monde seul pouvait humaniser cela, en méme temps que s’y polir lui-méme. Dans l’ouverture qui pour la premiere fois leur était donnée vers la cour, les savants avaient a gagnet non seulement des pensions et de la gloire, mais un air civilisé.
Quant aux facilités qui venaient des résidences, aux ressources qu’elles offraient a l’ébattement d’une cour, le lecteur moderne doit étre averti d’un point : c’est qu’en quelque endroit que ce soit le roi faisait peu de séjour alors.
Il était toujours en voyage, ne demeurait effectivement nulle part. La France n’avait pas de capitale; les maisons royales jouant le rdle d’autant d’auberges, ot dans le déplacement incessant que lui imposaient les affaires le prince logeait quelquefois six mois, plus souvent un seul, quelquefois deux ou trois jours seulement. Il n’arrétait pas davantage a Paris, que personne assurément n’aurait imaginé de dépeindre comme un centre ot devaient se montrer les belles, faisant reproche 4 Mme de Cossé ou 4 toute autre de le quitter pour aller, comme dit Hugo, « briller dans un ciel de province »; car il n’y avait ni province, ni Paris. Il y avait les terres des gentilshommes, d’out rien n’obligeait a sortit pour peu qu’on se plit a ne voir personne, et la cout, ot lon ne pouvait vivre qu’a condition de courir comme elle faisait.
Car la plupart du temps elle avait 4 suivre le roi dans ses voyages. Tout ce monde et le bagage qu’il trainait se mettaient en mouvement derriére lui. Quand l’étape avait lieu dans une maison royale, on avait moyen de l’y loger. La ot le roi n’avait pas de demeure 4a lui, il était regu chez quelque grand, parfois chez un simple gentilhomme, dans une abbaye, un hdtel de ville, ou, seule sa maison pouvant tenir, le reste de la cour se casait aux environs comme il pouvait, tantédt en ville, tantét aux champs.
Le trajet n’était pas moins incommode. II avait lieu a cheval ou en litiére, par des chemins que la pluie défongait en hiver, et d’ou montait l’été, sous le piétinement de tant de gens, une poussiére suffocante. Le chemin par eau, exempt de ces inconvénients, était naturellement recherché, et on embarquait sur toutes les riviéres qui menaient ou on voulait aller. Cette navigation se faisait sur des chalands qui n’avancaient que lentement, exposée 4 toute sorte de contretemps et de retards tels qu’Horace les décrit dans son voyage 4 Brindes : mali culices ranaque palustres ; outte les moucherons et les grenouilles, les bateliers qui chantent : absentem cantat amicam, ou qui dorment : stertitque supinus. Dans l’Epitre aux dames de Chateaudun, Marot décrit le gite ainsi :
N’avez souvent de nous plus grand pitié,
En nous voyant pour nos princes et maitres Aller, venir parmi ces bois champétres ?
Il m’est avis que peut-étre, ce jour, Prendrons d’assaut quelque rural séjour,
Ou les plus grands logeront en greniers De toutes parts percés comme paniers.
Prendrons d’assaut. La distribution des logis n’évitait donc pas la cohue.
Dans ce dénuement des grandes commodités, n’oublions pas toutefois qu’on s’attachait aux petites, plus nombreuses peut-étre qu’aujourd’hui, en tout cas plus méticuleuses. Les bétes favorites étaient emmenées, les rangs étaient maintenus, l’étiquette gardée : chacun trainant aprés soi pour le servir un abrégé de sa maison; en sorte qu’aussit6t que les affaires ou quelque demeure préférée étaient cause au roi de faire séjour, tout se mettait en place assez exactement pour imiter la permanence. Les meubles, dont on ne garnissait le chateau qu’a son passage et qui le suivaient avec la cour, y étaient portés par les fourriers; les tapisseries étaient tendues. Le prince installé dans son appartement,
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les beaux logis assignés aux grands seigneurs, les galetas aux petits gentilshommes, on tenait assemblée et l’on donnait des fétes.
Aprés la guerre, ce que la noblesse francaise aimait le mieux, c’était la chasse. Le roi partageait ce godt; aussi les résidences avaient-elles lieu prés d’une forét : forét d’Amboise, forét de Saint-Germain, forét de Compiégne.
Le préjugé s’est établi de nos jours que le Blésois et la Touraine avaient sa préférence; mais si l’on compte, d’aprés les pieces authentiques, le temps qu’il passa en chaque endroit, on s’apergoit que dans tout son régne il ne fut que trente-six jours a Chambord. Longtemps d’autres chateaux pattagérent son gotit; quand enfin il en élut un, chacun sait que ce fut Fontainebleau. C’est la qu’il se plut davantage, qu’il fit ses plus longs et plus fréquents séjours. Quand il y allait, dit un témoin du temps, il disait « qu’il allait chez lui»; et nous avons de ses lettres datées ainsi : « De nos délicieux déserts de Fontainebleau »; déser¢ signifiant retraite et solitude : tant il avait d’affection pour ce site, pour sa forét et pour les alentours.
L n’y a pas dédition contrdlée de Brantéme. Lalanne,
qui l’étale en dix volumes, n’en donne que le texte, des notes biographiques et les tables. Ainsi c’est sans guide assuté qu’on est obligé d’user du témoignage de cet auteur, malheureusement trés inexact.
Il n’a connu la cour de Frangois Ie? que par oui-dire, et, dans tous les récits qui composent ses Dames galantes, parait plus adonné a chercher les bons contes qu’a rapporter la vérité. Quelques-unes de ses histoires ne sont que des lieux communs répétés de conteurs plus anciens, ce qui détruit la confiance qu’on pourrait avoir dans le reste. Quant a l’impression que laisse le livre, elle n’est pas plus confotme au vrai.
L’auteur a vécu a l’époque des guerres de religion, quand les mceurs de cour se relachaient, et que l’habitude de se battre multipliait les meurtres entre les gentilshommes. Trop médiocre pour juger son temps, dénué de réflexion comme de talent d’écrire, il met dans le récit de ces choses
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une innocence ot l’on se figure saisir le cynisme d’une société. Eptis de fables licencieuses, il ajoute 4 ce fond ce qu’il croit propre a divertir un lecteur aussi peu difficile que lui. Ainsi ses tableaux offtent de fausses couleurs, et pour les anecdotes, le mieux qu’on en puisse dire est que peut-étre ce furent des lardons de cour, dont les gentilshommes s’amusaient 4 accommoder lune ou l’autre. Bussy, Dugua, le maréchal Strozzi, que Brant6me cite comme ses compétes, tinrent avec lui sans doute, dans quelque coin, ces entretiens, ot: la malice et l’obscénité se donnent carriére, qui ne méritaient pas d’étre imprimés, et qui n’auraient pas fait fortune sans le plaisir que prirent plus tard les gens du monde a y tetrouver leurs parentés, leurs alliances, les charges de leurs grands-péres, avec les médisances d’une cout défunte, qu’ils comparaient 4 celle dans laquelle ils vivaient.
Cela n’empéche pas de recueillir chez cet auteur quelques traits non suspects qu’on ne trouverait pas ailleurs; par exemple quand il dit qu’a la cour, sous Louis XI, on ne respectait pas les femmes, et que cette grossiéreté des meeurs réapparut sous Henri III. Cela n’est pas inventé, cela suppose des témoins. Cela aide 4 concevoir une ére de bonne tenue, ot l’on ne s’étonne pas de voir ranger le régne de Frangois Iet et celui de Henri I.
« Le roi Francois It, dit-il, qui a bien aimé les dames, ne voulait point qu’on en médit en sa cour, et voulut qu’on leur portat grand honneur et respect. » Il ajoute que pour un seul mot proféré contre les mceurs de quelques femmes de la cour, un gentilhomme encourut les derniers chatiments, et n’y échappa que par la fuite. « Que s’il ett été pris, pour le sir il était pendu; tant on vit le roi cette fois en colére, ni faire plus de jurement.» Brantéme, a qui cette histoire pourrait servir de legon, ajoute : « Je la tiens d’une personne @honneur qui y était; et lors le roi dit tout haut que qui
toucherait 4 ’honneur des dames, sans rémission il serait pendu. » .
Telle fut la régle de la nouvelle cour. La cause s’en congoit aisément, c’est que pour la premiére fois les dames y paraissaient réguli¢rement.
Ce fut le désir du roi, qui par 14 savait bien qu’il polirait les gentilshommes. Aussi était-ce 4 condition que ceux qui ne s’y préteraient pas fussent assurés d’étre réprimandeés. Soyons donc assurés qu’en dépit de tant de contes qui ont barbouillé dans la postérité le tableau de cette cour, la décence y régnait et non le dévergondage. Ce qui nous est rapporté de celle d’Urbin, que le roi souhaitait d’imiter, devait s’appliquer a celle-la.
Quant au fait méme des meeurs, pourquoi les soupgonner ? La noblesse inculquait a ses filles les vertus privées avec la méme rigueur que les vertus guerriéres a ses fils. Chez les princesses, o1 dés douze ans elles étaient placées pour setvir, une discipline sévére les pliait a endurance, a la modestie, au respect. Au moindre écart de meeurs, elles étaient renvoyées. Une liberté de langage dont on usait alors, et que se permettaient méme les femmes, la part dintrigues galantes qui se trouve dans toutes les cours, ne doivent pas nous dérober cela. Aussi y a-t-il lieu d’en croire Brantéme, lui-méme, quand, jugeant nécessaite de cofriger au moins une fois l’effet de ses gaudrioles, il dit vouloir « prévenir une mauvaise opinion que plusieurs ont eue de la cour de nos fois, que les filles et femmes y bronchent fort : en quoi, ajoute-t-il, bien souvent ils sont trompés (se trompent), car il y en a de trés chastes, honnétes et vertueuses, et la vertu y habite aussi bien, voire mieux, qu’en tous autres lieux ».
Anne de Daillon, qui fut mére de La ChAtaigneraie, et que Brantéme appelle partout « madame la sénéchale de Poitou ma grand’mére », avait pu le renseigner 1a-dessus,
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pour avoir été fille d’honneur de madame de Bourbon, fille de Louis XI, jadis régente de France, que nous appelons Anne de Beaujeu, laquelle vivait encore et mourut 4 soixante ans, la septi¢éme année du nouveau trégne. La cour de cette ptincesse avait laissé le souvenir d’une école de meceurs fort austére. Avec celle de la reine Anne de Bretagne, c’était en ce genre la premiére de son temps. Il faut imaginer que dans ces deux maisons se formérent la plupart des filles qui eurent vingt ans 4 l’avénement de Francois Ie. Le coup Weil jeté par la sur la cour qu’elles formérent donne une idée, plus juste que tout le reste, de ce qu’elle fut.
A cette grace nouvelle apportée par les femmes, 4 la politesse qu’elles imposaient, 4 l’émulation de plaire et de briller par l’esprit que leur présence faisait naitre, Frangois voulait que fit joint l’éclat des grandes charges de |’Etat, des emplois de cour. I] eut soin que parussent aux assemblées les grands prélats du royaume, principalement les cardinaux, qu’environnait la majesté de la cour romaine, et sur lesquels brillait la robe rouge.
Tout ce qu’il y avait de noble et de puissant en France parut rehaussé sur ce nouveau théatre.
Il n’y avait pas de charge au-dessus de connétable, que nous appelons généralissime, et que d’abord occupa Bourbon. Derriére venaient les maréchaux, qui auparavant n’étaient que deux; Francois en porta le nombre jusqu’a quatre, cing et six, entre lesquels brillérent Lapalisse et d’Aubigny. Les charges d’amiral et de grand maitre étaient aprés celles-la ce qu’il y avait de plus haut. Dans la premiére se succédérent Graville et Bonnivet. Boisy, frére de ce dernier, occupait la seconde, qui commandait aux maitres d’hétel, et a tout le service de la personne. C’est la fonction qu’ailleurs on nommait sénéchal, dont le nom dura dans les provinces. D’autres, comme celle de grand échanson, dit aussi boutei/ler, de grand panetier, auxquelles |’Allemagne conservait leur
splendeur, comme une prérogative de ses plus grands ptinces, avaient en France beaucoup déchu. Celle de grand chambrier avait cri au contraire, au point d’étre donnée d’abord aux enfants de France, puis réunie a la couronne, ne laissant derriére elle que celle de grand chambellan, exercée de génération en génération par les Longueville. Grand écuyer enfin, qui tenait sous sa main toute l’écurie du roi, était un office des plus enviés pour les revenus et Yimportance. Saint-Séverin l’eut, qui fut tué 2 Pavie, puis Galiot de Genouillac, enfin Boisy le jeune, fils du grand maitre.
Aprés ces grands offices venaient les charges de robe, comme grand chancelier; d’Eglise, comme grand auménier; puis le Conseil privé, ot se mélaient les deux ordres, puis les gouvetneuts de province, pris dans les gentilshommes seulement. Tels furent les rangs assignés dans cette cout, source de grandeurs diverses dont le godt, la faveur ot le captice du prince variaient Veffet a Vinfini.
Dés le commencement de son régne, Francois s’occupa de la loger.
Amboise fut le premier endroit ot il fit des séjours. Cétait ’ouvrage de Charles VIII, resté inachevé aprés lui. Bientét Chambord fut commencé; en méme temps Blois, qu’il tenait de Louis XII par la reine, recevait des agrandissements; on l’y vit souvent résider. Toute la suite du siécle le montre grand batisseur, car il n’édifia et ne restaura pas moins de huit maisons royales, dans des conditions de magnificence inconnues de ses prédécesseuts.
Le patronage des arts dans la maison de France était mort avec le duc de Berri, oncle de Charles VI, 4 la fin du régne de ce prince. La guerre civile et invasion anglaise, en passant dessus, avaient achevé de l’enterrer. A cété du tréne, récemment, il avait reparu dans le cardinal d’Amboise, archevéque de Rouen, ministre de Louis XII, dont
Villustre fortune, qui fut sur le point de le faire pape, explique Péclat de ses batiments. Gaillon, sa demeure champétre au pays des Vallées, fut le premier modéle de nos grands chateaux de la Renaissance, orné de portiques, de loges ouvettes, de fontaines, de statues, offrant partout sur ses facades l’arabesque florentine et les médaillons a l’antique que la mode importait d’Italie. Frangois Iet, quand il se mit a batir, eut sans doute l’ceil sur cet exemple. Des dispositions, des ornements pareils se virent a Blois et 4 Chambord.
Pour embellir ces résidences, il trecherchait aussi les ouvrages des peintres, avec une ardeur qu’on n’avait pas encore vue chez nous. A Milan, la célébre Céwe de Léonard de Vinci avait charmé si fort, qu’il voulut l’6ter du mur auquel elle tient et l’emporter, ce qui ne fut pas possible. Du moins Léonard passa en France. I suivit le roi a son retour, fut pensionné par lui, et résidant au Clos-Lucé, prés d’Amboise, y peignit plusieurs de ses chefs-d’ceuvre. André del Sarte, attiré de Florence, travaillait aussi de son art pour le roi. Avec Léonard de Vinci, en peinture, les deux autres lumiéres de I’Italie étaient Raphaél et Michel-Ange. Francois Ie? correspondait avec eux, sollicitait leur production, engageait sur leur recommandation des artistes.
En France ce zéle nouveau surprit; dans |’Europe il fit événement.
Auparavant, la monarchie francaise avait fait admirer son territoire immense, |’étendue de ses revenus, la force de ses armées; mais a des princes qu’on savait plus curieux de lever des troupes que de batir, les beaux-arts prétaient peu d’attention. L’Italie les regardait comme de puissants barbares. Quand on sut que de pareilles ressources se mettaient en mouvement pour les arts, tout changea; il ne fut plus question, d’un bout de la péninsule a l’autre, que du roi de France : il n’y eut pas un artiste dans tout le pays qui n’espérat de faire fortune a son service. Les princes
qui traitaient avec lui se le rendaient favorable par des présents de tableaux. Léon X, en signant le Concordat, lui envoya la Notre-Dame de Raphaél, la république de Venise des antiques. La Flandre aussi se mettait en mouvement.
Ceux qui se figurent que le goat des ouvrages d’Italie fut une superstition chez ce prince ne pourront qu’étre étonnés d’apprendre qu’il recherchait les ceuvres des peintres des Pays-Bas, avec si peu de préjugé contre leurs genres otiginaux, que dans les achats qu’il fit paraissent des drdleries dans le genre de Bosch et de Breughel. Mieux encore, lun des deux ou trois peintres qui furent les plus employés du régne tirait de la son origine.
Il se nomme Jean Clouet, et on Vappelait Janet. Il pratiquait le portrait et peignit toute la cour, soit en tableaux a Vhuile, devenus rares, soit dans des crayons, dont il n’y a pas moins de cent vingt-cing aux collections de Chantilly. Ce grand nombre, joint a ce que d’autres produisaient a son imitation, atteste dans la cour de France, par cet empressement 4 se faire peindre, un essor singulier de la vie de société, puisqu’il suppose le goiit de se rappeler ses amis, de s’entretenir de leur figure, de ramener sur eux |’entretien.
Tout le monde a entendu parler d’un recueil de ces crayons que Mme de Boisy, femme du grand maitre, avait fait tirer ou dessinés elle-méme, et auquel le roi, qui feuilleta ce recueil dans une visite qu’il lui rendit, aurait ajouté des devises. Ces circonstances sont fabuleuses, mais le recueil est une réalité. On le voit a la bibliothéque d’ Aix. Assurément les devises qui se lisent sous chaque portrait ne sont pas de la main du roi, et il n’y a pas de raison de croite que Mme de Boisy ait possédé album. Il a manqué 4 ceux qui en ont parlé de savoir que quantité d’autres recueils, pareils a celui-la sauf les devises, ont existé et subsistent encore, commandés en ce temps-la par les gentilshommes. L’art
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dans tous ces ouvtages est grossier, et il est visible qu’on n’y cherchait pas la beauté, mais un secouts pour la mémoite, et un aliment pour la conversation.
Invariablement le méme original de Janet ou de quelque autre, répété de recueil en recueil, a servi pour la méme personne. A cédté des noms, dans celui d’ Aix, se voit encore la trace de petites caches de papier, qui sans doute restaient abaissées pendant qu’on donnait a deviner la personne, et qu’on levait, quand celui qui cherchait avait trouvé, ou qu’il donnait sa langue au chat. C’était un jeu de société, ou peut-étre on donnait des gages.
Souvent la familiarité entre le maitre de lalbum et les personnes représentées s’atteste dans les désignations jointes aux porttaits, ainsi congues : Madame de Rohan, seur du prince de Conti et du roi de Navarre défunt. La princesse, femme de M. de Montpensier, nommée madame de Gwry. La Baillive de Caen, la grand’ mere du comte de Lavedan. Madame de Lansac, mere du premier gentilhomme d’honneur de la reine mére. Dans celui d’Aix, les devises engagent avec le personnage une plaisante conversation. Il y a des dames qu’on loue. Belle @ la voir, honnéte a la hanter. La mieux faite. Ce qu'elle cache est le parfait des autres. Il y en a qu’on caresse. Fonnéte, grasse et plaisante a propos. D’autres sont maltraitées. Plus de cérémonie que de beauté. Plus folle que leale (loyale). Les gentilshommes emportent des brocards, ot perce la cordialité. Plus gris que vieux. Plus riant que songeur. Plus plaisant que fou. Trop petit pour la charrette et trop grand pour le cheval. Plus affetu que fin, plus vanteur que mal disant. Un seul regoit ce paquet : Plus de menterie que de passion, Vow toute bienveillance est absente; un autre, alors défunt, cet éloge : A bon droit regretté de ses amis.
Avec les visages qu’il accompagne, ce jeu d’esprit nous peint la cour avant la bataille de Pavie, avant les malheurs qui s’ensuivirent, avant aussi le progrés des ans et de l’expé-
rience, qui permirent au roi, le temps de l’infortune passe, de réaliser ses desseins.
Il ne faisait que les essayer alors. A légard des lettres et des arts, nul plan n’avait encore patu, et quant a la police de la cour, il ne faut pas douter que plus d’un malotru, qui se plaisait 4 l’ancienne licence, fut cause pout commencer, en contrariant le roi, d’en retarder l’accomplissement.
La magnificence parut tout de suite, 4 l’occasion des entrées dans les villes, du baptéme des enfants de France, des mariages princiers. « Il n’y avait noces grandes en sa cout, dit Brantéme, qui ne fussent solennisées ou de tournois, ou de mascatades, ou d’habillements fort riches, tant dhommes que de femmes. » Ainsi furent fétés a Amboise, dans les premiéres années du régne, le mariage de Renée de Bourbon, sceur du connétable, avec le duc de Lorraine, celui de Laurent de Médicis, neveu de Léon X, avec Madeleine de la Tour. En méme temps qu’avait lieu ce dernier, on baptisait le dauphin, et le prince d’Orange Philibert de Chalon paraissait 4 Amboise pour offrir son service au fol, qui le refusa.
Les noces ne durérent pas moins de huit jours. On tendit tout le dessus de la cour du chateau, qui servit de salle pour un festin superbe, éclairé de mille flambeaux. Les trompettes annongaient chaque mets. Les tables levées, fut donné le bal, ot six quadrilles de douze jeunes filles chacun, vétues de six fagons différentes, 4 Vitalienne, 4 Pallemande, etc., dansérent aux applaudissements de toute la cour. Les tournois se prolongérent plus d’un mois. Toute une ville de bois dressée exprés, avec ses murs et ses fossés, et dont on simula le siége et la défense, servit 4 ces divertissements. Mais tout devait étre dépassé par la magnificence inouie, le luxe éblouissant, la profusion de richesses en tout genre, dont brilla ’entrevue du camp du Drap d’or.
Francois et le roi d’Angleterre s’y tataient sur une alliance,
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que chacun se piqua de faire désirer par l'autre a force de faste. Le camp ou l’entrevue eut lieu était réellement de drap dor. L’or frisé servait pour la tente du roi de France et pour celles des plus grands seigneurs; Vor ras, la toile dor et la toile d’argent pour les autres. Ces tentes avaient chambres, salles et galeries; sur celle du roi brillait un saint Michel d’or.
Les deux rois s’abordérent montés sur des chevaux d’Espagne, « accompagnés, dit un témoin, de la plus grande noblesse que l’on eft vue cent ans auparavant ensemble », tous deux dans la fleur de leur age, de bonne mine et vétus avec splendeur. S’étant mutuellement invités, ils se regurent ensuite lun l’autre, chacun chez soi. Le roi de France, qui faisait séjour a Ardres, y avait dressé trois maisons, dont une ronde en forme de théatre romain. Dans une autre il traita le roi d’Angleterre avec une profusion de toutes choses. Des caves bien fournies, qui suivaient ces princes, ajoutaient les vins de choix a la splendeur des repas. Ce qui parut le plus étonnant fut lémulation de luxe que montrérent les gentilshommes de leur suite, dont plusieurs se ruinérent pour cette féte, vendant leurs terres, « portant, dit Dubellay, leurs moulins, leurs foréts et leurs prés sur leurs épaules ». A Rouen, les bas-reliefs de ’hétel Bourgtheroulde, qui reproduisent ces événements, étalent un encombrement de panaches, de bijoux et de riches étoffes.
Il y eut des joutes pendant huit jours, ot la lutte, dont se piquaient les Anglais, tint une place principale. Ils gagnérent, et le roi se plaignit que cela ne fut arrivé que patce qu’on avait omis de faire venir des lutteurs de Bretagne. On y joignit le tir de arc, ot Henri VIII se fit admirer.
De son cété, celui-ci faisait séjour a Guines, dans une maison de bois, de toile et de verre a quatre corps, faite a Londres et montée sur place. Devant la porte il y avait deux fontaines qui versaient l’eau, le vin et l’hypocras.
Epris des mémes magnificences que le roi de France, il souhaitait de faire dans son royaume ce que celui-ci entteprenait dans le sien. En dépit d’efforts qualifies, histoire constate qu’il n’y réussit pas; tant était grande en tout pays la difficulté de l’entreprise, tant il fallut de discernement, de sagacité, de pratique des hommes, a Frangois [*? pour aboutir.
Il affectait alors devant l’Europe l’égalité avec ’empereur. Ayant brigué inutilement l’élection qui porta Charles-Quint 4 empire, il s’en rattrapait en disant que les empereurs d’Allemagne n’étaient « empereurs que par appellation seulement ». Comme en effet cela ne les fait seigneurs dans aucune terre : «En quel pays, disait-il, est l’empire des empereuts élus en Allemagne?» Au contraire, les rois de France étaient « francs et empereurs dans leur royaume ». En conséquence il fermait sa couronne, et étalait le faste impérial.
Dans ces fétes, les maniements d’armes et les tournois tenaient une place principale. L’exercice du corps, qui longtemps encore devait faire le fond des divertissements de la cour, était alors dans toute sa réputation.
Les jeux d’un grand se composaient de trois objets : les chevaux, les chiens et l’oiseau de chasse. L’exercice du cheval se nommait écurie, Pusage du chien pout la chasse vénerie, celui des oiseaux fauconnerie. Ecurie et vénerie surtout étaient le gott de Francois Ie; il aimait la chasse avec passion et montait supérieurement a cheval.
« Je vous ai vu souvent, écrit en s’adressant a lui le savant Budé, en présence du roi Louis votre beau-pére, entrer aux lices suivi de votre bande parée de vos couleurs, puis, le tournoi fini, en sortant au son de la retraite, faire bondir en Pair le cheval sur lequel vous étiez monté. Ainsi monté sut le cheval volant, vous teniez autant fermement dessus que si vous eussiez eu les cuisses collées a la béte. »
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Il ajoute que les gens disaient autour de lui que le prince leur semblait « n’étre homme sur un cheval, mais hippocentaure». La cour naturellement ne manquait pas de Pimiter, entretenant pour cet exercice six, huit, et jusqu’a douze mille chevaux, que gouvernait le grand écuyer.
La chasse cottait au roi cinquante mille écus l’an, ou davantage, consommant le sixiéme de son revenu. Veneur éprouvé, comme fut plus tard Louis XV, Francois Ie en savait l’art a fond; les écrits du temps ajoutent qu'il Vavait beaucoup avancée. En particulier, il développa le service des toiles, au moyen desquelles on environnait le gibier, et qui ne comprit pas moins sous lui de deux officiers, douze veneurs a cheval, douze valets et cent archers.
Dans le manuscrit de la Guerre gallique, le peintre l’a peint courant le cerf; a cété du veneur qui l’accompagne, il a inscrit le nom de Perrot, désignant Pierre de Ruthrie, Béarnais qui fut le veneur préféré du roi. Dans le récit joint a ces peintures, on voit que Frangois portait « une robe (habit) de chasse, de feutre vert ». Ses lévriers sont nommés, c’était Gaillard, Gallehaut, Rameau, Arbaud, Gerfaut, Billehaut, Miraut, Réal, et un qu’on appelait Tout-seul. Il y avait aussi Greffier et la belle Grefhiére. Ces greffiers étaient toute une race, issue d’un chien nommé Souillard, qui fut présenté 4 Louis XI, et d’une chienne braque venue d’Italie, que fit couvrir un secrétaire du roi nommé Grefher. « A Vavénement a la couronne du feu roi mon grand-pére, écrit le roi Charles IX, cette race était tout en étre. » C’étaient, ajoute-t-il, « vrais chiens de rois, grands comme leévrtiers, et la téte aussi belle que les braques ».
Une fois, les talents de veneur que possédait le roi sauvérent d’accident plusieurs personnes. Un sanglier, qu’on faisait chasser aux chiens dans la cour du chateau d’ Amboise aux noces du duc de Lorraine, ayant renversé les obstacles dont on avait barré la porte d’une des tours, et rendu furieux
pat la poursuite, se mit 4 monter en courant la rampe qui méne jusqu’au sommet, au grand effroi de ceux qui se trouvaient sur son passage, entassés pour contempler la chasse, qui se culbutérent les uns les autres, et dont quelques-uns méme sortirent par les fenétres, s’accrochant aux cotniches pour ne pas tomber. Quand le sanglier fut a Pétage, Francois l’attendit, dit un témoin, « avec autant d’assurance que s'il eit vu venir une demoiselle »; choisissant la place et l’instant, il le perca de son épée.
Les amours de Francois I*? ont défrayé énormément la chronique, au grand contentement de ceux qui ne peuvent nommer un foi sans faire des allusions gaillardes a ses maitresses, se figurant que le régne tient la-dedans.
Aux favorites que histoire donne a celui-la, des propos ramassés On ne sait oti et qui n’ont été crus qu’a force d’étre recopiés, ont ajouté les galanteries de hasard et des disgraces physiques qui n’ont de nom honnéte qu’en médecine. Dans un livre que rend impatientant le ton de gémissante apologie, Paulin Paris n’en a pas moins montré que tout cela n’a de fondement que la malveillance et la sottise.
Un lecteur aujourd’hui est peut-étre mal préparé a s’entendre dire que jamais Francois [eT n’a aimé une personne appelée la belle Ferronniére, qui peut-étre n’exista pas; mais sa surprise sans doute se changera en gaieté quand il sauta qu’il existe un tableau de Duval-Lecamus, peint en 1825, ot le roi est représenté régalant a souper la Joconde. Dans un ordre voisin, c’est ainsi que Dusommetatd avait fait peindre sur ses vitres, par Fragonard fils, Francois [et posant devant le Titien, et que, dans un autre tableau, le méme prince apparait recevant Léonard 4 Fontainebleau, bati vingt ans aprés la mort du peintre, dans la Salle de bal, ouverte dix ans aprés la mort du roi.
La premiére des intrigues du prince eut pour objet Mme de Chateaubriant. L’histoire n’a pas gardé le deétail
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de aventure, qui fut du vivant de la reine Claude; un des récits du livre de la Guerre gallique se termine en disant que Francois va conter sa journée a la duchesse des Andes, qui est cette dame sans doute.
Elle était de la maison de Foix, sceur des trois fameux capitaines Lautrec, Lescun, Lesparre, dont on va répétant qu’elle aida la fortune, sans en avoir rien de certain. On n’a nulle raison de croire qu’elle se soit mélée de VEtat, ni ait fait sentir son action dans les affaires. Le roi Vaima tendrement, et la quitta bientét. Sa faveur finit avant Pavie. Ce que Brantéme rapporte, qu’elle renvoya les bijoux qu’elle avait eus de lui en don, aprés avoir eu soin de les réduire en lingots pour en effacer les devises ot s’exprimait amour perdu, n’est peut-étre qu’une fable gracieuse, ot s’expriment des sentiments touchants.
Souvent femme varie,
Malhabil qui s’y fie.
On a cité vingt fois ce distique, ceuvre, dit-on, de Francois I*T, et que Brantéme assure avoir vu écrit avec un diamant sur une vitre 4 Chambord. Mais le reproche que le roi y fait 4 autre sexe tombe sur lui, et il est sir que l'amour trouva le prince aussi peu fidéle que le mariage.
Cela n’empéchait pas qu’il portat dans ce commerce les égards de l’ancienne chevalerie, aux meeurs de laquelle en toute rencontre il faisait état de se conformer. On |’a nommé le roi chevalier, et chacun sait qu’a Marignan, avant de quitter le champ de bataille, il voulut étre armé chevalier par Bayard. Cette cérémonie, qui ne se pratiquait plus, et dont l’exemple inattendu imiterait assez bien celui dont don Quichotte est le héros comique chez Cervantés, avait cependant pour complices les imaginations du temps, échauffées par la lecture des vieux romans, persévéramment imptimés depuis l’invention des presses, ot abondent de
pareils tableaux. De la sorte, des mceurs disparues depuis un siécle retrouvaient la faveur; on se plaisait 4 les entendre conter, 4 les imiter quelquefois.
Ona nommé style troubadour celui dont usa notre xvirr® siécle pout peindre le Moyen Age et chanter ses héros, les Lusignan et les Tancréde. Il y a lieu de constater que quelque chose de ce style se montrait 4 la Renaissance, dans l’idée que pout la premiére fois on se mit 4 se faire du Moyen Age.
Nous aimons a dite que cette idée fausse lhistoire. Pourtant, que nous offrent les sources elles-mémes ? sinon ce qu’on s’est en effet figuré : des dames persécutées ou captives, au secourts desquelles volent les chevaliers errants; des années passées par ceux-ci au désert avant d’obtenir d’elles un regard; des randonnées aprés lesquelles, s’étant battus contre tout ce quils rencontraient de plus gros ou de plus fort qu’eux, au risque d’étre mis en piéces, ils retrouvent la dame objet de leurs pensées, sortant elle-méme d’épreuves que lui ont infligées des tyrans jaloux, des géants ou des enchanteurs.
Toutes ces inventions prenaient alors un corps dans le poéme du Roland furieux, merveilleux récit d’aventures, ot se mélent dans un éclat inoui, avec un charme intarissable, les cavaliers, les dames, les armes, les amours, les mceuts courtoises, l’audace des entreprises :
Le donne, i cavalier, Parme, gli amori, Le cortesie, l’audaci imprese io canto.
Frangois [eT lut, comme tout le monde alors, ce poéme avec avidité. Par la le gotit acheva d’étre fixé; les devises de la Table ronde devinrent un lieu commun des tournois, les chevaliers errants parurent dans les pas d’armes, et les termes d’adoration dont ceux-ci usaient envers leurs dames inspirérent la galanterie du temps.
Plus que les amours du roi, ses amitiés agirent sur sa
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pensée, et compterent dans ses actes. Quelques-unes ont encouru le reproche de l’histoire.
Il est bien impossible de dire lesquelles ont mérité de faire crier les courtisans. Favoris du roi furent, avant tous les autres, Brion et Montmorency. L’un et l’autre étaient de son age, lui firent la cour dans sa jeunesse, montérent sut le trone avec lui. On aimait a se raconter qu’a ces compagnons du jeune age Francois avait dit autrefois : « Quand je sefai roi, que veux-tu que je te donne? » L’un avait dit Vépée de connétable, Vautre l’amirauté, qu’ils eurent, et mieux encore peut-étre, car pour commencer, aprés la mort de Boisy, Montmorency fut grand maitre, ce qui mettait entre ses mains les pensions, aidant sans doute a faire des obligés qui secondérent son immense fortune. Brion fut dabord gouverneur de Bourgogne et de Normandie. Il y avait encore Montchenu, qui plus modestement souhaita la charge de maitre d’hétel, qu’il ne manqua pas d’avoir aussi, cat ces sortes de contes ne se forment qu’aprés l’événement.
Bonnivet, plus agé que le roi, fut également de ses grands favoris. Il fit office complet de ministre de la guerre, en méme temps que de ministre de la justice Duprat. On prend dans plusieurs endroits de Brantéme une idée comique de la jalousie que ces faveurs excitaient. Entre autres, il tapporte qu’au retour de la prison de Madrid le sénéchal de Poitou, son grand-pére, qui recut le roi a Anville, lui dit qu’il n’avait été fait prisonnier que parce que sa noblesse Vavait abandonné, en représailles de ses préférences. « Car a quel propos, disait ce vieux courtisan, Brion a-t-il tant de biens de vous, que de sa seule fauconnerie il a soixante chevaux, lui qui n’est que gentilhomme comme un autre, et encore cadet de sa maison, que j’ai vu qu’il n’avait pour tout son train que six ou sept chevaux ! » Par égard pour lage du sénéchal, il paraitrait que le roi souffrit ce propos, que
Pautte peut-étre ne tint jamais, se vantant seulement de Vavoir tenu; rien ne sentant davantage le ragot de cour.
Sous un ‘dessin de Gavarni je lis précisément quelque chose dans le méme genre : « Je l’ai dit au feu roi; j’ai dit : Sire, une cause qui méconnait des hommes comme nous est une cause perdue. »
Dans le méme genre de conversations, il faut se figurer les commentaires, les plaintes, les révélations, les car, les Si, les mais, que continuait de produire a distance le remueménage causé dix ans aupatavant par la disgrace du maréchal de Gié, qui durant une maladie de Louis XII, qu’on crut mottelle, avait saisi en Loire les bagages que la reine Anne embarquait pour Nantes, ot elle comptait se retirer, le roi mort. Le roi guérit. En représailles de la reine, le maréchal, chassé de la cour, poursuivi pour des concussions que par malheur il avait commises, dut se contenter de la vie sauve, et finit sa vie dans l’obscurité.
L’émotion que causait dans les cercles de cour cet événement, qui n’eut d’importance que pour eux, aide 4 imaginer ce quils ressentirent d’un autre dont on omet généralement de considérer ce genre d’effets, toute attention allant aux effets politiques, qui sont des plus importants du régne : je veux parler de la défection du connétable de Bourbon.
La succession de Bourbon, que Louis XII avait réglée en unissant par un mariage les deux branches autrefois contestantes de cette maison, se trouva soudain rouverte par la mort de Suzanne, épouse du connétable, qui le laissait sans enfants. Ce qu’elle avait Vhéritiers brigua cette succession. Par sa mére, princesse de Bourbon, Louise de Savoie était du nombre. Sur une partie de l’héritage, parce que la branche ainée finissait avec la défunte, la couronne devait prétendre aussi. La-dessus il est 4 croire que le roi eit composé; mais sa mére ne voulait pas de quartier. On ne considéra ni les intéréts en jeu, ni les égards dus 4 un prince
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du sang, de la valeur du connétable, ni les amis qu’il avait a la cour, ni le scandale donné a la noblesse de France par une persécution tournée contre un de ses chefs. On fit le proces.
Duprat, le chancelier, était du parti de Madame; le roi, d’autre part, se laissait faire par elle. Bourbon ne pouvait espérer de gagner. Il n’attendit pas la sentence, écouta les ouvertures que Charles-Quint, tenu au fait de ses dispositions, lui fit. Le roi fut averti, vit le connétable 4 Moulins, essaya d’en tirer des aveux, que l’autre refusa constamment. Une scéne du méme gente, qui se produisit plus tard entre Biron et Henri IV, se termina par l’arrestation et le supplice du maréchal. Moins résolu ou plus humain, Francois perdit du temps, et Bourbon échappa.
Quelques gentilshommes qui Vaimaient ou engagés dans sa fortune le suivirent dans sa défection. Ce fut une grande épreuve pour |’Etat. Dans la cour, ot tant de grands seigneurs étaient parents du conneétable, tant de gentilshommes ses setviteurs, ce fut un trouble profond, qui ne fut effacé que pat les prochains malheurs, et réparé qu’au retour du roi.
L faut aller a Fontainebleau au printemps, quand ‘ses
eaux plates reflétent un ciel léger, qu’une verdure claire fait briller ses pelouses et rend aimables ses grands bois, que Virrégularité de son vaste batiment, ses murailles gauchissantes, l’entassement de ses hauts toits, désolés par la saison brélante et ot l’automne verse un air d’abandon, offrent aux regards, dans une lumiére douce, leur charme de trés ancienne résidence royale, peu ornée au dehors, développée sans mesure, agrandie au hasard du caprice des ptinces et des commodités du lieu.
Dans ces apparences simples et quasi rustiques, habitérent le luxe et la magnificence. L’art y avait versé ses trésors avec tant de profusion, que, l’ére de splendeur passée, et quand le roi eut fait ailleurs sa capitale, léclat qu’il avait jeté maintint a Fontainebleau un rang dans l’ancienne monatchie. Elle y revenait tous les automnes, ramenant entre ces vieilles murailles, avec ses équipages de chasse,
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le train et la gaieté. En méme temps qu’a Versailles, au dire de La Bruyére, l’air courtisan s’y prenait en ville, chez le marchand et le petit bourgeois, par la fréquentation des gens de cour. La route de Fontainebleau, ainsi que celle de Versailles, était comme un grand chemin du roi : ce qui lui valut au temps de Louis XV le fameux ornement du pont des Belles Fontaines, jeté sur le vallon de l’Orge pres du village de Juvisy.
Une maison si choyée de son maitre et qu’il mit tant de soin 4 embellir n’en fut pas moins la derniére entreprise parmi les résidences de Francois Ier.
Il n’y avait la quand il prit la couronne qu’un fort vieux chateau, ot. depuis Charles VII personne n’avait plus habité et qui tombait en ruine. Son site au sein du GAtinais, entre le Loing et la riviére de Seine, qui fait un accés pour les charrois, tandis que des bois immenses l’environnent, en avait fait jadis un séjour préféré. Louis VII au xrr® siécle y avait habité, et dans l’abbaye de Barbeaux, de l’autre cété de la riviere, des moines de Citeaux gardaient sa sépulture.
Francois Ie n’y alla d’abord que pour la chasse. Des le commencement du régne, sans perdre un moment, il batit a entrée de la chaussée de Maintenon, sur-la gauche, ce qu’on appela longtemps le Vieux Chenil, et qui était alors le chenil neuf, ou logérent la Vénerie, le capitaine des toiles et la petite Ecurie. « Ce fut, dit un vieux guide du chateau, essai de tout ce qu’il fit construire dans la suite. » Dans les années suivantes, d’autres résidences l’occupérent, non sans beaucoup d’embarras sans doute, que signalent les interruptions. On ne fit 4 Amboise que peu de chose. A Blois, les travaux, suspendus aprés quatre ans, furent tout 4 fait délaissés au bout de neuf; Chambord languit pendant dix ans. Le défaut d’argent, dévoré par la guerte, était en pattie cause de cette irrégularité; il faut y joindre l'économie mauvaise, et sans doute la malversation.
Dubellay et Guichardin ont rapporté qu’aprés la bataille de la Bicoque, quand Lautrec, qui avait perdue, parut devant Francois Tet, celui-ci lui fit d’aigres reproches pour son duché de Milan tombé aux mains de l’ennemi dans cette journee, et que Lautrec en rejeta la faute sur l’argent dont il avait manqué pour empécher la défection des Suisses. Is ajoutent que le roi, qui avait ordonné les sommes, fit venir sut-le-champ le trésorier Semblangay, lequel dit qu’en effet il les avait regues, mais qu’il n’avait pu en faire usage, parce que Louise de Savoie se les était fait remettre en paiement d’avances qu’elle dit lui étre dues. De la haine que cette princesse congut contre lui de cette accusation, serait venu le fameux procés qu’on fit en concussion quatre ans plus tard 4 Semblangay, qui fut pendu.
Quoi qu’il en soit de cette histoire, ledit procés n’en fait pas mention. I] porte sur d’autres griefs, dont Semblangay ne put se laver. Louise de Savoie eut peut-étre tort contre lui; mais le fait de ses malversations ne fait pas doute. Il détournait les deniers du roi; quantité d’autres en firent autant. Tout le temps de son régne, Francois Ie fut immensément vole.
C’avait été le sort de ses prédécesseurs; ce fut longtemps ensuite celui des autres rois.
Pillés par leurs grands officiers, par leurs gouverneurs de provinces, pillés par les gens de loi qu’ils mettaient au contrdle, victimes 4 cet égard de la robe et de l’épée, ils chetchaient vainement le systéme monté plus tard et qui parait facile, de cette netteté de gestion financiére dont se prévalent les Etats modernes. Comme tous les abus dont le remeéde fait défaut et qui passent en habitude, celui-la ne causait pas Phorreur qu’on pourrait croite. Le roi luiméme, qui en souffrait, répugnait 4 sévir, 4 mettre en mouvement des chatiments, dont la rigueur jurait avec la tolétance a laquelle, en général, sous peine de révolutionner
continuellement |’Etat, il était forcé de se ranger. Une espéce d’innocence présidait, chez le larron méme, 4 ces larcins. Brant6me raconte Vhistoire d’une femme fort sotte qui, au sujet d’une charge donnée a son mari, dit au roi pat remerciement : « Depuis un an que vous nous avez mis 1a, nous avons payé toutes nos dettes. »
A la mort de Francois Ie, quand Philibert Delorme eut le contrdle des Batiments, il trouva dix mille livres de trop touchées par le macon de Fontainebleau, et dans les diverses maisons royales plus de quatre-vingt mille livres d’ceuvres qui ne valaient rien. Par la négligence des bureaux, peut-étre avec leur connivence, les entrepreneurs volaient aussi. Cela fait imaginer une partie des obstacles que le roi rencontra dans la protection des arts, qu’il fut le premier 4 exercer. Louis XII avait mis ordre au mal par l’avarice, réduisant partout les dépenses. Francois ne put éviter, en les faisant s’accroitre, d’encourir le mal dans toute son étendue.
Encore ne fallait-il pas que ce fait au point de compromettre ces projets mémes, de ruiner les mesures qu’ils imposaient.
L’administration des Batiments du roi, dont il fut le créateur, qui alla se perfectionnant jusqu’a la fin de l’ancien régime, et dont les derniers directeurs furent les Marigny et les Dangiviller, semble avoir réussi, en ces temps imparfaits, 4 supprimer les plus grands méfaits et, si ’on peut ainsi parler, a libérer le mécénat. Auparavant, ce qu’on tentait en ce genre était en butte a tous les contretemps.
Tous les projets du roi commencérent par échouer. Léonard de Vinci, mort aprés deux ans de séjour, ne put étre remplacé. André del Sarte, renvoyé en Italie pour acheter des antiquités, croqua (selon Vasari) la somme qu’on lui compta, et, craignant la colére du roi, n’osa plus reparaitre en France. Les malheurs de |’Etat accrurent ces embarras. La campagne d’Italie, ot le roi fut battu et pris,
qui mit si bas la politique du régne, fut naturellement cause d’ajournet l’encouragement des arts. Heureusement tout devait renaitre et se rétablir au retour de la captivité. En politique méme il faut croire que cette legon porta ses fruits, car on ne revit plus d’extrémités si grandes, ni sans doute d’imprudences pareilles a celles qui les avaient causées.
Les vingt ans qui suivirent virent la France respirer, et la vie de cour prendre l’essor. C’est alors que les plus fameux pertsonnages y parurent, que son renom courut pat toute Europe, enfin que se batit et s’orna pour elle ce Fontainebleau, auquel est liée son histoire.
Le devis de réfection du chateau est de la treiziéme année du régne. « Nous avons l’intention et sommes délibéré, dit le roi, y faire ci-aprés et la plupart du temps notre séjour, pout le plaisir que nous prenons audit lieu et au déduit de la chasse des bétes rousses ou noires qui sont en la forét de
ire.» Nous disons forét de Fontainebleau. Ce devis est la premiére piéce en date du service nouveau des Batiments. Cest la premiére en ce genre dont on voit les effets se développer réguli¢rement.
En vertu de mesures sans doute mieux prises a cet égard que les anciennes, les peintres suivirent de prés le magon : le Rosso d’abord, Florentin, disciple de Michel-Ange, qu’on appelait maitre Roux; bientdét aprés, le Primatice, Bolonais, éléve de Jules Romain et travaillant sous lui au palais du Té, 2 Mantoue, recommandé au roi par le maitre, et qu’on appelait Boulogne.
Ils eurent a décorer lappartement du roi, celui de la reine, et la grande galerie qui devait pendant tout le régne servit aux assemblées de la cour. Chambres et galerie furent peintes de grandes mythologies 4 fresque, envitonnées d’ornements de relief modelés en stuc. Ce genre de magnificence fit une grande nouveauté; on n’avait vu chez nous en fait de peinture a fresque que la chapelle de Gaillon,
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peinte par Solario; et l’ornement de stuc, apporté de Mantoue, était totalement inconnu.
Il est 4 Fontainebleau ce qu’on vit de mieux ordonné, de plus riche par linvention, de plus parfait par l’exécution dans toute l’Europe. Michelet y a découvert une parenté avec les inspirations de l’Arioste, qui n’ont certainement que faire la dedans; et Vitet donne cours 4 de grandes coléres parce que ces ornements négligent la tradition gothique, dont la cour se moquait complétement. Ce qui est sur, c’est que la disposition du tout, le lambris 4 hauteur du bras levé, le concours du relief et de la peinture en forme de frise qui court au-dessus, n’ont pas de pareil en Italie, que les peintres qui ont disposé cela n’en avaient vu aucun modele, réalisé aucun exemple; en sorte qu’il faut admettre que Vidée vint du roi, qu’il fut lui-méme le conseiller, Yordonnateur de ces ouvrages, car il n’y avait alors a la téte des Batiments que des compétences de bureau.
Par Veffet de terrains ajoutés oti ne cessaient de s’élever de nouveaux batiments, comme le champ ouvert aux peintres allait grandissant, le chateau se remplit de leurs ouvrages au point de n’amasser en quinze ans pas moins de cing cents tableaux.
En méme temps furent tracés les jardins, ornés de treilles et de cabinets rustiques, entre lesquels on n’eut garde d’oublier la fontaine qui donne son nom au lieu, dans laquelle Bleau, qu’on a expliqué par belle eau, n’est en réalité qu’un nom propre, celui de l’ancien propriétaire sans doute. Mais on voulait alors que ce fat celui d’un chien qui Vavait découverte a la chasse, et cette histoire fut peinte dans une votte dont on prit soin de la décorer. De grands bronzes fondus dans les creux pris 4 Rome sur des statues antiques fameuses, comme le Laocoon, l’Ariane, etc., furent aussi placés dans ces jardins.
Pour les faire, le roi eut a Fontainebleau une fonderie.
Il y eut aussi une manufacture de tapisserie, ot furent tissées, dans une suite superbe, que les Gobelins n’ont pas surpassce, les peintures mises pat le Rosso dans la galerie, entre autres celle ot parait le roi environné de ses ministres et de ses grands officiers, tenant une grenade, symbole d’union, et signifiant, dit le Pére Dan, historien du chateau, qui prend soin d’expliquer ces énigmes, que « tandis que tous ses sujets demeuraient bien unis ensemble et avec sa majesté, comme les grains de ce fruit, tout le royaume irait fleurissant».
Auprés s’en voit une ot le roi, couronné du laurier du Parnasse, oblige d’entrer au temple de Sapience quantité de figures les yeux bandés, qui tatonnent avec des batons : allégorie au soin « qu’a pris cet illustre monarque de chasser Vaveuglement de Vignorance qui était de son temps ». Malheureusement, nile Pére Dan ni personne n’ont trouvé le sens d’un autre tableau, d’une cigogne aux pieds d’un éléphant, que les amateurs de gravures recherchent sans le comptendre, sous le nom d’Eléphant royal, parce que ’éléphant porte le chiffre du roi.
Car tout cela fut gravé, presque aussitdt qu’achevé, otnements et sujets, et répandu par ce moyen dans toute ?Europe.
Tel était Pendroit ot désormais le roi fit de préférence son séjour. Vasari Pappelait une « nouvelle Rome», et il est vrai qu’il en eut le renom. Ce fut la grande réputation d’alors, la nouveauté dont tout le monde parlait.
Par leffet des ans révolus et des gentilshommes tombés devant Pavie, la cour, qui se teformait au milieu de ses magnificences, n’était guére moins nouvelle aussi. Bonnivet, Lapalisse, tués dans cette bataille, ne connurent jamais Fontainebleau. Le duc d’Alengon, beau-frére du roi, dernier de cette ancienne branche de la maison de France, eut le méme sort. Le simple cours du temps avait fait son office. Madame Louise de Savoie était morte, la reine Claude avait
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quitté ce monde. Par le traité de Madrid, qui le tirait de prison, le roi contracta mariage avec Eléonore d’Autriche, sceut de l’empereur, qui fut dix-sept ans reine de France.
Il avait de la feue reine cing enfants : le dauphin Francois, alors 4gé de quinze ans, Henri qui fut roi, et, venant troisi¢éme, Charles duc d’Angouléme, depuis duc d’Orléans. Les filles étaient Madeleine, qui épousa le roi d’Ecosse, et Marguerite, qui, longtemps restée fille, fut enfin duchesse de Savoie. Dans la famille royale comptait beaucoup Renée, sceut de la feue reine, de onze ans plus jeune, 4gée de vingt ans alors, que le roi aimait tendrement et qu’il maria au duc de Ferrare. Du cdté de sa mére, le roi avait pour oncle Philippe de Savoie, retiré par lui du service qu’il avait pris chez l’empereur, et dont il fit un duc de Nemours, tige des princes qui pendant deux siécles portérent ce nom. Dans un rang moindre, les batards comptaient alors en parenté. Un autre frére de Madame, René, né batard, puis légitimé, pourvu en son temps de grandes charges dans le royaume, laissait un fils cousin du roi, qu’il mit dans ses gouvernements, et qu’on appelait le comte de Tende.
Le duc d’Alencon mort, du cété du sang de France, il n’y avait plus, auprés du tréne, de lignée que la maison de Bourbon, privée de son duché confisqué sur le connétable, et dont Vainé se nommait Venddme. Ses fréres étaient le comte de Saint-Paul et le cardinal de Bourbon Louis; sa sceut Antoinette, célébre par ses vertus domestiques et qui moutut a Joinville fort agée, avait épousé le duc de Guise. Issue de Bourbon aussi, mariée dans sa maison, était la vieille duchesse de Montpensier, peinte dans tous les recueils de crayons du temps, mére du duc qu’on appelait / bon, et du prince de La Roche-sut-Yon. En parenté batarde figuraient les Longueville, issus, comme le roi, de Louis duc d’Orléans, illustrés dés leur origine par Dunois, tige de la lignée.
Comtes souverains de Neufchatel par mariage, ils comptaient au nombre des plus grands. Grand chambellan de France, comme avaient été son pére et son aieul, le duc de Longueville fut le premier époux de Marie de Lorraine, qui fut mariée au toi d’Ecosse et mére de Marie Stuart.
Autour de ces parentés du roi, il faut imaginer vingt nobles familles, dont beaucoup ne passérent pas le siécle, qui faisaient alors de la cour une assemblée ot dominait le sang féodal : au premier rang, les Bueil, les La Trémouille, les Laval, les Chabannes, les Chatillon, les Clermont, les Gouffier, les Rieux, les Rohan, les La Rochefoucauld, les Montmorency. Auprés de celles-ci, les étrangers, soit petits princes, soit issus de maisons trop faibles pour pousser leurs cadets, les Cléves, les Lamarck, les Guise du sang de Lorraine, les Nemours du sang de Savoie, les d’Aubigny du sang d’Ecosse, qui, s’attachant au roi de France, combattant sur nos champs de bataille, exercant les charges d’Etat, devenaient un sir appui du tréne et du pays.
Il y a au Cabinet des estampes de Paris un recueil de ces temps-la, second en date des albums de portraits dont celui d’Aix est le plus ancien exemple. Il donne les nouveaux titres et présente les personnes nouvelles, il omet ceux que Pon ne saurait plus voir. Quelques visages y reviennent vieillis, quelques fils y succédent aux péres, la nouvelle reine y prend sa place. A feuilleter les originaux de Chantilly, les yeux s’instruisent bien plus encore. C’est 1a qu’il faut les jeter sur cette cour illustre, 14 que défilent ses gloires militaires, ses grandes charges, son noble rang, la brillante jeunesse des cavaliers revenus 4 seize ans de la guerre, ses jeunes et jolies femmes, sur le visage desquelles se peignent la grace et la décence. Le dauphin tout jeune homme y parait, Brissac, depuis maréchal, Saulx Tavanne, La Ch4taigneraie, le jeune Boisy, grand écuyer déja. Du cété des femmes brillent, entre plusieurs autres, les trois Espagnoles
filles dhonneur de la reine : Anne Manrique, Pacheco, Sapata. A cOté de ces graces, cardinaux, gens d’Eglise, gens de robe, mettent leurs visages graves ou majestueux; les dames de la vieille cour, sous leurs coiffes passées de mode, font figure de porte-respect. Le portrait du roi avec la barbe, que l’on s’était mis 2 porter, le bonnet plat planté de cété sous le plumail, couronne avec charme cette assemblée. Il la gouvernait en effet. Il entrait dans tous les détails, il surveillait tous les mouvements. Dans ces vastes palais ou les courtisans s’entassent, tous avides de faveurs et jaloux de leur rang, ou, les haines mémes mises a part, la rivalité circule, ot Pinttigue, qui joue sans relache, risque de causer a chaque instant des éclats, il ne faut pas regarder comme peu de chose l’art de tenir en paix la maison. Frangois y réussit, comme sut le faire plus tard, avec dix fois plus de monde et dans un régne deux fois plus long, Louis XIV. Aussi le craignait-on fort, ce qui tenait a l’attention avec laquelle il maintenait l’ascendant de la fonction royale, soigneux de ne se laisser gagner a la main par personne. Brantéme le dépeint a cet égard comme « fort scrupuleux et avisant de prés sur les points de sa royauté, lesquels il entendait mieux qu’>homme du monde ». Cependant chacun a loué dans ce roi la cordialité et la franchise. Chose difficile et pourtant essentielle, il n’oubliait le nom d’aucun de ses gentilshomimes, et en général de ceux qui avaient affaire a lui. Il les reconnaissait tous, et les nommait en les abordant. Il savait parfaitement les familles, leur antiquité, leur descendance, les charges dont elles s’>honorérent sous les rois ses prédécesseurs, leurs parentés et leurs alliances : choses qui, par un effort pénible maintenues présentes a la mémoite, peuvent seules dicter dans l’occasion les paroles par lesquelles on gouverne les hommes, on les plie 4 sa volonté. Affable et humain dans son abord, il avait soin de ne décontenancer personne par la roideur et les dédains; mais
il commandait sans réplique, et quand il voulait reprendre, il tenait de sa mére et de Philippe, Monsieur, son aieul, un certain ton qui faisait trembler. Une fille de la cour en fit cette plaisanterie de se mettre tout 4 coup 4 pleurer et a se plaindre de la fortune. Comme on lui en demandait la cause : « C’est, dit-elle, que plusieurs fois le roi m’a appelée ma fille. J'ai grand’peut qu’il ne me fasse comme a M. de Semblangay aprés qu’il Peut appelé son pere. »
On contait la méme chose de Louise de Savoie, que dans sa bouche ces mots, “on pére, ma fille, mon fils, annongaient 4 ceux qu’elle reprenait des sévérités redoutables.
Quant a la discipline de cour, on lit dans Brantéme que Philippe de Montespédon, issue de petite maison d’Anjou, épouse pour commencer de Montejan le maréchal, puis du prince de La Roche-sur-Yon, qui fut Bourbon et de sang royal, un jour qu’elle était chez la reine, avisant La Chataigneraie qu’elle ne connaissait pas, osa le prier d’une commission en l’appelant mon gentilhomme. « Mordieu ! dit autre, quel mon gentilhomme appelez-vous ? Allez le chercher ailleurs, princesse crottée que vous étes! » Si cela fut dit ainsi, n’importe. Le roi, 4 qui ce cas fut conté, en rit, puis en dit son mot 4 la dame, « lui remontrant que, pour épouse d’un prince, il ne fallait pas qu’elle usat de ces mots envers des gentilshommes de sa cour, ot il y en avait d’aussi bonne maison qu’elle ».
Avec cela, n’imaginons pas qu’on raffinat sur l’étiquette, qui a la cour de France n’a jamais été compliquée.
Elle inculquait un grand respect du tréne, sans aucune des longues formules en usage 4 la cour d’Espagne, ni des meticuleuses grimaces que les princes allemands imposaient; on ne disait pas méme comme en Angleterre, en parlant du roi, Sa Majesté. On disait /e roi. On Vappelait sire. Le sang de France se servait de monsieur en lui parlant. Brantéme dit qu'il ne le permettait qu’au duc de Venddme, et le
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défendit au comte de Saint-Paul son cadet. Mais ce n’est pas vrai, car dans le récit que Monluc fait du conseil tenu avant la bataille de Cerisoles, Saint-Paul donne du /onsieur au toi toutes les fois qu’il s’adresse a lui.
Les nobles ne portaient pas leurs titres. On disait monsieur simplement, qu’on écrivait encore quelquefois monseigneur, et qui marquait la seigneurie de la terre dont le nom suit : monsieut d’Huban, monsieur de Tallart. Madame exprimait le partage de cette seigneurie avec l’épouse, et mademoiselle souvent aussi. Ce terme ne désignait pas les filles, qui en général, sauf le cas de derniére de leur lignée, n’avaient pas de terre. Les gentilshommes avaient un patronyme, devant lequel seulement le prénom était d’usage. Blaise de Rabutin était monsieur d’Huban. Bernardin de Clermont était monsieur de Tallart. Ceux qui écrivent aujourd’hui Louis de Condé pour désigner Louis de Bourbon prince de Condé, Claude de Guise pour Claude de Lorraine duc de Guise, donnent a ces princes des noms qu’ils n’ont jamais portés.
Le patronyme du mari n’était pas donné a |’épouse, ni le nom de la terre aux enfants. Gilberte, fille de M. d’Huban, n’était ni Mlle d’Huban, ce qui etit fait d’elle la femme de ce gentilhomme, ni Gilberte d’Huban; Francoise, fille de M. de Tallart, n’était ni Mlle de Tallart, ni Francoise de Tallart; Gilberte de Rabutin, Francoise de Clermont étaient leurs seuls noms réguliers. Comme on ne laissait pas cependant, en les nommant, de vouloir rappeler le nom de leur pére, on enjambait toutes régles héraldiques en usant de ce nom sans plus, disant : Huban, Tallart, Bonneval, Monchenu etalon reste:
La cour était emplie de jeunes filles ainsi nommées au bas des portraits, dans les Mémoires, ot l’on cherche 4 tort des intentions : plusieurs ayant cru que cet usage supposait la familiarité, quand il n’est qu’une maniéte de ménager le blason en s’exprimant de fagon commode.
Un nom d’office ne se mettait pas devant le nom de la terre, il fallait recourir au patronyme : AZ. de Lesparre, mais /e maréchal de Foix ; M. de Brion, mais Pamiral Chabot. Un cardinal, presque toujours cadet et n’ayant droit qu’au patronyme, en usait s’il n’y avait pas de chapeau avant lui dans la maison : autrement il prenait le nom de la terre de son ainé. De deux cardinaux vivant dans la maison de Lorraine, V’oncle s’appelait cardinal de Lorraine, le neveu catdinal de Guise; dans la maison de Bourbon, Voncle catdinal de Bourbon, le neveu cardinal de Vendéme, etc. Enfin le nom de monsieur, madame, se mettait devant les abbayes.
Peu avant, peu aprés l’aménagement de Fontainebleau, ou pendant qu'il était en train, se firent a la cour trois matiages : de Renée, sceur de la feue reine, avec le duc de Ferrare; de Marguerite, sceur du roi, avec le roi de Navarre Henri d’Albret; du duc d’Orléans Henri, second fils du roi, plus tard roi Henri I, avec Catherine de Médicis.
Née du mariage de Laurent de Médicis, qui fut célébré a Amboise, celle-ci avait quatorze ans. On la tira de Florence ou elle avait été élevée. Clément VII alors pape, son oncle, qui recherchait Valliance du roi, vint a Marseille, ot se trouva toute la cour, la remettre luitméme a son époux. Comme on n’avait de longtemps vu de présence de pape en France, l’éclat en fut grand et le souvenir durable. De grands intéréts s’y traitérent, dont la nouvelle épousée fut le gage, d’autant plus assuré que Frangois l’aima beaucoup.
Aprés sa sceur et madame de Ferrare, ce fut de toute sa famille celle qu'il se plut davantage 4 contenter. Les affaires, dont on ne pouvait prévoir qu’elle porterait un jour le poids, ayant a les conduire parmi tant d’écueils, firent plus d’une fois sans doute l’objet d’explications de la part de ce beau-pére, agé de quarante ans, a cette enfant que ses parents, morts peu de temps aprés sa naissance,
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avaient privée de soins affectueux. De peu plus agée que les filles du roi, sa jeunesse unie 4 la leur fit dés lors ’ornement de la famille royale, a laquelle, du c6té de lautre sexe, répondaient les trois princes ses fils.
A la jeunesse, a la bonne grace comme il fallait que le bon gott fait joint, Francois veilla sur les habillements de sa cour, en particulier sur ceux des dames, avant lui trés mal habillées. Il n’est que de voir, pour s’en convaincre, les robes et les coiffures que portérent la reine Anne de Bretagne, la reine Claude, la duchesse de Ferrare enfant. Les modes de France étaient si peu gracieuses, que Joly pére, cataloguant il y a cent ans les plus anciens crayons du Cabinet de Paris, prenait le costume des dames pour un habit de religieuse. A l’étranger, Italie exceptée, c’était encore pis. L’habit des princesses dans les cours d’Allemagne d’alors ressemble a des masques de carnaval, et lEspagne était fagotée. En Angleterre, une mode de coiffe en triangle rendait ridicules les plus jolis visages.
Comme apparemment le roi s’apergut que le mauvais golt ne se coffigerait pas tout seul, et que méme les femmes y seraient inhabiles s’il ne s’y mettait, 1] prit en main l’aune et les ciseaux du costumier, choisit lui-méme les étoffes, et sans doute surveilla la coupe des robes, qu’elles ne pouvaient se dispenser de mettre, puisqu’il leur en faisait présent.
« Les dames eurent de lui, dit Brantéme, de grandes livrées dhabillements. J’ai vu des coffres et garde-robes d’aucunes dames de ces temps-la, si pleines de robes que le roi leur avait données en telles magnificences et fétes, que c’était une trés grande richesse. » Il commenga par la reine, moins jolie encore que la reine Claude, et que habit espagnol qu’elle porte dans quelques-uns de ses portraits achevait d’enlaidir. Celui que portaient ses femmes fut aussi remplacé. « Paiement, disent les Acquits du roi, de plusieurs draps de soie que le roi a fait acheter pour habillements,
tant a lui qu’a la reine, et 4 certaines dames et demoiselles de ladite dame. » Venaient ensuite les princesses : « Quantité de draps de soie et de laine, fourrures, brodures, pourfilures, requises pour faite robes et cottes, compris les facgons d’icelles, 4 mesdames Madeleine et Marguetite. »
Les dames de la cour sont énumérées. « A madame de Canaples, dix aunes toile d’or frisé pour lui faire robe et cotte; dix aunes de taffetas pour doubler ladite robe. A madame de Cany, dix aunes velours violet cramoisi; deux aunes et demie toile d’argent pour faire poignets et manchons 4 la robe; dix aunes tresse ou ruban d’or pour border ladite robe. » Et ailleurs : « Deux cent vingt et une aunes velouts violet cramoisi pour faire vingt-deux robes a vingt-deux demoiselles » dont suivent les noms : Mermillon, Pacheco, Torcy, Monchenu, Heilly, Tallart, la jeune Maupas, Brissac, etc.
Il habillait aussi ses gentilshommes. « Une robe (habit) couleur de fleur de pécher, pour le service du roi, et sept autres pareilles robes, dont ledit seigneur a fait don au roi de Navarre, 4 messieurs de Saint-Paul, de Guise, connétable de France (Montmorency), de Boisy, d’Annebaud et Montpezat.» Il avait 4 ses gages un ouvrier en or frait ou filé, nommeé Baptiste d’Alvergne, tiré par lui de Florence, qui fournissait cette partie de ’ouvrage pour tant d’habillements magnifiques.
“Apparemment on en vit de semblables au mariage du duc de Ferrare, ott le Journal d’un Bourgeois de Paris décrit Phabit brodé du roi, celui du duc tout brillant de pierreries, et demeure ébloui de la mariée, vétue de velours cramoisi et Phermine, couronnée de pierres fines, « ses longs cheveux trainant jusqu’a terre ». Montmorency portait la queue de la ptincesse, et avec lui une fort belle dame « qu’on disait étre la sceur du roi de Navarte ».
LA COUR DE FRANCOIS I[e 63
Non moins riche en bijoux qu’en superbes vétements était la cour de Fontainebleau. Des joailliers italiens, dont la plupart étaient établis en France, soit 4 Lyon, soit 4 Paris méme (dont le nom se trouve aux mémes Acquits), des Flamands, des Allemands, nombre de Francais, des revendeurs de tous pays, de Milan surtout, de Génes et d’Anvers, fournissaient au roi les plus belles pierreries, serties de facon exquise, des camées, des sujets ciselés, ot le diamant, Pagate, Por et l’émail se mélent, des armes damasquinées, des chaines, des bagues, des patendtres ou chapelets, et aussi ces médailles portant embléme et devise qui se mettaient au bonnet et s’appelaient des ensezgnes. Francois ne cessait de faire de tous ces objets précieux des dons aux dames, aux princes étrangers, aux grands de la cour.
Il y avait a Fontainebleau, au second étage de la Grosse tour, un cabinet rempli des plus précieuses de ces choses, appartenant au foi, qu’on appelait le Cabinet des bagues, bagues signifiant pi¢ce précieuse ou joyau.
« Il était fort somptueux en meubles», dit Brantéme, qui la-dessus énumére les chambres de tapisserie que le roi fit quelque temps exécuter en Flandre sur les dessins de Jules Romain, principalement le grand Scipion, la plus belle, qui cofita vingt-deux mille écus. « En ce temps-la, ajoute le conteur, c’était beaucoup.» Onze tentures du méme maitre conservées plus tard au garde-meuble, qui faisaient quatre-vingt-dix piéces, remontaient sans doute a cette époque.
Tant de tapisseries, dont s’étonne un lecteur moderne, s’expliquent par usage d’alors, qui obligeait 4 les emballer et a les dérouler sans cesse, pour en tendre les chateaux souvent mal décorés, ou les abris improvisés, ot le roi logeait dans ses voyages : sortes de murailles volantes charriées dans son bagage et qui s’usaient prodigieusement. Dans les entrées solennelles on en tendait les rues, dans les
tournois les lices, dans les processions le parcouts que suivait le saint sacrement.
De meubles fixes, le roi eut la fameuse chambre détruite 4 la Révolution qu’on appelait le meuble du sacre, et dont la partie de tapisserie passait pour étre de Raphaél, comprenant quatre fauteuils, dix-huit pliants, tapis de table, écran, dais et lit. Il fut placé 4 Fontainebleau dans cette ancienne pattie du chateau dite tour de Saint-Louis ou Grosse tour, ot Francois fit son appartement.
N’imaginons rien de comparable aux commodités de Vhabitation moderne, qui n’ont cessé d’aller croissant. Elles étaient médiocres 4 Versailles; toutes 4 Fontainebleau faisaient défaut.
« Dieu nous présetve, disait Courier de Chambord, @habiter une maison batie par le Primaticcio. » L’espace méme était limité. Le logis d’un prince alors se composait de trois piéces : la chambre, ot il couchait, la salle, ot il mangeait, le cabinet ou garde-robe, ot il se tenait et traitait les affaires. Dans tout léclat de son régne, Frangois [er n’en eut pas davantage; la reine non plus, dans la chambre de laquelle, a Fontainebleau, se conserve encore la cheminée ou elle se chauffait avec ses femmes, décorée par le Primatice, entre des égipans et des chiméres, d’un sujet de Vénus et Adonis.
Tous ces appartements donnent sur l’ancienne cour, dont on avait gardé Vovale en relevant les batiments, privée de vue et en partie de jour, qui n’entre chez le roi que par une unique fenétre, percée dans une muraille de cing métres d’épaisseur.
Pour les besoins de la cour, qui allaient s’étendant, il fallut prendre ailleurs du large.
Les religieux de la Rédemption des captifs ou Trinitaires, qu’a Paris on nommait Mathurins, desservaient la chapelle royale, que cdtoyait leur monastére. Francois le leur acheta
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Vue cavalitre, d’aprés une gravure de 1614.
Clouet (/es Offices Florence).
par
Portrait de Frangois [er
LASCOUR DE FRANCOIS I 65
et le rebatit plus loin. Cela permit d’ouvrir sur le flanc du chateau, au bout de la galerie qui tient 4 la Grosse tour, immense cour nommée plus tard du Cheval blanc, alors connue sous nom de Basse-cour, qu’on donnait a tout ce qui n’était pas entrée principale ou cour d’honneur. La purent se donner tous les tournois du monde, avec d’autant plus d’avantage que ce cdté des batiments n’était alors qu’un rez-de-chaussée couvert en terrasse, ot l’on tenait a Vaise, et ol, en sortant de la galerie, on pouvait se placer pour voir les jeux. Dans les fétes qui souvent étaient cause d’en donner, on fit de cette terrasse grand usage, et il n’y eut pas dans tout Fontainebleau d’endroit plus signalé par les commodités que le roi offrait 4 sa cour.
Dans ce cadre ainsi paré par lui, son cceur connut de nouveaux caprices.
Madame de Chateaubriant avait cessé d’y régner; on ne sait quand la duchesse d’Etampes prit sa place. Tout ce qu’on a deébité sur l’époque de sa faveur et l’occasion qui la causa n’est que des fables. Elle fut fille d’honneur de Madame, puis de mesdames Madeleine et Marguerite, sans doute aprés que Louise de Savoie fut morte. Elle s’appelait Anne de Pisseleu, et la cour la nommait Heilly, du nom de son pére. Quand elle épousa Jean de Brosse de Bretagne, le duché d’Etampes, que ce mati complaisant recut du toi dans la circonstance, prouve que deés lors elle était en faveur. Le peére de ce gentilhomme, attaché au connétable, et qui l’avait suivi dans sa défection, avait vu confisquet ses biens, qui furent aussi rendus pour l’amour de la belle.
Tout cela encore dut aller sans éclat, puisque le riche apparttement que la duchesse eut 4 Fontainebleau ne fut dressé que cinq ans plus tard. Apparemment on prit des ménagements avant de rendre sa faveur publique.
Elle était jeune et trés jolie; le portrait au crayon qu’on a
delle en fait foi. De Penjouement, une humeur vive et prompte, joints a un esprit cultivé, devaient lui donner dans le monde une importance et un crédit que n’avait jamais eus Mme de Chateaubriant. Elle régna sur le cceur du roi jusqu’a la fin, s’entremit de son patronage des arts, de la protection qu’il accordait aux poétes, et, dans le scandale autorisé entretenu par sa présence, ne laissa pas de concourit a Vornement de sa cour.
RANCoIs [eT aimait les vers. I] en a composé lui-méme d’agréables, qui, dépeignant les peines et les plaisirs d’amour, ont été sans doute adressés soit 4 Mme d’Etampes, soit a Mme de Chateaubriant. Il avait lu en ce gente tout ce qui se lisait de son temps, en italien, en espagnol, et, ce a quoi on ne songe guére, en francais.
L’histoite de notre littérature au Moyen Age est si mal faite, avec si peu d’égard aux degrés de mérite et a la durée des réputations, qu’on n’a de nos jours aucune idée de ce qu’en concevaient les gens d’alors. Aucun n’avait entendu parler d’une Chanson de Roland, que sont allés déterrer les modernes, ni d’un Roman de Renart, thapsodie écoliére a laquelle le gout ne prit garde en aucun temps; mais tous les amis des bons ouvrages connaissaient le Roman de la Rose. On laissait aux tréteaux Jz Passion de Gréban, comme on y laissa plus tard les piéces de la foire; mais on savait la farce de Pathelin par cceur. Les poésies de Charles d’Orléans, oncle du roi, n’avaient pas vu le jour, et nul ne s’en souciait;
mais celles de Villon, mort cinquante ans plus tdt, étaient dans toute leur réputation, et l’art nouveau de la presse ne cessait de les réimprimer.
Comme ces éditions étaient fautives, Francois I*™ en voulut une meilleure, qui parut 4 son commandement. Gaston Paris, pressé de maintenir erreur répandue sur tous ces temps-la, et qui ne veut pas que le roi ait pu gotter Villon, imprime sans cérémonie que ce n’est pas vrai, sans faire réflexion qu’on én croira plus que lui léditeur qui Vaffirme, et qui est Marot. A tort on s’imagine qu’alors les gens de gotit tenaient la langue francaise pour impropre a ’éloquence. Au contraire, ils étaient d’avis qu’on s’en servit. La vraie tradition de la Renaissance a l’égard du latinisme qui régna sur le Moyen Age est un effort d’émancipation. Par ordre de Frangois I°t, non d’un autre, les décrets cessérent d’étre écrits en latin. Tout ce quw’il y avait de plus savant dans le royaume écrivit en frangais pour lui plaire.
Tandis qu’aux Pays-Bas Erasme et Jean Second écrivaient en latin, Pun son Eloge de la folie, Pautre ses Baisers, qu’en Angleterre Thomas More écrivait en latin son U/‘opie, les muses frangaises, fortes de quelques exemples soigneusement rassemblés dans le passé, entraient doucement dans le cours de production que rien ne devait plus interrompre.
Loin de verser sans discernement le mépris sur lage précédent, on recueillait ce qu’il avait de digne d’étre imprimé, qui avait survécu et dont la mémoire se conservait. On se figure qu’un dédaigneux oubli submergea tout en un moment; mais le Moyen Age avait pris soin lui-méme de traiter sa production comme elle le méritait, et d’en enterrer les trois quarts, a mesure que passaient les générations. Des imprimeurs qui se seraient avisés d’aller tessusciter tout cela, de noyer le gotit naissant des lettres dans ce fatras immense et insipide, auraient tué pour toujours la lecture, et renvoyé aux jeux de la lutte 4 main plate, tout aussi
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littéraires qu’ Amadas et Ydoine, des gens 4 qui n’incombait aucun soin d’avancer, par l’étude de ces monuments, soit le folklore, soit la grammaitre.
Ce qui dans le passé de la France intéressait soit le goat, soit information, fut donc l’objet de l’attention des lettrés, en méme temps que les lettres latines, qui connaissaient un renouveau, et les grecques, qu’on se mit a apprendre. Les vers qu’on fit alors se prévalaient de tout cela, puisant 4 toutes les sources, mariant les influences, modérés au surplus par des égards nouveaux envers une société polie, a laquelle il s’agissait de plaire. Les vers sont le commun truchement entre le monde écrivain et savant et le beau monde. Natutellement aimables, et propres 4 mille usages, appréciés de la vie de société, ils font chérir le reste, et tout entre 4 leur suite. La muse de Marot, gracieuse et civile, fut éminemment propre a cet office.
Du méme 4ge que le roi, fils d’un poéte de cour, qui fut aux gages d’Anne de Bretagne, il commenga par étre page de la duchesse d’Alencon, suivit le duc aux armées et fut blessé a Pavie, ot celui-ci trouva la mort. En paix comme en guerre, il vit de fort prés la vie des gentilshommes, les manéges de l’intrigue et le galant commerce. Un caractére enjoué, un don de satire légére empreint dans ses ouvrages, et que sans doute il porta dans sa personne, le rendirent agréable aux dames, auxquelles il sut tourner les compliments qui plaisent. Dans la querelle tramée contre lui par un poéte nommé Sagon, le soin qu’il a de mettre par dérision la réponse sous le nom de son valet montre qu’il se sentait indépendant des représailles des gens de lettres. De bonne heure il trouva prés du roi une faveur, attestée par le badinage des piéces adressées a ce prince, ot le quémandage d’argent, disgrace de ces temps-la, ne s’accompagne d’aucun des salamalecs qui plus tard, en mainte occasion, nous g4atent les placets des poétes, y compris ceux du grand Corneille.
Ceux de Marot sont lestes, piquants, ménagers de la délicatesse de celui 4 qui il s’adresse, comme de la dignité de celui qui parle. On y sent un homme qui sait vivre. Dans sa requéte au duc de Bourbon, Villon avait donné le modéle de ces piéces-la, anticipant de cinquante ans la politesse dont Marot fit une régle de notre Parnasse.
Il avait aussi un pied en ville, comme le prouvent ses épitres aux dames de Paris. Aux fréquentations qu’il eut de ce cété, est di le plaisant badinage ot est raillé le parler de la ville :
Madame, je vous raime tant Mais ne le dites pas pourtant Les mugailles ront des roveilles...
En méme temps que le cercle de cour, il avait beaucoup battu le pavé, et dans ses notes a Villon on voit qu’il savait le parler populaire. Il ne savait pas le grec, mais avait amitié avec les hellénistes et les hébraisants : Bonaventure Despériers, Danés, Dolet, que protégeait la sceur du roi. De ces éléments rassemblés se compose en lui le ton d’honnéte homme, pur d’affectation, exempt de tare d’origine, préservé de la pédanterie que la poésie réformée par Ronsard devait faire sentir sous Henri II.
Ce style servait 4 chanter les événements publics, comme la paix de Cambrai ou des Dames, et les événements de cour, naissance du dauphin, camp du Drap d’or, mariage de la duchesse de Ferrare, dans des poémes qui, comme toutes les piéces de ce genre, n’ayant d’inspiration que la cérémonie et passant avec elle, se lisent en recueil avec peu d’intérét. D’autres, au contraire, mélées a la vie du courtisan, empruntent des caractéres et des mceurs un charme que nous sentons encore aujourd’hui.
Par elles nous assistons aux jeux, aux entretiens, aux badinages, aux médisances, aux divertissements de tout un
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monde. Selon Phabitude de la poésie, le propos amoureux y tient une grande place. Des amants s’y défient de leur belle, de jeunes épousées se plaignent d’un vieux mari. On déplore une absence, on maudit un départ, on s’afflige d’un abandon, on dépeint un visage, on conseille des couleurs, on tire Yaugure d’une devise, on catresse une béte favorite. A limitation de Catulle, qui mit le moineau de Lesbie en vers, Marot plaint la mort du passereau de Maupas. Il chante la petite chienne de la reine, dont un peintre avait fait le portrait. Rondeaux, chansons et épigrammes, ces piéces recueillent le menu propos qui circulait autour du poéte, et auquel son art mettait le prix.
Bonjour, et puis, quelles nouvelles ?
N’en saurait-on de vous avoir ?
S’en! bref ne m’en faites savoir, Tx,ol en Jen ferai de toutes nouvelles.
Ces petits poémes sont la gazette du lieu, délicate et fine comme les sujets.
A cet égard, le niveau d’une société s’accuse dans la maniére dont les femmes y sont flattées sur la beauté.
"Agyh girtag Erowvoc : la louange est le début de l’amitié; elle est du commerce civil entre les hommes, et il n’y en a aucune plus difficile aux poétes que celle qui s’adresse 4 la personne. Ceux du temps de Louis XIV se moquaient de Malherbe, qui assassine les femmes de compliments et ne sait que comparer leurs yeux a des soleils. En face de cette barbarie du dernier demi-siécle, ils ne finissaient pas d’admirer la civilité qui régna, si loin pour eux dans le passé, 4 la cour de Francois Ie; aprés tant d’années écoulées ils en regardaient Marot comme un modeéle.
Dans ses tableaux vifs et légers, n’abordant que rarement le détail d’un visage, il tourne l’allusion de vingt maniéres, jouant sur le contentement, l’attente, l’admiration, le regret,
espérance, usant d’allégories, d’images qui toutes inculquent de facon fraiche et nouvelle les traits qui l’ont enchanteé. S’il vient 4 les nommer, voici :
Bouche de corail précieux,
Qui 4 baiser semblez semondrel, 1. Inviter
Bouche qui d’un cceur gracieux
Savez tant bien dire et répondre,
Répondez-moi. Doit mon cceur fondre
Devant vous comme au feu la cire ?
Voulez-vous bien celui ocire? 2. Faire mourir
Qui craint vous étre déplaisant ?
Ah! bouche que tant je désire,
Dites nenni en me baisant.
Ou ceci pour un plus grand détail :
Elle a trés bien cette gorge d’albatre,
Ce doux parler, ce clair teint, ces beaux yeux,
Mais en effet! ce petit ris folatre 1. Véritablement Est 4 mon gré ce qui lui sied le mieux.
Jamais les belles ne s’étaient vu louer ainsi. On ne peut douter que par la le poéte ait gagné leur cceur, et que, jointe a l’amitié du roi, la faveur des dames ait assuré sa fortune a la cour.
Cela n’empéchait qu’il n’adressat aux grands les épitres décasyllabes, vraies piéces de majesté, ou tour 4 tour Montmorency gtand maitre, Duprat chancelier fait cardinal, le cardinal de Lorraine Jean, se voyaient, non sans contentement, rendre hommage par une muse qui, pareille au crayon de Janet, courant a travers tous les rangs, toutes les professions, tous les ages, enchaine dans un ensemble unique les diverses parties de cette société brillante.
Imaginons aussi que, sur n’importe quel sujet et adressées a Pun ou 4 lautre, ses meilleures piéces passaient dans toutes les mains, entre autres les épitres au roi ot, dans le ton familier qui peint la bienveillance du maitre envers son poéte, Marot en appelle de persécutions subies, ou se dit
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dérobé par son valet. De pareils talents faisaient naitre ’émulation d’étre célébré par lui. Et comme il avait beaucoup de monde 4 satisfaire, il s’en tirait par cette distribution d’étrennes ot deéfilent, aprés la reine et les princesses, quarante jeunes filles ou femmes de la cour : courts madrigaux, d’ot chacune remporte un mot galant sur son nom, sur sa parenté, sur son humeur, sur son visage.
On voit a de tels signes a quel point il était familier de toutes ces dames, badinant avec elles, et, quand il était de leur jeu, jouant, au lieu d’argent, des vers. Epitre perdue au jeu contre Mme de Pons. Epigramme qu il perdit contre Flélene de Tournon, qui fut Mme de Monrevel. Que plit a Dieu, dit-il en payant celle-la,
Que plit a Dieu que ceux a qui je dois, Fussent contents de semblable monnoie !
Sur quoi la reine de Navarre, prenant la plume des mains d’Héléne, qui était de ses filles d’honneur, répond que, si ceux-la savaient qui il est, ils le tiendraient quitte d’argent.
Car estimer on peut l’argent au prix; Mais on ne peut, et j’en donne ma voix, Assez priser votre belle science.
Cette science ne servait pas seulement dans les conversations, elle jouait sa partie dans les fétes; les gentilshommes la requéraient pour les tournois, les dames dans les momons, momeries, ou mascatades. Momerie de deux ermites. Momerie de quatre jeunes demoiselles. Ermites et demoiselles, qui técitaient des vets, ou plus probablement les chantaient, réclamaient les talents de Marot. Ceux des demoiselles étaient pour le chateau d’Alengon, o1 Mme de Rohan, sceur du roi de Navarre, qui fit si belle figure aux noces du duc de Ferrare, donna la mascarade chez la reine sa belle-sceur. Dans les tournois, au lieu de départ de chaque combattant,
qu’on nommait son perron, un taffinement inventa d’insctire des vets 4 leur louange. Marot les fit pour celui que le roi donna 4 Fontainebleau dans la cour du Cheval blanc, et qu’on appela le tournoi des Chevaliers errants.
M. de Vendéme, M. d’Enghien son frére, M. d’Aumale de la maison de Guise, M. de Nevers, avaient chacun leurs vets insctits, ob tout passant était sommé d’avouer qu'il n’y avait tien au monde de si beau que leur dame. A ces quatre combattants s’ajoutait le dauphin, avec un défi dans le méme style :
Cet endroit de forét
Nul! chevalier ne passe, 1. Que nul Sans confesser qu’elle est Des dames l’outre-passe?. 2. Parangon
Parmi tant de succés dans le monde, il faut dire que jamais Marot ne deélaissa l’éloge qu’il devait a Marguerite sa ptincesse. Ses vers la mettent dans un rang a part, pour son esprit, pour ses talents. Quand il s’adresse 4 elle, le badinage n’entame jamais le respect.
Ma maitresse est de si haute valeur...
Elle a au chef un esprit angélique,
Le plus subtil qui pour les cieux vola, 1, Féminin Corps fémenin!, coeur d’homme et téte d’ange.
N’ayant garde d’autre part, pour faire sa cout au foi, de priver d’hommage la favorite, il le prend avec elle d’un ton bien différent, gracieux, flatteur, allégorique; il tourne Péloge sur le duché, dont il confond l’image avec celle du site le plus fameux de lantiquité.
Ce plaisant val que l’on nomme Tempé,
Sachez que plus il n’est en Thessalie.
Jupiter roi, qui les cceurs gagne et lie,
Pour Tempé veut qu’Etampes si! s’appelle 1. Ainsi Ainsi lui plait, ainsi l’a situé,
Pour y loger de France la plus belle.
EASCOUR DE FRANCOIS I ie
L’imitation de Pétrarque, qui donnait en Italie le ton a la poésie galante, n’était naturellement pas omise de Marot. Le nom de Laure, qui lui sert 4 nommer une dame dont ses prévenances désespéraient de venir a bout, dut étre familier aussi aux gens de cour. On peut croire qu’André Navagero, helléniste et historien, auteur de charmantes piéces en sa langue, ot revit le sentiment du maitre, ambassadeur de Venise et qui mourut a Blois, servit aussi a le faire connaitre. Ami du Bembe et de Raphaél, il possédait une partie des manuscrits de Virgile, et dans une ambassade qu’il fit auprés de l’empereur a Madrid, c’est lui qui, ayant enseigné l’hendécasyllabe italien au poéte espagnol Boscan, fut cause aux poétes de ce pays et a ceux du Portugal d’user de ce rythme désormais.
Ce que le commerce de pareils hommes, en qui un goit exquis se mariait 4 la plus fine érudition, pouvait rapporter ala France, chacun limagine aisément, car le lieu de leur séjour n’était pas le college, c’était la cour, et leur profession n’était pas d’enseigner, ni d’écrire.
Ils traitaient les affaires, se présentaient au roi introduits pat les lettres de créance des républiques et des empereuts, chargés d’intéréts qui mettaient en jeu toute Europe. Ils fréquentaient les plus grands, étaient de toutes les fétes, et dans la liberté de l’entretien familier, ob se relachait la politique, découvraient en jouant les trésors d’une jeunesse formée a toutes les disciplines de intelligence et du savoir, passée au pied des chaires les plus illustres de l’Italie. Musurus leur avait enseigné le grec, Pomponace la philosophie; ils avaient approché ces maitres, et, outre le fruit de leurs lecons, tetenaient d’eux cent anecdotes, peut-étre des souvenits qui remontaient en arriére a deux ou trois générations, au temps de Laurent le Magnifique, jusqu’a la prise de Constantinople, quand les savants grecs, fuyant devant le Turc et cherchant refuge en Europe, furent regus a
Venise et dans toute l’Italie : tous propos que le courtisan dut écouter avec avidité, parce qu’ils touchaient aux origines des curiosités 4 la mode.
Brantéme conte que Lescun, frére de Lautrec, d’abord destiné 4 lEglise sous le nom de protonotaire de Foix et fréquentant les écoles de Pavie, avait eu soin de n’y rien apprendre, afin de « n’étre efféminé », ce qui ne seyait pas aux gentilshommes. « Ils abhorraient bien fort les lettres en ce temps-la », dit-il. Vingt ans plus tard les temps étaient changés; il fallait étre savant ou estimer la science, la poésie, tous les beaux-arts.
Dans les peintures dont on décora la chambre de Mme d’Etampes 4 Fontainebleau, se voit un sujet d’Alexandre honorant la mémoire d’Homeére d’une cassette précieuse, dans laquelle il fait serrer ses ceuvres. Dans Vhistoire d’un grand conquérant peinte sur les murailles de cette chambre, le roi ne voulut pas que-ce trait fat négligé. Quand lui-méme laissa a Avignon son camp, au temps ot l’empereur, qui était entré en Provence, en fut repoussé, il eut soin de visiter la fontaine de Vaucluse, et d’écrire 4 ce sujet des vers ot sont célébrés Pétrarque et Laure.
Mais ce n’est pas tout. L’encouragement qu’il donnait a ces muses gracieuses ne l’empéchait pas de tourner ses efforts 4 ’avancement de sciences plus graves, dont I’Italie encore lui offrait les modeéles.
Malgré sa grande réputation, la Sorbonne y était peu propre. L’autonomie dont elle jouissait n’offrait pas d’ouverture 4 briser ses routines, et il y avait encore moins de chance, habituée qu’elle était a tenir téte aux puissances, qu’on partvint a la persuader.
Ce qu’on avait tenté chez elle et dans ses cadres n’avait pas réussi. Sous Louis XII, Lascaris, attiré par ce prince, ysavait enseigné, avec peu de profit dans le monde savant, et au dehors sans retentissement. Sous Francois Iet, Lefévre
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d’Etaples y déploya dans l’enseignement des langues des talents nouveaux et si considérables qu’on pourrait l’appeler le pére des humanités en France, sans en récolter autre chose de la part de son corps que des contrariétés. Protégé de la reine de Navarre et de Briconnet, évéque de Meaux, fils de Brigonnet, ministre de Charles VIII, qui devenu veuf fut cardinal de Saint-Malo, il ne gagna 4 cette protection que la faculté de quitter sa chaire sans endurer d’autres tracas.
De telles difficultés obligeaient d’aviser, les langues étant alors le point important des sciences, dont toute la connaissance de l’antiquité dépendait. Grec et hébreu voyaient tourner sur eux tout l’espoir des amis des lettres et tous les efforts des érudits. D’autre part, il y avait les sciences naturelles, ot de grands progrés s’annongaient; les mathématiques, qui ne cessaient d’avancer. C’était alors le temps ot dans plusieurs nations, qui devancérent la France a cet égard, l’Italie trouvait des émules. Erasme, né dans les Pays-Bas, jetait son éclat sur toute l’Europe; Thomas More, chancelier d’Angleterre, dont il fut le familier a Londres, y mélait la gloire de sa nation. Budé, Frangais, issu de famille de robe, d’abord rebuté par l’enseignement de ses maitres et qui se mit fort tard 4 étude, ne suivit, quoique du méme age qu’Erasme, ses traces que longtemps apres.
Il avait mené la vie de gentilhomme, et dans les folies dune jeunesse passée a se divertir, acquis de la chasse, entre autres, une connaissance qui lui permit de dédier au toi plus tard son parfait traité de la Vénerie. Celui de VAs, monnaie romaine, de Asse, fit sa renommeée chez les savants. Il la soutenait d’une science prodigieuse, d’autant plus admirée qu’a la différence des gens de sa profession il avait acquise dans l’4ge mtr, échangeant comme pat enchantement la vie oisive contre la réputation et les capacités de premier érudit de son temps.
Il était alors agé, et la cour de Francois I*™ ne connut en lui qu’un vieillard, que le roi honora de plusieurs charges, et qu’il écoutait volontiers. Sur son conseil et sur celui de Dubellay, cardinal, frére des deux capitaines, il congut le projet qui aboutit. C’était de créer, en dehors de l’Universite, des chaires auxquelles la nomination du roi assurerait V’indépendance.
Le Collége de France ne fut pas autre chose. Ce ne fut ni un batiment, ni un conseil, mais des professeurs royaux, tenant leur charge de la couronne, et ne répondant qu’a elle de leur enseignement, qui pour commencer tinrent leurs courts au collége de Cambrai. Apparemment, dans le choix de ces maitres, ce fut principalement Budé qu’on consulta. Mais le roi tenait aussi au sentiment d’Erasme. Le déchiffrement longtemps impossible du nom de celui-ci sur un des crayons de Chantilly prouve qu’il avait paru autrefois a sa cour, et plusieurs fois Frangois avait tenté de se l’attacher. Comme sujet de l’empereur il refusa sa personne, mais il dut donner son avis.
Vatable fut nommé pour Vhébreu, Danés et Toussain pour le grec, Oronce Finé pour la géométrie, Guido Guidi dit Vidius, de Florence, pour la médecine.
Le dernier était médecin du roi. Exercé aux langues comme tous ces maitres, il n’omit pas de traduire Hippocrate, et de compiler les médecins grecs, dans un manuscrit ou le Primatice a dessiné d’un goiit exquis des pansements et des ligatures, sur les indications de Santorinus de Rhodes, apothicaire, vanté par Lascaris en distiques grecs en téte du recueil.
A ces efforts demandés au savoir, Francois joignait le secouts des monuments. A l’exemple des princes d’Italie, il fit rechercher les manuscrits anciens en Gréce et dans tout POrient. Guillaume Postel, 4 qui il confia ce soin, rapporta de ces voyages, outre quantité de livres précieux dont il
emplit sa bibliothéque, la connaissance de plusieurs langues orientales. Budé eut la garde de cette bibliothéque, qui fut logée a Fontainebleau, au-dessus de la galerie, et dont le roi aimait 4 faire lui-méme les honneurs aux grands et aux ambassadeuts.
Duchatel, dit Castellanus, qui fut évéque de Tulle et son grand auménier, était savant dans toutes ces choses. Il avait visité la Gréce et travaillé 4 Bale avec Erasme et Béze aux corrections des éditions de Froben. Francois faisait de lui en cela son conseiller ordinaire, et Brant6me transmet sans doute la tradition de cour, quand il dit que ce prélat était celui « 4 qui il se rapportait par-dessus tous les autres quand il avait quelque point difficile». Il ne manque pas d’ajouter : « De telle facon que la table du roi était une vraie école, ot il y avait toujours de grands capitaines qui en savaient trés bien discourir avec lui, et ramentevoir toujours les combats et guerres passés, que des sciences hautes et basses. »
Par ces organes et par ces occasions, la science se répandait dans la cour; car, outre que ces savants y étaient recus, ’émulation de plaire au roi faisait circuler leurs propos et les nouvelles de leurs écrits.
Leur fort était la reine de Navarre, dont la protection s’étendait a tous. Sa cour particuliére en était composée; elle se les attachait par des charges et des pensions. Auprés de Marot brillait chez elle Despériers, poéte aimable, grand éctivain en prose, le premier du temps avec Rabelais, et qui joignait a ces talents la science approfondie du grec et du latin. Parmi les gentilshommes, les trois fréres Dubellay donnaient Vexemple de l’érudition et du savoir, M. de Langeais, l’ainé, en téte, qui écrivit les Mémoires, et qui avait tassemblé dans sa terre une superbe bibliotheque. Surtout Montmorency, devenu connétable, et qui commencait 4 menet ce train princier dont sa maison d’Ecouen
demeure le fameux témoin, s’adonnait 4 l’amour des livres et 4 Pérudition qui l’accompagne.
Tel était état de la cour dans ses mceuts, dans sa parure et dans ses gotits, quand la réforme protestante, qui grondait depuis quinze ans en Allemagne, fit chez nous ses premiers éclats.
Depuis cent ans la presse catholique en France a trés mal dépeint ce mouvement comme un appel a l’indépendance. C’était un effort de compression, d’exégése pointilleuse et de meceuts puritaines, qui ne souffla la révolte que par Paigreur d’un zéle que désavoua l’autorité. Dans les classes riches et instruites, l’hérésie de Luther faisait son chemin par Vappat de la dispute théologique et le prestige du tigorisme; un tafraichissement de vie intérieure, que les nouveautés religieuses apportent ordinairement avec elles, y attachait quelques ames bien nées; dans le peuple elle fanatisait des brutes. La preuve en fut faite quand, émus part des prédications ardentes, les paysans de Westphalic, pressés de réaliser l’Evangile, s’emparérent de Munster, en chassérent l’évéque, et sous la conduite de Jean de Leyde, aubergiste, couronné roi de la nouvelle Sion, livrérent la ville aux massacres et a tous les excés.
A cet iconoclasme d’en bas, apanage de toutes les révolutions, celle-la joignait une hostilité de principe envers les productions des arts, exclues de l’Eglise comme traits @idolatrie, et suspectes ailleurs comme profanes. La régle de réduire toute invention en ce genre au service direct et essentiel de la religion enlevait 4 lesprit une liberté dont la création ne peut se passer. Ajoutez que, dans la vacance de Pautorité méprisée, le bien et le mal 4 cet égard n’eurent de juges que les docteurs qui s’improvisaient de tous cétés, livrant le monde civilisé 4 l’enchére du puritanisme. Partout ou ils furent écoutés, la poésie et les arts devaient tomber en servage. Tout ce qui dans la renaissance des ceuvres de
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Pesprit réclamait lessor de limagination fut étouffé. Il n’en resta que l’érudition, conservée pour la controvetse, et la musique, seule pompe autorisée du culte, et que les nations protestantes continuérent 4 perfectionner.
Dans les effets, la guerre qui s’ensuivit acheva de replonger le monde dans la barbarie, d’ot il sortait péniblement. L’Allemagne, dont la Renaissance avait précédé la nétre par la date et par les talents, rentra dans une espéce de néant pour deux siécles; les Pays-Bas furent ravagés; les guerres civiles qui fondirent sur la France devaient mettre a néant Pceuvre de Francois It, et quand Henri IV rentra, il ne restait plus trace de celle-ci.
La premiére menace de cette ére funeste fut l’éclat de zéle iconoclaste qui fit décapiter les figures de la Vierge aux porttails des églises et dans les rues; la seconde, les appels a la subversion religieuse qui furent placardés dans Paris.
Ce qui causait cet éclat n’était une nouveauté pour aucune personne a la cour. Depuis assez longtemps la Réforme y cheminait, tantét a la faveur d’équivoques, qu’on ne sut débrouiller que plus tard, tantét en cachette. Outre la séduction qu’elle exergait ailleurs, la noblesse francaise offrait a ses progrés des ouvertures qui tenaient 4 un demi-siécle de résistances menées contre le pape, engendrées de la Pragmatique sanction, a laquelle le concordat de Francois [et mit fin. Mais il ne put changer d’anciennes dispositions, qu’avait renforcées en dernier lieu le concile schismatique de Pise, ot Louis XII prétendit réformer l’Eglise sans le pape.
Les cardinaux qu’il y avait mis, les gens de guerre qu’il avait employés a la protection de ce beau dessein, n’avaient pu manquer de tenir des propos peu favorables au Saint- Siége, dont leurs proches gardaient la mémoire, et qui trainaient dans les conversations; aussi ne doit-on pas s’étonner que Brantéme, parlant de opinion luthérienne,
dise que la cour en ce temps-la « en était un peu abreuvee ». On a répété a satiété que si Francois Iet s’était fait protestant, le royaume entier efit passé 4 la Réforme. Comment le savoir ? Ce qui est au moins certain, c’est qu’en servant ’Eglise comme prince catholique, il encourut de sa cour beaucoup de contradiction.
Aussi gouverna-t-il fort mal cette affaire-la, comme toutes les affaires publiques, omettant de prévenir le mal, laissant se former de toutes parts autour de lui, et jusque dans sa famille méme, les séductions, les amitiés, les connivences, qui, le temps de la conspiration venu, lui dtérent la liberté d’agir. Il ne sut que sévir et réprimer, au risque de ne técolter que la haine, que cependant les religionnaires ont modérée toujours 4 son endroit : tant, en dépit de séparations cruelles, la cordialité de son commerce lui avait attaché les cceurs.
En réparation de l’Eglise bravée dans ses Etats, et des sacriléges commis, Francois [®t fit faire une grande procession dans Paris, ot tout le clergé, tout le corps de ville, tout ce qui put se rendre présent de personnes de la cour parurent, ot lui-méme, suivant a pied le saint sacrement, qu’on porta de Notre-Dame a lHétel de ville, termina la cérémonie par un discours d’amende honorable 4 Dieu, ot s’'annongaient les répressions.
Parmi les gens de lettres, plusieurs, qui trempaient dans Phérésie, s’en voyant menacés, songérent 4 leur salut. Les gentilshommes se préservérent par la feinte ou par la faveur, d’autant plus facilement que le mal s’étendait jusqu’aux gens d’Eglise.
Comme il arrive en pareil cas, les familles étaient divisées. Les Chatillon, tous du cété de Luther, auraient jeté le masque s’ils n’avaient pas craint le roi. Chez les Dubellay, Brantéme assute que le cardinal y penchait. Quantité d’autres, qui se dévoilérent ensuite, en étaient atteints dés ce temps-la.
Nombre d’historiens laissent indécis le point si la reine de Navarre l’était. Il suffit de lire ce qu’elle a écrit sur la religion, principalement un petit dialogue en rime tierce tenu avec ’4Ame de Charlotte, enfant défunte du roi, ot tous les dogmes luthériens déflent, pour n’avoir nul doute a cet égard. Sans s’étre déclarée jamais, Marguerite était de la religion dans l’4me. Il est donc naturel qu’elle se soit employée a soustraire aux chatiments, non par humanité seulement, mais par communauté de croyance, ceux qu’atteignaient les prescriptions du roi.
Marot fut au premier rang de ceux-la. En dépit des dénégations qui courent ¢a et la dans ses ceuvres, cet esprit léger et gracieux fut subjugué par la Réforme. Quelques-uns de ses poémes sont de vrais préches protestants, et l’on y prend Vidée de l’ennui et de l’amertume que la querelle religieuse, avec de tels effets, venait jeter dans toute la cour.
Durant le temps que le roi fut captif a Madrid, la Sorbonne avait mis le poéte en prison; il fut délivré a son retour; mais apres les placards il lui fallut partir. Il se réfugia a Ferrare, ot la duchesse, sceur par alliance du roi, non moins séduite que sa sceur de chair, et bien plus déclarée, l’accueillit. Francois [er lui permit de rentrer, mais, en dépit de l’amitié du roi, ses fréquentations le décelérent, au point qu’il fut impossible de lui prolonger la tolérance. Il s’exila pour ne plus revenir. Brusquement jeté dans une dévotion que ses exetcices antérieurs ne le préparaient pas a mettre en rime, il s’était mis a traduire les psaumes avec le secours de Vatable, qui |’éclaira sur le sens hébreu; mais quant a l’expression francaise, il n’y a pas de plus bel exemple de l’esprit de la Réforme mettant la Muse en fuite et le vers en morceaux.
Chez les maitres de langues, la Réforme travaillait comme chez les poétes. L’étude qu’ils pratiquaient y servait de matiére, en donnant couleur aux nouveaux sens dans |’explication des Fictitures. L? Eglise, qui veillait sur les textes,
prit de bonne heure l’alarme 14-dessus, entamant contre les traducteuts une surveillance et des poursuites dont le bruit remplit toute cette partie de V’histoire. L’imprimeur qui prétait ses presses était recherché comme le savant, comme Phumaniste ou le docteur qui avait surveillé ’ouvrage, et qui poussait au ciel des cris que nous entendons encore.
Il est difficile de savoir si Lefévre d’Etaples s’était fait protestant dans le coeur. On a dit sans preuves qu’il travailla 4 la Bible francaise d’Olivetan, entreprise par un homme qui ne savait pas ’hébreu, et retouchée plus tard par Calvin, qui ne le savait pas davantage. Bonaventure Despériers sutveilla ’impression. Il suivait la Réforme avant que I’aigreut du zéle, venant 4 consumer toute croyance, lett livré a Vimpiété farouche, qui, s’exprimant dans le Cymbalum mundi, fat cause de saisit ’ouvrage et d’en poursuivre Vimprimeur. Le méme libertinage d’opinion absolu qui fait le caractére de Rabelais avait commencé chez les uns pat les outrances de la Réforme; chez les autres peut-étre il s’était confondu avec l’indocilité qu’elle inspirait. Quand ce libertinage fut révélé, Calvin en fit ses plaintes, accusant Agrippa, qui fut médecin de Louise de Savoie, Dolet, pendu et bralé a Paris, avoir méprisé toute créance; ajoutant que Rabelais et Despétiers, «apres avoir goité PEvangile, furent frappés du méme aveuglement ».
Aux poursuites qu’encoutait Despériers, il est probable que la reine de Navarre eut l’art de faire échapper l’écrivain, son valet de chambre. Mais ce fut avec peu de profit pour lui. Un fond de noire humeur ou de sombre passion, qui sous la plaisanterie parait- dans son ouvrage, fut cause peut-étre qu’il mit fin 4 ses jours, sept ans plus tard, en se jetant sur son é€pée.
EUX qui dans un récit tiennent a trouver le succés,
et ne peuvent souffrir les contretemps, font bien de ne pas lire histoire, ou rien ne réussit qu’a peu prés, ou quantité d’événements avortent, ot ce qui aboutit ne touche presque jamais le but sans étre traversé de faits contraires qui en ruinent a demi les effets.
Cest ce qui se passe dans cette histoire. Peut-étre n’y a-t-il pas de regret comparable a celui qu’inspire cet essor de la vie sociale succédant a des siécles d’efforts, ménagé pat des mains habiles, vainqueur pour commencer de toutes sortes d’obstacles, portant déja les plus beaux fruits soudain mis en échec par les passions de secte, livrant a la chicane, aux haines intestines, a la guerre, le terrain que la civilité, les lumieres de Vesprit, la politesse des mceurs se flattaient de conquérir et pensaient tenir déja. Toutefois ce regret ne doit pas nous dérober le prix des bienfaits obtenus.
Condamnée a périr dans le sang des guerres civiles et 4 se voir substituer des mceurs de corps de garde, la société formée par le grand roi Frangois n’en avait pas moins recu
son achévement. Elle devait durer quelque temps encore. Elle posait un exemple pour l’avenir. Ce que la fortune de la France vit recommencer plus tard en ce genre eut en elle un modéle auquel elle rendait hommage, et qu’elle se piqua d’imiter. Le Versailles de Louis XIV, conté par Mme de Sévigné, les Tuileries de Charles X, qu’on découvre dans Stendhal, quand ils se sont cherché dans le passé des exemples, sont retournés 4 celui-la. Ils ont avoué qu’aucun n’était plus propre a leur fournir le ton et la mesure. Aux yeux de la postérité, la cour d’Urbin elle-méme fut éclipsée par celle de Fontainebleau.
Aussi la puissance de la France mettait-elle dans celle-la son poids; tellement que, si fatalement terminée qu’on la trouve, elle passa cependant en durée les cours éphéméres de l’Italie, livrées aux révolutions, aux dépossessions de ptinces, théatres presque aussitdt abattus que dressés, et qui n’offraient aux meeurts, 4 la culture, d’appui constant qu’en se remplagant sans cesse.
Celle de Francois I¢t dura plus de soixante ans, laps étendu de la vie des hommes, suffisant a fixer un souvenir et a consacrer des effets. Henri II, puis Catherine de Médicis, régente ou conseillére des princes ses enfants, continuérent Pceuvre du roi leur pére, et surent en prolonger le bienfait. Le patronage des arts, lié au sort de la cour, accuse la méme durée et la méme importance. Il commande tout ce qui s’ajouta ou qui renaquit dans la suite, et qui ne saurait pas méme s’imaginer sans cela, pour peu qu’on tienne compte de Vhistoire.
Tout ce dont la France fut capable dans les temps modernes, a cet égard, date de 1a; tout ce qu’elle exerga d’action sur le gott de ’Europe aussi. Sa réputation de politesse, de vivacité, d’esprit sociable, a ses commencements dans ce siecle.
Comme les encouragements en venaient du roi luiméme, comme, en méme temps que la production des arts,
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lessor des lettres, il gouvernait la vie civile, il faut considérer le soin qu’il apportait a y distinguer les personnes et a se composer cette société choisie qu’on appela la petite bande du rot.
A cété de Fontainebleau il n’y avait pas de maison, comme fut Trianon prés de Versailles, ot, dans un espace plus réduit et sur un moins fastueux théatre, le roi pit se relacher de la grande cérémonie, gotiter cette liberté de commerce et d’allure que les grands ne désirent si fort que parce qu’elle leur est plus mesurée qu’aux autres hommes. Sans avoir d’endroit propre ot s’y abandonner, Francois n’en forma pas moins le cercle qui convient 4 de pareilles retraites, et qui au sein du palais méme et de ses jardins, fété et régalé par lui, en tint la place.
Nous possédons quantité d’images de ce que depuis Watteau on a nommeé les fétes galantes, et rien n’est si facile que de nous représenter les graces civilisées de son temps, dans les déjeuners de chasse, les parties de bateau, les collations, les danses champétres. Plus avare de ses enseignements, Vancienne peinture ne nous a rien laissé qui aide a se figurer les scenes du méme genre a Fontainebleau, auxquelles le chateau préta ses galeries, les jardins leurs parterres, la forét ses déserts, ses roches et ses ombrages. Le cadre du moins nous est connu, ainsi que les mceurs et les figures. Marot nous en dépeint l’esprit, Janet les visages, et Vessentiel des lieux subsiste.
« Les peintures affreuses que les historiens ont faites de la Thébaide, dit en son vieux guide Vabbé Guilbert, les antres obscuts qu’ils ont décrits et les profondes cavernes quils ont représentées, ne paraitront jamais que des crayons imaginaites 4 qui n’auta pas visité le surprenant désert de Franchatt. »
Franchart est aujourd’hui un restaurant; les guides Dennecoutt, joints aux points de repére que cet ingénieux
cicerone a placés partout dans la forét, ont fait de celle-ci une promenade parisienne. Elle était alors fort sauvage. Aucun de ses sites ne portait encore les noms passablement tidicules dont la vogue les a barbouillés. Il n’y avait pas alors de roche-éponge, de cavernes du parjure et du sycophante, non plus que de mare aux fées, de chéne des fées, de route des sorciers et de caverne des sorciéres, qui sentent l’opéra-comique. Tout y était empreint, noms et choses, de la tradition agreste et forestiére; tout y respirait la paix profonde des bois, la désolation des roches nues, la vie silencieuse des eaux dormantes. Des ermites logeaient dans ces déserts, 4 Franchart, 42 la Madeleine, contre la chapelle Saint-Louis, que ce ptince avait batie jadis dans un lieu ou, perdu 4 la chasse, son équipage l’avait retrouvé enfin.
Celles auxquelles s’adonnait la cour virent passer, se rejoindre, s’arréter en plus d’un de ces endroits, la petite bande du roi.
Les foréts, hantées en ce temps-la par des professions disparues, charbonniers, biicherons, sabotiers, sans omettre les bergers et leurs bétes, offraient un aspect que nous ne connaissons plus. On les rencontrait par les bois. La distance entre les classes, plus grande qu’aujourd’hui, faisait de entretien de ces gens, quand on les abordait, une source d’information curieuse, et ouverture d’un monde inconnu. Dans leurs simples et grossiers propos s’exprimait la terreur des lieux, celle entre autres que causait un spectre appelé le Grand Veneur, dont ils disaient que le cor invisible éveillait les échos de la forét de Biére, et mettait les chiens en défaut. .
D’autres fois le vol du héron transportait nos gens dans la plaine. Le roi y prenait un plaisir, que sans doute il faisait partager. Pour y suffire, il avait soin d’élever ce gibier, qu’on lachait ensuite, dans un batiment que tremplacent aujourd’hui des casernes encore appelées les Héronniéres.
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Plus prés du chateau, dans les jardins, des parties moins pleines d’imprévu durent rassembler cette société. Le clos racheté des Mathurins avait un étang, sur lequel donne la cour de la Fontaine, ot l’on allait en barque, et ou, dans un petit cabinet que le roi batit en son milieu, et qui, plusieurs fois ruiné, fut autant de fois rétabli, on se livrait au plaisir de la péche.
Plus a Vécart était le jardin des Pins, au fond duquel une grotte offrait la récréation de sa solitude et de sa fraicheur, imitation de celles que I’Italie mettait dans ses jardins, et dont le palais du Té, 4 Mantoue, ot s’était formé le Primatice, possé¢de un exemple. Ornée a l’intérieur de peintures exquises, de coquillages et de cristaux, elle montrait en facade quatre atlantes et deux termes, dont les formes, imitant un bossage rustique, achevaient l’aspect de cette construction, a la fois bizarre et charmante.
La, sans aucun doute, trouvaient place quelques-unes des collations dont parlent les écrits du temps. Les pins en voilaient la retraite, le grés dont elle est faite défiait la chaleur, l’eau qui s’y épanchait du haut d’une niche rustique réjouissait l’oreille et donnait du frais. Des contes absurdes, que Champollion-Figeac ett fait sagement de ne pas répéter, ont assuré qu’on se baignait dans cette fontaine, et qu’un pareil réduit situé hors du chateau, ouvert et donnant sur le jardin, servait d’étuves; que de plus la friponnerie du rol, qui ne saurait manquer en pareille rencontre, y avait ménagé une cachette avec un jeu de glaces, afin de voir les dames dans le bain. Négligeons ces sottises. Comme dans tous les jardins oti de pareils endroits ont servi au gotiter et 4 la conversation, ce qu'il faut supposer, c’est que cette eau setvait a rafraichir le vin, et qu’on y mettait les bouteilles.
Nul témoignage complet ne nous fournit le nom des dames qui firent partie de la petite bande.
Pour deux au moins cela est certain : Mme de Canaples,
go FONTAINEBLEAU
qu’avant son mariage on appelait la belle Assigny, et la baillive de Caen, Mme de Lonrai, de la maison de Lafayette. On ne peut douter que Mme d’Etampes s’y trouvat, ainsi que ses deux sceuts, Mme de Cany et Mme de Vertus, et peut-étre sa niéce, nommée la petite Heilly. Les dames auxquelles Marot a rimé ses étrennes, terminées par des étrennes au toi, durent pareillement en faire partie. La se lisent patmi les femmes mariées les noms de lamirale de Brion, Francoise de Longwy, de Mme de Lestrange, Marie de Langeac, de Mme de Bressuire, Jeanne de Brosse, dont le mari était Laval, de Mlle de Duras Barbe Cauchon, qui fut Maupas, la jeune, dont le moineau mourut déploré par Marot, de Mlle de Macy, qui fut Monchenu et en secondes noces Mme de Pont, enfin de la grand’sénéchale Mme de Maulevrier, femme du grand sénéchal et gouverneur de Normandie, que nous nommons Diane de Poitiers.
L’histoire de cette personne célébre, qui ne fut jamais maitresse de Francois I¢?, mais de son fils Henri II seulement, n’a coutu dans le public que sous de si fausses couleurs, qu’on auta peine a l’imaginer dans ce cercle d’une cour décente, veuve depuis peu, mére de deux filles, et ne songeant assurément a prévaloir dans la faveur du roi sur aucune de celles qui l’approchaient.
Elle montrait déja ces dehors imposants qui la firent admirer de la cour, en méme temps que le savoir et l’érudition, dont les femmes, non moins promptes que les gentilshommes 4 suivre les désits du roi, voulurent désormais paraitre ornées. L’exemple de la reine de Navarre était imité par ses nieces, filles de France, comme il avait été de la duchesse de Ferrare, et Mme d’Etampes elle-méme ne dédaignait pas de joindre dans sa personne le charme des belles connaissances et des langues 4 ceux qui lui avaient conquis le cceur du roi. Sainte-Marthe dans une de ses préfaces l’appelle « la plus savante des belles ».
FA, COUR DE FRANCOIS I gl
En fait de jeunes filles, dans la petite bande, paraissaient sans doute Bonneval, les deux Miolans, Torcy, Lachapelle, Chataigneraie, qui fut Mme de Dampierre, Tallart, qui fut duchesse d’Uzés, a laquelle deux yeux 4 fleur de téte, dans un petit visage malin, valaient de la part du roi, ami des sobriquets, le surnom de grenouille; ce qui, dans une piéce rimée en son nom par Marot, lui fait dire qu’elle nage dans les eaux toyales en compagnie de deux autres, le dauphin et le chabot, soit le prince fils du roi, et l’amiral.
De telles plaisanteries rendent certainement l’écho des folies joyeuses qui se débitaient dans ces rencontres, ou régnaient l’enjouement, l’esprit et la beauté. Aprés Mme d’Etampes et Diane, le plus superbe de ces visages était celui de Mme de Lestrange, et le plus gracieux celui de Bonneval.
A la beauté de Lestrange, Face d’ange, Je donne longue vigueur,
dit Marot, et ceci 4 Bonneval :
Sa fleur durer ne pourra Et mourtra, Mais cette grace laquelle La fait trouver toujours belle, Demourral. 1. Demeurera
Brantéme s’est complu, dans une liste, a énumérer les catdinaux dont la présence relevait, avec celle des dames, la cour de Fontainebleau, et il est a retenir que les recueils de crayons nous les offrent ainsi a la file, et composant le plus imposant des cortéges. Avec le cardinal de Bourbon, on y voit le cardinal d’Amboise neveu, le cardinal d’Armagnac, le cardinal de Tournon, le cardinal de Givry, le catdinal Farnése, le cardinal de Chatillon, le cardinal de
Lorraine Jean, premier chapeau dans la maison de Guise.
En attendant que le cardinal neveu de ce dernier décorat les régnes suivants de son train de prince, le cardinal de Ferrare emportait sur tous ces prélats le prix de la magnificence. Il était frére du duc Hercule II, son ambassadeur auprés du roi, et une pattie des affaires d’Italie roulait sur lui. Il avait l’archevéché de Lyon, des revenus immenses, et renouvelait en sa personne ce prestige, le premier de |’Italie, que les Este, protecteurs de tous ses plus grands poétes et patrons éminents des arts, s’étaient conquis. Cela achevait de lui donner prés du roi le lustre et Vautorité. Il était beau-frére de Renée, fille de Louis XII, ce qui l’apparentait au sang de France.
Dans son évéché de Langtes, il est certain aussi que le catdinal de Lénoncourt s’était fait le patron des gens de lettres et des artistes. Tous ces prélats et tous les gentilshommes suivaient a cet égard autant qu’ils le pouvaient, dans leurs domaines, l’exemple du tréne. Pour commencer, ils batissaient. Comme le maréchal de Gié avait bati le Verger, Boisy batit Oiron, Pamiral son frére Bonnivet, Galiot Assier, d’Urfé la Batie, les Guises Joinville, Montmorency, Ecouen et Chantilly : toutes maisons superbes, qui parfois rivalisaient avec celles du roi méme. Les grands magistrats n’étaient pas les derniers 4 imiter cette magnificence. Les Robertet avaient Bury, les Bohier Chenonceaux, Duprat Nantouillet.
Quand il fut décidé que le roi ferait ses plus longs séjours a Fontainebleau, les grands se mirent 4 batir auprés. Une ville se forma bientét des demeures ainsi sorties du sol. Il y eut un hétel d’Albret, un hétel de Venddme ou grand Navarre, un hétel de La Roche-sur-Yon, depuis Montpensier, dont le beau portail demeure, des hétels de Nevers, de Rohan, de Martigues, de Randan, depuis Larochefoucauld, de Montmorency, d’Ecosse, de Savoie, de Nemours dit
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le petit Ferrare. Le grand Ferrare, dont la porte est aussi consetvée, était ’hdtel du cardinal, bati par lui, et le plus splendide de tous pour la décoration et pour les fétes.
Dans ce somptueux décor, parmi ce brillant commerce, des soucis, hélas! autres que ceux de |’Etat ne cessaient pas dassaillir le prince. De grands malheurs privés l’éprouvérent. Toute cette cour fut mise en grand deuil, quand le dauphin Francois, 4gé de dix-huit ans, ayant bu froid tandis qu’il s’échauffait 4 jouer 4 la paume, prit soudainement un mal qui le fit s’aliter 4 Tournon, et au bout de quelques jours Pemporta.
Sa jeunesse et lespoir dip toyaume, qui reposait en lui, joints 4 une bonne grace qui aux noces de son frére lui avait conquis tous les cceurs, le firent amérement regretter. Les sentiments ardents du roi, touchés au plus vif du coeur des hommes, s’épanchérent dans un désespoir sans bornes. On cria au poison, versé de la main de l’Autriche. Brantéme a la-dessus toute une fable transmise par quelque commére de cour, qui n’omet ni le gobelet ot, par un secret hérité des rois de Portugal, l’eau froide quand on a chaud ne fait autrement pas de mal, ni le bord du puits ot le page s’en va le poser pour tirer de l’eau, ni l’instant de distraction durant lequel la drogue y est jetee par un coupable, qu’il ne veut non plus nommer qu’on se nommait, dit-il, « celui qui brtila le temple d’Ephése ». C’était Péchanson du prince, appelé Montecuculli, dont on s’empara, et a qui la torture fit avouer tout ce qu’on voulut.
Aux accusations dont on le chargeait ainsi, ’empereur fit répondre que Catherine de Médicis, par ambition de succéder au trOne, avait fait le coup. Incapable de modérer la haine que lui soufflait le désespoir, le roi laissa rouer le malheureux, qui fut tiré a quatre chevaux.
Il faut dite que tout le monde crut au complot. Dethou et Malherbe y croyaient cinquante ans aprés, et Béze, déplorant
en vers latins touchants la mort du prince, écrit que, Mars désespérant de le vaincre, la ruse avait fait son office :
Agressusque dolo, et crudelis fraude veneni.
Six mois aprés, le chdteau reprenait son ait de fete pour marier 4 Jacques V, toi d’Ecosse, Mme Madeleine, sceur du prince défunt.
On fondait alors sur lalliance écossaise des projets qui devaient aboutir 4 faire Marie Stuart reine de France, et qui furent déjoués par le supplice de cette reine. Alors ils étaient dans leur fraicheur. Les maisons royales fraternisaient; les rameaux de la maison de Stuart brillaient dans les rangs de nos gentilshommes, et le duc d’Albany était ’oncle par mariage de Catherine de Médicis.
Par malheur, les fétes qui les mettaient 4 ’honneur furent suivies d’un triste lendemain; ’heure de la nouvelle épouse était marquée comme celle du dauphin. Un an n’était pas écoulé, que Madeleine de France terminait ses jours 4 Edimbourg, n’ayant pas encore atteint seize ans; tant la mort fauchait 2 coups précipités dans la famille d’un prince en qui le plaisir de vivre n’éteignait aucun des sentiments qu’exaspérent de pareils malheurs. Le méme auteur qui ramasse l’histoire de la cachette pratiquée dans la grotte du jardin des Pins nous régale, 4 propos des noces de la ptincesse, d@’un épilogue. Il conte que le roi d’Ecosse, avant d’épouser, s’y cacha, afin de contempler sans voiles sa fiancée, qui s’y alla baigner tout a point, décidé sans doute a s’en retourner garcon s'il ne la trouvait pas 4 son goft.
D’autres contes épanchés de la méme source courent sur le Fontainebleau d’alors, et peuplent la chronique de fantomes cornus que les guides ont recueillis avec avidité.
La grand’sénéchale Diane de Poitiers est supposée avoir hai dans Mme d’Etampes une rivale, et les deux peintres
LTA-COUR DE FRANCOIS Ie 95
Primatice et Rosso avoir brilé d’envie l’un envers l’autre par l’émulation du méme art. Comme le premier eut la faveur de Mme d’Etampes, ne faut-il pas que Pautte se soit prévalu de celle de Diane? En conséquence, une figure prise pour celle de la déesse de la chasse, que nous possédons en gtavure, représenterait Diane de Poitiers et serait le vestige d’une peinture mise par le Rosso dans la galerie pour lui plaire. Mais comment la favorite du roi aurait-elle souffert pareil défi! Mme d’Etampes fit effacer le tableau, et peindre a la place une Danaé, que le Primatice fit 4 son image.
Il y a trois sortes de légendes : celles du peuple, ot puisent avec profit les auteurs des Odyssées et des Rolands; celles que les romanciers fabriquent, sans parvenir a les rendre aimables; celles que les historiens inventent par prévention ou légereté, qui sont communément ridicules. La Danaé, il est vrai, est en place; mais elle n’a pas les traits de la duchesse d’ Etampes; la gravure n’a pas ceux de la grand’ sénéchale, et ne représente pas méme Diane, mais une allégorie a la fontaine Bleau. Enfin, on n’a pas la moindre taison de croite que Diane et Mme d’Etampes se soient haies, ni que les deux peintres, qui travaillaient ensemble, aient voulu se faire piece un a l’autre en servant des dames, dont l’une au moins, Diane de Poitiers, ne patronna assurément ni l’un ni lautre.
L’idée que ces fables nous donnent des mceurs de cour n’en est pas le moindre inconvénient. Elles font croire qu’une favorite du roi pouvait effacer les tableaux qu’il commandait, et que les peintres allaient se méler de pareilles querelles. Rien moins. Ils restaient a leur place, et le roi ne souffrait pas qu’on intervint dans ces affaires.
Plus le temps marchait, et plus on s’apergoit qu’il avait établi son ascendant, et que tout ce qu’il avait mis de nouveautés en mouvement lui obéissait.
Dans les arts il sut régler la besogne des deux artistes qu’il employait. Le Rosso, maitre dans lornement, doué 4 cet égard d’une invention prodigieuse, dessina pour lui mille objets : des saliéres, des vases, des coquilles, tout un buffet, et jusqu’a des caparagons de cheval. Le Primatice, pourvu d’un gofit exquis, fut son conseil pour les collections. C’est 4 lui que le roi s’en remit de rechercher les antiquités en Italie.
Avec la recherche des manuscrtits, c’était un de ses grands soucis. Il avait des agents sur place chargés de solliciter ceux qui possédaient de belles piéces de les lui vendre. Vasati nomme en plusieurs endroits Jean-Baptiste della Palla, un de ces agents, qui dépouillait (comme il dit) Florence de ses ceuvres d’art au profit du roi de France. Je ne sais combien d’épigrammes latines et frangaises célébrent des Vénus ou autres statues antiques dont il faisait acquisition. Non content des originaux, on prenait les moules de ce qu’on ne pouvait pas emporter. Ceux des bronzes qui ornérent les jardins de Fontainebleau avaient été rapportés ainsi. Le Primatice les jeta en bronze, aidé de Vignole, le fameux architecte, qui fit le voyage de France pour surveiller la fonte. Dans le méme gente, le cardinal de Ferrare fit fondre pour lui d’aprés antique le 77reur d’épine qui est au Louvre.
Des peintres n’étaient pas les seuls ouvriers d’art qu'il ett demandés a /’'Italie. Rustici, sculpteur de Florence, savant dans l’art du bronze, fut aussi 4 ses gages, et travailla a une statue du roi 4 cheval dans une maison du faubourg Saint-Germain, qui en garda longtemps le nom de maison du cheval de bronze. Il avait aussi un graveur en médailles, Mathieu del Nassaro, de Vérone, et, pour couronnement des ouvrages qu’il requérait des arts précieux, lorfévre le plus fameux de son temps, dans la personne de Cellini.
On ¢tonneta beaucoup de personnes en leur disant que la collection de tableaux du roi de France, que Louis XIV
La Porte Dorée, construite en 1528.
Galerie Francois Ie « L’Ignorance et les vices chassés du royaume » par Le Rosso.
LA~ COUR’ DE’ FRANCOIS Ie 97
mit a Versailles et qui fait le fonds du musée du Louvre, eut a Fontainebleau son commencement, dans l’appartement des Bains. Il en est ainsi. Des salons de repos, qui dans cet appartement faisaient suite aux étuves, furent d’abord ornés de ces peintures. Six chambres composaient le bain du roi, situées sous la galerie au fond de la cour de la Fontaine, en vue de l’étang et de la forét.
L’époque y mettait beaucoup de luxe. Il y avait le bain proprement dit ou étuves, les bains de vapeur, qu’on nommiait étuves séches, la chambre des barbiers ot |’on tondait la barbe et les cheveux, puis trois piéces destinées au repos ou au sommeil. De belles peintures, des stucs en abondance, rendaient ce réduit magnifique. Dans la chambre des étuves était peinte a la votite, par le Primatice, l’histoire de Calisto. Dans les trois chambres annexes, le roi mit ses tableaux. Il y mit la Joconde de Léonard de Vinci, la Charité d’André del Sarte, une Madeleine du ‘Titien, une Léda du Rosso, le Saint Michel de Raphaél, vingt chefs-d’ceuvre recus en présent des princes, achetés par ses agents, peints par des maitres a ses gages. Ces tableaux n’étaient pas accrochés, mais fixés au mur au milieu d’ornements de relief, qui leur servaient de présentation.
Le préjugé moderne risquera d’étre scandalisé de cet usage. C’est que nous voulons que le gout s’immole devant le chef-d’ceuvre; alors il se le subordonnait, le faisait entrer dans l’existence, le mettait au nombre de ses plaisirs. Celui que donnent les arts prenait place chez le roi entre les délassements physiques, et comme pour assurer la sincérité de son goat, la peinture semblait n’avoir, dans la recherche qu’il en faisait, d’autre rdle que de fournir a la volupteé.
On sait peu de chose de la place qu’il fit 4 la musique. Des joueurs d’instruments, joueurs de violon, joueurs de luth, joueurs de cornet, faisaient partie de sa maison. Tant pout accompagner les danses de la cour que pour récréer
ses oreilles, il en fut fait certainement grand usage. « Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique? dit chez Despériers une dame, au docteur qui blamait les danses. Le son des instruments entre dans l’esprit de la personne, et puis esprit commande au corps. Vous avez beau blamer nos danses, il faudrait nous dter les pieds et les oreilles; je vous assute que si j’étais morte et que j’ouisse un violon, je me léverais pour baller. » On dansait en habit de cour; on dansait en travesti souvent aussi. Les mascarades étaient fréquentes chez le roi. Le Rosso en dessina des costumes, avec des masques pour les visages.
On s’y amusait aussi beaucoup des fous. C’était alors le divertissement des princes, un peu différent de celui que nous imaginons parfois.
Nous nous les figurons pleins de bons mots. Il est vrai quwils avaient franc parler, et qu’un fou par 1a faisait des siennes, mais a la facon des enfants, dont les rencontres n’ont de sel que par défaut de discernement. Rien ne ressemble moins au Triboulet véritable que celui de la légende romantique. Ces petits monstres faisaient rire les princes, comme 4 la campagne les idiots font rire les gens de village. Surtout il y avait ala cour une engeance qui y prenait plaisir : c’étaient les pages.
Despériers conte qu’ils avaient attaché l’oreille de Caillette a un poteau avec un clou. Le pauvre innocent demeurait en silence, sans autre appréhension « sinon qu’il pensait étre confiné la toute sa vie». Un gentilhomme passe, demande qui a fait cela. « Le reconnaitras-tu ? — Oui », dit Caillette. Et nos fripons de défiler. « Est-ce toi ? — Nenni. — Et toi? — Pas davantage. » Celui qu’on aurait pris allait étre fouetté. Aussi chacun répondait-il : « Non, monsieur, je n’y ctais pas.» Quand le dernier eut passé, croyant que
c’était a son tour de parler, Caillette dit : « Je n’y étais pas aussi. »
LA COUR DE FRANCOIS [et Sie)
Quand le roi entra dans Rouen, Triboulet y était, faisant galoper son cheval. Le maitre, qui le gouvernait et ne bougeait d’auprés de lui, menagait de le battre s’il n’arrétait. « Ce méchant cheval, dit le fou, je le pique tant que je puis, encore ne veut-il pas demeurer.» Le conteur ajoute que « quand elle se met a faire ces belles piéces d’hommes, Nature a envie de s’ébattre ». Quelque ébattement qu’il y ait, nous jugeons aujourd’hui que ce fut de trop que d’en faire un office de cour.
Cest qu’il régnait alors par le monde une gaieté qui ne faisait pas de cérémonie, et prenait sans fagon son aliment parttout. Le trait d’esprit était ce qu’elle recherchait le moins. La premiére bizarrerie venue, une farce en action, lui suffisait.
Les conteurs du temps en sont témoins, Rabelais le premier, qui (l’ordure mise a part) épanche une verve comique dune authentique pureté, ot ne brille pourtant nul raffinement. La finesse est dans la peinture, et dans le godt qui en choisit les traits. L’attaque du clos de Seuillé, la tournée des églises ob Panurge gagne les indulgences, le marchand de moutons précipité dans la mer avec ses bétes, sont des aventures fort grossiéres, et des tableaux exquis et achevés. La société avait l’esprit fait ainsi, et pour longtemps encore, puisqu’on vit Louis XIV pousser de grands éclats de rire au Bourgeois gentilhomme, ot Moliére n’a pas rafiiné davantage.
Du haut d’une galerie de Fontainebleau, ’abbé de Saint- Ambroise apergoit un homme nouveau venu, errant seul en peine dans la Basse-cour; l’abbé de Saint-Ambroise se vante aussitét de l’« accoutrer ». Il descend. « Que faites-vous dans cette cour?» L’abbé avait le nez court et retroussé. « Je tegarde, dit Yautre, qui a le plus beau nez. » L’abbé remonte. « Corbleu, dit-il 4 ses compagnons, mon homme m’a payé tout comptant. » C’était assez pour les faire rire.
Et encore plus, de ce que, pour ne pas rester coi, l’abbé,
voyant que le roi était 4 une fenétre, le désigne au regardeur de nez, disant : « Voici donc celui que vous cherchez. » Car de fait, ajoute le conteur (Despériers encore), le roi Francois, « outre qu’il était royal de toute fagon, avait le nez beau et long » autant que l’autre l’avait court. Aussi le mettait-on de la féte, sans plus de souci de la majesté.
L’auteur nomme son conte «une réponse de nez». De pareils traits exemptent du reproche de pédanterie une cour ot, avec cela, les docteurs avaient autorité, et ot. les jolies femmes savaient le grec. Avec tout le soin qu’il eut de garder sa royauté, Francois avait lart d’y laisser méler sa personne. D’Italie, ob Merlin Coccaie avait donné Yexemple d’une poésie burlesque comme nous n’en possédames jamais, il souffrait de recevoir l’épitre ot lArétin le sollicite de six cents écus, accordés 4 ce fameux libertin et poéte, a Nice, ot il suivit le pape quand on maria le duc d’Orléans. Tout le morceau n’est qu’une risée, dont on ne peut douter que le roi se divertit.
On ménageait fort l’Arétin, dont la satire était redoutée, et qui pratiquait sur les princes l’opération que nous appelons faire chanter. Charles-Quint le combla de présents; Francois, moins prodigue envers lui et qui peut-étre eut moins de raisons de le craindre, lui fit cependant ce cadeau, qu’il ne restait plus qu’a faire payer par le grand maitre. « Roi trés chrétien, vous étes mon Dieu, dit le dréle. J’ai votre portrait chez moi de la main du Titien. Je tombe 4 genoux devant et je adore, comme un pélerin de Saint-Job, qui va s’y faire guérir et se ruine en chandelle,
Che a San Giobbe abbotisconsi di cera Quando del mal comune hanno il martoro. »
Suivent vingt quiproquos et balivernes.
L’envoyé qui portait ce placet 4 la cour recut la somme, puis la perdit 4 Rome, au débotté, au jeu du cardinal Gaddi.
Marot plaisante plus discrétement, quand il écrit au roi pour le tirer de prison :
Vous n’entendez procés non plus que moi :
Ne plaidons point; ce n’est que tout émoit. 1. Tracas
Je vous en crois, et je vous ai méfait?. 2. Offensé Encor posé le cas que |’eusse® fait, 3. Je Veusse Au pis aller n’y cherrait* qu’une amende. 4. Tomberait Prenez le cas que je vous la demande® : 5. En demande Je prends le cas que vous me la donnez. [remise
Francais ou italiens, de tels vers ne se laissent adresser qu’a un maitre que le badinage ravit.
La mort déplorable du dauphin Francois mit au rang WVhéritier du tr6ne Henri duc d’Orléans, et fit de Catherine de Médicis, comme dauphine, la premiére de la cour aprés la reine. Mais comme aucun enfant ne naissait de son mariage, Phonneur d’étre mére du roi a venir lui manquait.
Béze eut beau, quand naquit celui-ci, faire compliment a ce jeune Hercule des dix années mises a le forger, pareilles a la longue nuit qu’afin de former l’autre Jupiter dut passer chez Alcméne, cela ne consolait pas la cour, tandis que ces années couraient, et dans les étrennes de Marot, Catherine recoit ce compliment :
A madame la Dauphine
Rien n/’assignel, I. Je n’assigne rien Elle a ce qu'il faut avoir; Mais je la voudrais bien voir
En gésine.
L’amitié que le roi eut pour elle ne s’en trouvait pas refroidie. Elle voulut étre de la petite bande. Le roi lui en sut bon gré, dit Brant6me, « voyant la bonne volonté qu’elle avait d’aimer sa compagnie, et l’en aima toujours davantage ».
La petite bande faisait au besoin faux bond au séjour de Fontainebleau, allant huit jours, dix jours, quelquefois plus, passer le temps dans quelque maison royale, ou chasser dans quelque bois, ou la dauphine ne quittait pas le roi et coutait toujours a ses cétés. Car elle montait hardiment a cheval, et fut la premiere, dit le méme auteur, « a avoir mis la jambe dans l’arcon, d’autant que la gréve y est bien plus belle et plus apparente que sur la planchette». A la paume, au tir a larbaléte, ot le roi conviait les dames, elle était aussi la premiére, si adroite a tirer et curieuse de cet exercice, que quand elle allait a la promenade, elle y faisait porter son arbaleéte.
Elle inventait aussi des jeux, des danses et des ballets quand le mauvais temps, suspendant la chasse et les promenades, renfermait cette cour avide de grand air, et la ramenait aux entretiens galants, brillants du feu de lesprit et des dons de la science.
L n’y a pas de plus grand plaisir pour un artiste que de montrer son ceuvre. Le roi travaillait depuis vingtcing ans a la sienne, quand il la fit voir 4 Charles-Quint.
Les deux princes s’étaient réconciliés, contraints par le jeu des affaires, qui sont en changement perpétuel. L’accusation d’avoir empoisonné le dauphin fut oubliée, comme la prison de Madrid. L’empereur promettait de rendre le duché de Milan au troisiéme fils du roi, duc d’Orléans depuis que Henri était dauphin. Il demandait a traverser la France pour aller réduire Gand, révoltée contre lui. Francois le lui permit, porté par des raisons que les historiens ont présentées diversement, omettant la plus assurée, qui est le plaisir qu’il eut d’éblouir son rival, par les splendeurs d’une cour telle qu’il ne s’en était jamais vu.
L’Italie était dépassée, et ce n’est pas 4 Vienne qu’on etit pu trouver rien d’approchant. Charles ne connaissait de la protection des arts que ce qu’en avait pratiqué Maximilien son aieul : honorer et pensionner les peintres sans diriger
leur production; ce qu’avait fait pour commencer Francois [ef sans aboutir.
Je ne sais combien de censeurs ont parlé légérement des talents des maitres de Fontainebleau, sans prendre garde aux effets produits par leurs ouvrages, qui furent un avancement sans pareil du gotit, un développement immense de la production. L’exceptionnelle éminence des talents n’est pas toujours ce qui produit ce résultat. Assurément le Titien dépasse le Primatice par ce coté. Cependant ’empereut le protégea, se fit peindre dix fois par lui, ramassa dans son atelier le pinceau qu’il avait laissé tomber, sans faire autre chose qu’entichir les musées de quelques toiles supetbes, et la chronique d’une anecdote. Ni ses provinces héréditaires ni [Allemagne n’en recueillirent rien. Dans aucune trésidence décorée par le maitre une cour formée au gout et a la politesse ne servit d’exemple a ces contrées. Aucune manufacture, travaillant sur ces modeéles, ne porta par toute l’ Europe la renommeée de |’empereur, et la richesse dans ses Etats. En France, le génie de Léonard n’avait pas fait plus d’usage. Le roi n’en retira que Phonneur dorner d’un grand nom la Renaissance frangaise, et la possession de quelques chefs-d’ceuvre.
Il voulait davantage. Il aimait en connaisseur les ceuvres d’art et les tableaux; mais il avait ceil aussi au profit que le royaume devait en recueillir, par la production qu’elles inspirent. Il unissait en lui Charles [ef et Colbert, et, quant a Vavantage qu’en retirait la vie de société, Louis XIV.
Quelque chose de l’éblouissement que ce dernier causa en son temps aux princes allemands est comme annoncé dans la réception que Frangois Ie fit 4 l’empereur. Bien autrement que dans le camp du Drap d’or, ot I’on ne rivalisa que de luxe, la France y étalait cette fois ses talents dans Part de s’en servir. Comme les alliances des princes et le sort des empires étaient en jeu bien plus encore dans cette
LA COUR DE FRANCOIS I[e 105
entrevue que dans la premiére, le monde civilisé y était attentif, et cela contribuait 4 répandre l’éclat des fétes qui s’y donnérent.
Tout le temps que l’empereur en fut régalé, les historiens se plaignent que Francois I n’ait pas remis sur le tapis le Milanais et la promesse qu’on avait faite de le céder. En effet, dans la circonstance, le roi ne se piquait que d’une réception couttoise, d’ou les affaires sont écartées. Comme il les traita toujours mal, il est probable qu’elles eussent fait peu de profit, ayant été mal concgues, mal soutenues, baclées par la faiblesse et par l’impatience. Mais la piéce de cérémonie, setvie par des ressources dés longtemps préparées, splendidement congue et réalisée avec amour, féussit prodigieusement.
Mille fables courent a ce sujet, ot s’étale le peu d’intelligence des inventeurs : de Triboulet (qui alors était mort) disant au roi qu’il était plus fou que lui de ne pas arréter l’empereur ; de Mme d’Etampes achetée par ce dernier au moyen d’un diamant qu’il laissa tomber et qu’elle ramassa. Tous nous dépeignent le roi combattu entre l’envie de retenir prisonnier son rival, et la chevalerie qui défendait cette fraude. Mais ce n’est que de la littérature, et il n’y a pas le moindre témoignage de cela.
Non, vraiment. Dans cette occasion, le roi ne visa qu’a étre un héte élégant, courtois, magnifique, entouré d’une noblesse formée a toutes les politesses et a toutes les cultures, dans le cadre de maisons et de jardins splendides, que tous les arts avaient ornés. C’était une partie comme une autre, et en tout cas c’était la sienne.
Il la gagna. L’accueil fait a l’empereur dans la cour du roi trés chrétien fut un spectacle a tout le monde civilisé; il classa l’effort de vingt ans. Hors Rome et le pape, il ne pouvait y avoir de comparaison 4 faire du roi 4 cet égard qu’avec Charles, son rival en puissance. Celui-ci le sentait
peut-étre, peut-étre en était-il jaloux, comme le furent plus ou moins les princes de deca les monts. Mais les jalousies cessent lorsqu’elles sont trop loin de compte. Ce qui s’offrit 4 ’empereur alors décourageait ’émulation. La chronique n’a gatdé le souvenir que de l’admiration qu’il en congut.
Le dauphin et son frére allérent au-devant de lui, le dauphin 4 Bordeaux, le duc d’Orléans jusqu’a Bayonne. Partout ot le train royal passait, menant l’héte de France, c’étaient des entrées dans les villes, réjouissances populaires, et grande chére partout. Le roi se trouva a Chatellerault, l’embrassa, et, le menant par ses diverses maisons, ne cessa de l’entretenir de fétes, de parties de chasse et de tournois : tout cela brillant de dépense et de goit.
Le solide y était aussi. L’empereur fut surpris de trouver en toute occasion et en quelque endroit que l’on se trouvat, fat-ce village ou forét, la table du roi si bien servie. Et comme les gentilshommes qui l’accompagnaient lui dirent qu’a celle ot le grand maitre les traitait ’abondance et la variété n’étaient pas moindres, Charles se divertit a l’aller surprendre et diner avec lui, et convint qu’on ne l’avait pas trompé, « trouvant cette table aussi bien garnie et pourvue et chargée de vivres aussi bien apprétés et assaisonnés, comme s’ils eussent été dans Paris ou dans une autre bonne ville de France ». On était sur les routes, ce qui fit dire 4 Yempereur, continue Brantéme, de qui ce témoignage est pris, « qwil n’y avait une telle grandeur au monde que celle d’un tel roi de France ».
Ces témoignages de cuisine ont leur prix. Ex wungue leonem. Un prince souverain juge d’une cour par l’office, comme un général, d’un régiment, au paquetage. Une seule réception préparée manqua. Ce fut quand le feu prit aux torches dans le chateau d’Amboise, ot le train du roi s’arréta.
Il y aurait une revue 4 faire des accidents survenus dans ces fétes de cour, témoins de la peine qu’on éprouvait a
régler un train d’existence qui depuis a patu si facile. Outre Paventure du sanglier qui jeta ’émoi aux noces du duc de Lorraine, celles de Laurent de Médicis avaient vu se produire dans le méme Amboise, au siége de la ville de bois, des bagarres ot plusieurs gentilshommes foulés aux pieds trouverent la mort. Cette fois le contretemps vint du nombre immense de flambeaux dont on eut soin d’éclairer les montées, pour que l’empereur, qui arriva de nuit, y vit comme en plein jour.
Le corps de tous ces flambeaux s’alluma et, mettant le feu aux tapisseries, ne fit plus qu’un brasier, qui jetait une fumée si épaisse qu’on faillit étouffer.
De la on fut a Fontainebleau, ot tout se trouvait prépareé. Le Rosso et le Primatice avaient dressé les décorations, les figurations, tout le plan des fétes.
Quand Vempereur approcha du chateau, il fut d’abord sutptis de voir sortir du bois une troupe de personnes déguisées en dieux et déesses bocagers, qui, « au son des hautbois s’étant assemblés et accourus (dit le pere Dan), composerent une danse rustique», non moins agréables « en la bizarre fagon dont ils étaient revétus, qu’en l’ordre et aux passages qu’ils tenaient ». Toute l’érudition de l’époque se donnait rendez-vous dans de pareils travestis. Le ballet fini, les sylvains et les hamadryades s’étant retirés dans le bois, le cortége poursuivit sa route.
La chaussée de Maintenon, qui retient les eaux de ’étang, faisait alors V’accés du chateau; l’entrée avait lieu par la votite chargée de deux loges ouvertes que nous nommons Porte dorée, toute décorée de précieuses peintures. Elle ouvte sur la Cour ovale, dont on faisait ’honneur aux hétes, tout a cété de la vis ou escalier tournant qui mene a l’appartement du roi. A l’entrée de la chaussée avait été dressé un atc de triomphe orné de trophées, ot le roi et l’empereur étaient peints accompagnés de la Paix et de la Concorde.
Un concert de musique y accueillit ’empereur, aprés quoi, trompettes sonnant et tambours battant, il fit son entrée au chateau. Le roi l’attendait dans la galerie.
On avait depuis peu agrandi le chateau.
Au bout de la terrasse donnant sur la Basse-cour, on avait chargé le rez-de-chaussée de deux étages qui formaient le pavillon des Poéles, nommé ainsi de ceux qu’on y mit, a la mode d’Allemagne (disent les vieilles descriptions), sans doute par égard pour Charles-Quint, car la fut son appartement, qu’il fallut chauffer, car c’était en décembre. Tout cet appareil veut étre imaginé au sein d’un paysage @hiver, quand les bois dépouillés se font plus majestueux, et que le soleil plus bas pénétre au fond des salles, dont il faisait briller les ors et les peintures. Au milieu de la cour de la Fontaine, une grande colonne ornée et dorée jetait a son sommet des flammes dont s’éclairait la nuit, tot venue en cette saison, et, par différents orifices ménagés dans son piédestal, versait des ruisseaux de vin et d’eau pute.
Tous les plaisirs qui se peuvent inventer et que le chateau rendait faciles firent du peu de jours passés 4 Fontainebleau un enchantement continuel. Tout y fut offert avec art 4 Vadmiration de lempereur : les soupers magnifiques, les tournois, les feux d’artifice, le déploiement des chasses somptueuses, les combats a pied et a cheval, les entretiens galants, l’érudition gracieuse, la beauté des femmes relevée du bon goat de leurs ajustements, et parmi tout cela la personne du roi, telle que la dépeint l’Arétin, de maniére a rendre jaloux tous les princes de l’Europe.
Quell’ affabilita, quella dolcexza, Quel largo andar, quella galanteria E quella chiara e nobil allegrezza...
Quel parlar con ognun, ché sempre usate.
« Cette affabilité, cette douceur, cette démarche superbe
et ces fagons gracieuses, une gaieté surprenante que la noblesse accompagne... et cette bonne volonté de parler a tout le monde. »
L’entrée a Paris eut lieu le 1€F janvier. Grand branle-bas, délégations, cortéges, arcs de triomphe, fontaines au coin des rues, harangues débitées sur des estrades par des travestis mythologiques, tout l’Hdtel de ville en frais et en mouvement, la cour servant de spectacle et défilant par les rues étroites, ot. s’écrase le populaire. On n’avait jamais vu d’empereur, il n’y en avait qu’un en Europe. Charles avait couché 42 Vincennes et faisait son entrée par la porte Saint- Antoine. Quand le canon de la Bastille ’annonga, on peut imaginer la presse, les acclamations, les commentaires, couverts par les cloches des paroisses et des monastétes, qui toutes sonnaient a grande volée. Le roi et ?empereur menaient le cortége a cheval, derri¢re venaient les deux reines de France et de Navarre, portées dans la méme litiére, ensuite les princes et les princesses, ensuite la cour.
On descendit au Louvre, ot les corps vinrent rendre leurs devoirs et la ville offrir son présent. Entre les premiers, vétus de satin noir, Budé, vénérable par lage et par la science, qui tenait du roi une charge de maitre des requétes, brillait par son noble maintien. La reine, aux fenétres auprés de son frére, lui nommait la cour et la ville. L’empereur, apparemment enivré de tant d’accueil, se faisait bienveillant 4 tous. Il dit a M. de Vendéme : « En passant par Cambrai jarréterai 4 La Fére pour voir votre grand’mére. » La reine lui disait : « Voila Nevers, voila Rohan, voila d’Aumale. »
Pour présent, a l’Hdtel de ville, on avait songé a un buffet. Le roi, qui veillait a tout, leur dit : « L’empereur est rassasié de buffets. Les tapisseries de son pays de Flandre le dégoftent, parce qu’on n’y voit, dit-il, que banquets, pots, tasses et raisins, qui sont actes de mangerie. Gardez le buffet pour le premier ambassadeur que vous aurtez a
régaler.» Le présent, en conséquence, fut un Hercule d’argent, grand comme la nature, que le Rosso avait dessiné, plantant en terre les deux colonnes, propres a servir de flambeaux, qui faisaient ’embléme de l’empereur, et portaient la devise : Plus outre.
Telle fut cette réception, dont on se souvint longtemps. Il n’y eut qu’un cri sur sa beauté. Francois n’en obtint ni Milan pour son fils, ni province, ni alliance durable; mais aux prétentions que pouvaient ¢lever les cours a serfvir d’école 4 l’Europe, le prestige de la maison de France mit décidément fin ce jour-la.
Le roi ne faisait plus alors que de rares visites 4 ses chateaux de Touraine.
Depuis la captivité de Madrid, soit que de nouvelles mesures dans le gouvernement, soit qu’une direction des atts mieux ordonnée lui commandat le voisinage de Paris, on le vit surtout a Saint-Germain, 4 Compiégne, a Villers- Cotterets, quand ce n’était pas 4 Fontainebleau. La littérature a beaucoup fait usage des sites des bords de Loite pour dépeindre Francois Ie’, et pour faire, comme on aime 4 dire en parlant de sa lignée, le portrait des Valois; quoique ce nom, ni avant le trone ni aprés, ne lui ait appartenu, car sa branche était Orléans, et, une fois roi, le nom d’apanage cessait. Valois n’est que pour le discours. Et quant 4 la Loire, il tiendrait peut-étre 4 un historien mieux informé d’en remplacer le nom par Ile-de-France, et d’y chercher sur nouveaux frais des rapports entre le climat et les mceurs.
Par malheur, Ile-de-France, dont cette métaphysique fait grand usage depuis vingt ans, n’est ni un site, ni méme un pays; c’est une entité de Padministration ancienne, aussi peu réelle qu’un département; en sorte que les psychologies ou mentalités qu’on y recherche ont autant de fondement
que celles qu’on voudrait tirer de I’Aisne ou de Tarn-et- Garonne.
LA COUR DE FRANCOIS Ie III
Si quelque chose comme Ile-de-France existe, ce n’est assurément qu’a titre d’environs de Paris, ne tenant rien du ciel ni du sol, mais des institutions humaines, de l’effort accompli dans la capitale, qui se répand aux alentours, tous différents de site, de mceurs et de production. Marot nous est témoin que le pays picard venait du cété du nord jusqu’a Paris. Villers-Cotterets est en Valois, Compiégne en Soissonnais; Saint-Germain fait l’entrée du climat des bords de Seine, qui caractérise le Mantais.
A Saint-Germain, a Villers-Cotterets, le roi fit de grands frais de batiments. Ces deux chateaux furent enti¢rement reconstruits. Sous Paris méme, contre la forét de Rouvre, qui est aujourd’hui le Bois de Boulogne, il éleva Madrid, la plus ornée au dehors de toutes les maisons qu’il habita.
Un artiste italien de la lignée célébre des La Robbia en avait orné la facade des ouvrages de poterie émaillée qui firent leur renom a Florence, et dont limportation précéda ceux que Bernard Palissy fit ensuite. L’ordonnance italienne réenait par tout l’édifice, les dedans en étaient magnifiques; en softe qu’aussi souvent que les affaires du royaume retenaient le roi a Paris, il eut de quoi se récréer de la demeure du Louvre, triste et maussade, qu’il avait dessein de rebatir, et dont la reconstruction, commencée bien plus tard, ne fut achevée qu’aprés lui.
Il avait fait venir de Venise, pour le conseiller sur ses édifices, le fameux architecte Serlio, a qui ses ouvrages imprimés valent dans Vhistoire la figure d’un grand précepteurt d’architecture. Mais il ne dirigea pas les travaux du roi. Les parties de Fontainebleau auxquelles son nom a été joint sans réflexion sont fort au-dessous de ses talents, et, 4 Madrid, le batiment méme fut l’ceuvre de Jérdme della Robbia.
Le Rosso mourut. Le Primatice devint le maitre de tout ce qui se faisait 4 Fontainebleau. Egal par ses talents de
bE? FONTAINEBLEAU
peintre, de sculpteur et d’architecte a cette besogne, il remplit désormais, sans titre mais en effet, la charge de conseiller supérieur des travaux, exergant un ascendant pareil 4 celui de Lebrun sous Louis XIV. Sa fortune grandit, et tout engage 4 croire que des maniéres civiles jointes a son importance lui firent faire figure a la cour. Le roi, qui pat le concordat disposait des bénéfices d’Eglise, lui donna Pabbaye de Saint-Martin, dont il porta désormais le nom. C’est alors qu’il mena le vaste ouvrage, le plus considérable du régne, de la galerie d’Ulysse aujourd’hui démolie, qui bordait sur cent cinquante métres la Basse-cour de Fontainebleau, du cété du jardin des Pins.
Elle a tiré son nom des sujets qui en décoraient les murailles, et qui sont pris dans l’Odyssée. Ils ont été décrits, eravés, en sorte qu’on n’en ignore ni le deétail ni la figure. Ils commengaient a l’embarquement des Grecs, et conduisaient l’histoite d’Ulysse, en cinquante-huit tableaux, jusqu’au rétablissement du prince dans Ithaque parmi les hommages de ses vassaux.
Un lecteur moderne se fait ordinairement une idée peu exacte de lesprit qui régla de pareilles inspirations.
Il ne s’agissait pas pour les peintres de rechercher |’antique pour lui-méme, mais d’en user, en ce qui regarde les sujets, comme d’un magasin, et, touchant les moyens d’expression, comme d’un modéle. Ce n’est pas par amour de la couleur locale qu’ils puisaient dans les monuments, mais pour s’alimenter eux-mémes, et pour nourrir leur production. Comme moyens d’expression, il y avait si fort 4 apprendre, que tous ont approfondi 4 cet égard l’antiquité. Pour les sujets, qu’on pouvait trouver ailleurs, beaucoup se sont contentés d’y faire une moisson légére, sans en scruter esprit, inutile a leur dessein. D’autres au contraire s’attachaient a cet esprit, afin de jouir de toutes les ressources offertes par la matiére choisie. Mais cela fut sans égard
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pour une information oti le spectateur aurait eu 4 puiser pour s’instruire.
Ils n’avaient pas pour but la vérité de histoire, pas plus que, dans le modeéle vivant, le peintre n’a pour but l’anatomie. Ne parlons donc pas plus chez les uns que chez les autres de reconstitution d’époque, d’évocation, de paganisme, et de mille autres choses dont |’Europe, fidéle a l’étude de Pantiquité pendant cinq siécles, ne s’est jamais doutée ni mise en peine, qui sont des idées modernes, et ne peuvent que brouiller le tableau du temps.
Mais il est str que les peintres de l’école romaine ont saisi le vrai des mceurs antiques, a la différence des Vénitiens, qui ne mettaient pas la leur effort. Jules Romain en fut comme le modeéle. Ce qu’il a peint entre autres au palais du Té est comme imprégné des poétes dont il a rendu les inventions. Quoique différent de lui a plusieurs égards par le style, le Primatice, instruit sous sa conduite, avait saisi ce trait de son génie, et s’était rendu en cela son semblable; si bien que Fontainebleau n’eut pas une seule peinture de sa main ot n’abondat ce sentiment poétique.
Dans Vhistoire d’Ulysse il a trés bien rendu ce que l’action des personnages d’Homére a de direct et de familier. On y voit des machoires qui mangent, des poings qui frappent, des bouches qui crient, représentés avec cette franchise de geste et d’accent qui dans les ceuvres des anciens fait une si frappante beauteé.
Par exemple, autour des victimes immolées par le héros, le mouvement d’avidité de la foule des morts empressés a boire leur sang.
« Les 4mes, dit le poéte, montaient de l’Erébe et s’amassaient, époux et épouses, jeunes gens et jeunes filles, vieillards chargés des maux de la vie...» Le peintre avait fixé en peinture la sombre beauté de ce morceau, donnant des traits et un corps a ce que les mots n’expriment qu’a peine.
Dans un autre tableau, c’est le meurtre d’ Agamemnon qu’il avait représenté avec une véhémence tragique. Tout ce que le récit d’Homére a de plus effrayant y était peint. « Autour de moi, comme pourceaux aux dents blanches, quand se font les appréts des noces de quelque riche ou d’un festin, mes compagnons tombaient, massacrés sans relache. » Le festin bouleversé s’y voyait en détail. « Nous gisions au milieu des coupes, parmi les tables pleines, le pavé ruisselait de sang.» Egisthe levait son poignard sur Agamemnon renversé, Clytemnestre s’acharnait sur Cassandre. « Prés de moi j’entendis la voix pittoyable de Cassandre, que Clytemnestte assassinait : couché a terre pourtant, je tendais les mains, cherchant mon glaive... »
Ceci pour les scénes historiques; les mythologiques ne sont pas moins exactes.
Les dieux y sont introduits avec la méme franchise que dans le poéme. Minerve dans Ithaque, Mercure dans Ogygie, les Sirénes, Neptune, figuraient aux murs de la galerie d’Ulysse au milieu des hommes qu’ils gouvernent et des éléments qu’ils déchainent, du méme air, dans les propres attitudes que leur donna la muse antique.
Entre plusieurs tempétes, l’artiste avait peint celle que le héros essuie au départ du pays des Ciconiens, transportant dans celle-la, par confusion ou sur l’avis de plus savant que lui, les traits de celle que Neptune en personne suscite 4 Ulysse aprés qwil eut quitté Circé. Le dieu se montte, porté pat quatre chevaux marins, et de son trident soulevant les vagues.
« A ces mots il assemble les nuages, et, prenant le trident dans ses mains, jette l’agitation sur la mer.» Du haut du ciel, voilé d’une épaisse noirceur, les vents personnifiés tombent comme des projectiles. « Il appelle tous les vents, suscite toutes les tempétes, répand les nuages sur la terre et sur eau. Du haut du ciel la nuit se précipite (rut oceano
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NOX, dpdper. Sodpavddev we), en méme temps l’Eurus et le Notus, le souffle violent de Zéphyre et le froid Borée, qui roule une vague immense. » Tout ce qu’il y a de saisissant dans cette mythologie est mis devant les yeux. La confusion des éléments se réalise dans la violence des attitudes que prennent des formes humaines au milieu des nuages et des vagues. Dans l’élan qu’il se donne, l’un des vents porte sa téte au tas des flots, matérialisant le mythe dun souffle humain agitant la surface des eaux. Ulysse et ses vaisseaux apparaissent comme perdus au milieu de ces forces déchainées par les « dieux ouvriers géants », en proie a ce qu Hugo nomme «les vastes courroux». On Vapergoit a peine levant les yeux au ciel pour se plaindre : « Oh! malheureux que je suis, etc. »
L’interprétation est si juste, qwil y aurait lieu, méme pour les antiquaires, de tenir compte de ce qu’elle invente.
Un geste souvent rappelé des anciens, et qui se trouve dans Homére, est celui dont usaient les femmes de Gréce, saisissant la barbe des hommes en signe d’amour ou de supplication. Comment figurer cela sans étre ridicule ? Le Primatice la peint dans le retour d’Ulysse, et l’action est si naturelle, en méme temps que si agréable, qu’on dirait qu’il l’a vue plutdét qu’imaginée. Cela ne doit plus s’appeler commenter les anciens; c’est penser a leur mode et se rendre leur semblable. Par 1a le peintre cesse de n’étre que peintre, il participe de ce quwil y a de plus relevé, de plus subtil et de plus insaisissable dans lexercice de l’imagination.
Au plafond de la galerie, ce que le peintre avait mis n’était aucune histoire suivie. Au hasard de sa fantaisie, il y avait jeté les figures des dieux et divers traits de leurs histoires, non sans agrément, car cette dispersion méme réalisait un catactére universel. C’était comme l’abrégé de toute la mythologie, ou, si l’on veut, un vaste poéme a la facon des Métamorphoses, ou les épisodes, tour a tour
piquants ou terribles, formaient un tout par l’unité du style et lintérét ingénieusement renouvelé.
Dans l’intervalle des sujets, l’artiste avait semé les belles atabesques dont le modéle, emprunté des Chambres esquilines, ayant premiérement servi a l’atelier de Raphaél, fit une fortune immense chez nous.
La galerie d’Ulysse était faite pour contenir la foule des spectateuts des jeux qui se donnaient dans la cour du Cheval blanc. Elle fut un lieu de rencontre et de conversation des plus fréquentés du chateau. On peut imaginer par la la part que ces. peintures prirent dans les plaisirs de la cour.
Formée aux lettres comme elle était, instruite aux legons des poétes, celle-ci ne put qu’en étre charmée. Les dames gottérent ’ouvrage comme les gentilshommes. Ce que les uns comme les autres avaient lu dans les livres, ce dont le prestige des vers les avait entretenus et leur avait inspiré le got, quel plaisir ne fut-ce pas de le voir réalisé, parlant aux yeux dans ces brillantes peintures, de trouver sur ces muts, outte le mérite de lart, comme une illustration des textes, si gracieuse et si magnifique !
Dans un pareil ouvrage, on ne peut douter que le peintre nett regu Vavis des savants qu’il avait tout loisir de rencontrer a Fontainebleau. Cent ans plus tard le sujet de POdyssée était rebattu et populaire; il était alors dans sa nouveauté, cat on ne lisait Homére que depuis peu.
Hugues Salel, que le roi fit abbé de Saint-Chéron, entreprenait de le traduire, et méme imprima dix livres de I’ //iaae, dans le privilége desquels le roi fait 4 auteur ’honneur de louer « Putilité, richesse et décoration que notte langue tecoit par cette traduction». En ce qui touche l’Odyssée méme, quel guide meilleur pouvait-il y avoir 4 la cour que ce savant ? Il est donc naturel de croire que c’est auprés de lui que se renseigna l’artiste.
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Le roi ne manquait pas d’avoir l’ceil sur ces publications douvrages de l’antiquité.
Il ne se contentait pas d’en faire peindre les sujets; il fallait mettre a méme de les lire. Or cela requérait non seulement des talents, mais des soins d’exécution auxquels nous ne songeons gueére. Un privilege dimprimer en était loutil ptincipal. En protégeant l’ouvrage contre les contrefacons, il en assurait le débit et récompensait limprimeur. Mais que de difficultés encore! Au privilége il fallait avoir soin que répondissent des éditions correctes, en latin, en grec, en hébreu, que les ouvriers n’auraient jamais su composer sans la surveillance des érudits.
Il faut lire, dans les récits du temps, la peine que ceux-ci eurent a prendre. Des hellénistes et des hébraisants se mirent correcteurs d’imprimerie. Castellanus, Despériers s’'adonnérent un temps a cette besogne. Des savants ouvraient une imprimerie; des imprimeurs se formaient a la science. Les Alde 4 Venise, Froben a Bale lavaient été; ce fut a Paris le cas des Estienne. Jamais le savoir et instrument préposé a sa diffusion ne furent alliés de plus prés, ou, pour mieux dire, plus véritablement confondus.
L’initiative royale soutint cette ceuvre difficile. Francois [et fit fondre des caractéres, gagea des imprimeurs, que la commission royale émancipait de la maitrise, comme ses professeurs le furent de la Sorbonne, donnant ainsi naissance a ce qu’on a appelé Imprimerie royale, qui, avec le Collége de France et la direction des Batiments, résume tout son mécénat.
Son imprimeur pour le francais fut Geoffroy Tory, pout le grec Néoba, pour le latin et Phébreu et bientdt pout le grec aussi, le célébre Robert Estienne. Ange Vergéce, venu de Gréce avec Lascaris, dessina dans un gott admirable les caractéres grecs avec leurs ligatures, que fondit Garamond, et qu’on ne se lasse pas d’admirer dans les éditions de
classiques du temps. Dans son fameux traité de Champ fleury, Geoffroy Tory, en qui se rassemblaient, comme chez d’autres les arts de peinture, de sculpture et d’architecture, ceux de dessiner, de graver, d’imprimer et de relier, bref de mettre en volume achevé et parfait des écrits dont il était souvent auteur, avait donné les régles et posé les principes de la typographie nouvelle, qui rejeta entiérement le caractére gothique, installa la romaine, litalique, et, dans ces textes tajeunis, méla les belles figures taillées en bois tirées par Simon de Colines, auxquelles les éditions de Venise servaient d’exemple.
Dans cet effort de la librairie, le soin de corriger les textes et de les annoter se joignait a celui du tirage, au rebours de ce qu’on a vu de nos jours, ot les sociétés de bibliophiles sont régalées de textes fautifs présentés par des ignorants, sut des papiers cofiteux et en beau caractére. La perfection recherchée dans tous les genres engendrait de précieux volumes qui allaient former et grossit la bibliothéque de Fontainebleau, celles que Montmorency avait a Ecouen, du Bellay a Langeais, servant de modéles a vingt auttes.
La recherche curieuse et délicate des livres, des riches impressions, des belles reliures naquit alors. Elle fit son chemin parmi les gens du monde, chez les gentilshommes, dans la robe, ob Grolier a rendu célébre une bibliothéque dont les amateurs d’aujourd’hui recueillent avec empressement les vestiges.
La langue du temps nommait /brairie ce que nous disons bibliothéque; elle appelait cabinet ce que nous nommons collection, dont il se formait aussi de tous cdtés des exemples a Vinstar de celle du roi.
Les collections de portraits étaient surtout en vogue. Sut de nombreux crayons originaux du temps, dans les mentions qui désignent la personne, on a reconnu l’écriture de Catherine de Médicis, qui sans doute commenga de les
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rechercher comme dauphine et les accrut beaucoup ensuite. Les portraits en peinture se mettaient autour des chambres, dans une boiserie uniforme faite exprés, qui faisait d’eux comme une société muette, ot la physionomie seule parlait.
Les Boisy en avaient a Oiron, avec quantité d’autres ceuvres d’art. Le connétable eut aussi de ces portraits, mais en moindre nombre que les tableaux de tout genre recherchés en Italie, qui, outre ses demeures champétres, ornaient le magnifique hotel habité par lui rue Sainte-Avoye.
A Fontainebleau, c’était encore chez le cardinal de Ferrare qu’on trouvait le plus de luxe en tout genre. Dans le palais superbe que le Primatice avait en partie décoré, avec un faste digne de sa maison, il traitait les grands, la duchesse d’Etampes, le roi lui-méme.
Nous avons le témoignage d’une féte qu'il y donna a toute la cour. La salle, ornée de tapisseries, était couverte de feuillages et de fleurs; les dames étaient assises a table habillées de drap brodé d’or, et si brillantes de pierreries, que le témoin appelle dans son admiration cette assemblée une « cour céleste». Le roi voulut qu’on lui montrat la maison, et assura n’en avoir jamais vu en France qui fut plus belle ni mieux entendue. Quand prit fin le carrousel que pour le divertir le cardinal donnait dans la cour, il fallut qu’on lui fit revoir tous les appartements aux flambeaux. Venant a la chambre du cardinal, il ne put s’empécher de s’écrier : « Notre bon pére, voila qui est fort bien fait! » Aprés cela il s’entretint avec les dames, au son de la musique et des chants, jusqu’a minuit, dans la grande salle inondée de lumiére, « un spectacle, continue le témoin, qui semblait incendie dont nous lisons la description au siége de Troie ».
NTRE les causes qui font agir les hommes au sein
dune société choisie, comme était la cour qu’on vient de peindre, il n’en est pas de plus délicate, et en méme temps de plus de conséquence, que le soin que chacun prend de discerner a certains signes ses égaux. Nous blamons la dedans lorgueil de caste; mais c’est aussi leffet de la nécessité d’assurer un commerce qui n’a lieu sans défiance qu’entre gens qu’un méme rang ou une méme profession assujettit aux mémes convenances, aux mémes égards, aux mémes préjugés.
Dans l’ancienne cour de France, rang et profession allaient ensemble.
Ce qui venait en téte étaient les féodaux, je veux dire les familles parvenues par la seule profession des armes. Quand le progrés des ans eut donné l’importance 4 la finance et 4 la judicature, les familles qui montaient par la disputérent de rang contre celles-ci, avec un succés toujours croissant; si bien que le rang méla les classes, et que les mariages en
furent le sceau. La noblesse se recrutant dés lors ailleurs que sur les champs de bataille, cela fit un grand changement dans les meeurs. Il devait se faite sentir dés le temps de Francois Ie. Dans le laps de trente-deux ans que dura son régne, comment, en dehors méme de celles qu’il imposait, beaucoup de nouveautés n’auraient-elles pas pris place? Ce fut le cas de celle-la.
L’honneur qu’il rendait aux savants, aux poétes et aux aftistes introduits par lui a la cour ne pouvait qu’y étre favorable, en affichant la faveur du roi sur des sujets autrefois peu considérés, en leur procurant la fortune, et en les conviant aux moeurts de cour. Vasari, parlant des artistes que Francois [ef employa, dit qu’ils vivaient 4 son service da gran signore, en grands seigneuts.
Ajoutez que, par l’effet des mémes causes, ces professions ne dérogeaient plus. Comme il y avait eu des gentilshommes magistrats, il y eut des gentilshommes savants, bibliothécaites, professeurs. Budé en était. Comme exemple du rang ou montaient alors ces professions, nous voyons que la duchesse de Roannais, femme du grand écuyer, et par la lune des plus grandes dames du royaume, avait été d’abord épouse de Burgensis, qui fut médecin de Frangois Ie. Elle-méme était Beaune et niéce de Semblangay, en sorte que le sort de cette personne participe des trois conditions, épée, magistrature et profession savante.
On avait pendu Semblangay, on ne pouvait pendre un gentilhomme. La différence qu’accuse ce genre de supplice, jointe 4 la disgrace de la condamnation, ne déclassait pas la famille, ne lui interdisait pas Valliance des grands seigneuts, ne la faisait pas déchoir du rang ot des meceurs, récentes encore, l’avaient placée.
Assez de signes montrent que pendant tout le régne la robe s’avanca considérablement. Elle eut a Fontainebleau un tang qui lui manquait auparavant. Au lendemain de
Marignan, la cour nous apparait comme exclusivement féodale; vingt ans plus tard on y voit tréner le bonnet carré. Le roi se prétait 4 ce changement, il faisait des gens de robe ses ambassadeurs, les ayant ainsi plus dans la main, n’ayant pas, quand il les disgraciait, a essuyer les plaintes et les démarches de toute la parenté. Brant6me, qui est une sorte de Saint-Simon obtus et (a4 sa louange) moins méchant que l’autre, s’est plaint de cette préférence dans un passage, le seul bien écrit de tout son livre, le seul ot il ait mis de l’esprit : la jalousie de caste faisant ce miracle. Pour défendre les intéréts du roi, les gens de robe ne savent pas parler, dit-il. Tout leur art est dans la dispute, alors qu’il faut crier et menacer, a quoi s’entendent les seuls gens de guerre. Et la-dessus, de citer vingt rencontres ot ceux-ci ont rétabli des affaires compromises par les magistrats, présidents au parlement, maitres des requétes, etc. Eh! quand Vempereur, aprés son expédition de Tunis, vint braver ’ambassadeur du roi devant le pape et tous les cardinaux, si, au lieu de M. de Vély qui tenait cette place, il y avait eu quelque chevalier ou capitaine, @ savoir mon ! s’écrie le conteur. « A savoir mon, si ’empereur se fat tant avancé en paroles, quand il eit vu l’autre parler a lui, et répondre bravement, quelquefois mettant la main sur le pommeau de l’épée, quelquefois au coté pour faire semblant de prendre sa dague, quelquefois faire une démarche brave, quelquefois tenir une posture altiére, maintenant son bonnet enfoncé, maintenant haussé, avec sa plume ou au cété, ou au devant, maintenant laissant pencher a demi sa cape comme qui voudrait lentortiller 4 ’entour du bras et tirer Pépée... » Tableau accompli, fait de verve, oti s’exprime tout le défi de la profession des armes, dont on concurrengait le setvice. Et voici la figure que fait autre : « Au lieu que M. de Vély, encore qu’il répondit un peu bien pour son état et profession, ne pouvait tenir autre contenance sinon... »
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Ecoutez le tableau : « Sinon quelquefois avec les doigts thabiller son bonnet carré, raccoutrer et étendre bien, avec ses deux mains serrées et les pouces étendus, sa cornette de taffetas, retrousser sa grand’robe de velours ou de satin sut les cétés. Tout cela ne pouvait donner la moindre terreur du monde, ni 4 penser rien de peur dans l’4me. »
De tels propos portent un témoignage complet sur le changement d’une société, puisqu’en le dépeignant ils expriment les résistances qu’il essuya. L’auteur parle cinquante ans aprés l’événement; il avait vécu et grandi dans le clabaudage qui s’ensuivit et qui durait encore, ot le roi certainement n’était pas ménagé.
On faisait moins attention aux mesures que, dans un autre domaine moins signalé aux gentilshommes, mais non moins important aux buts qu'il poursuivait, Frangois gardait envers les artistes : mesures délicates et peu connues des grands, faute desquelles plus d’un patron des arts, libéral de pensions et d’honneurs, n’a quelquefois pas réussi, soit 4 se concilier les maitres, soit a les plier a ses desseins.
Dans cette affaire, les mesures de bureau les mieux ordonnées ne suffisent pas. Il y faut une maniére qui tient a la petsonne, a sa conversation, a son abord, a la sympathie qu’elle inspire, a ’estime délicate dont elle donne les signes envers les travaux qu’elle ordonne. En tout pays, en Italie surtout, l’histoire des arts est pleine de commandes négligemment ttaitées, de contrats rompus, en conséquence de V’humeut mal ménagée des artistes, bien plus souvent que de la ladrerie de ceux qui les ont employés. Le talent veut étre apprécié, plus qu’il n’ambitionne les récompenses; et ceux qui en sont doués sont les plus susceptibles et les plus pénétrants des hommes : aptes comme personne 4 sentir sous les vains compliments lindifférence. Mais Yenthousiasme pour leur art, des mani¢res simples et
affables, et dans les entretiens quelque chose de la vivacité quwils ont eux-mémes, sont assurés de gagner leur cceur.
Francois [ef s’en fit aimer.
Nous ne serions que peu au fait de ses maniéres a cet égard si ouverture ne nous en était offerte par les Alémoires célébres de Benvenuto Cellini. Il n’y a pas de source plus précieuse 4 cet égard. Seulement on en a tiré peu de profit, 4 cause de la prévention romantique qui les a fait lire, tantdt comme une apologie du génie traversé par lintrigue, tant6t comme un tissu de généreuses extravagances, ou Yon cherchait le portrait du temps.
On s’est épris de Cellini comme de Rousseau. Tous les deux étaient fous, possédés du délire de la persécution; leur caractére était sauvage, leurs récriminations portent Vempreinte évidente de l’injustice et de la mauvaise humeur; dans l’un et dans l’autre on chercherait vainement des traits communs a quelque époque ou a quelque classe d’hommes que ce soit; ils sont originaux, vains et insupportables; mais les ressources de grand écrivain qu’ils déploient ont fanatisé les lecteurs.
En ce qui touche Cellini, un peu de réflexion corrige cela.
Il avait de grands talents d’orfévre, un gott de dessin exquis dans le style de Florence, ot il était né. Le roi le tira de Rome, ot il travaillait de son art, le regut 4 Fontainebleau, et lui commanda douze figures des dieux de la fable, de grandeur naturelle, en argent, pour servir de chandeliers de parquet. Il faut savoir que l’Hercule de méme meétal et de méme taille offert en présent 4 l’empereur a son passage n’avait pas réussi au contentement du roi. Méme Cellini lui fait dire que c’était « l’ouvrage le plus vilain qu’il efit jamais vu ». Quoi qu’il en soit, il comptait sut le Florentin pour mieux faire, et cela eut part sans doute a son engagement.
Le cardinal de Ferrare connaissait Cellini pour avoir
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employé ses talents 4 Rome méme; il l’avait amené dans sa suite; peut-étre l’avait-il recommandé au foi, en ce cas sans en tirer de reconnaissance, car l’autre n’a fait que se plaindre de lui, de ses exigences et de son peu de libéralité. Celle du roi était sans limites. I] lui donna l’hétel de Nesle, et une pension qui lui permit de tenir maison, servantes et valets d’écurie, dans une aisance si grande que ses compatriotes qui passaient par Paris et qui descendaient chez lui se louaient de sa magnificence. Un autre se fat attaché a une pareille fortune, et n’edt mis d’ambition qu’a la mériter; mais l’inquiétude qui possédait Cellini eut tét fait de jeter un homme ainsi renté, honoré d’une si riche commande, dans les contentions et dans les disputes. Comme il ne pouvait se plaindre du roi, qui ne lui montrait que de Vestime, il fallut que la duchesse d’Etampes fat en secret son ennemie et conjurat contre lui.
D’abord le prévét de Paris lui disputa l’hdotel de Nesle; puis le trésorier commis par le roi y prit des chambres meilleures que celles qu’il occupait; Mme d’Etampes y mit un fabricant de salpétre; un quidam s’empara du jeu de paume, que les piéces d’archives nous font voir inoccupé pat Cellini et loué par lui pour le profit. I] assure que c’était le parfumeur de la duchesse; dans les piéces d’archives, c’est un briquetier. Dans les A/émoires, Cellini se débarrasse lui-méme et de vive force de tous ces gens-la; dans les atchives, il plaide et se plaint. Au bout de peu de mois, le roi, fatigué de ces récriminations, le recut mal. Cellini lui-méme raconte l’audience. « Qui étes-vous, dit le roi quand il parut, quel est votre nom ? »
Ceci encore n’est qu’un avettissement, qu’aprés tant de bienveillant accueil il était aisé de prévoir, quand le sujet se comportait mal. Mais notre homme tenait des pratiques dont il fut peut-étre moins aisé de se défendre.
Il affectait la sculpture en grand, la fonte du bronze et
tous les ouvrages d’importance. Le roi, qui tenait 4 avoir pour orfévre, 4 ne voir retarder par aucun autre ouvrage les travaux commencés en ce genre, qui ne manquait pas d’attistes appointés pour ses autres besognes, eut soin de ne pas les lui demander. Cellini les entreprit. L’audace de cette ingérence devait causer beaucoup de rumeur.
Cellini raconte qu’il déplut a la duchesse d’Etampes pour n’avoir pas pris soin de la mettre en confidence des travaux qu'il faisait pour le roi, et de lui en montrer les modeéles. Un vase d’argent, qu’il avait fait pour elle et quil porta 4 Saint-Germain, fut mal regu. Pour commencer, elle le fit attendre, ce qui le mit dans une colére si grande, qu’il remporta l’objet et en alla faire don au cardinal de Lorraine. De la sorte, s’il faut en croire, toute la cour était mise au courant de ses démarches et de ses querelles.
Tous les lecteurs de Cellini connaissent le détail de cette fontaine qu’il eut dessein d’élever a la gloire du roi et pour Pornement de Fontainebleau. Quatre escaliers, quatre figures de bronze devaient accompagner ce morceau, dont une statue colossale du roi en Mars, également de bronze, formait le couronnement.
Elle était destinée a la cour nommée cour de la Fontaine, a cause de celle que le Primatice y mit enfin. Cellini, qui n’ose dire qu’il en eut la commande, assute que les modeéles qu'il fit furent agréés, et qu'il devait s’en croite chargé, quand il apprit soudain que la besogne était aux mains du Primatice. Aussitét, de courir chez ce dernier, qui le recut avec affabilité, ’invita 4 boire avec lui « comme c’était la coutume de France», et, sans s’émouvoirt de ses éclats, répondit que la commande était a lui. Le Florentin dit que, devant cette assurance, il proposa un arrangement, puis que, donnant cours 4 son humeur, il menaca de tuer l’autre comme un chien : « Ce que j’étais, ajoute-t-il, plus prés de faire que de remettre.» Il remit pourtant, ou renonca.
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Ce grand carnage ne fut que de paroles, mais on se figure aisément combien ces incartades devaient étre importunes.
Le Primatice avait de grands appuis a la cour, il Phabitait depuis plus de dix ans; de grands travaux étaient entre ses mains; il jouissait de la faveur du roi; il agréait 4 Mme d’Etampes. Une querelle qui se prenait a lui et qui était folle ne pouvait manquer d’impatienter beaucoup de personnes.
Cellini s’est représenté comme la victime d’un rival plus favorisé. I] ne tient qu’a nous, en le lisant, de croire que tout le monde prenait parti dans sa querelle, que les plus erands seigneuts tramaient sa petfte.
Les événements les mieux expliqués d’ailleurs et qui semblent les plus naturels n’auraient eu d’autre fin que de lui nuire. Sans cesse conspirant avec la favorite, le Primatice ne serait allé chercher 4 Rome les antiques qu’on fondit en bronze, que pour les mettre en face des ceuvres de Cellini et les rabaisser par la comparaison. Cependant il est sGr que pour ses travaux d’orfévre, il ne rencontrait que bienveillance chez le roi, qui s’en allait avec Mme d’Etampes, suivie du cardinal de Lorraine, du roi et de la reine de Navarre, du dauphin et de la dauphine, visiter ’ouvrage en train. Puis, mandant Vartiste au Louvre, pendant qu’il était a table, il le louait devant tous du parfait travail d’un bassin et dune aiguiere, a lui commandeés par le cardinal de Ferrare, qui venait d’en faire présent au rol.
Mis en goat par ces beaux ouvrages, Francois Ie? souhaita (dit Cellini) une sali¢re de méme style; sur quoi notre homme alla querir et ramena sur-le-champ un modele fait précédemment pour le cardinal, que celui-ci avait chicané. Tandis que le roi l’examinait, le cardinal faisait signe de la téte que la saliére était a lui. Cellini dit tout haut qu’il avait toujours dit que « qui devait Vavoir l’aurait ».
Cest la saliére d’or qui est maintenant a Vienne et qui teprésente Neptune et Amphitrite. Le cardinal fit ce qu'il
put pour dissuader le roi, qui se leva de table ayant accordé la commande.
Pendant ce temps, la figure d’un des dieux commandés pour les chandeliers, celle du /upiter, s’achevait. La presentation de cet ouvrage est l’épisode le plus célebre de toute l’histoire des atts en France a cette époque. On en a fait vingt récits, cent tableaux, on l’a mise en livret d’opéta.
Cellini rapporte que cette présentation eut lieu précisément le jour qu’on montrait au toi et 4 la cour, pour la premiére fois, les bronzes fondus d’aprés l’antique. Ces bronzes et le Jupiter furent placés dans la galerie ot sont encore les peintures du Rosso. Ainsi le voulut Mme d’Etampes afin que la comparaison fait faite entre l’ouvrage du Florentin et les fontes de son protégé. De plus, pour renfort d’artifice, elle n’y mena le roi qu’a la nuit, pour qu’on ne vit goutte au mérite du /upiter. Mais cette ruse fut déjoucée : Cellini ayant eu soin de placer entre les flammes du foudre que tient le dieu une torche de cire, qu’on alluma. Les lumiéres qui tombaient d’en haut firent paraitre l’ouvrage dans toute sa force, tandis que les antiques, éclairées d’en dessous pat les flambeaux des laquais, se faisaient voit sans avantage. Mme d’Etampes fut confondue, et Benvenuto glorifié,
Par malheur pour Vhistoire ainsi tournée, nous avons d’autres témoins du fait que Cellini. Calcagnino, ambassadeur de Venise, a rapporté la réception des antiques; Alvarotto, autre ambassadeur de Venise, la réception du /upiter.
Dans la réception des antiques, le /upiter ne patait pas; dans la réception du /upiter, il n’est pas question des antiques. Quoique écrit avec moins de talent que le récit de Cellini, celui ot se trouve contée cette seconde rencontre contient des traits qui ne sont pas méprisables. La comparaison des antiques est bannie de l’histoire par ce récit, bannie la visite de nuit, banni l’artifice de la torche improvisée, et tout ce qui tient en général 4 une invention d’ailleurs absurde,
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Diane de Poitiers vers 35 ans (Crayon Fr. Clouet).
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puisqu’il n’est pas croyable qu’on efit hissé au premier étage du palais des bronzes d’un poids énorme destinés aux jatdins, pour un motif comme celui-la. Ce que fait voir en revanche le récit du Vénitien, c’est que Cellini et Mme d’Etampes ne cherchaient qu’une occasion pour s’empoigner, qu’ils le firent devant toute la cour, et que le roi les fit taire bientdt.
Le témoin rapporte que le roi, averti que le /upiter est attivé, commande qu’on l’attende pour le mettre sur pied, afin d’en voir l’opération, et s’y rend l’aprés-midi avec la favorite.
Benvenuto dressa la figure, a laquelle il avait fait pour plus de cérémonie une chemise de gaze d’or sur un transparent noir. Comme Vouvrage, retardé fort impertinemment par les besognes hors de son état auxquelles s’adonnait l’artiste, avait trainé fort longtemps, et n’était encore que la douziéme partie de la commande, « madame d’Etampes (écrit le témoin) dit tout haut, de maniére que Sa Majesté et tous les autres ’entendirent : « Voila quicotite dix mille francs et « que l’on met quatre ans a faire. » Benvenuto repartit: Voila « un des ouvrages qu’on a su fournir en quatre ans, en plus « de la quantité d’autres, qui comptent pour plus de quarante « mille francs.» Un des grands qui se trouvaient avec Sa « Majesté dit : « Qu’est-ce que veut dire cette chemise qu’il «lui a mise sur le dos? » Mme d’Etampes répondit : « Appatemment c’est pour couvrir quelque faute. » A quoi « Benvenuto repart: « Je ne suis pas celui qui couvre les « fautes dans ses ouvtages, mais qui les découvre dans ceux « des auttes. J’ai mis cette chemise pour l’honnéteté, mais « puisque vous ne la voulez, point ne l’ayez donc.» Et il attacha la chemise de dessus le dos du /upiter, disant : « Le « trouvez-vous assez fourni de ce qu’il faut? » Le roi fit un gtand éclat de rire, et Benvenuto ajouta, parlant a Mme d’Etampes : « Je n’ai point de compte 4 rendre de
« mes ouvtages a personne qu’a Sa Majesté. » Elle répondit: « Et que dirais-tu si tu avais encore a rendre compte a « d’autres qu’a Sa Majesté? » Benvenuto dit : « Si j’avais a « rendre compte 4 vous, je ne resterais pas chez Sa Majesté. » Alots le roi dit : « Assez, assez ! »
Telle fut la rencontre, racontée par quelqu’un qui n’y mettait pas d’intérét. Elle montre le roi prenant fort légérement les criailleries d’une femme et d’un artiste, et, apres avoir ri d’une passe de la bataille, leur fermant la bouche a tous deux.
Mme d’Etampes n’en tombait pas moins juste dans le teptoche dont elle se prévalait, car Cellini, lui-méme, avoue que ce reproche lui fut fait dans une grande scéne qu’il eut avec le toi peu de temps avant son départ.
« Je vous ai commande, lui dit le roi, de me faire douze statues d’argent, et je ne demandais pas autre chose. Vous avez voulu me faire une saliére, et des vases, et des bustes et des portes, et je ne sais quoi encore, qui ne me contentent point du tout, quand je vois que vous laissez en retard ce que je désire, pour vous attacher a ce qui vous plait. » La-dessus artiste s’excuse comme il peut. I était assurément en faute; peut-étre cependant se serait-il accommodé, si autre chose ne lett fait partir.
Dix mille francs d’argent fin, qu’il avait recus du foi pour ses besognes d’orfévrerie, ne purent étre justifiés par lui, et il reprit le chemin de son pays, dans un mouvement précipité qui eut toutes les allures d’une fuite.
Il quittait la France aprés quatre ans de séjour, laissant entre les mains du roi, outre le /upizer et la saliére, un basrelief en bronze de la Fontaine Bleau avec deux Victoires en écoingons qu’il destinait a la Porte dorée, dont personne ne lavait chargé et qui n’y furent jamais placées. Mais a histoire il a laissé bien plus, puisqu’en dépit d’erreurs intéressées nous possédons par lui quelques traits de la
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conduite que le roi tenait avec les artistes, de sa libéralité, de sa bonne humeur, et aussi de l’autorité qu’il eut l’art de garder sur eux.
S’il ne put vaincre en Cellini ce qu’un des familiers du maitre nomme son Aétéroclite cervelle, encore fut-il le seul des maitres qu’il a servis dont il ne fit jamais de reproches. Incapable d’en servir aucun avec constance, le Florentin fit retentir, quand il rentra, toute l’Italie des louanges de celui-la.
Le régne touchait a sa fin quand Cellini partit. Le temps y avait mis bien des figures nouvelles.
Un ancien favori comme Chabot, tombé en disgrace, y avait vu faire son proces, s’était réconcilié et était mort. Montmorency durait toujours; M. de Saint-Paul, l’amiral d’Annebaud, le cardinal de Tournon, montés au premier rang dans la faveur royale, étaient les étoiles de la cour. De jeunes princes vinrent au monde. Frangois, depuis Francois I], couronna enfin par sa naissance la longue attente du dauphin et du roi son grand-pére. Il vit le jour a Fontainebleau, ot le baptéme fut fété avec toute l’allégresse due a un événement qui assurait la perpétuité du trdne. Deux ans aprés, la dauphine accoucha d’Elisabeth, plus tard reine d’Espagne, baptisée comme son frére ainé dans la chapelle de ce chateau.
Le pére Dan, qui fut de Vordre des Mathurins et de leur maison de Fontainebleau, a décrit lune et l’autre féte, mentionné la présence du cardinal Farnése, neveu du pape Paul III, qui fit le baptéme du prince, et des lords Dudley et Chenay qui, ménageant la paix qui se traitait alors avec le roi d’Angleterre, furent présents a celui de la princesse.
Curieux de joindre a l’éclat de toutes sortes d’ornements, dont fut paré le palais, le prestige des antiquités de sa monarchie, le roi, dans la seconde de ces fétes, avait tiré du trésor de Saint-Denis et étalé sous des portiques qui
furent dressés dans la Cour ovale tout ce qui se pouvait de plus rare en ce genre, du temps de Dagobert et de Charlemagne, que des personnes apostées avaient charge d’expliquer « principalement aux Anglais ». Il y eut souper, bal, figurations diverses, enfin tournoi, ot le dauphin jouta contte le comte de Laval.
La reine de Navarre avait eu pour enfant, de son second mariage, Jeanne d’Albret, que le roi n’aima pas moins tendrement que ne faisait le roi son peére.
A six ans, Marot lui met en bouche un petit compliment pour sa mére; 4 dix, il la couche dans ses étrennes, l’appelant « la mignonne de deux rois ». A quinze elle faisait les délices de la cour. On l’avait mariée au duc de Cléves, avec lequel elle ne vécut jamais, et dont on annula l’union quand il se mit du parti de ’empereur. Sa vivacité, son savoir, joints aux qualités d’4me qu’elle devait montrer plus tard, la faisaient aimer de chacun. Hélas ! tandis que refleurissaient dans cette princesse l’espoir et les graces de la cour, Francois les vit de nouveau se flétrir entre ses mains par la mort de son troisiéme fils, Charles, duc d’Orléans, emporté a vingttrois ans par une maladie aussi soudaine qu’avait été celle de son frére. Des sept enfants qu’avait eus le roi, il ne lui restait plus que Henri et Marguerite, entre lesquels se renouvela quelque chose de l’amitié qui unissait Francois a la reine de Navarre.
Ces coups frappés dans le cceur du prince ne diminuaient pas l’éclat du tréne, qui fut aussi grand que jamais. Les plus brillants portraits qu’on nous en ait laissés datent précisément de ces temps-la.
Francois avait cinquante ans, la figure qu’on lui voit dans le portrait du Titien, véridique quoique peint 4 distance sur des documents communiqués. Toujours en proie dans les affaires aux vicissitudes engendrées de défaut d’ordre et de faiblesse, il n’en voyait pas moins la victoire de Cerisoles
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redonner du lustre 4 ses armes, et renouveler sous le comte d’Enghien, dont la jeunesse rappelait Gaston de Foix et lui-méme, le prestige de Marignan. Dans la société, dans les lettres, dans les arts, il moissonnait ce qu’il avait semé.
Il n’y avait pas de gentilhomme qui ne dit écrire comme fait dans le roman de Rabelais, 4 Gargantua, Grandgousier, son vieux pére : « Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : grecque, hébraique, chaldaique, latine; les impressions tant élégantes et correctes, en usance. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs trés doctes, de librairies trés amples. Et ne se faudra plus dorénavant trouver en place ni en compagnie, qui ne sera bien expoli en l’officine de Minerve. » En continuant de servir d’organe au maitre railleur et moraliste, le bonhomme Grandgousier ajoute : « Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et précheurs de mon temps. » L’apologie frivole et inconsidérée des temps antérieurs a cet age-la a obscurci chez nous la notion de cette renaissance, que de pareilles expressions remettent dans tout son lustre.
Un ambassadeur de Venise encore, Cavalli, qui trace a cette époque le portrait du prince auteur de ce progres, le dépeint comme digne de sa renommée, « doué d’un jugement excellent, d’un savoir des plus étendus. Il n’est att ni étude, dit-il, dont il ne puisse raisonner parfaitement et comme pourraient le faire ceux qui pratiquent le mieux chacun de ces arts». Dans la variété des sujets auxquels s’appliquaient ses talents, homme d’aimable société, ’honnéte homme, se révéle. «Il parle merveilleusement de chasse, de tous les exercices de corps, de peinture, de tous les genres de lettres ou de langues, mortes ou vivantes. » Et Hubert Thomas de Liége, qui fut ambassadeur de ’électeur palatin prés du roi, conte un voyage qu’il fit avec
la cour, et les conversations qu’en cheminant tenait le roi.
« Il était dusage de lire quelque histoire, dit-il, lorsque le roi était par les chemins. En ce moment on tenait un Thucydide, qu’il avait fait traduire en frangais. Le roi et les savants qui l’entouraient interprétaient cet auteur avec tant d’élégance, que jamais voyage ne me parut aussi court. Toute flatterie 4 part, je déclare qu’aprés avoir assisté bien souvent aux repas des plus grands princes, du pape, des cardinaux et des évéques, jamais je n’ai vu de table plus savante que celle de ce roi de France. Ce n’étaient que belles lectures et beaux entretiens, qu’on ne pouvait quitter sans en tevenirt plus docte et plus érudit, tant docte et érudit fat celui qui s’y trouvait. L’honnéte homme, grand seigneur ou simple gentilhomme, ne sortait pas de la sans se sentir plus honnéte homme encore. » Et pour finir, ce trait, ou se peint avec insistance, dans tous ces portraits, une aptitude universelle : « S’il faut venir 4 de moindres détails, j’assure que les ouvriers les plus modestes, les jardiniers, les laboureurs, ne pouvaient entendre parler le roi sans profiter de quelque legon dans leur métier. »
On temarquera ces jardiniers, qui font aux palefreniers de Rabelais un écho a peine attendu.
Devons-nous croire que |’émulation sociale, puissante en France dans tous les temps, eut dés lors un commencement d’effet, faisant descendre des hautes sphéres ot ils étaient semés ces germes de connaissance qui deux siécles plus tard s’étendirent par tout le pays ? Une fois de plus, en ce cas, il faudrait reconnaitre ce que saisissait Voltaire et que nous oublions : que pat-dessus une éclipse ou un recul d’un demi-siécle, du goat, de la science et des lumiéres, le si¢cle de Louis XIV renoua avec celui de Francois Ier.
Jean Clouet était mort. Un de ses derniers ouvrages fut le portrait du roi a cheval, de petite taille, qu’on voit aux Offices a Florence. C’est le plus gracieux qu’on ait du
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prince, le seul ot on jouisse tout a fait de sa ressemblance, cat des deux signalés que renferme le Louvre, le petit n’offre qu’un style effacé, et le grand, cent fois décrit, n’est qu’une piece de pratique, ceuvre d’un copiste sans talent.
Celui dont il s’agit montre le roi armé, le baton de commandement dans la main, tenant les rénes d’un cheval placé de profil, qui va le pas. Le visage, placé de trois quatts, offre la réplétion de Age mir; le regard tourné vers le spectateur a de la douceur et de la beauté. Il ne faut pas demander aux portraits de ce temps le mouvement; mais dans la fixité oll se renferment alors ceux des plus grands maitres, celui-la fait naitre une sympathie, d’autant plus remarquable que les portraits de ’empereur peints dans le méme temps offensent par la dureté, ceux du roi d’Angleterre pat une épaisseur brutale.
Sous le princeau de Janet nous reconnaissons le prince « trés humain et trés doux en paroles » que l’ambassadeur dépeint dans son récit, en méme temps lair de majesté, la fastueuse allure, que du Bellay exprime, quand, le montrant en train de déployer sa magnificence pour l’empereur, il ajoute que ce roi « n’efit pu faire les choses petites ». Dans un instinct porté vers de telles choses, sachons reconnaitre plus que du savoir-faire; le caractére y est comme engagé. Avec de nombreux défauts et des insuffisances, il est certain que Francois eut de la grandeur dans l’4me, qu’il fut capable de magnanimité. «Il est naturellement porté a la clémence, écrit le méme ambassadeur, et a ’oubli complet des offenses qu’on lui a faites. »
On épilogue beaucoup de nos jours sur le sens du mot humanités. De profonds pédagogues lui font signifier la formation de ’homme; de zélés censeurs y flairent ’apothéose de la nature humaine imaginée sans Dieu; il ne veut dire tien de cela, il veut dire politesse, il correspond a la qualité Vhonnéte homme tecommandée cent ans plus tard. Rien ne
semblant plus propre que les lettres 4 polit les meeuts, étude des lettres fut nommée du nom méme de la perfection qu’elle procure : tous les écrits du temps ayant soin d’ajouter que dans cette perfection les qualités du coeur ont a se faire sentir. C’est en ce sens complet qu’on doit avouet que le roi fut un exemple d’humanité.
Et pareillement toute sa cour. Cavaliers et dames portent dans les visages que les portraits du temps nous font voir un air de civilisation.
Le témoin qui nous a conté la réception des bronzes antiques 4 Fontainebleau nous montre Frangois Ie et la duchesse d’Etampes les visitant en compagnie du cardinal de Ferrare et de l’amiral d’Annebaud. Pareille cérémonie de nos jours s’accompagnerait de mines et de petits cris. On entendrait vingt fois prononcer le mot de merveille, et, devant lun ou l’autre de ces. morceaux, quelqu’un ne manquerait pas de prendre un air extasié pour proférer ceci : « Crest une splendeur. » C’est que nous sommes redevenus barbates.
La cour de Francois I¢T admirait sans grimaces. Quand on fut devant la Vénus de Guide, qui est au nombre de ces fontes, le roi, qui donnait le bras 4 Mme d’Etampes, s’arréta et en fit remarquer les beautés, comment elle avait le corps parfaitement bien fait. Mme d’Etampes, dit le témoin, sourit, et, quittant le bras du roi, alla rejoindre les autres dames dans une chambre ov elles se chauffaient. Le roi resta avec le cardinal, se prolongeant A discourir sur le mérite de ces statues.
A mort de Francois Ie? priva la cour d’un chef qu’elle
ne devait pas remplacer. On ne trouve pas aisément, venant l’un aprés autre, deux princes doués des qualités qui avaient servi 4 la former. Mais, comme il ne s’agissait que de la maintenir, nulle décadence ne s’ensuivit. Au contraire, les mesures prises par le roi défunt et les exemples qu’il laissait continuérent de porter leurs fruits. Les arts firent de nouveaux progrés, les mémes lumiéres brillérent dans les esprits, la méme politesse dans les mceurs.
Le nouveau roi différait de son pere par ’humeur et par les talents. Estimé comme lui pour ses vertus d’homme de euette, il était comme lui libéral. Mais il régla mieux ses finances, et porta dans les affaires une suite et une application qui avaient manqué au précédent régne. Il était de nature timide et taciturne, peu gracieux dans la conversation, absolu en propos, et dans ses volontés opiniatre et inconsidéré, au point de commencer son régne par l’aventure la plus sanglante que la cour eit vue depuis cinquante ans.
Jarnac, de la maison de Chabot, aimait 4 dire que Madeleine de Puiguyon, femme de son pére en secondes noces, était libérale de présents envers lui-méme, « parce qu'il savait l’entretenit ». Ce mot mal pris fit courir des bruits, dont La Chataigneraie ne se priva pas d’exprimer criment le mauvais sens. Jarnac, dont ’honneur était atteint par la en méme temps que celui de sa belle-mére, démentit publiquement son insulteur, qui aussitét demanda le combat en champ clos.
Ces combats se passaient comme de nos jours les duels, avec plus d’attirail, et moyennant la permission du roi. A celui que demandait La Chataigneraie, Francois refusa toujours la sienne; mais Henri IT se trouva moins libre de tenir la méme défense. I] avait lui-méme babillé, Chataieneraie était son ami; bref, six mois n’avaient pas passé sut la tombe du roi défunt, que le combat fut accordé.
L’annonce en fit un bruit énorme, que grossissaient en Chataigneraie, 4gé seulement de vingt-six ans, la réputation Vhomme de guerre, une humeur intraitable, et le festin magnifique qu’il osa faire préparer pour célébrer la victoire dont il était certain.
L’affaire se passa a Saint-Germain, sitdt le soleil couché. Dans sept ou huit maisons royales le roi avait permis qu’on requit son argenterie pour le repas qu’on allait servir. De Paris le peuple s’y porta en foule : écoliers, artisans ou simples vagabonds. Brantéme prend le parti de l’agresseur; mais Montluc, plus croyable, dit que dans cette rencontre Chataigneraie allait contre sa conscience. Tout le monde s’attendait qwil vainquit; ce fut le contraire qui arriva. En dépit de sa vigueurt et d’une science des combats qui lui fit laisser par dédain le choix des armes a l’adversaire, le fameux coup de Jarnac, qui lui trancha le jarret, le mit presque dans le méme instant hors de combat et dans le tombeau.
La surprise fut extréme, et l’émotion si grande que
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deux partis formés entre les gentilshommes pour l’un et Pautre des combattants en seraient venus aux mains, sans le sang-froid des chefs et du roi lui-méme, qui, malgré la peine quw’il ressentait et ’humiliation encourue par la part qu’il avait prise dans laffaire, recut le vainqueur dans sa tribune, et le félicita, comme l’exigeaient les régles.
Ces combats singuliers subissaient des lois aussi fixes et tenues pour aussi honorables que celles du droit des gens sut les champs de bataille. Mais la populace accourue, qui vit le festin manqué et ne connaissait point de loi, se jeta sur les tables et les pilla. Tout dans l’instant lui fut en proie, «les pots et les marmites renversés, dit Vieilleville, les potages et les entrées répandus, mangés et dévorés par une infinité de herpaille, la vaisselle d’argent, de cuivre et les buffets ravis et volés avec le plus grand désordre et confusion du monde, et, pour le dessert de tout cela, des coups de hallebarde et de baton départis sans respect (discernement) a tout ce qui se trouvait dans la tente de Chataigneraie, par les capitaines et prévdéts de Vhdtel, qui y survinrent pour empécher le vol et sauver ce que l’on pouvait ».
Telle fut la premiére féte dont la cour eut le régal par Vimprudence du nouveau roi, le premier bal qu’il lui donna. Il faut croire Cavalli, quand il dit que Henri II eut 4 se cottiger de beaucoup de fautes.
Il lui fallut apprendre a ménager les autres, a écouter les opinions, a se priver de la raillerie, dont il avait ’habitude, et dans le privé 4 témoigner a sa femme, longtemps stérile et pout laquelle il afficha d’abord l’indifférence, les égards, a défaut de la fidélité.
Le changement de prince n’emporta pas la disgrace de la résidence. Fontainebleau fut toujours fété. Ce lieu, rendu charmant pat quinze ans de soins, d’embellissements et de commodités de tout genre, continua de fournir a la cour son séjour préféré, et au roi sa vraie capitale.
Le progrés des mceurs y était ressenti dans l’amendement de habitation. Henri II quitta la Grosse tour et la triste vue de la Cour ovale pour se loger dans le pavillon des Poéles, ou on avait recu l’empereur, d’ot l’on apercevait létang et la forét, et qu’il fit richement accommoder de cheminées de marbre et de plafonds sculptés. Cing chambres y composérent l’appartement nouveau. A [autre bout du chateau, il batit, pour les grandes réunions de la cour, la salle de Bal, au prix de laquelle la galerie du Rosso ne fit plus l’effet que d’un couloir, Sur la Basse-cour, que ses vastes propottions élevaient peu 4 peu au rang de cour d’honneur, il ouvrit une entrée superbe par l’escalier du fer a cheval.
Un architecte de talents supérieurs, le premier artiste francais qui ait joué un rdle dans notre Renaissance, aupatavant conduite par les Italiens, Philibert Delorme, fut le ministre de ces travaux. Par une résolution tout a fait digne d’un prince patron des arts, Henri le mit a la téte de ses Batiments, ot le premier soin de Delorme fut de faire rendre gorge aux maitres d’ceuvres, qui, ayant volé le feu roi, ne purent dissimuler leur fraude 4 un homme de la profession.
Le Primatice vit de ce coup son crédit partagé; cependant il restait le grand ordonnateur des peintures dont la salle de Bal fut décorée. Dans la personne de Nicolo del Albate, né 4 Modeéne, qui imita son style, il s’était acquis un auxiliaire d’une grande fécondité et d’un talent trés agréable. Ainsi la nouvelle salle fut promptement achevée, et la galerie d’Ulysse, que la mort de Francois [er avait laissée en train, toucha a son terme.
Sut Vhorizon de la faveur un nouvel astre montait, dans la personne des princes lorrains, fils de Claude duc de Guise, acheminés sous le précédent régne.
Leurs talents, leur jeunesse, une renommeée sans tache, brillaient principalement dans Frang¢ois, ainé de la maison,
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duc d’Aumale, puis de Guise par la mort de son pére, et dans le cardinal son cadet. Chez l’un et l’autre un goat de la magnificence accompagnait l’éminence des vertus. Grands dans le conseil et dans la guerre, somptueux en train et en batiments, ils prirent le pas sur Montmorency méme, et furent les premiers aprés le roi. Une alliance avec la maison de France acheva de les porter aux nues. Francois épousa Anne d’Este, fille du duc de Ferrare et de Renée, fille de Louis XII et sceur de la feue reine Claude. Leur sceur Marie avait épousé le roi d’Ecosse et mis au monde Marie Stuart, qu’on élevait avec les enfants de France. Oncles et cousins de roi, il n’y avait personne, en dehors de la famille royale, qui pat leur étre comparé.
Leur pére avait bati Joinville; ils batirent Meudon, et Dampierre en Hurepoix, et dans leur hétel de Paris, qui fut depuis l’hétel de Soubise, rassemblérent les merveilles de art. Le Primatice fut leur architecte comme leur peintre. Il peignit a Paris la chapelle de l’hétel; et le pavillon de la Grotte, qu’il éleva 2 Meudon, fut célébré par tous les poetes.
Crest ’époque ot parurent Ronsard et sa Pléiade, avec un déploiement de talent singulier, et quantité de piéces d’un nouveau style, qui pendant un demi-siécle allaient faire de grands partisans. Mais la vie de société en retira peu de profit.
Trop de pédanterie y était mélée, la vraie politesse y fait défaut. Gens d’école et formés loin du monde, les nouveaux venus en poésie ne surent ni badiner, ni louer délicatement, ni entrer dans le jeu des entretiens de cour, comme avait fait Marot, comme seul sut le faire encore Mellin de Saint- Gelais, dernier de l’ancienne école.
Il était aumdnier du roi, et, avec moins de talent que Marot, se fit estimer cependant, principalement par une piéce de Sophonisbe, traduite du Trissin, qui fut jouée a Blois
en présence de la reine, aux noces du marquis d’Elbeuf, Pun des princes lorrains. Tout ce que faisaient les autres sentait le docteur. A leurs vers amoureux Vimitation de Pétrarque, a laquelle ils se sont livrés et pour laquelle le sonnet italien offre des ressources infinies, imprime une mignardise monotone, qui en frangais n’a de vrai nom que la grimace. Dans l’éloge des grands ils mirent en usage ces lieux communs, ces compliments énormes, qui semblent écraser ceux qu’ils caressent et qu’on imita pendant cent ans. Quelqu’un, une dame, disait de Rousseau : « Il est complimenteur, mais il n’est pas poli.» Rien n’est aussi contraire que ce style au savoir-vivre.
En revanche, les lettres prenaient en prose une avance considérable.
Amyot, traducteur accompli de Théagene et Chariclee, de Daphnis et Chloé, révélait a la cour les graces du roman grec; il travaillait a cette traduction de Plutarque qui depuis fut la grande source ov allérent s’instruire les gens du monde curieux d’antiquité. Il y avait de ce coté un sentiment du vrai en fait de la langue et du bien dire, que ne soupgonnait pas la Pléiade, tout occupée a fabriquer des mots. Dans un Traité de Péloquence qu’Amyot écrivit plus tard pour Henri III, on lit que ce prince lui ayant demandé ce qui servait le plus 4 bien parler, il répondit que le principal point « git a ne parler d’aucune chose dont on n’ait bonne intelligence »; ceux qui en ont enseigné l’att ne l’ayant « autrement formée qu’avec la connaissance des belles sciences, sans lesquelles ce qu’on appellerait éloquence ne serait qu’une baverie indiscréte et ignorante». Belle legon aux auteuts qui disent aux écoliers que Balzac, qui ne sut faire que des phrases, forma cent ans plus tard I’éloquence frangaise.
Jean Clouet était mort; son fils Frangois, qu’on nomma comme lui Janet, avait ramassé ses pinceaux, et livrait de
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plus belle a cette société les portraits, dont elle fut plus avide que jamais. Un autre artiste des Pays-Bas, Corneille, qui vivait établi a Lyon, et qui fut ami de Jean Second, joignait, sans épuiser la vogue, ses services 4 ceux de Janet, et peignait en petit ces images légéres qui, tant originaux que copies, ont alors inondé la cour.
Il les exposait dans une grande chambre, ot. Brantéme nous fait voir la reine, un jour qu’elle passait dans la ville, faisant son entrée avec toute sa compagnie. La se voyaient, dit-il, en peinture «tous les grands seigneurs, princes, cavaliers et grandes reines, princesses, dames et filles de la cour de France », et parmi tout cela le portrait de la reine elle-méme, ow elle prit plaisir 4 se reconnaitre dans un habillement passé de mode, « d’un chaperon avec des gtosses petles, et d’une robe a grandes manches de toile d’argent fourrée de loup-cervier ». Les portraits de mesdames ses filles y étaient aussi. M. de Nemours lui dit : « Madame, je vous trouve la fort bien portraite, et me semble que vos filles vous portent grand honneur, car elles ne vont point devant vous, et ne vous surpassent point. » La jeunesse de Catherine était alors passée, et ces tableaux anciens inspiraient la mélancolie du souvenir. Elle lui dit : « Mon cousin, je crois qu’il vous ressouvient bien du temps, de lage et de Vhabillement de cette peinture; vous pouvez bien juger, mieux que pas un de cette compagnie, si j’ai été comme me voila. »
L’éclat de la faveur dont jouit Diane de Poitiers a traversé les Ages et subjugué la postérité. Avec Marie Stuart, célébre pat ses malheurs, c’est la femme la plus célébre du temps. Leur nom n’est ignoré de personne, et l’on suppose partout leurs portraits.
Aussi la destinée de Diane est-elle unique en son espéce. Jamais maitresse de roi n’avait paru dans un tel rang; a aucune autre ensuite on ne vit tenir le pareil.
Elle s’était fait aimer du roi quand il était fort jeune, et avait pris sur lui ascendant de l’esprit en méme temps que de la beauté. De vingt ans plus agée, elle se fit écouter, d’abord sur sa conduite privée, et plus tard dans le gouvernement. C’est 4 elle que Cavalli attribue la réforme du caractére du prince. Il ajoute que quelques-uns croyaient que leurs amours se bornaient a cela, n’étant qu’une affection pareille 4 celle qui lie la mére au fils.
Cela tenait sans doute au respect dont Henri |’entoura toute sa vie, et aux grands signes qu’il en donna quand il fut maitre du royaume.. Il n’eut de devise que la sienne, a savoir le croissant de Diane la lune, et l’arc de Diane déesse de la chasse, et porta toujours ses couleurs, qui sont noir et blanc. Il la fit entrer au conseil, lui donna le duché de Valentinois, et batit pour la loger la merveille d’Anet, ou tant d’emblémes sont déployés en tout genre, qu’on en tremporte Pimpression d’un temple plutdt que d’un chateau. En signe du veuvage du sénéchal, qu’elle se piquait de garder et dont elle ne quitta jamais le deuil, les cheminées sur le toit sont en forme de sarcophage; les H et les croissants sont partout. Pour orner cette fameuse demeure, Fontainebleau méme fut dépouillé. La Fontaine Bleau et les Victoites fondues par Cellini pour la Porte dorée, des émaux des Apdtres dessinés par le Primatice pour la chapelle, furent mis aux pieds de Diane, comme les trophées d’une victoire que amour remportait sur le faste du trdne. Il n’est pas jusqu’a la fameuse Diane couchée du Louvre, ot l’on a reconnu sans cause les traits de la favorite, qui ne témoigne du méme soin, ayant été faite pour les jardins du roi, et portée dans ceux d’Anet alors.
Des hommages si exceptionnels noyaient dans l’apparence d’un culte les vulgaires effets d’une infidélité sur laquelle la reine n’eut jamais de doute.
« Si je faisais bonne chére (bon visage) 4 madame de
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Valentinois, écrivait-elle plus tard a Belliévre, c’était le roi. Et encore je lui faisais toujours entendre que c’était 4 mon trés grand regret, car jamais femme qui aime son mati n’aime sa...» Elle lache un mot fort rude, qui vient 4 point, mettant la vérité nue en face de tant d’audacieuse apothéose. « On ne le peut appeler autrement, dit-elle, encore que le mot soit vilain a dire a nous auttes. »
Tout montre que Catherine ressentit vivement les infidélités du roi. Cependant elle tenait grand compte des égards qu’il gardait envers elle, couvrant d’un voile d’honnéteté des amours qui durérent autant que son régne, ou, si les effets de quelque caprice passager faisaient scandale, ayant soin de l’éter de la vue de la cour. Philippe Duci, qui fut la mére de Diane de Valois, n’y demeura jamais, et Mme de Flamins la quitta aussitdt qu’elle eut mis le comte d’Angouléme au monde.
Ce départ fut approuvé du roi, qui « le trouva trés bon, dit Catherine, et jamais ne m’en fit semblant, ni pire visage, ni moins mauvais langage». Parlant des apparences que Henri gardait ailleurs comme avait fait son pére, elle ajoute : « De madame de Valentinois c’était comme de madame d’Etampes, en tout honneur; mais celles qui étaient si folles que d’en faire voler les éclats, il edt été bien marti si je les eusse gardées auprés de moi.» Elle n’etit jamais souffert que le roi courtt parmi les filles de sa maison. « Que si je Yeusse su, je ne leusse enduré, dit-elle. Quand on ne le sait, l’on est excusé, ou que ce sont femmes sur qui l’on n’a puissance. »
Dans toutes ces régles, si la morale n’y a part, habite au moins le souci de sauver la décence, importante a la morale méme, et essentielle 4 la société.
Dans celle dont Diane eut la fortune de colorer son petsonnage, et qui alla jusqu’au prestige, n’omettons pas les ouvertutes offertes par imagination du temps, éprise
de la chevalerie, qui, faisant de la servitude amoureuse une vertu, trouvait de la noblesse dans ce tableau. Plus entété encore de ces chiméres que ne l’avait été son pére, l’exactitude mise pat Henri II 4 en accomplir tous les rites semble annoncer qu’il prenait lui-méme le change. Le souvenir de Pétrarque s’y joignait, ressassé précisément alors pat tous les échos de la Pléiade, et qui faisait de toute femme dont s’éprenait roi, gentilhomme, robin ou savant en ws une Laure radieuse et immaculée.
Ajoutez une fiction plus subtile, celle de ’amour dégagé des sens, dépeinte dans le Banquet de Platon, commentée pat Marsile Ficin aux plus beaux temps de VPhumanisme, et que le livre du Courtisan avait répandue dans le public. Le roi, Diane, vingt autres y avaient lu ce passage :
« Bien que l’amour sensuel soit blamable a tout age, on lexcuse dans les jeunes gens, auxquels, en méme temps qu’il est cause de grands maux, il inspite quelquefois des actions vertueuses, pour gagner la faveur de leur dame. Mais quand la jeunesse a passé, ceux qui ont su se conduire ainsi abandonnent entiérement cette fagon d’aimer, comme le plus bas des degrés par lesquels on monte au véritable amout; considérant que le corps, en qui brille la beauté, n’en est pas la véritable source, que de soi, au contrairte, elle est incorporelle, en sorte que le désir qui nait en nous de la posséder n’a de vrai terme que la contemplation. »
Un railleur dita peut-étre qu’on peut professer ce terme du pélerinage amoureux sans omettte de faire halte en route. Mais sans mépriser une doctrine a laquelle trop de nobles ames se sont accordées pour qu’on s’en moque, on peut penser que le voile d’honnéteté dont le roi couvrait une passion différente s’autorisait en pattie de ces propos, bref, que Platon se trouva mélé dans une affaire ot le platonisme n’était pas ce qui brillait le plus.
Une quantité de figures en relief et en peinture prétendent
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a représenter Diane. Vingt mythologies portent son nom, dont pas une n’est authentique.
En général elle les fuyait. Dans un Festin des dieux, d’émail, qui est 4 M. de Rothschild, dix personnes de la cour sont représentées nues sous les traits de quelque divinité; une seule y figure avec habit du temps, en noir, les cheveux couverts : c’est Mme de Valentinois. Tous les déshabillés galants auxquels on donne son nom sont faux.
Nous avons d’elle cinq portraits au crayon, allant de lage de vingt-cing ans a cinquante. Le premier a beaucoup de charme, et de la fraicheur; le second est florissant encore. A partir de trente-cing ans, les traits se fanent; on peut juger par la de cette beauté célébre, dont Brantéme ose assurer que Page n’avait pas effacé l’éclat. Dans le dernier de ces portraits, la bouche et les narines pincées et cette grimace particuliére aux visages longtemps travaillés par les onguents et par le fard rendent la figure facheuse et presque ridicule; les plis au menton, effet de lage, accompagnent une maigreur pointue; tout révele un printemps depuis longtemps passé, dont les efforts tentés pour le retenir avaient accéléré le déclin.
Les jours du roi étaient comptés. Un court régne de dix ans renferme ce que sa vigilance et le soin qu’il prit de lceuvte de son pére surent ajouter a Vhéritage frangais. Un duel meurtrier avait annoncé ce régne; un tournoi sanglant le termina. La politique mariait deux princesses de France, ’une, Elisabeth, sa fille, au roi d’Espagne ; l’autre, Marguerite, sa sceur, au duc de Savoie. Dans les joutes qui formaient un numéro de ces fétes, Henri lui-méme voulut combattre. Un coup de lance porté par Montgomery, qui joutait contre lui, pénétra sous le casque et le tua.
Dans le royaume tombé d’abord aux mains d’un roi de quinze ans, puis en régence, Catherine de Médicis gouverna.
Effacée jusque-la, n’ayant marqué par rien de quels
effets elle serait capable, il lui fallut soudain faire preuve 4 cet égard de talents d’autant plus grands que la révolution protestante, contenue auparavant par la crainte qu’inspirerent les deux rois défunts, s’apprétait 4 tous les éclats. Trente ans de gouvernement, qui mirent Catherine aux prises avec d’aussi grandes difficultés, avec un fléau si funeste, ont livre sa mémoite 4 la haine des partis. Dans la cour, cependant, elle fut sage et humaine; si nous ne considérons que les meeuts et les lumiéres, il faut avouer qu’elle sut maintenir et poursuivre l’ceuvre des Francois et des Henri.
A cet égard aussi elle était traversée.
Les guertes civiles qui se déchainérent aprés la conjuration d’Amboise donnérent aux gentilshommes l’habitude de s’entre-tuer, et le débraillé des mceurs, effet de la vie des camps, tendit a salir jusqu’a la cour. Pendant quinze ans pourtant elle garda son décor, sa grace, la décence de ses maniéres, ’empreinte de culture supérieure qui faisait sa gloire en Europe. Le roi Charles IX ne voulait pas qu’on médit de la cour de France. Héritier en ceci des efforts de deux régnes, considérant ce qu'il leur devait, il disait, quand on en parlait mal, que « c’était a parler ainsi des couttisans de Rome, de Venise et d’autres lieux », mais que, quant a celle dont il était le roi, elle était la plus digne d’admiration et d’estime, la plus féconde en grands courages, « la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de tout le monde ».
Le patronage des arts fut maintenu par Catherine avec une incroyable ténacité.
Apres la Saint-Barthélemy, quand la France n’était plus qu’un champ de bataille, les villes des ruines, les campagnes un désert, la cour une ombre, par le départ de tout ce qui Pavait peuplée et décorée, elle payait encore ses Batiments, s’endettant pour les échéances, et rassurant les ouvriers que menagait le bouleversement. Agée de soixante-dix ans,
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et battue d’une tempéte comme le tréne n’en avait jamais vu, elle trouvait en elle-méme la force de suivre les plans, de maintenir les exemples, d’entretenir les institutions que, soixante ans auparavant, le roi son beau-pére avait fondées. Tout finit 4 sa mort, et tout fut 4 refaire.
Elle continua le Louvre, batit les Tuileries, acheta Saint- Maur au cardinal du Bellay, Chenonceaux a Diane de Poitiers, agrandit l'un et l’autre, édifia dans la Brie le magnifique chateau de Monceaux.
Dans ces premiéres années prend place le grand essor de architecture frangaise; alors s’élévent les plus beaux chateaux que Ducerceau a gravés dans son recueil fameux des Plus excellents Batiments, dédié a la reine. Elle avait mis le Primatice a la téte des Batiments, mais elle gardait Philibert Delorme. Le premier embellit encore Fontainebleau, ot elle occupait l’appartement du feu roi au pavillon des Poéles, devenu par tradition ensuite l’appartement des reines méres.
Elle continua l’ornement des jardins. Sur le chemin d’ Avon, elle eut une laiterie, qui s’appela la Mi-voie comme étant la moitié du trajet de ce village, ot, comme Marie- Antoinette a2 Trianon plus tard, elle allait se récréer avec ses filles @honneur et ses familiers.
Brant6me s’est complu a énumérer toutes les filles de bonne noblesse qui l’entouraient. Comme il artive en pareil cas, la chronique a beaucoup médit de cet escadron de beautés; mais comme on ne conte d’aventures que de deux ou trois d’entre elles, d’Isabeau de Limeil séduite par le prince de Condé, de La Béraudiére, maitresse du roi de Navatte, il est a croire que les autres offraient en général peu de matiére a ces propos.
Les fétes allaient leur train. Nous avons le récit de celles qui accompagnaient l’entrée que Frangois II fit 4 Chenonceaux, quand sa mére l’y recut pour la premiére fois. Elles sont signalées par les emblémes funébres que Catherine
se donnait en deuil de son mari, cyprés, colonnes brisées, autels penchants, etc. Dans tout ce qui lui appartint des lors, dans tout ce qu’on dessina pour elle, le méme veuvage fut rappelé, principalement par les miroits brisés, les éventails dont les plumes artachées s’envolent, et les étincelles d’un brasier accompagnant Vhexamétre célébre : « Ardorem extincta testantur vivere flamma. V’ardeur du feu détruit se voit aux étincelles. »
Que de fétes, dont nous n’avons que les récits | Il en est une pourtant, une seule, dont les costumes nous sont parvenus, tracés de la main du Primatice, pourvus d’indications écrites qui complétent la curiosité. Ces piéces uniques se voient au cabinet de Stockholm. On y surprend le divertissement de la cour dans ses expressions singuliéres.
C’est une mascarade mythologique, ot figurent Apollon, Saturne, Junon, Pallas, Vénus, sans oublier la Parque et le modéle d’un Satyre, qui dut avec plusieurs autres pareils servit le festin, car il tient un plat a la main. La Parque s’avanice assise suf une tortue, ce qui souhaitait longue vie au prince qu’on régalait. Mercure, dans son rdle de psychopompe, conduisait une ame éplorée. Un vainqueur trainé dans un char par des captifs enchainés, un couple d’Alexandre et Thalestris, décélent une partie héroique dans le bal ou dans le cortége. Il y avait aussi une Vierge folle et un David qui supposent une pattie tirée de l’Ecriture.
Les animaux qui figurent 1a dedans sont des mannequins ou le figurant s’enferme. Les masques sont attachés au moyen de mentonniéres. Les indications du costumier sont de cette sorte : satin bleu rayé d'argent, taffetas rayé dor, pourpoint de toile d’argent, etc. Quelquefois ces notes viennent du Primatice lui-méme : en italien, ze/a d’oro (toile dor), ou écorchées du frangais, velur.
Ainsi se donnait carriére imagination dans la mythologie et dans Vhistoire; elle ne courait pas moins 4 travers les
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sciences de la nature, comme il se voit aux grottes et aux fontaines que les inventions de Palissy représentaient poétiquement.
La faience dont il fut ’inventeur ne servit pas seulement a fagonner des plats, mais a représenter des roches souterraines, dont sa fantaisie était pleine, des coquilles fossiles, des suintements d’eau, des veines secrétes, ouvertes sur des bassins rustiques, ot glissaient les anguilles qu’il avait Vart de représenter au naturel. Pour le connétable de Montmorency il avait fait une grotte de ce genre, que toute la cour alla voir en morceaux dans son atelier de Saintes. Lui-méme nous énumére les plus grands seigneurs : La Rochefoucauld, Rohan, La Trémouille, et avant tout le roi Henri IT, le duc de Montpensier, Jeanne d’Albret, reine de Navarre, qui se portérent a cette curiosité.
Le connétable mourut. La grotte, destinée 4 Ecouen sans doute, n’y fut jamais placée; apparemment, c’est elle dont Catherine de Médicis avait orné le jardin des Tuileries, apres l’avoir achetée de l’artiste. Palissy l’a décrite deux fois. « Un tocher orné, dit-il, d'un nombre infini d’espéces Wherbes qui croissent és lieux aquatiques, comme sont scolopendre, capilli veneris, polypode, etc. Dans les trous, bosses et concavités, il y a plusieurs couleuvres, serpents, aspics et vipéres, les uns courbés et entortillés dune sorte, et les autres d’une autre. » L’eau qui s’échappe des piertes, en tombant, faisant remuer celle du bassin, cause de « certains éblouissements » qui font « perdre de vue par intervalles le poisson », grenouilles ou écrevisses représentés au fond, en sorte qu’il semble « que ledit poisson se déméne et court dans ladite eau ».
Ce genre d’ornement, dont l’Italie n’offrait pas d’exemple, ptouve combien nos arts montraient, en cette extréme fin de la Renaissance, d’invention et d’heureux caprice. Les derniers ouvrages de Fontainebleau sont de ce temps-la.
On les prend sur le fait dans des lettres que le Primatice éctivait a la reine.
Appartements nouveaux, bronzes jetés 4 la fonte, portail dressé 4 l’entrée d’un fossé que l’on creusait dans la Bassecour pour pater aux coups des guertes civiles, s’y débattent au milieu des versements d’argent génés par l’embarras croissant du Trésor. D’autres travaux ailleurs pressaient. « Si je pouvais faite deux parts de moi-méme, Madame, écrit le maitre, comme je le souhaiterais pour vous contenter, jirais en dix lieux 4 la fois pour faire ce que vous désirez. » Puis c’est l’Arsenal qui manque a fournir de vieux canons, pout le bronze des statues de la sépulture du roi.
« Je refais le fourneau, dit-il, o& au temps du grand roi Francois furent jetées les figures qui sont dans les jardins. J’espére que la fonte sera terminée avant que Votre Majesté soit pat dega, et qu’ainsi je pourrai-vous rendre le lieu dans son premier état; bien que j’ose me figurer que le roi, et Monseigneur, et monseigneur d’Anjou ne prendraient pas peu d’amusement 4 cette fonderie, soit 4 voir jeter ces figures, soit qu’il s’agit d’objets appartenant a la guerre et d’autres choses dignes d’honnéte passe-temps. » Ces jeunes ptinces furent depuis Henri HI et le duc d’Alencon. On ne dit pas si le maitre eut le plaisir de leur montrer ces travaux en train.
Des besoins si pressants d’argent donnaient l’importance aux financiers. Ils se poussaient 4a la cour, contractaient alliance et s’imposaient parfois, en dépit de leur origine, qui n’était pas toujours honnéte.
Tel fut le cas de Dajacéte, comte de Chateauvillain, dont hotel situé rue Vieille-du-Temple, devenu plus tard Phétel d’O, éblouissait Paris de sa splendeur. La fille du duc d’Atri, petite-fille du comte de Melphes, qu’il épousa, jetait le lustre sur sa personne. Scipion Sardini, dont l’hétel Scipion, prés de Saint-Médard, fut la demeure, banquier de
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la reine et prodigieusement enrichi, eut en mariage Isabeau de Limeil, que Condé avait abusée. Ainsi s’avangaient ces nouveaux venus, tels étaient les points qu’ils marquaient, en attendant la splendide fortune a laquelle atteignit Zamet sous Henri IV.
Les derniéres grandes fétes de Fontainebleau eurent lieu quand Charles IX, sur le point de voyager longtemps par les provinces, voulut laisser avant de partir un souvenir de magnificences dignes du trdéne.
Les seigneurs invités invitérent 4 leur tour, et le roi fut traité chez les grands du royaume avec une émulation de faste et de splendeur. Montmorency, le cardinal de Bourbon, donnérent des festins et des jeux. Le duc de Mantoue et le Rhingrave, princes étrangers, y prenaient part. Les fétes, qui tombaient dés le temps du carnaval, donnérent lieu a mille inventions.
Le tournoi représenta un chateau enchanté, dont un géant, un nain et des diables défendaient l’entrée aux chevaliers, lesquels commengaient par passer devant son ermitage, qui était a la porte du camp. Sit6t qu’un chevalier pataissait a cette porte, l’ermite sonnait sa clochette, et un de ceux qui étaient enchantés sortait du chateau pour le combattre. Six dames vétues en nymphes assistaient au toutnoi. Elles firent d’abord a cheval le tour du camp, puis se placérent sous la tribune du roi. Les lances rompues, saisissant leur épée, les chevaliers se portaient chacun trois coups « si adroitement et avec tant de bonne grace, dit le Pére Dan, qu’il ne se pouvait mieux. » Le prince de Condé, capitaine des enchantés, jouait a lintérieur du chateau les Renaud et les Tancréde, tandis que du coté du camp d’auttes assumaient le rdle des chevaliers danois. Le tournoi fini, le souper fut servi parmi les brillantes peintures, sous le haut lambris de la salle de Bal. Dans la tribune des musiciens qui la domine et ot le Primatice a peint un Concert,
il faut imaginer le plaisir que toute cette société, élite du monde civilisé et qui faisait ’envie de tous les trdnes, prit aux accents d’une musique que l’art allait perfectionnant, que pratiquaient avec honneur les Certon et les Josquin Després, et qu’illustrait Roland de Lassus.
Ronsard, dédiant au toi son mélange de chansons, lui offre ce compliment, que Henri II, son pére, avait tant aimé la musique « que tous ceux qui restent aujourd’hui en France bien affectionnés 4 cet art ne le sont, dit-il, tant tous ensemble, que tout seul particuliérement |’était ». Et ayant entassé autant d’exemples tirés de l’antiquité que les gentilshommes dans leurs jeux alignaient de souvenirs du Roland et de la Jérusalem, il ajoute : « Ces princes vous seront comme patrons de la vertu, et quand quelquefoisvous serez lassé de vos plus urgentes affaires, 4 leur imitation vous adoucitez vos soucis par les accords de la musique, pour retourner plus frais et plus dispos a la charge royale que vous supportez. »
Cette voix des Muses allait se taire bientdt et faire place au seul bruit des armes.
Le siécle de fer commenga. II étouffa les arts, les lois, les meoeurs. L’ceuvre d’un demi-siécle fut effacée comme Pavaient été, pour des pareilles causes, de moindtes essais de nos anciens fois.
Celui-la avait réussi. Avant de céder au retour de batbarie dont les effets se firent longtemps sentir, il avait porté tous les fruits, offert tous les exemples, divulgué tous les secrets qui servirent a la réparer.