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Escalier du fer 4 cheval et facade sur la cour du Cheval Blanc.
Effiigie équestre d’Henri [IV par Jacquet dit Grenoble (1599). Cheminée de la Salle du Donjon.
Quint, une série des Travaux ou (comme on disait alors des Forces) dHercule, depuis longtemps détruites. Il est le premier en date qu’ait employé le roi, le premier aussi que la mort lui ait ravi, aprés lequel Ambroise Dubois, flamand né a Anvers, prit le commandement de tous ces travaux.
Les peintres des Pays-Bas avaient beaucoup fessenti Pinfluence de Fontainebleau, dont la proximité accourcissait le voyage qu’ils faisaient a la recherche des modéles de Italie; si bien que tout un tameau de l’école flamande d’alors, pénétré de ces exemples et que l’empereur Rodolphe manda a Prague pour y décorer des batiments, figure dans histoire des arts comme une filiale de cette résidence.
Deux autres Flamands, Italiens par le style, travaillérent aux cdétés de Dubois : c’était Jean Dhoey et Josso de Voltigeant. En sculpture, les commandes allérent soit a Barthélemy Prieur, soit 4 Mathieu Jacquet dit Grenoble.
L’emménagement dans ce chateau avait lieu pour le nouveau roi dans des conditions singuliéres. Cinq trois, ses prédécesseurs, y avaient mené avec eux la reine; et celle qui tenait de lui ce titre, épousée au temps des guertes civiles a la veille dune Saint-Barthélemy dont cette union setvit a couvrir les approches, Marguerite, sceur du roi défunt, vivait séparée de lui au fond de ses Etats de Navatre, quasi prisonniére dans un chateau. Il ne menait avec lui, de personne de sang royal, que Catherine princesse de Navarre, sa sceut, a qui le rendait odieux un amour contrarié, dont il fallut qu’elle se défit enfin.
Pour croitre la disgrace de cette situation, la folle passion du roi pour une maitresse diffamée dans ses origines, non moins décriée dans sa fortune, tenait suspendus, d’un bout de la France a l’autre, la cour, les parlements, le peuple méme, dans la crainte de la lui voir épouser.
De quelques fleurs que la postérité ait cru honnéte de
parer la légende de Gabrielle, on ne saurait dissimuler que sa mére, Francoise Babou de la Bourdaisiére, faisait métier de prostituer 4 la cour les six filles dont elle était une, qu’avant d’étre 4 Henri IV elle avait passé par plusieurs mains et payé de méme monnaie celui qui la présenta au roi, que, parvenue enfin dans ce haut état de fortune ot l’éleva la faveur royale, elle mit une ténacité d’avare a tirer de Paventute, en terres, en argent, en meubles et en bijoux, des tichesses dont l’amoncellement, inoui jusqu’alors, alla jusqu’au scandale. Ne nous étonnons donc pas que, chez les contemporains, de tout autres sentiments voués a sa personne que ceux qu’a recueillis sa mémoire aient fait peser sur le régne commencé un froid dont la demeure royale devait naturellement se ressentir.
Il n’y a pas de domicile pour le célibataire. Particulier ou roi, un homme n’est chez lui que chez sa femme. Pendant six Ou sept ans que vaqua l’appartement qui attendait la reine, on peut imaginer la peine que le roi dut éprouver a en recommander le séjour. Cela dut étre tempéré par sa grande ferveur de batiment. Dans une rencontre ot il n’était question entre eux que d’affaires pressantes, Groulard, président au parlement, n’en rapporte pas moins que le roi (tant il était possédé de cet objet) prit le temps de lui montrer «tout ce qu'il faisait batir et accommoder ». Ce qui ne l’empéchait pas de joindre a cette passion de proprictaire des pensées de prince, comme procurant en méme temps la renaissance des industries, tissus, tapisseries et le reste, dont il fit voir a ce magistrat les métiers, naguére dispersés, fraichement rétablis rue Saint-Antoine, pour Pornement de ses palais. Autour de Fontainebleau, et des maisons royales, c’était, comme sous Frangois Ter, un plan de progrés en tout genre qui se reformait.
Aussi n’avait-on garde d’omettre celui de la vie sociale, récemment fuinée dans l’entourage du trdne, au sein du
chaos d’ot sortait le pays. Une ignorance grossiére, des meeuts de corps de garde avaient remplacé chez le gentilhomme la courtoisie et l’estime du savoir dont il s’était prévalu jadis. « Pour s’accommoder au siécle, dit Tallemant, il fallait avoir plutdét la réputation de brutal que celle d’une connaissance des bonnes lettres. » Ajoutez ’habitude formée dans la querelle des partis de recourit, pour venger ses injures, au meurtre, non seulement en duel, mais par traitrise et guet-apens, ce qui, outre le crime, constituait pour cette classe de la société, aux dépens de l’ordre public, un régime d’indépendance.
Roi politique, attention de Henri IV ne put manquer de porter la-dessus, et quant a Vabaissement des meeurs, apparemment il dut en mesurer la plaie d’autant plus qu’ayant mené lui-méme, au camp et sur le champ de bataille, la vie qui les engendre, il continuait d’en étaler l’effet dans les amours scandaleuses qu’il traina jusqu’a la vieillesse.
Soucieux d’en entreprendre la réforme par la base, chacun sait que le collége qu’il fonda a La Fléche pour l’instruction de sa jeune noblesse fut institué dans ce dessein. Le soin d’orner le lieu de réunion d’une cour rajeunie devait natutellement s’y ajouter.
Ses longs séjours, ses retours fréquents ne cessérent d’en marquer le lieu 4 Fontainebleau. Gabrielle y eut son logis dans les chambres d’Hercule, au pavillon des Poéles, ou, sur une cheminée, Ambroise Dubois l’avait peinte en Diane. Apanagée de biens considérables, disposant d’un trésor de reine, jouissant, dans l’Etat, du privilége de faire et de défaire les fortunes et de réconcilier les ligueurs, conseillée dans sa marche en avant par Mme de Sourdis, une tante née Babou, rouée aux intrigues, elle y poussait avec confiance les derniéres approches d’un triomphe, que la nullité du mariage du roi, plaidée 2 Rome, devait, croyait-elle, assurer.
Henri avait ramené la majesté royale dans la vieille chambre du Roi, décorée pat Frangois I®, renongant aux vues plus agréables que les derniers rois avaient recherchées sur ’étang. Il n’y placa nul ornement nouveau. Dans T’aile du Primatice toute proche, qui du cété de la cour de la Fontaine menait 4 son appartement, il fit dresser au chevet d’une vaste salle, qu’il décora, cette célébre belle cheminée, depuis démontée et en pattie perdue, toute de marbre, haute de huit métres et large de prés de sept. Quatre colonnes corinthiennes en ornaient le manteau, accompagnées de vases et de consoles en bronze, entre lesquelles une figure de haut relief de grandeur naturelle le représentait a cheval. D’un cété et de autre, deux grandes figures de marbre exprimaient la fidélité du royaume envers sa petsonne : c’était ’Obéissance et la Paix. Un bas-relief de la bataille d’Ivry et divers amours et génies portant des attributs qui sont au Louvre completaient la décoration. Deux piéces dépareillées, de méme provenance sans doute, et remontées dans une cheminée moderne, nous donnent a contempler, entre deux petits génies, les chiffres enlacés du roi et de Gabrielle.
I] avait en méme temps pourvu a une restauration en régle de l’ancien appartement des Bains, au tez-de-chaussée de la Galerie, en retirant, pour commencer, les tableaux de maitres italiens, piéces insignes du cabinet du roi, noyau de notre musée du Louvre, que Frangois Ie y avait placés, et que le voisinage des étuves exposait 4 une ruine complete. Afin de ménager ce changement, des copies furent commandées, qui prirent leur place, en méme temps que des ofnements neufs, lambris et stuc en relief, répartaient le dommage de vingt ans d’abandon. Des peintures neuves s’y ajoutérent, entre autres par la main de Dupérac, exercée dans cet art, autrement architecte, qui mit dans une de ces chambres des paysages mélés de ruines antiques. La derniére
chambre surtout, qui terminait le tout du cété de la belle cheminée, recut d’artistes dont le nom nous échappe une magnifique décoration.
Dans divers travaux, menés avec bonheur, autant que
promptement achevés, le roi ne faisait au demeurant qu’user d’un service constitué cinquante ans plus t6t par Francois ler, celui des Batiments du roi, administration autonome, dont le prince assurait le contrdle, ramassait les fonds, choisissait les organes, avec une facilité bien autre qu’au temps ou tout cet effort se trouvait dispersé entre des services différents. Aussi essentiels en leur genre que l’imprimerie royale et le Collége de France, les Batiments avaient été a la lettre Vinstrument de la. Renaissance francaise dans les arts. A peine recouvrée sa couronne, Henri n’avait eu qu’a le remettre en mouvement. Quelque chose pourtant y manquait, qui fit comme réservé 4 son institution. Car il apparait par ses actes qu’il avait fort lceil aux jardins ; Claude Mollet l’y servait, comme jardinier en chef, dans ses diverses résidences, de parterres, dont Olivier de Serres nous a transmis quelques traces. Ceux de Fontainebleau auront aussitdt ses soins, et dans les ornements qu’il se hata d’y mettre, les eaux eurent une grande importance. Elles apparurent avec une abondance, une grace, une varicté, qu’on n’avait encore jamais vues. C’est qu’elles dépendent de l’art du fontenier, négligé chez nous, par le peu de soin qu’on eut d’en temettre l’exercice 4 des compétences qualifiées.
On le livrait aux architectes, qui au besoin s’y fourvoyaient. Bernard Palissy, qui y était entendu, a fait 4 mots couverts l’histoire de deux déconvenues de Philibert Delorme, atrivées aux Tuileries et sans doute a Saint-Maur, ob un plan défectueux de pompes et d’aqueducs causa des espéces de catastrophes, avec d’énormes pertes d’argent. Or, une des nouveautés d’un régne que ces exemples instruisirent
peut-étre fut la création d’un propre office en ce genre, celui d’intendant général des Eaux et Fontaines de France. Thomas Francine, Florentin, l’occupa. Il y fut assisté par Alexandre son frére, avec un si heureux succés qu’on peut bien dire qu’alors les Batiments du roi recurent leur parfait achevement.
Ce n’est pas que Fontainebleau dit jamais posséder la moindte de ces ingénieuses machines dont les Francine amusérent Saint-Germain, ot des mannequins articulés étaient mis en action par les eaux, ot l’air foulé dans les tuyaux s’échappait en gazouillements d’oiseaux, en mélodies et en concerts. On épargna ces fantaisies et, a vrai dire, le gout n’y perdit rien. Les eaux ne jouérent dans cette résidence qu’en bouillons, en ruissellements, en jets ou en cascades, dont furent décorés trois endroits : les jardins du Roi et de la Reine et la cour de la Fontaine.
“Dans le jardin du Roi ot prenait vue la salle de Bal et qui s’étend vers la forét, il n’y avait encore que des eaux plates versées dans trois canaux qui servaient a la péche : deux titrant le long d’une méme allée, le troisitme y venant buter. En ce point de rencontre, le roi mit une fontaine, dont la piéce principale fut le Zzbre de bronze autrefois fondu dans les creux que le Primatice avait rapportés de Rome, porté sur une rocaille 4 jour soutenue de deux cygnes et de deux dragons. Le bassin alentour était bordé de quatre vases de bronze, qui en occupaient les angles et versaient Peau par Vencolure, tandis que des jets jaillis du bassin méme achevaient le dessin de ce riche ouvrage. Dans quatre parterres, auxquels se répartissait le jardin, et dont les trois canaux fournissaient la bordure, quatre fontaines, deux rustiques et deux d’architecture, pareillement pourvues d’eau ruisselante et jaillissante, complétaient la décoration.
La cour de la Fontaine vit déposer l’ Hercule qui en encombrait le passage, et le porter dans un petit parterre bati au
sein de |’étang méme ; en méme temps qu’une ile, magonnée a quelques pieds du balustre de la cour, recevait une figure antique de Persée entourée de quatre jets lancés par des dauphins. C’était vaquer richement a la décoration d’une piéce plus que toute autre célébre 4 Fontainebleau, par effet des plaisirs divers auxquels cet étang se prétait. On y péchait, on y allait en barque, on y donnait la collation ou a diner, dans le petit pavillon qui en occupe le centre. Les carpes qui ’habitent ont part a cette grande popularité, non sans cause, car on les chassait au cormoran. Le P. Vaniére, dans le Praedium rusticum, a mis en vers latins la légende de leur longue vie, si bien répandue, qu’on se les figurait aisément centenaires, et que le public se laisse encore conter que quelques-unes s’y conservent du temps de Frangois Iér, portant en signe de cette antiquité un anneau d’or dans les naseaux recu de quelque favorite.
Un fait royal au moins, dans leur histoire, est que tout un lot de ces carpes fut envoyé sous Henri IV, en présent, pat le duc de Lorraine au roi. C’était un moyen de faire sa cour.
Dans le jardin de Diane, depuis de la Reine, la Diane de marbre antique, remplacée par une fonte de bronze, figura désormais entourée de quatre chiens assis, de bronze aussi et fort beaux, sur un piédestal rond cantonné de tétes de cerf, qui aujourd’hui encore crachent l’eau dans un bassin. Mais ce jardin avait regu un bien autre ornement dans la voliére, élevée en forme de galerie du cété du bourg, et couverte d’un déme en son milieu.
La, le principal morceau était une grotte rustique habitée par un fleuve, qui de ses deux mains pressait une urne, d’ou eau tombant dans une coquille s’épanchait ensuite dans un bassin. Deux chutes d’eau venaient l’y rejoindre, lesquelles, parties d’un jet formé tout en haut de I’édifice, et s’écoulant sur les cdtés, coupées de cinq paliers avant de
toucher le bassin, s’y mélaient pour finir dans un flot contrarié avec un effet d’abondance qui donnait la vie a tout l’ouviage.
L’édifice abritait une profusion d’oiseaux. Sur la porte, dans un fort beau buste, apparemment celui qu’on peut voit aujourd’hui sur la cheminée trefaite de la salle des Gardes, paraissait la figure du roi, auquel deux distiques latins rendaient hommage dans une allusion aux hétes ailés du lieu, dont le nombre égalait celui de ses ennemis vaincus :
Tot populos victor justa rex morte redegit Regius iste tenet quos sibi carcer aves ;
et qui, enfermés en ce lieu, célébraient la fermeture du temple de Janus :
Oui fanum clausit volueres hic sponte reclusas Detinet alternum quae sua gesta canant.
Tant de poésie n’empéchait pas que l’endroit ne renfermat aussi, en facgon d’attrapes, des jets d’eau secrets, dont le robinet tourné inondait soudain le visiteur, par une surprise dont lui-méme en ce temps-la consentait a se divertir.
Les amusements de la cour de Fontainebleau renaissante semblent avoir fait peu de fond sur le savoir et la culture. Le roi n’y connaissait que le jeu ou la chasse ; les gentilshommes s’y adonnaient en foule, soit 4 courir dans la cour du Cheval blanc, la bague qu’une dame mettait en prix, soit 4 jouer a la paume dans le tripot, logé dans un coin de la méme cour, contre le mur de la chapelle. Un autre exercice s’appelait rompre au faquin, qui était un bonhomme de bois posé sur un pivot, percé d’un trou, qui, en tournant, échappait au coup de lance que le joueur y devait faire passer.
Quand le roi se mélait 4 ces jeux, un protocole y trouvait place, qui pour la paume nous est connu. Sitdt qu’il paraissait,
le compte des frais en courts était arrété, la suite en étant prise en charge par le roi, soit qu’il perdit, soit qu’il gagnat, soit méme qu’il omit de jouer et ne comptat que par sa présence.
S’il jouait, le garde-manteaux du lieu devait, en lui présentant les balles de la main droite, tenir la gauche sur la garde de son épée. Le jeu fini, le maitre du jeu de paume avait ordre de traiter tous les officiers de chambre et de garde-robe présents pour le service de Sa Majesté, d’une collation honnéte si c’était ’aprés-midi, et si c’était le matin, dun déjeuner.
Le jeu de hasard était principalement les dés. On s’y adonnait avec fureur et apparemment tant d’éclat, que exemple en passa jusque dans la ville. Villagomblain dit que c’est depuis cette époque qu’il se fit 4 Paris plusieurs académies de jeu. A Fontainebleau, jusqu’a la fin du régne, la passion n’en devait pas cesser ; au point qu’on y vit se produire en un jour, de perte ou de gain, plus de mille pistoles ; qu'il n’était presque pas de journée ot I’on ne vit perdre ou gagner, dit le témoin, au moins vingt mille pistoles : les moindres marques étant de cinquante pistoles, et les plus grandes de cinq cents, ce qui fait qu’un joueur pouvait tenir plus de cinquante mille pistoles dans sa main. Un Portugais, nommé Pimentel, que le démon du jeu y recommanda, qui garantissait, soit sur fonds, soit sur gages, tout ce qu’on jouait, y gagna (avec ce qui se fit ensuite a Paris) plus de deux cent mille écus.
Des passions moins violentes trouvaient en méme temps leur contentement dans les échecs, qui jouirent aussi d’une grande faveur, en héritage peut-étre des guerres civiles ou tant d’heures passées dans l’attente réclament une puissante diversion ; si bien qu’on contait que des Yveteaux et le célébre écuyer Pluvinel avaient fait le voyage de Nantes téte a téte devant un échiquier emporté dans le carrosse,
et qu’ils en descendirent au retour sans avoir échangé un mot.
Quant 4 la vie que menaient les femmes dans cette cour privée de reine, on imagine aussi peu réglée que mal remplie. Les jeux des hommes, dont elles prenaient le spectacle du haut de la galerie d’Ulysse, qui donne sur la cour du Cheval blanc, celui de la garde du roi qui y faisait ses exetcices, leur faisaient passer quelques heures. La promenade dans les jardins ou 4 la voliére, les étalages de quelques marchands suivant la cour, durent les aider a trainer les heures que ne remplissaient ni la galanterie ni les trafics de cour.
Celles qui passaient la quarantaine et qui sortaient des guettes civiles en rapportaient des mceurs fort dévergondées. L’aptitude a Vintrigue en engageait plusieurs dans des commerces moins honnétes encore, et les mémoires du temps ne permettent pas de douter que ces premiers temps de la cour de Henri IV aient été un parfait théatre de proxénétisme mondain. Les amours de caprice, qu’une maitresse présentée n’empéchait pas le roi de rechercher sans cesse, alimentaient en grand cette industrie, dont les grands seigneuts, encouragés par de si augustes exemples, se faisaient a l’envi les ouvriers et les clients.
Par une fatalité singuliére, la seule inclination honnéte qui se déclarat dans cette cour encourait la censure du roi ; et par une citconstance moins raisonnable encore, c’était lui qui avait formée, ayant dix ans plus t6t, au temps de la guerre civile, présenté a sa sceur pour époux le comte de Soissons, leur cousin, avec un succés si complet, que le roi, par caprice ou par politique, venant a changer de dessein, ils n’en maintinrent pas moins celui de s’épouser.
La princesse avait vingt-neuf ans, le comte vingt et un. Un voyage que celui-ci osa faire en secret, en Béarn ot elle se trouvait, alluma chez le roi un ressentiment que porta
bientét 4 son comble un trait de bien autre indépendance. Car quoique par des mesures promptement prises le roi eit su fermer les portes de Pau au prince, il lui fallut bientét apprendre que, rebelles 4 sa volonté, les deux amants n’en avaient pas moins échangé, par Ventremise d’une dame dévouée 4a leur service, engagement d’étre mariés ensemble.
Des lors, la volonté dempécher cette union devint chez Henri IV une passion, dont Sully a pu peindre la violence, car ce fut lui qu’on osa charger d’aller ravoir d’entre les mains de la princesse cet engagement; qu’elle ne livra que sur l’assurance formelle que le roi, content de cette preuve de son obéissance, accorderait aussitét le mariage. Mais cela n’avait garde Petre tenu.
La triste Catherine donc trainait a Fontainebleau i chagrins et les impatiences de cette persécution deétestable, quand le méme messager, fort de labandon qu’elle avait consenti, reparut pour lui signifier que la volonté du roi demeurait la méme, et qu’il ne fallait plus qu’elle songeat a cette union. A cette nouvelle, une scéne ou se peignaient a la fois indignation et le désespoir, que Sully lui-méme a contée, éclata. Jamais les échos de la résidence ne retentirent de pareilles larmes et de pareilles fureurs. La princesse dut céder, mais on a peine a croire qu’elle ait jamais pu pardonner, soit la violence qu’elle subissait, soit la fraude dont elle était victime, soit la supréme humiliation de se voir porter par un ministre de pareils ordres.
Bien différente de ces épreuves du cceur, l’intrigue galante qui menait son tracas dans la cour se consommait dans la politique, procurant chez les courtisans des élévations de fortune et des disgraces, dont Gabrielle en haut tenait les fils, aidée de comméres dans tous les rangs. Car tous ses soins n’allaient qu’a peupler, autour du roi, le ministére, et auprés des populations le gouvernement des provinces, de gens attachés a sa fortune, préts a la reconnaitre pour reine
et a souffrir sans soutciller que, dans la cérémonie ou sortirait son lot, les VendOme, ses enfants, parussent sous le poéle nuptial, Painé d’emblée passant dauphin. Ce n’est un mystére pout personne que Sully parvint ainsi a la surintendance et que Sancy n’en fut écarté que parce qu’il osait dire au roi qu’a meeurs égales il ne devait au moins pas troquet la fille de Henri II contre celle des Babous.
Une récréation pour tout le monde a Fontainebleau était la chasse. La forét proche y était une perpétuelle invite, et le roi se portait 4 cet exercice avec une ardeut insatiable, y ayant pour compagnon de choix Montmorency, le second connétable, le premier de la cour dans l’art de la vénerie. Les parties en duraient au besoin plusieurs jours, poussées a de vastes distances, soit en GaAtinais vers Nemours ou Montargis, soit en Brie vers Sénart.
Au retour, la curée réjouissait tout le chateau. Les régles anciennes en fixaient l’endroit la ot le cerf avait été pris ; Henri IV la différa. Elle avait lieu au chenil, de autre cdté de Vétang. Les trophées en étaient conservés dans deux endroits qui bordaient le jardin de la Reine: l’un sous la galerie neuve qui recevait les bois de cerfs; autre en face de celle-ci dans une aile en retour de la voliére, qui recevait ceux des chevreuils ; l’une et l’autre superbement décorées. Dans la galerie des Cerfs étaient peintes sur les murs de grandes vues cavaliéres de maisons royales: Blois, Amboise, Folembray, Saint-Germain, Monceaux, Compiégne, Villers- Cotterets, Madrid du Bois de Boulogne, Chambord, Charleval, Verneuil, Saint-Léger-en-Yvelines, Fontainebleau enfin occupant un espace double des autres. Aux murs de la galerie des Chevreuils, c’étaient des chasses: chasse au loup, chasse au sanglier, chasse au renard, chasse au cerf, double des autres, chasse au liévre et chasse 4 l’oiseau.
Par leurs provenances varices, ces souvenits composaient comme un récit palpable des déplacements des veneurs et
une facon de monument régional, ot l’on inscrivait au besoin les circonstances singuliéres ou funestes qui en avaient signalé la prise, témoin cette inscription entre autres relevée par un ancien guide du chateau : 1608, /e 14° jour a’ octobre Sut laissé courre un cerf dans la forét de Stnart par le roi, et aux abois tua le jeune Saint-Bon Pun des veneurs de Sa Majesté, d’un coup d’andouiller. Dont la téte est au-dessus.
Tous ces divertissements, non plus que le plaisir de batir, ne contentaient cependant pas les besoins privés du roi. Il était en peine d’établissement, non de vie de famille, toujours difficile aux fois, et qui au surplus n’était pas son fait, mais 4 coup str de paternité. Dans la recherche de ses maitresses, le président de Cheverny observe que d’avoir promptement des enfants était son principal désir et dessein. Mais qu’est-ce que des enfants de qui la condition, imprimée par la naissance méme, vous sépare, en qui l’on ne revit que par la chair, assuré de ne leur rien transmettre de ce qu’on tient de la société? Dans le dessein d’épouser Gabrielle, la tentation d’abattre cette barriére entre ses petits Vendéme et lui jouait puissamment, aiguillonnée de plus par la peur dune carnosité, dont Bérault eut ensuite tdt fait de le guérir, mais que, par l’entremise d’un médecin stylé, on avait soin de lui dépeindre alors comme menagant sa paternité.
L’an 1599 vit les faits se précipiter. Gabrielle était grosse pour la quatriéme fois. Le 3 février, la reine Marguerite donna procuration 4 Rome pour la nullité de son mariage. L’événement ne semblait plus tenir qu’a un fil. La favorite touchait au but, malgré le préjugé de la cour, malgré Vopinion des sujets, qui appelaient la duchesse ordure.
Un paysan de Saint-Germain, que Henri, dans ses promenades, sans se laisser reconnaitre, interrogeait au sujet du roi : « Si, dit-il, n’est-il pas des pires : mais il a une belle Gabrielle qui le gratte et qui nous gate tous. » A Paris, le passeur du port Malaquais, surpris par le méme incognito,
répondait que le roi était assez bon homme, « mais il a, disait-il, une méchante p... qu’il entretient et qui nous ruine. Encore si elle n’était qu’ lui, mais on dit que bien d’autres y ont part ». Le roi, dans un grand éclat de rire, le redit a sa maitresse, qui de colére voulait qu’on le pendit. Paques approchant, Groulard disait attendre pour Quasimodo le mariage, et Gabrielle osait se vanter qu’il n’y avait que Dieu ou la mort du roi qui pat ’empécher. Elle ne comptait pas avec la sienne.
Le roi et elle étaient 4 Fontainebleau, quand la semaine sainte les sépara, comme elle le faisait a l’ordinaire. Jamais le roi n’avait vu partir avec plus de regret sa maitresse, et elle-méme versa ce jour-la plus de larmes que jamais, de le quitter. Afin d’en retarder Vinstant, Henri l’accompagna a cheval passé Melun jusqu’a Souvigny, ot il la mit sur Peau, apres de déchirants adieux.
Elle descendit a Paris chez Zamet, vieille connaissance a elle, et qui avait trempé dans les origines de sa fortune. Tout le monde a oui parler de ce farneux financier, Lucquois, immensément riche, logé et meublé mieux qu’un prince, mélé depuis le temps de la Ligue a des intrigues politiques qui le rendaient dépositaire du secret de tous les partis. Il la logea magnifiquement, lui fit une chére splendide. Le lendemain, mercredi saint, au retour des ténébres, la favorite ne se trouva pas bien, et ressentit une premiére attaque. Le vendredi, un courrier dépéché a Fontainebleau annongait qu’elle était au plus mal, et demandait 4 voir le roi.
Partie de ’hétel Zamet le jeudi, elle s’était portée chez Mme de Sourdis, sa tante, proche le Louvre, ou le mal, empiré soudain, l’avait jetée dans des convulsions, qui en peu heures la mirent 4 Pagonie. Le roi, promptement mis en route, ne put arriver si vite, qu’au passage de Villejuif, Ornano et Bassompierre, qu’il croisa sur la route, ne l’avertissent qu’elle était morte. Ensemble ils allaient en porter
la nouvelle 4 Fontainebleau. Toute la diligence que Mme de Sourtdis, qui était a Alluye, put faire, n’empécha pas aussi qu’elle arrivat trop tard. Elle trouva le corps tordu, le visage défiguré, « devenu, dit Cheverny, en un moment hideux et effroyable ». Les médecins, mandés en hate, n’avaient pu fournir aucun secours, ni nommer le mal qui Pemportait.
Le roi voulait poursuivre sa route. On gagna sur lui qu'il rentrat au chateau, ot n’allant pas plus loin que la Belle Cheminée et renvoyant presque toute sa suite, il dit a Bassompierte qu’ayant été le dernier auprés de la maitresse dont il pleurait la perte, il fallait qu’il restat le dernier a Pen entretenir.
Cet événement survint le 10 avril 1599. Un plus grand deuil en fut porté que la cour n’en avait jamais vu. Pour les souverains, princes et princesses, on n’y drapait qu’en violet: le toi voulut qu’on prit le noir, ajoutant au scandale des mceurs, 4 la menace tessentie dans |’Etat, pat une obstination singuliére, un renversement de [usage méme. Mais par une destinée plus forte, ’honneur du trone était sauveé.
L n’y a pas de plus grand plaisir au monde pour un
attiste que de montrer de ses ouvrages. Ne nous étonnons donc pas de ’empressement que Henri mettait 4 mener par les batiments neufs dont il embellissait son régne, ce qui lui arrivait de visiteurs, non seulement d’entre ses sujets, mais venant de Il’étranger, ambassadeurs et princes, surtout quand ce furent d’anciens alliés de la Ligue, sut qui cet appareil royal manifestait sa revanche.
Le premier de ceux-ci qui vint a Fontainebleau fut Charles- Emmanuel, duc de Savoie, auquel il réclamait le marquisat de Saluces, en vertu de droits peu certains, réecemment soufflé par la conquéte. Le duc résistait a cette restitution, crainte principalement de livrer aux huguenots, clients de la politique francaise, l’accés de ses Etats par cette province. Contrarié dans les négociations qui se menaient de loin a ce sujet, confiant dans des pratiques et dans une éloquence qu’il pourrait exercer sur place, il avait entrepris ce voyage pour amener le roi a céder. Quoique contrefait d’une
épaule, c’était, dit un témoin, « un prince infiniment accort et courtois », du reste menant un train magnifique, impénétrable et semant |’argent.
Il avait atteint Orléans, ot Henri devait laller recevoir, lorsque, soit dessein, soit caprice, quittant soudain sa suite, il prit la poste, et a la surprise générale, le matin du 13 décembre 1599, apparut dans la cour du Cheval blanc. Le roi sortait de la messe et se préparait 4 monter a cheval, quand on vint Pavertir que le duc était la. Leurs embrassements, dit Vabbé de Pontlevoy qui les vit s’aborder au pied du Fer a cheval, furent comme de gens « qui eussent passé toute leur vie ensemble et se retrouvent avec enchantement ».
Le duc demeura huit jours 4 Fontainebleau, qui se passérent en jeux, chasses et festins, courit la bague dans la cour du Cheval blanc, rompre au faquin, jeu de paume, revues de la garde du roi le long de la chaussée de l’Etang, et, sur la grande esplanade au dela de la porte du chateau, devant le chenil, tir au pistolet de cette garde et son escrime a l’épée, tepas magnifiques dans la salle de Bal, auxquels le roi se livrait de tout son cceur, ayant le plaisir de trouver son héte porté aux mémes divertissements que lui.
En affaires cependant il demeurait fermé, et ferme sur ses exigences ; en sorte que le Savoyard n’aurait rien avancé sans les pratiques secrétes qui, dans une intrigue plus vaste, qu’il allait tramant avec l’Espagne pour la dissolution du troyaume, lui gagnérent Biron et le comte d’Auvergne, batard de Charles [X, sans compter de moindres auxiliaires. Dans le conseil, tout se termina au choix qui lui fut accordé a trois mois d’échéance, ou de restituer Saluces ou de céder la Bresse en échange, qui alors était de son domaine. On partit la-dessus pour Paris ot le duc prolongea son séjour dans les négociations, les menées secrétes, les jeux et les festins.
Il n’y avait pas six mois que le grand bruit de ces fétes
avait retenti dans Fontainebleau, qu’un événement d’un autre genre y vint agiter les esprits. Non moins consideérable, quoique plus silencieux, il les renvoyait a la querelle, chaude encore, dont le triomphe de la maison de France n’avait que tout récemment terminé les violences, n’ayant mis la paix que dans l’Etat, sans réconcilier les consciences.
Contre l’Eglise rendue par Henri IV 4 la liberté de son ministére, la critique protestante ne faisait nul mystére de chercher dans la controverse sa revanche. L’erreur des Eglises réformées fut d’en remettre, dans la personne de Duplessis-Mornay, la fortune a une autorité formée au sein des guerres civiles, école de la fidélité, mais non pas du discernement. Par une légéreté singuliére, par un abandon prodigieux, un gentilhomme grandi dans la guerre et les négociations d’Etat, qu’on pouvait bien nommer / bras ou le chevalier de la Réforme, en fut regardé comme le pape; en sorte qu’au lendemain de la victoire de l’Eglise, ’honneur doctrinal des dissidents se vit livré a l’incompétence ; et Vhéritage des Calvin et des Béze embarqué dans la scabreuse aventure d’un zéle dénué de théologie.
Avec cette intrépidité que Vinsuffisance professionnelle inspire, Mornay venait de se rendre auteur d’une /nstitution de l’ Eucharistie, ou, fondé sur des textes qui montaient a cing mille, il se flattait de prouver les deux points par ot s’était surtout répandue la Réforme (la thése essentielle de la justification n’ayant recueilli que peu d’écho) : savoir le caractére d’idolatrie de la messe, et celui de l’invocation des saints dans les images. Comme il eut vent, par ceux de sa religion, que le livre rencontrait peu d’estime, étant de ces gens que rien au monde ne met en défiance d’eux-mémes, le parti qu’il prit aussitst fut de défier publiquement la ctitique, suppliant le roi de nommer des commissaires pour Pentendre, lui et ses censeurs, et par 1a décider le débat.
Plus d’un dans le parti redoutait la rencontre. Du cédté
des politiques, Sully, et Casaubon chez les savants auraient préféré qu’on s’abstint. Duperron, depuis cardinal, dont le crédit allait grandissant dans I’ Eglise, aussi savant théologien que Mornay fut excellent capitaine, fut désigné pour la contradiction. Il avait en outre beaucoup d’esprit, la répartie prompte et la satire piquante. De Mme de Simier, qui rima, en imitation du Tansille, un poéme des Larmes de la Made- /eine, il disait que de la vie de cette sainte, ce qu’elle avait fait de plus achevé en était la premiére partie. Comme la méme lui demandait si c’était péché mortel de faire l’amour, il répondit qu’assurément non, parce qu’autrement il y aurait eu longtemps qu’elle serait morte. D’un prédicateur qui, en citant les Peres, disait Monsieur Saint Chrysostome, Monsieur Saint Augustin, il disait qu’il ne fallait pas qu'il ett grande familiarité avec ces docteurs de l’Eglise, puisqu’il les appelait encore monsieur. Ecrivant 4 Sully quand il fut amiral et le tatant sur la religion: « La joie que j’ai de vous voir, disait-il, commander aux canons de la France sera parfaite quand je vous verrai obéir aux canons de l’Eglise. »
L’annonce de la rencontre eut lieu avec un grand retentissement. « Cette dispute, écrivait L’Etoile, fait ’entretien de tout Paris. Dans les chaires et dans les eagles) chez les grands et chez les petits, on ne parle que de ce défi.» On choisit pour tenir la conférence, dans le quartier du chateau récemment remis a neuf, la derniére salle au bout de l’appartement des Bains, qui servait au Conseil, et qui depuis s’appela toujours salle de la Conférence. Le lieu était digne de la rencontre. L’abondance des peintures et des ornements de relief en faisait une piéce magnifique, et on y voyait en plusieurs endroits briller la devise du toi : Duo protegit unUs.
On y prit séance le 4 mai, 4 ces conditions : que cinquante atticles proposés a l’examen chaque jour seraient commu-
niqués a l’auteur a l’avance, pour lui faciliter la réponse ;
que sur ces cinquante atticles il choisirait ceux qu’il voudrait. Comme il ne s’agissait que de vérifier des textes, on pensait s’acquitter promptement de cet examen. Au milieu de la chambre une table de porphyre, qui en faisait le plus riche ornement, rassembla la personne du roi, Mornay, Duperron et les secrétaires. Alentour, comme participants, se trouvaient entre autres, du cdté des catholiques, de Thou, Phistorien, et Pithou, procureur au parlement de Paris, auteur dans la Satire Ménippée du discours supposé de Daubray ; du cété des protestants, Defresne-Canaye, repreésentant le chancelier de Navarre, et Casaubon, célébre par ses éditions savantes, récemment tiré de Montpellier, qui Pavait emprunté de Geneve, pat le roi, pour enseigner le grec a Paris.
Belli¢vre, chancelier de France, recueillait les opinions et pronongait la décision. Derriére le roi se tenaient les prélats et la cour, Varchevéque de Lyon, les évéques de Beauvais et de Nevers, le duc de Vaudémont, Nemours, Merceeur, Mayenne, Nevers, Elbceuf, Aiguillon, etc., qui avec le reste de l’assistance ne faisaient pas moins de deux cents personnes.
Sur les cinquante passages ot devait se faire son choix, Mornay n’avait eu le temps d’en vérifier que dix-neuf, mais sur lesquels il annonga en termes solennels son triomphe, disant que si un seul en était trouvé faux, il voulait la-dessus « perdre ’honneur et la vie». Le livre fut mis sur table, et les premiers textes combattus, tirés de docteurs scolastiques, dont il fut constaté qu'il ignorait 4 ce point le sens, la forme et les usages, qu’il prenait le videtur quod non, qui chez eux annonce les objections, pour l’expression de leur propre sentiment; de fagon que la présence du Sauveur dans le pain et le vin de la messe se voyait chez Mornay combattue par Duns Scott : ce qui, faisant succéder d’emblée a sa jactance la confusion, la tourna bient6t en
déroute. Car, par une aussi folle gageure, il appelait des docteurs tels que saint Chrysostome et saint Jéréme en témoignage contre le culte des saints, et méme, contre celui de la Vierge, saint Bernard méme; ce qu’on lui fit voir ne provenir que de ce qu’il avait omis de suivre jusqu’au bout le passage qu’il leur empruntait.
Au tegu de ce coup, Palma Cayet rapporte qu’« il demeura quelque peu étonné (confondu), et depuis ne fut plus a lui-méme et a toute la conférence ». Cependant, soit obstination, soit honte de céder en présence de ceux qu’il avait convoqués pour voir son triomphe, il se rejetait a des défaites, qui ne faisaient que l’enfoncer davantage. Car Duperron serrait le sens et le texte de prés. Deux ou trois fois le roi prit la parole. Au crime d’invoquer les suffrages des saints, comme Mornay, glissant sur ce terrain, mélait assistance implorée des fidéles vivants dans leurs priéres : « Mais, dit le roi, quel abus y a-t-il a s’aider des priéres des autres P Cela se fait aussi dans votre religion. »
Dépeignant lintérét qu’il prenait aux ripostes de Duperron, Bertaud, qui mit en rime la cérémonie :
« Vhonneur (dit-il) qu'il s’acquerrait paraissait votre gloire Et tout autant de fois qu’il gagnait la victoire, Soudain le feu de joie en luisait dans vos yeux.
Comme Henri ne put une fois s’empécher de demander pourquoi, dans un texte qu’il citait, Mornay avait omis la fin: « C’est, s’échappa de dire Casaubon, que ces paroles-la faisaient contre lui.» Ma par ’honneur méme de sa cause, il fallut aussi que Casaubon intervint pour montrer aux ministres, qui contestaient une négation, qu’elle était dans Poriginal grec.
Des dix-neuf passages que Mornay avait retenus, neuf seulement furent examinés, soit que le temps manquat de passer aux autres, soit que la défense, battue, aspirat au
repos. Sur quoi la commission s’ajourna au lendemain. Mais ce fut sans effet, parce qu’on apprit le lendemain que le soutenant était malade, et qu’il s’excusait d’y paraitre; aprés quoi l’on ne sut de lui plus rien, sinon que quelques jours plus tard il était parti, sans en aviser le roi, pour Saumur, ot était son gouvernement.
Ainsi se termina l’épreuve demandée par un homme que, dans son parti méme, on appelait « un gouverneur armé de l’écritoire ». Sa seule défection finit la conférence aptés une séance unique : ce qui ne l’empécha pas, dans une relation qu’il en fit, de dire, abusant du petit nombre de points réfutés en comparaison de ces cinq mille textes, que ce que Duperron annongait comme un éléphant s’était trouvé n’étre qu’une mouche : a quoi Duperron répliqua qu’il n’avait tenu qu’a lui que cette mouche ne grossit fort au dela d’un éléphant.
A son tour, Casaubon, livré par les fureurs de l’orgueil humilié aux calomnies de « ceux de Saumur, dit-il, ministres indignes de leur charge », se vit traité de vendu aux faveurs du roi. Ce fut aussi le sort de plusieurs, que |’éclat de cette démonstration suffit 4 ramener dans l’Eglise : Canaye entre autres, dont le célébre P. Poisevin acheva linstruction a Venise, ot il alla comme ambassadeur.
Dans le privé, la mort de Gabrielle avait livré le roi 4 de nouvelles amouts; et dans son personnage public, 4 des ouvertures de martiages dignes enfin de la maison de France. Des négociations menées 4 la cour de Florence ptéparerent son alliance avec Marie, fille du grand-duc défunt, tandis que les porte-poulets de la cour se hAtaient de lui procurer dans la personne d’Henriette de Balzac, fille de M. d’Entragues, sceur du bel Entraguet qui périt dans le duel des Mignons sous Henri III, une maittresse nouvelle.
Il la paya cent mille écus. Mais quant 4 la livrer, la dame
et ses parents s’entendirent pour que ce fit sur promesse de mariage, que le roi eut la folie de signer. On le prenait toujours par la paternité, et dans ce contrat singulier, il était stipulé que pour en jouit elle accouchat d’un fils. La comédie des résistances fit pour commencer que Henri la tira de Malesherbes, ot ses parents se portaient gardiens de ses meeuts, pour la loger a Beaugency, ot il allait la voir de Blois, et dont il lui donna la terre. Quand elle fut grosse, elle eut Verneuil en Beauvaisis, dont il la fit marquise, et le superbe chateau, bati par le duc de Nemours, que la veuve de ce prince vendit au roi.
Quand furent ouverts les pourparlers de Florence, rien ne fit plus surprenante figure qu’une intrigue pareille et qui les traversait. Comparant un jour a celles du roi les vertus de Philippe-Auguste, dont celui-ci avait sollicité Véloge, Sully disait que le régne de ce prince avait souffert « de ses mal fondées amourettes et de ses mariages entortillés ». Cela peignait au vif le cas, que le naturel de la nouvelle maitresse, loin de l’adoucir, ne faisait qu’irriter : étant le contraire de Gabrielle, qui, jouant d’avance a la reine, ne montrait en elle que grandes maniéres, respect et affabilité, celle-ci dominait son amant par des scénes, et savait le divertir par de plaisants propos, qui allaient parfaitement au roi, « incapable (dit Scaliger) de deux choses : lire et tenir gravité ».
Cétait, dit Sully, parlant de la demoiselle, « un bec afhilé en bonnes rencontres ». Dans les Amours du Grand Alcandre dont la cour du temps fournit la clef, il est conté qu’a Fontainebleau, quand le duc de Savoie fit séjour, les disputes pour la préséance entre les dames ne manqucrent pas. « Alcandre (le roi) y prenait son plaisir et ne les terminait pas. Soméne (Henriette) en prenait son passe-temps. » Parlant de la fiancée qu’on recherchait pour le roi chez les Médicis, elle la lui nommait « votre banquiére ». Plus tard,
interrogée sur ce qu’elle aurait fait dans l’accident du bac de Saint-Germain qui renversa le carrosse du roi et jeta la reine dans la riviére, elle répondit qu’elle aurait crié: La reine boit.
Les couches annoncées se firent 4 Fontainebleau fin mai, trois mois aprés la conférence, et ce qui ne laisse pas d’étre surprenant, dans l’appartement de la reine, toujours vacant, donnant effet 4 la promesse royale, car ce fut un fils qui naquit. On ne songeait alors qu’a retirer le roi de l’aventure. L’enfant mourut, qui le dégageait.
Cependant, le duc de Savoie avait laissé prescrire son terme, dans la confiance, comme il disait, « qu’il saurait donner au roi tant d’affaires dans le royaume, qu'il lui faudrait remettre cette querelle ». Henri partit, portant chez le duc une guerre, ot Henriette eut la hardiesse de le rejoindre, et de s’attacher a lui pour toute la campagne, « tenant plutdt, dit Pabbé de Pontlevoy, la place d’une maitresse ou dune garce que d’une femme 4 étre reine», tandis que la princesse de Florence, diment épousée dans cette ville au nom du roi par le duc de Bellegarde, sous les auspices dune paix prochaine, s’avangait a petites journées vers Lyon, ot devait avoir lieu leur rencontre. A l’imitation des fuites précipitées qui brusquent en pareil cas, pat quelque couloir secret, la fin des rencontres clandestines, il fallut que la marquise de Verneuil décampat.
La nouvelle reine venait accompagnée du légat du pape, lequel apportait a la fois ’accommodement qui terminait la guerre, la nullité du premier mariage du roi et la bénédiction de Sa Sainteté pour le nouveau. La favorite, qui avait osé menacer d’un éclat cette ambassade, dut se laisser reconduite par le roi jusqu’au Bourgan ot on l’embarqua.
Enfin Fontainebleau revit une reine. Elle y toucha le 19 février 1601, déja grosse du toi et donnant 4 la maison de France Vespoir tant attendu, si longtemps contrarié, 4 maintes reprises découragé, d’un dauphin. Il y vint effecti-
vement au monde au chateau, le 19 septembre suivant, dans la chambre que les guides ne manquent pas de signaler aux visiteurs comme lieu d’un événement en ce temps-la considérable par le taffermissement du trdne.
Car il avait passé, quant a la succession, par de singuliéres alternatives : le roi ayant recherché celle-ci tour 4 tour dans des neveux que lui efit donnés le mariage de Madame et du comte de Soissons, dans son neveu Bourbon, le jeune prince de Condé, qu’il fit pendant un temps clever a cette intention et dont le retour a ’Eglise catholique fut stipulé a Rome dans son absolution, dans les enfants qu’il avait de Gabrielle, dans ceux qu'il attendait d’Henriette. A tant d’espérances troubles et de desseins imparfaits, la naissance de Louis XIII mit fin, par le triomphant éclat d’une naissance directe et légitime, dont le toi fut le premier a goitter le bienfait.
La Boursier, sage-femme de la reine, nous en a laissé le simple et touchant récit. Le roi dit a la reine : « M’amie, vous savez que je vous ai dit plusieurs fois le besoin qu’il y a que les princes du sang soient a votre accouchement, je vous supplie de vous y vouloir résoudre. C'est la grandeur de vous et de votre enfant.» Elle répondit que, pour lui plaire, elle y était résolue.
Le travail fut singuli¢rement long. Elle fut vingtquatre heures en mal d’enfant, auquel on apportait des remédes, l’apothicaire du roi ne manquant pas d’y vouloit introduire les siens. Quelques comméres de cour venues d’Italie disposaient de leur cété de conseils infaillibles, auxquels le roi, qui ne quitta pas la chambre, mit bon ordre, en défendant a la Boursier de donner autre chose que ce que commanderaient les médecins selon les rapports qu’elle leur ferait du développement de Vopération, « tellement, dit-elle, que je puis dire qu’en aucun lieu du monde, je n’ai eu telle tranquillité d’esprit ».
L’enfant vint dans un état de faiblesse extréme, dont la longueur du travail était cause. Du vin que l’accoucheuse lui souffla dans la bouche le ranima. Le roi cependant s’éloignait, « tout pale et changé», dit-elle, doutant quel enfant c’était, dont il n’avait vu que le visage. A la fille de service, qui lui disait que c’était un fils, il répondit : « Elle fait trop mauvaise mine », et comme cette fille y revenait, il se facha. Enfin la dame en charge, qui entrait, 4 qui la Boursier fit un signe, allant faire sa révérence au roi l’avertit. « La couleur lui revint, continue l’accoucheuse, il vint a moi et se baissa, mit sa bouche contre mon oreille. « Sage- «femme, est-ce un fils ?» Je lui dis que oui. « Je vous en prie, «dit-il, ne me donnez pas de courte joie: cela me ferait « mourir. »
Dans un train de vie relaché jusqu’au scandale, il avait un besoin d’affection conjugale et d’ardents sentiments de pére. Il disait a Sully qu’en ce genre il n’avait jamais eu de plus grand désir que de posséder une femme « qui fit douce et de complaisante humeur, qui lui donnat des enfants de si bonne heure qu'il lui restat encore assez d’années pour les instruire, afin d’en faire de braves, galants et habiles princes ». Les larmes, écrit la boursier dans sa simplicité, lui coulaient sur la face, aussi grosses que de gros pois.
Il demanda s’il fallait avertir la reine. Avec le moins d’émotion possible, dit Vaccoucheuse. « M’amie, dit le roi en s’approchant, vous avez eu beaucoup de mal; mais Dieu nous a fait une grande grace de nous donner ce que nous avions demandé. C’est un beau fils. » Elle joignit les mains, pleura; une faiblesse la prit, dont elle revint bientét, pour ressentir la joie que ressentaient toutes les personnes présentes. .
Les princes du sang, Conti, Soissons et Montpensier, en venaient d’étre les témoins, affligés, disait le roi, qui
toujours se gaussait, de la peine que pat sympathie ils ne pouvaient manquer de prendre aux maux de la reine. Car, avait-il dit a ’avance, si jamais l’on n’a vu trois princes en grande peine, on en verra tantdt. C’est qu’il gagnait a leur égard par la une complete indépendance. Aprés qu’il les eut embrassés, la chambre royale fut ouverte et tout ce qu’il y avait de monde dans l’antichambre s’y précipita, tandis que la nouvelle volait par tout le chateau, causant Vallégresse universelle. Le théme de la forét prochaine se proposait trop naturellement pour que la poésie omit de ’y associer. En y mélant le chéne de Dodone, ce fut des Yveteaux qui s’en chargea :
Si comme on vit jadis les foréts prophétiques De Dodone parler les chénes fatidiques, De Biére ainsi parlaient les arbres cette fois.
Car la forét de Fontainebleau s’appelait alors la forét de Biére. Dans les cours étrangéres, la rumeur ne fut pas moindre et des présents furent envoyés : de la grande duchesse de Toscane un berceau, et du pape Clément VIII, qui avait absous Henri IV, des langes brodés.
Le mariage du roi, cette naissance transformaient l’aspect de la cour. Ils ne pouvaient aussi manquer, dans le chateau, d’étre cause d’embellissements nouveaux. C’est alors qu’on décora de neuf une partie des appartements qui, faisant suite a la chambre du roi, étaient demeurés les mémes depuis que Francois Iet les avait ornés pour Eléonore; et premiérement, celle des couches de la reine, qui fit dés lors le grand cabinet du roi, n’en recevant pas moins en l’honneur de celles-ci une décoration magnifique, dont une piéce parlante fut, au milieu du plafond, un enfant porté sur un dauphin.
Tout auprés, l’ancien cabinet, qui tombait au second rang, recut un plafond neuf. Chez la reine, qui jouit dorénavant de cing piéces, le redressement de la Cour ovale donna lieu 4 pater un cabinet nouveau, qui prenait jour sur le jardin, et qu’on appela le cabinet de Clorinde, 4 cause des sujets qui y furent peints.
Dubreuil peignait alors le chateau de Saint-Germain, et comme il mourut peu aprés, privant le roi d’un de ses meilleurs artistes, tout fut remis aux mains d’Ambroise Dubois, accusant, comme il arrive toujours, quand la peinture quitte les allégories, dans les sujets, les préférences du temps en fait de littérature.
Un demi-siécle aupatavant, une cour savante, ot les femmes savaient le grec, avait passé sa fantaisie de la peinture des travaux d’Ulysse; dans celle-ci, le godt était, en fait de langage, a l’Italie, et en fait de genre, au roman, dont la Jerusalem du Tasse, alors en vogue, tient pour une si grande part. Aussi en peignit-on a Paris, aux Tuileries, l’épisode d’Olinde et de Sophronie, et a Fontainebleau ceux qui se rassemblent autour du pathétique personnage de Clorinde, la vierge amazone. Dans la chambre de la reine, le sujet, pris dans l’antiquité, fut celui de Théagene et de Chariclee.
Amyot Vavait récemment fait connaitre dans une excellente traduction, mise par quelque ami des bonnes lettres dans la main du peintre, qui n’en tira pas moins de vingt et un sujets, suspendus au plafond, ou courant sur les murs. La méme ordonnance se conservait, dont l’usage remontait 4 Francois [er, d’un lambris 4 hauteur du bras levé, au-dessus duquel les tableaux s’alignaient. Tout le changement qu’on y appottait était d’y égayer le lambris de paysages qu’on attribua dans la suite 4 Paul Bril, quoique cet artiste n’ait assurément jamais patu a Fontainebleau.
Dans le lambris de la chambre de la Reine ot paraissent de ces paysages, il y avait aussi des S semées, barrées d’un
trait, que les guides ont interprétées comme un rébus d’ Estrées. Mais outre qu’on pronongait é-trées, rien n’est si commun que cet embléme utilisé chez les amants comme rébus de fermesse ou constance.
Héliodore, évéque en son temps de Tricca en Thrace, était auteur du roman de 7héagéne, dans lequel Chariclée, fille d’un roi négre d’Ethiopie, qui refuse comme blanche de la reconnaitre et veut la tuer, est transmise par sa mére en Egypte, puis 4 Delphes, ot le prétre d’Apollon l’éléve. Devenue en ce lieu prétresse de Diane, elle est aimée de Théagéne, venu en pélerin dans le temple, lequel, sur la foi d’un songe accordé par les dieux a Calasiris, prétre d’Osiris, présent aux mémes solennités, l’enléve, et (comme il est pareillement aimé d’elle) l’emméne en Egypte, ov ils doivent s’épouser. Mais leur passage est traversé par les pirates qui hantent ces iles de l’Archipel, et surprennent le vaisseau; en sorte que la belle, passant de main en main comme une autre fiancée du roi de Garbe, n’évite le sort de celle-ci que par le soin que prend l’auteur de supposer le respect des meceuts chez des gens dont on l’attend peu. Trachin, le premier, s’empate d’elle, puis d’autres, puis Thiamis enfin, lequel, avant de voler 4 des combats nouveaux, l’enferme dans une caverne, ol, retournant vaincu, il Vimmole, craignant de la laisser au vainqueur. Mais cette immolation n’est que pour amuser le lecteur : une autre y ayant été enfermée avec elle, sur qui la rage du corsaire s’égare. Théagéne, conduit par un esclave échappé comme lui du carnage, a la lueur de Vincendie que les barbares ont allumé, parvient a la grotte, et déja croit pleurer sur le cadavte de sa maitresse, quand il entend la voix de celle-ci a peine moins que mourante, qui l’appelle.
Pour derniére épreuve, les deux amants rejoints tombent aux mains du roi négre qui, ne connaissant ni l’un ni l’autte, afin d’apaiser ses dieux, est sur le point de les sacrifier,
1gO FONTAINEBLEAU
quand des signes mystérieux graves sur une ceinture que Chariclée tient de ses origines la font reconnaitre par son péere, dont le cceur, amolli cette fois par la pitié de tant d’aventures, lui pardonne. Elle est unie a Theagene qui devient prétre d’Osiris ou du Soleil, comme elle-méme est prétresse de Diane ou de la Lune. Les mémes personnes qui avaient paru au commencement de ce roman reparaissent 4 la fin au complet pour étre témoins de leur bonheur.
La traduction d’Amyot, qui ne datait que d’un demisiécle, n’avait pas dans cet espace de temps été réimprimée moins de cinq fois, et elle allait l’€tre une sixi¢me, attestant 4 Phonneur du livre une renommée si solide, que Racine la lisait en grec cinquante ans plus tard a Port-Royal, et que du prétre Calasiris, Fénelon, cent ans apreés, tirait le Thernosiris par qui son Télémaque est consolé dans I’esclavage; si bien que, passant ainsi.trois fois par des mains épiscopales, ’ouvrage pourrait s’appeler le roman des trois évéques.
Dix des tableaux qui en retragaient les épisodes sont encore en place. Dans celui ot l’histoire prend fin, la chronique prétendait reconnaitre, a cdté des figures de fantaisie, outre le portrait d’Ambroise Dubois qui le fit, des figures de plus grande importance, celles de Sully et de Zamet.
Le cabinet de Clorinde est détruit. Les tableaux dont il était orné ont fait place 4 d’autres décorations. Peu d’années avant sa transformation, le meilleur des anciens guides du chateau le décrit comme « le plus gracieux de tout l’appartement ». De huit tableaux qui s’y trouvaient on n’en a sauvé que trois, dont deux sont encore au chateau; le troisieme a pris le chemin du Louvre.
Tout cet ornement nouveau de l’appartement de la reine avait regu son couronnement de la galerie neuve élevée pat Henri IV et dont le premier étage, au-dessus de la galerie des Cerfs, recut la plus riche des décorations. Toute
DE HENRI IV A NAPOLEON III IgI
refaite qu’elle est, et transformée, on la désigne encore au besoin de son ancien nom de galerie de Diane.
Elle ouvre sur un vestibule voisin du cabinet de Clorinde par un portique de deux colonnes rappelant les colonnes de marbre noir fort belles que Henri IV avait fait placer 1a, faisant présent de quatre autres, tirées de la méme veine, au gtand-duc de Toscane, oncle de la reine.
Une quantité énorme de peintures se déployait dans la galerie, a la votite et sur les murailles. D’excellentes aquarelles de l’architecte Percier, que la bibliothéque de |’Institut conserve, peuvent donner une idée de l’ensemble. La voite avait vingt sujets principaux, qui ne formaient pas, comme dans celle d’Ulysse, des travées distinctes, mais se reliaient les unes aux autres pat des motifs ingénieusement disposés. Des paysages formaient quelques tableaux secondaites. Quelques-unes de ces peintures, levées lors de la suppression de l’ensemble, ont été recueillies par les soins de Louis- Philippe, dans la galerie des Assiettes. Junon, Cérés, Neptune et d’autres ont été disposées au-dessus du lambris. Au plafond a pris place, entre autres, une ronde d’enfants jouant autour du chiffre de la reine, 4 ’honneur de laquelle était voué tout louvrage.
A ne juger que les morceaux, on est forcé de convenir que Fontainebleau avait vu beaucoup mieux; en revanche, quant a l’ensemble, nous en savons assez pour juger qu’on y trouvait le premier exemple de ces beaux arrangements, de ces habiles répartitions de surface, bien supérieurs a tout ce qui s’était vu encore, et qui ne devait ensuite faire que s’étendre et prospérer dans notre école.
Cependant, dans l’ombre de la cour, l’intrigue de Savoie se poursuivait. Battu sur les champs de bataille et engagé par les traités, le duc continuait d’en développer les fils, poursuivant le méme but, usant des mémes complices, dont le plus considérable était toujours Biron.
Fils du vieux maréchal, fait maréchal lui-méme par Henri IV, exempt naturellement de soupgon par des services qui ’ont fait appeler par un contemporain « le plus tranchant instrument des victoires du roi », il semblait avec cela qu’une amitié formée avec celui-ci dans les camps dit I’écarter de la trahison.
Mais ambition qui le dévorait, un orgueil insatiable qui lui faisait regarder comme un affront tout ce qu’on manquait a lui rendre d’honneurs et comme une injustice ce qu’on lui refusait de récompenses, le jetérent bientdt dans ce patti. Ces grands seigneurs n’étaient engagés a PEtat que par fidélité au roi; aussi longtemps que le roi, en payant leurs services, en maintenait le ressort actif, la monatchie les avait pour soldats; sentaient-ils au contraire ces services méprisés, ou venaient-ils a croire qu’ils étaient, le sentiment de leur honneur les rendait a la liberteé.
Les premiéres tentations eurent lieu pour celui-la a Bruxelles, ot il alla pour voir jurer la paix de Vervins, et ressentir la mauvaise humeur d’une guerre qui, en prenant fin, le privait de son importance. Le voyage du duc en France fut ’occasion de ’approcher davantage et de lui faire offrir par Lafin, bon gentilhomme, formé a ces pratiques dans les troubles des guerres civiles, introduit par le duc a Paris, et choisi pour agent principal de Vintrigue : au nom de V’Espagne, la transmission des droits de cette couronne sur la Bourgogne, dont il était gouverneur; au nom du duc, la main d’une fille de ce prince, qui le faisait entrer dans les maisons régnantes.
La campagne de Savoie, ov il suivit le roi, et qui le surprit dans cette intrigue, lui fut cause d’y porter des gages par des intelligences qu’il eut avec l’ennemi, bornées quelque temps au service de lui adoucir la défaite, mais qui furent prés de perdre le roi, quand celui-ci, lui refusant la citadelle de Bourg, il ne laissa plus de vivant en Biron que l’humilia-
tion et la fureur, jusqu’a ce qu’une paix nouvelle, qui terminait ce jeu, et lavis qu’il recut qu’il était découvert le fissent voir le roi a Lyon, et s’adressant 4 sa clémence, reconnaitre son péché, confesser sa rancune, et implorer son pardon, qu’il obtint.
Mais il recommenga bientdt, séduit par les promesses d’une souveraineté qu’on lui représentait comme prochaine.
Henri IV en fut promptement informé; bien plus, Lafin, a qui Biron retirait son secret sur des soupgons de trahison, offrait de livrer le complot : aussi le manda-t-on a Fontainebleau ot il fut regu dans le plus grand mystére.
On le tint caché 4 la Mi-voie, dans une maison de délassement champétre, autrefois batie pour la jeune reine Catherine, prés du Pressoir, sur le chemin d’Avon. Sully, aussitét avisé d’aller 4 sa rencontre sous le méme secret, dans la forét, entre cet endroit et Moret, o4 demeurait le surintendant, le vit, Ventretint et régla la rencontre avec le roi, qui, se transportant lui-méme a la Mi-voie, y recut tous les papiers de la conspiration.
On ne pouvait se flatter de se rendre maitre de Biron dans Dijon, son gouvernement, ow il était retiré alors. Le roi Vinvita donc a venir 4 Fontainebleau, feignant devant ses amis que ses informations avaient dissipé les soupcons qu’il avait congus 4 son sujet; tandis que de son cété Lafin lui écrivait : « Courage et bon bec : ils ne savent rien. » Le courrier qu’on lui dépécha l’assura sur ’honneur qu'il ne lui arriverait aucun mal. Le maréchal n’était pas sans méfiance, il hésita, puis se résolut enfin.
Il parut a Fontainebleau le 15 juin 1602, non en homme qui serait venu se blanchir, mais comme celui qui venait demander raison des fausses accusations dont il se disait victime. Contre les fautes confessées a Lyon, il avait une défense toute préte : c’est que couvert pour celles-la par le pardon du roi, il n’avait encouru depuis lors aucun blame,
mais avait tenu fidélement les engagements de son repentir, au teste faisant front, sauf le respect du roi, sur le ton du défi, de larrogance et du mépris.
Le roi entrait dans le grand jardin, disant : « Non, il ne viendra pas », quand on l’avertit qu’il était 14. Le premier mot qu’il eut de son maitre fut qu’il avait bien fait de venir, et qu’autrement on le ffit allé chercher. Henri ensuite lui demanda s’il n’avait pas quelque chose 4 lui dire; mais le maréchal se déroba. Il était de si méchante humeur, que devant la Belle Cheminée ot le roi était représenté a cheval en gtand appareil, celui-ci demandant par passe-temps ce que le roi d’Espagne dirait le voyant ainsi, il répondit : « Sire, il ne vous craindrait guére», parole qu’il fallut excuser en disant qu’elle ne s’adressait point au foi, mais a sa figure.
Henri n’avait pas résolu de le perdre, c’était le plus humain des rois, faisant fond pour lui pardonner sur des aveux, que, ni dans un entretien qu’ils eurent aprés le diner dans scn cabinet, ni ensuite, il ne put jamais obtenir. On descendit aprés au jeu de paume, ot le roi joua contre Epernon et le maréchal, avec le comte de Soissons, qui, sollicité de fléchir tant de dureté, n’y put, aprés souper, parvenir davantage. Le lendemain, le roi et le maréchal se promenérent encore seuls dans le jardin de Diane. Les princes pouvaient les voir de loin, allant et venant devant la Voliére, et dans les gestes du maréchal s’exprimer la méme résistance. C’était d’une téte qu’on disputait. Le conseil, assemblé la-dessus, entendit le cas et décida la mort.
Le maréchal passa la soirée chez le roi avec plusieurs autres, joua a la prime avec la reine. Une lettre qu’on lui remit en entrant le prévenait d’un danger couru dans les deux heures. Le comte d’Auvergne, qui était 14, le poussant en cachette, lui dit : « Il ne fait pas bon ici pour nous. » Toutes les précautions étaient prises. Les soldats emplissaient
la cour du Cheval blanc, les escaliers et la galerie. La porte du cabinet était gardée. Le roi fit un supréme effort, qui fut une fois de plus dédaigné. « Adieu, dit-il en le quittant, vous savez ce que je vous ai dit. »
Le cabinet du roi était la chambre de Théagéne; on en sottait par la chambre de Saint-Louis. Le maréchal trouva sut la porte Vitry, qui lui réclama son épée. « Tu te railles, dit le maréchal. — Le roi me |’a commandé. — Hé! mon ami que je parle au roi. — Non, monsieur, le roi est retiré. »
Il y avait eu division dans le conseil sur la fagon de Parréter : le roi voulant qu’on l’allat prendre chez lui. Sully, qui conseilla ce qui fut fait en effet, ne sut pas que le roi avait changé d’avis. Rentré dans le pavillon qu'il occupait au chateau, et qui faisait face a celui du maréchal, il se tenait prét a Valarme, quand, sortant 4 minuit de sa chambre et trouvant tous ses hommes au jeu ou endormis, il ne douta pas que Biron ett échappé. Il commande sur-lechamp ses chevaux et son bagage; l’instant d’aprés il s’entend appeler d’en bas, met la téte a la fenétre. « Le roi vous demande. Messieurs de Biron et d’Auvergne sont arrétés. — Ot ont-ils été pris P — Dans le cabinet du roi. »
Le maréchal fut gardé au pavillon des Armes, 4 gauche de la cour du Cheval blanc, et conduit le lendemain a Paris. Les piéces étaient aux mains du chancelier; la justice eut son couts. Par égard pour son nom et ses services passés, il évita la Greve et fut décapité dans la cour de la Bastille ot il avait fait sa prison.
AMAIS la vie de cour ne put, sous Henri IV, redevenir
pour la politesse et la décence ce qu’elle avait été avant les guerres civiles. Ni dans le roi, ni dans les seigneurs, ni dans les simples gentilshommes, elle n’en trouvait les éléments. Toutefois la présence d’une jeune reine, dont le monde vantait la beauté et dont les mceurs furent sans reproche, ne pouvait manquer de l’amender.
Dans des termes que je me garde de traduire, l’ambassadeur venu de Florence rendait ainsi son impression de cette cour : In verita non veddesi mai bordello simila a quello di questa corte. Et comme Henriette d’Entragues demandait au roi quand sa banquiere allait venir, un chroniqueur conte qu’il répondit que ce serait quand il aurait chassé de la cour toutes les p... Dans la mesure ot ses propres désordres rendaient ce nettoyage possible, il ne se peut pas que la suite du régne n’en ait pas montré quelque effet.
La poésie, la musique, la peinture, tous les arts, l’émulation du goat et du savoir, ne sont pas les meeurs : cependant ils en favorisent le relevement en proposant aux hommes
rassemblés d’autres relaches que la débauche du jeu, des femmes et du vin. Le roi ne lignorait pas. Aussi donnait-il place dans son ceuvre de redressement 4 l’estime de tous les talents.
Tallemant conte qu’un ambassadeur de Hollande, a qui il prenait soin de nommer ceux de ses sujets qui se distinguaient dans les sciences diverses, lui ayant observé quw’il y manquait un géométre, parce qu’Adrianus Romanus, qui en avait fait la liste pour toute l’Europe, ne parlait d’aucun qui fit honneur a la France, le roi dit : « Qu’on m’aille querir M. Viéte», lequel vint et fut présenté. Le célébre mathématicien, si Tallemant dit vrai, était donc 4 la cour.
Outre Vhonneur qu'elle faisait aux grands dont elle aimait les actions ou la race, la poésie servait alors a ce qu’on appelait les galanteries ou les gentillesses de cour, et le souvenir durait encore de ce qu’en mettant en vers le train de l’ancienne société : fétes, naissances, mariages, intrigues et propos, éloge des belles, Marot y avait apporté de lustre et d’agrément en son temps. Par malheur, les pédanteries de Ronsard avaient rompu cette tradition, et Malherbe, qu’on mit a la place, n’était pas fait pour la ressusciter, sa muse ne démarrant qu’avec pompe et fracas, qui ne sont pas les fagons des gens bien élevés. Toutes les louanges qu’il a faites de la beauté des femmes ne sont qu’emphase et lieux communs, ot les yeux de celles-ci sont astres et soleil, leur personne miracle, etc. Et quant aux divertissements de cour, ayant a peindre un ballet ot le dauphin, 4gé de neuf ans, avait aimablement dansé, il l’en loua, s’adressant au roi, en ces termes :
Voici de ton Etat la plus grande merveille...
Il n’y a tien, outre l’absurdité, de plus contraire 4 la politesse que ce ton-la.
Bellegarde, grand écuyer, aux gages duquel il avait été, Pavait présenté 4 Henri IV, qui, l’ayant pris 4 son service, en tira, outre les odes fameuses sur l’attentat du Pont-Neuf, le voyage de Sedan et celui du Limousin, des pieces d’une morale différente pour les besoins de ses pourchas amoureux. Avec des complaisances pareilles et toujours prétes, il n’eut cependant que peu d’accés dans le beau monde, généralement absent de ses lettres et des dédicaces de ses piéces. Il suivait la cour 4 Fontainebleau dont il a rimé I’éloge en vers fort noblement frappés :
Beaux et grands batiments d’éternelle structure Superbes de matiére et d’ouvrages divers...
Beaux patcs et beaux jardins qui dans votre cléture Avez toujours des fleurs et des ombrages verts...
Mais comme nul trait précis n’y est articulé, et qu’il ne s’y trouve pas un mot qui ne convint aussi bien a n’importe quel chateau ou a n’importe quels jardins, ils ne nous offrent pas autre chose qu’une piéce de cérémonie.
Au vrai, le poéte détestait Fontainebleau, en partie a cause du mouvement que la cour s’y donnait, qui l’obligeait a vivre avec elle, 4 Nemours, 4 Montargis, a Briare, 4 Sully, « en tant de lieux, dit-il, que je ne sais ot donner de la téte »; au reste, ’appelant « malplaisant lieu », et quand son service ly raméne, « l’infortuné Fontainebleau », c’est-a-dire Fontainebleau de malheur.
Ce n’était pas le moyen de s’y faire aimer, ni d’y rallier Popinion a une muse qui n’a su célébrer les personnes, comme les lieux, vaillance des gentilshommes, regards des belles, que dans la roideur et la banalité.
Ne nous étonnons pas que, patties d’au dela des monts, des voix plus flexibles et plus tendres aient conquis alors Pestime du goat frangais, dans lAmyntas du Tasse, le Pastor fido de Guarini, en dernier lieu dans la Philis de
Scyre, ceuvre du Bonarelli, drame d’amour en cinq actes avec cheeurs, dont la scéne est chez les bergers. De cette poésie pastorale, aussi pathétique que brillante, d’Urfé, gentilhomme savoyard qui fit l’Astrée, venait de tirer Pinspiration du Szrezne, poéme en trois chants, de peu de mérite; Jean de Lingendes, une Bergére Iris, rimée de méme avec un talent bien supérieur, qui efit valu la renommée a ce jeune poéte, si une mort prématurée ne Vedat bientét ravi a l’estime de ses contemporains.
La dédicace de ce poéme fut regue par la princesse de Conti, fille du Balafré, elle-méme adonnée aux lettres, car le roman des Amours du grand Alcandre, lu en abondance pour les allusions et la clef, ’eut pour auteur. Ainsi la Muse commengait a recruter chez les princes mémes, et les contemporains nous disent que le duc de Nemours, Henri de Savoie, fils du capitaine qui défendit la Ligue «fut le premier d’entre eux qui ait fait des galanteries en vers et des desseins de carrousels et de ballets ».
En dépit de ces avances pourtant, un vrai patronage des poétes ne s’exergait alors nulle part. La reine y songeait a peine, le roi ne savait pas italien, et ne s’adonnait en fait de lecture qu’a |’ Amadis. La reine Marguerite, rentrée apres le mariage du roi, qui autrefois avait vécu entourée de poétes et de beaux esprits, vivait retirée dans son hotel fraichement bati de la rue des Petits-Augustins, et ne paraissait pas a la cour : on ne la vit qu’une fois 4 Fontainebleau et elle n’y resta qu’un jour. Un rare exemplaire de la Bergére Tris, portant dédicace a cette princesse, donne a croite que le poéte avait en vain tenté de lui en faire la présentation. Seule un bas-bleu, la vicomtesse d’Auchy, a qui manquait Pesprit autant que la beauté, dont Malherbe avait fait sa maitresse, apportait a la cour le rdle ainsi délaissé, sans succes. En revanche, la musique était un des arts les plus fétés.
Il y avait alors en Italie deux cours qui servaient de
modéles au monde civilisé, comme [avait fait, un peu moins de cent ans en arriére, celle des Montefeltre 4 Urbin : 4 Florence celle des Médicis, et celle des Gonzague 4 Mantoue, toutes deux en relations avec la reine, fille de une, et que sa sceur Eléonore, épouse de Vincent de Gonzague, apparentait a l’autre. L’une et l’autre faisaient de la musique grand usage : celle de Florence étant servie en ce gente, dans la personne de Caccini et Rinuccini, par les premiers maitres de l’Europe. Le premier, appelé par la reine en France, parut quelque temps 4 la cour; le second I’y avait suivi, y demeuta cing-ans aux gages de Henri IV et fit j jouer a Paris une Eurydice, qui est le premier drame lyrique qu’on ait vu dans notre pays.
D’autre part, les concerts étaient fréquents, ainsi que les morceaux chantés avec costumes. Fontainebleau ne s’en passait pas plus que le Louvre : les musiciens y suivaient la cour, qui, tout le temps de son séjour, les logeait 4 Avon.
Surtout, il n’y avait pas de féte ou quelque ballet ne fait dansé, non part des gens de la profession, mais par les courtisans eux-mémes, et constamment par les plus huppés, allant jusqu’aux grands seigneurs, aux princes et princesses de la famille royale, qui tous tenaient 4 mériter l’éloge de bien danser; en sorte qu’on les y exergait dés la jeunesse, comme a une pattie essentielle de |’éducation du gentilhomme. L’invention des figures était aussi de leur fait. On y portait un gott si vif, qu’a défaut d’occasion le ballet se dansait pour lui-méme, et que, s'il était trouvé joli, on s’empressait d’en tedonner le spectacle en quelque bon lieu, soit de la ville, soit de la cour : au Louvre, a iA teeaals a Saint- -Getmain-en-Laye, a Fontainebleau, aux hdtels de Nevers, de Montmorency, de Longueville, ou chez Zamet.
Les costumes y étaient, soit de la fable, soit de simples allégories, et cest ainsi que Bassompietre fait mention
d’un ballet des Etrangers, ot il figura dans la troupe des Indiens, d’un ballet des Barbiers, des Turcs, des Amoureux, des Lavandiéres, des Nymphes. Il y a dans Lingendes des couplets pour un ballet des Amourenx viétus de vent.
Ces couplets, dont le ballet marchait accompagné, étaient matiére d’autre musique que celle qui nous était apportée de Florence. Guidron, maitre de musique de la reine, intendant de la musique du roi, prédécesseur dans ces deux charges de Boisset qui composa des airs a4 plusieurs piéces de Malherbe, pourvoyait a celle-la, dont le triomphe fut un ballet dansé chez la reine, rimé par Lingendes, ot Mlle Paulet, fille du conseiller Paulet, décrié par ’impdt de la paulette, qu’il inventa, chantait, montée sur un dauphin, en costume d’Amphion, des vers qui commengaient ainsi :
Je suis cet Amphion, la merveille du monde,
Dans la suite des couplets se trouvait la strophe célébre qu’une tradition orale avait conservée pendant deux siécles sans qu’on connit la piéce (découverte en ces derniers temps) d’ot elle était tirée :
Si c’est un crime que l’aimer,
L’on n’en doit justement blamer
Que les beautés qui sont en elle.
La faute en est aux dieux
Qui la firent si belle, Et non pas a mes yeux.
Inégalement récréée par ces passe-temps, mais servie par de vrais talents, capables de former son goit, la cour de Henri IV y trouvait au moins de quoi polir ses mceuts. Fontainebleau, par l’aisance que procure aux relations le séjour de la campagne, eut certainement grande part a ce progres. Les jardins, la voliére y favorisaient la liberté des entretiens; la Cour ovale, ou les courtisans se rencontraient en grand nombre, y faisait circuler les nouvelles. « Ce que
je sais, écrit Malherbe 4 un de ses correspondants, je le puise dans la Cour ovale. »
A la facilité de ces relations, ajoutez que le caractére du roi prétait beaucoup, par l’entrain dont il était plein. Agé de plus de cinquante ans, vieilli dans son physique par la vie des camps et le tracas des affaires, il maintenait dans son geste et dans ses repatties, dans la vivacité de son tegatd comme dans la souplesse de ses membres, une jeunesse extraordinaire. Malherbe a fait le portrait de son visage en deux traits : « Grandeur du nez, éclair des yeux. » Prompt 4a la plaisanterie et apte a s’en servir, il avait l’art d’en envelopper, soit ascendant du commandement, soit les saillies de Pimpatience, évitant de la sorte tout ce qui peut offenser; au reste, sujet 2 de grandes coléres, se fachant au jeu quand il perdait, ce qui faisait dire 4 Bassompierre : « Site, votre sang me trouble dans une partie mise en lair de la sorte. »
Aux jeux de force ou d’adresse, combat a la bartiére, paume, etc., jusqu’a la danse, la surprenante ardeur de son tempérament faisait admiration de tous. « Le roi se porte bien, écrit quelque part Malherbe, rajeunit tous les jours, court la bague, fait honte a toute la cour. » A la chasse, Praslin rapporte une journée du toi aux environs de Fontainebleau, signalée par une endurance extréme : « Je trouvai le roi a la volerie, dit-il, laquelle finie, nous chassAmes au loup, et pour la fin nous courimes un cerf, qui dura jusqu’a la nuit, avec une pluie de trois ou quatre heures durant. Aprés tout cela, il nous fallut faire retraite de six grandes lieues tout mouillés, hormis le roi, qui changea de tout. Au retour, je ne pouvais manquer de trouver Sa Majesté de bonne humeur, quoique fort lasse, puisque nous étions demeurés vainqueurs de toutes les bétes que nous avions attaquées. »
Et quant a sa conversation, le récit d’une promenade
faite en sa compagnie dans Fontainebleau et ses jardins par Camille Guidi, ambassadeur de Florence, nous en rend le vivant tableau :
« M’ayant mis, dit-il, la main sur le bras, comme il fait a plusieurs, il commenga 4 me montrer la maison, chambre pat chambre, commengant par ses appartements et galeries, et continuant par toutes les autres, me désignant tout ce qwil y avait de remarquable, nommant chaque peinture de prix, m’en disant ’époque et lauteur, avec le mode dacquisition, distinguant avec beaucoup de soin ce qui venait de ses prédécesseurs et ce que Sa Majesté y a ajoute et restauré. » Il continue par ces détails : « Nous marchames et tournames deux grandes heures, et allames partout. Nous montames par des escaliers et sur les échafaudages des peinttes, pour les voir a Pceuvre. Non sans fatigue et sans danger Sa Majesté allait la-dessus, se haussait et sautait avec tant d’agilité et de liberté que je n’en revenais pas d’étonnement, et au lieu que j’eusse dt le servir, c’était lui qui m’aidait dans les pas difficiles. »
En son particulier, il avait peu de gott pour le grand appateil et la magnificence, et délaissait ordinairement, quand il venait seul 4 Fontainebleau, habitation de la Cour ovale pout les petits appartements de la cour de la Conciergerie, accommodés a une vie plus simple, outre qu’ils donnaient sur la voliére, ce qui en consommait l’agrément. Il les avait ornés aprés son mariage et décorés de son chiffre et de celui de la reine, sans négliger le tableau sur les cheminées, qui fut confié dans cette partie presque uniformément 4 un peintre dont on ne sait pas autre chose et duquel aucun ouvrage ne s’est conservé, Charles Dauvertas, dit Maugtas.
Sa vie avec la reine souffrit naturellement de l’intempérance de ses amours : se montrant en avangant en Age « plus fort, dit Tallemant, sur ce chapitre-la qu’il n’avait
été dans sa jeunesse ». Elle patit aussi de ce que la princesse, quand elle lui fut amenée de Florence, n’entendait pas plus le frangais que lui Vitalien ; en sorte que leur premicre rencontre 4 Lyon se fit par signes. Henri, en outte, avait besoin d’étre diverti dans les entretiens. Quoique fort sensible 4 la beauté, il l’était davantage encore aux ressources dont Vesprit dispose.
« La reine, dit Fontenay-Mareuil, était plus belle que Gabrielle, mais élevée 4 la mode d’Italie, qui tient les filles enfermées dans leurs chambres sans leur faire voir le monde comme en France ; elle ne savait pas l’entretenir et le divertit, ainsi que Gabrielle avait fait. »
Elle lui donna six enfants, dont quatre naquirent a Fontainebleau, ayant, un an aprés le dauphin, donné naissance a Elisabeth, qui fut depuis reine d’Espagne, non sans grande déception pour elle, parce que Sceur Ange, qui lui avait prédit le tréne et par l’événement accompli s’était établie dans sa créance, envoyée exprés par le pape, lui avait annoncé un fils, de quoi elle Vappela drdlesse, ragazza, et se prit d’avetsion pour sa chambre de la Cour ovale comme propre seulement a faire des filles. Ce n’en est pas moins dans cette chambre que cing ans plus tard elle mit au monde un fils, Nicolas, signalé par un événement rapporté dans tous les mémoires du temps.
« La nuit du 18 avril 1607, dit Malherbe, il fut vu par les gatdes un certain feu en forme d’oiseau qui s’éleva du jardin des canaux, passa par-dessus la cour du Cheval blanc et par-dessus le chateau, et alla crever en la cour du donjon, a lendroit de ’horloge avec un grandissime bruit. »
Il nomme ainsi la Cour ovale, et Phorloge était celle qui, contre Saint-Saturnin, résonnait sous le coup de marteau qu’y venaient frapper d’heure en heure un Vulcain et des Cyclopes logés dans la machine. Ce phénoméne, survenu deux jours seulement aprés les couches de la reine, fit
prédire a lenfant de grandes destinées, que |’événement démentit, car il mourut agé de quatre ans. Il ne fut jamais apanagé, et ne tint que du populaire le nom de duc d’Orléans, sous lequel on le mentionne dans l’histoire.
A peine la reine eut-elle accouché du dauphin, que le roi le remit 4 Mme de Monglat, depuis lors gouvernante de tous les enfants de France, avec Héroard pour son médecin, qui, désormais ne le quittant plus, nous a laissé des faits et propos de l’enfant royal un récit journalier de chaque instant, monument unique en son gente, d’une véracité inestimable. Car on y voit paraitre, en méme temps que le jeune prince, le roi son pére, la reine sa mére en conversation avec lui, ainsi que les personnes de tout rang qui approchent.
On Vl’élevait a Saint-Germain. Quand il parait a Fontainebleau, c’est par tout le chateau que ce journal nous le fait voit courant, et comme ce n’était jamais que lors des séjouts du roi, caressé, baisé, diverti, promené, comme aussi cortigé, par ce dernier ; en sorte que ce n’est pas le moindre ptix de ce journal, de mettre sous nos yeux, dans des sites repérés, le portrait de Henri IV pére de famille.
Cest celui d’un pére des plus tendres, des plus constamment divertis pat les reparties de Penfance, des plus patiemment mélés 4 des jeux, en méme temps que des plus attentifs a ne lui céder en rien qui fit de conséquence, ce qui faisait que la reine (au rapport de Sully transmis par Richelieu), se plaignait que le roi fouettat son fils.
Cependant l’enfant Vadorait, s’attachant, quand il était de loisir, a ses pas, ou lui donnant la main, rapportant tout 4 lui dans ses propos d’enfant, ne concevant de bonheur que de rester avec lui et de faire comme lui. « J’irai, disait-il, a la guerre avec papa, je serai toujours avec papa. » Apercoit-il le roi dans son jardin, dit le journal, « on ne le peut plus retenir, il y court ». Le roi revient un jour de Montargis ; « il lui va au-devant courageusement (nous ditions de
toute la vitesse de ses petites jambes) jusqu’au pied de l’escalier de la Basse-cour (Cheval blanc)». Ailleurs : « Le roi de retour, il court au-devant de lui, lui embrasse la cuisse, puis lui saute au cou. »
Un soir le roi débarque a Fontainebleau, l’enfant et lui de courir au jardin des canaux, tout de suite avant le coucher, l’un menant l’autre, voir les truites, les canes blanches, etc. Au réveil, retour au méme jardin, a la cour de la Fontaine, voir les carpes, les cygnes, ensuite les faisans, puis l’autruche. Aprés la messe, c’est la voliére, ou l’on ne manque pas de tourner les robinets. « Il fait mouiller le roi, le roi le fait mouiller aussi. » D’autres fois, poursuites dans les allées ; « le roi court apres lui, faisant semblant de lui vouloir prendre son chapeau ; puis il court aprés le roi, qui se laisse surprendre ».
Un jour, au jardin des canaux, le roi excite a en sauter un, ce qu’il ne veut pas. Le roi commande, l’enfant s’obstine, mettant enfin le roi si fort en colére qu’il disait s’étre senti sut le point de l’y jeter. Le jour ot la reine Marguerite vint a Fontainebleau, par un caprice d’enfant, il refusa de la saluer, et fut fouetté. Quand le roi faisait un tour aux travaux, qui dans ses jardins ne cessaient guére, il l’accompagnait, l’écoutant donner ses ordres, s’intéressant aux palissades ou autres ouvrages qui s’achevaient.
Il logeait au haut du pavillon ou bute, du cdté de la cour, la galerie de Frangois IT, et avait au jardin des Pins un petit jardin, ot il s’amusait a semer et 4 bécher. Il y avait au bout du chateau, vers le bourg, un atelier de vitres pour la cour ot Héroard le menait par passe-temps voir travailler le vette, et 4 Avon force potiers, artisans de ces petites figures en couleur qu’on a cru de Palissy, dont Héroard et sa femme, quand il était tout petit, lui rapportaient, allant par 1a, quelques-unes pour le divertir.
Il se plaisait 4 voir travailler les peintres qui quelquefois
venaient pour le peindre, comme ce fut le cas 4 Fontainebleau de Mallery et de Charles Decourt, fils du Decourt de Charles TX, que Henri IV fit concierge (gouverneur) de la Place Royale. Le prince, de son cété, s’amusait a barbouiller. Appliqué a son petit ouvrage : « Faut-il, demandait-il, mettre du bleu dans les yeux? » Traversant la galerie d’Ulysse, comme Mme de Monglat lui montrait un léopard tracé dans un des tableaux dont elle était peinte : « Il ressemble a Dhoey », dit-il. Ce tableau se laisse reconnaitre dans Pestampe : c’est Ulysse chez Circé, ot sont les compagnons du héros changés en bétes. C’était vrai, dit Héroard, ce qui met entre nos mains la ressemblance (au moins vague) du peintre ainsi désigné.
Sans plus d’embarras de bienséances auxquelles nous sommes devenus sensibles, il était élevé avec les batards de son pére, les deux Vendéme, enfants de Gabrielle, et le petit Verneuil, qui naquit d’Henriette. Jacqueline de Beuil, troisieme maitresse du roi, distinguée par lui entre les filles d’honneur de la princesse de Condé, qu’il fit comtesse de Moret, fut mére d’un quatriéme qu’il annonga (selon Héroard) au dauphin, agé de six ans, en ces termes : « J’ai fait un enfant a une dame, je veux que vous l’aimiez comme un frére. » Telles étaient les mceurs de ce temps-la.
Henriette avait accouché a2 Moret cinq jours aprés que la reine mettait le dauphin au monde. Celle-ci a peine recue et embrassée a Lyon, le roi lavait quittée pour courir a Verneuil rendre le méme hommage a sa maitresse, laquelle venait a peine d’en porter témoignage qu’un coup de foudre, qui traversa la chambre sans la blesser, se vient joindre au bruit qu’elle faisait de ce male enfin issu du roi, et « mis au monde, dit en se jouant un contemporain, a coups de tonnerre ».
Avec une intrépidité qu’encourageait cette concurrence, ce fut pour la dame, appuyée de ses parents, l’occasion
de ressortir la promesse de mariage, qui ne pouvant deésormais setvir qu’au chantage, fut premiérement rattrapée par Sully, invariablement chargé de ces besognes (a son grand dépit) par le roi, en méme temps qu’un papier, que dut signer Entragues, disant qu’en implorant de la bonté du roi cet engagement, tout son dessein n’avait été, sans plus prétendre, que de ménager la vertu de son enfant.
Pressée d’avancer ses affaires, la belle en méme temps s’était lancée dans un complot contre |’Etat, qui fit arréter le comte d’Auvergne, relaps de la conspiration de Biron ; elle-méme n’échappa aux derniers chatiments que par empire qu’elle avait sur le roi : en sorte que le ménage entre eux fecommenga, jusqu’a la fin troublée d’aigres querelles, suivies de raccommodements trompeurs.
Le baptéme regu du dauphin a sa naissance des mains de PEglise romaine avait confirmé la conversion du roi et consommé la promesse d’une monarchie catholique a la France. Pour des raisons que l’on ignore, les cérémonies n’en avaient pas moins été prodigieusement retardées. Le soin pour le roi de ménager ce qui demeurait huguenot dans sa famille et dans sa cour n’y fut peut-étre pas étranger.
On a tant répété que les guerres de religion n’avaient eu que des causes politiques, que nous soupsgonnons 4 peine la violence de passion religieuse qui soulevait les dissidents contre l’Eglise, laquelle leur était sincérement en horteur ; ses cérémonies ne figurant a leurs yeux que des artifices du diable et des instruments de perdition. Henri trouvait ces sentiments dans ses anciens compagnons d’armes, dans plusieurs de ses ministres, et dans nombre de ses courtisans. Inculqués pat sa mére a sa premiére enfance, ils demeuraient ptésents a sa pensée, que dis-je? a cdté de lui vivants, dans la princesse de Navarre, qui ne les abjura jamais, et qu’en dépit des persécutions dont il l’affligea dans son mariage il ne laissait pas d’aimer tendrement ; car quoique
Dessin de Fréminet exécuté pour Louis XIII enfant.
oe
Cour des Fontaines. Estampe du xvué siécle.
versant rarement des larmes, il la pleura quand elle mourut. Dumoulin, fameux par les aigres satires dont il poursuivit Rome et l’Eglise, était l’aumédnier de cette princesse. Ajoutez, dans une parenté toute proche, le mariage d’Eléonore de Bourbon, niéce du toi, sceur du prince de Condé, dans une famille aussi publiquement vouée a la défense du calvinisme dans toute l’Europe que celle du Taciturne, dont elle épousa le fils.
Tout cela dut dicter au roi bien des égards, que la conférence ot Mornay avait couru se faire battre vint infailliblement relacher. Car nombre de conversions qui suivirent cet engagement, et qu’on dépeignait a Saumur comme inspirées de calculs intéressés, n’en donnaient pas moins a connaitre l’excés des sanglantes invectives naguére proférées dans la Réforme contre lidolatrie romaine. De plus, des amitiés que maintenaient les convertis au sein de l’Eglise qwils renongaient, inspiraient la modération. Comme le roi de son cété travaillait dans le méme sens, quelque apaisement général s’ensuivit, auquel les Jésuites, d’abord persécutés comme complices supposés de Jean Chatel qui tenta d’assassiner le roi, et ensuite rentrés en grace, ne refusaient pas leur concours.
Il n’est personne qui ne sache le nom du pére Cotton que Henri IV prit dans cette compagnie pour confesseur. Un sermon qu’il donna alors 4 Fontainebleau devant toute la cout fit l’effet en ce genre d’une déclaration. Car en nommant les réformés, qu’il appelait « nos adversaires », on rematqua le soin qu’il prenait d’ajouter : « quant a la religion, non autrement ».
C’est dans de pareilles dispositions publiques que le roi décida d’accomplir en grand appareil un acte si plein de signification. Sa premiére intention était d’en donner le spectacle aux Parisiens 4 Notre-Dame ; une contagion qui régnait 4 Paris le fit reporter a Fontainebleau. Comme
outte le baptéme du dauphin on y célébra celui de deux princesses ses sceurs, de Madame Elisabeth qui fut reine d’Espagne et de Madame Chrétienne, depuis duchesse de Savoie, la féte pour la cour en fut d’autant plus grande.
Elle eut lieu le 14 septembre 1606, non pas comme on le trouve imprimé partout, sous le déme dit du baptistére qui ferme du cété des Cuisines la Cour ovale, mais sur un échafaud dressé dans cette cour méme, sous un velum, au milieu de gradins formant amphithéatre le long des batiments. Un pont de bois partant de la Grosse tour, au niveau du premier étage, y conduisait. Un autel y était dressé, d’un coté duquel était le banc des prélats participants de la cérémonie, de l’autre celui du chancelier et du conseil : le baptéme étant acte civil. Un peu plus loin étaient les bancs des gentilshommes et officiers de la maison du roi. Une table sous un ciel, parée de coussins de toile d’or, devait tecevoir le prince et les princesses, dont l’une était agée de cing ans, autre de moins d’un an ; le dauphin en avait six.
Le cortége partit du pavillon des Poéles, ou trois chambres de parade lui avaient été assignées, 4 quatre heures de l’aprésmidi. Les Suisses ouvraient la marche, suivis de cent gentilshommes de la chambre, les uns et les autres avec un flambeau au poing ; venaient ensuite les trompettes, les tambours, les fifres et les hautbois sonnant la marche, puis les hérauts au nombre de neuf sous la cotte d’armes, enfin les chevaliers des ordres : Saint-Michel et le Saint-Esprit.
Les enfants royaux venaient ensuite, chacun d’eux suivi des gentilshommes désignés pour ’honneur de porter les divers vases ou piéces de la cérémonie : aiguiére, bassin, coussin, vase pout le chréme, saliére, et d’une dame pour porter la queue ; les parrain et marraine venant derniers. Madame Chrétienne fut tenue la premiére, avec le duc de Lorraine pour parrain et la grande-duchesse de Toscane, tante de la reine, pour marraine, représentée par un seigneur
de sa cour. Diane, duchesse d’Angouléme, fille du feu roi Henri I, représentait dans le second cortége larchiduchesse Isabelle, gouvernante des Pays-Bas, marraine de autre jeune princesse. Dans le cortége du dauphin ne figuraient que des princes : Guise et Vaudémont de la maison de Lorraine ; Montpensier, Condé, Soissons, Conti, de celle de Bourbon, et les deux batards de Vendéme. Le dauphin était en satin blanc, portant par-dessus le manteau d’hermine dont le duc de Guise tenait la queue.
La duchesse de Mantoue, sceur de la reine, venait ensuite, comme sa marraine ; le pape Paul V était parrain, représenté dans ce cortége par le cardinal de Joyeuse. Suivait une file de cinq princesses, vétues de grandes robes a queue tralnante enrichies d’or et de pierreries.
M. de Rhode, grand maitre des cérémonies, avait réglé cette pompe superbe. Le cardinal de Gondi, évéque de Paris, baptisait. Le duc de Montpensier baissa le collet du ptince pour l’onction du chréme sur les épaules. Les fonts n’étaient rien moins qu’une piéce aussi antique que vénérable, dits baptistere de Saint-Louis, que conservait alors la chapelle de Vincennes comme tapportée de Terre sainte part le saint roi, et qu’on peut voir au Louvre, de travail atabe du x111® siécle, a figures en cuivre damasquiné d’argent.
La cérémonie dura deux heures. Elle finit sur le cri du premier héraut d’armes : Vive Monseigneur le Dauphin de France! que la foule présente, ob quantité de peuple se mélait aux gentilshommes, acclama, et sur une salve de mousquets du régiment. Sur quoi le retour des princes eut lieu, par la chambre du roi et celle de la reine, en la leur. Puis le souper fut donné dans la salle de Bal, magnifiquement setvi, ot le roi avait 4 sa gauche le cardinal de Joyeuse et la duchesse de Mantoue, et la reine, a sa gauche, les princesses de Condé et de Conti, la comtesse de Soissons et la duchesse de Montpensier. Ensuite il y eut feu d’artifice,
tiré devant la porte de la chaussée, aux yeux de douze mille personnes attirées en bas par la féte, qui représentait un chateau enchanté, assailli de satyres et de sauvages, jusqu’a ce que, pour le bouquet, un dragon y mit le feu.
Un mois aprés, le roi rendait au pape ’honneur qui lui fut fait ce jour, en remettant au nonce Mafteo Barberini, depuis pape Urbain VIL, appelé 4 la pourpre, de sa main, dans la galerie, la barrette de cardinal.
Le roi passait 4 Fontainebleau la fin du caréme et les PAques. Le jeudi saint, en souvenir du lavement des pieds des Apétres ptatiqué par le Sauveur le jour de la sainte céne, il y lavait les pieds a treize pauvres rassemblés pour cette chrétienne cérémonie, dans la salle de Bal, ou on leur servait ensuite 4 manger. L’année qui suivit le baptéme, Henri s’y trouvant empéché, le dauphin recut ordre de prendre son rang de prince et de l’y remplacer.
Le P. Dan, de ordre des Trinitaires, attachés au service de la chapelle du chateau, qui a fait un livre des curiosités de Fontainebleau et de ses fastes, conte que cela alla tout seul, et que le prince s’y comporta de la maniére la plus édifiante ; mais il est constant par Héroard que, pas plus qu’a sautet le canal du jardin, on ne put le contraindre a cette cérémonie, pour le dégott qu’il en avait ; qu'il passa tout le temps du sermon dont on la faisait précéder 4 piquer des figures d’oiseau avec une épingle dans du papier, et, quand ce vint au fait, qu’ayant reconnu le bassin de son baptéme dans celui dont on faisait usage avec ces pauvres, il en fit une telle scéne, que, tout espoir ayant cessé de le faire céder, les aumdniers du roi durent opérer a sa place.
Zélé dans le royaume pour l’Eglise catholique, chacun sait que le roi soutenait sur toutes ses frontiéres une politique protestante : en Allemagne, en prenant parti pour les princes luthériens contre ’empereur ; en Savoie, par la protection de Genéve ; aux Pays-Bas, en favorisant contre l’Espagne
Vindépendance des provinces calvinistes, acquérant par 1a dans celles-ci une autorité que l’Espagne, 4 son tour, quand Philippe II fut mort, souhaita tourner de son cété en obtenant pour Vhéritier de son trdne la main d’une fille de Henri IV ; d’ot s’ensuivit en la personne de Pierre de Toléde, de trés grande famille espagnole, allié 4 la reine par la cour de Florence, une ambassade que le roi recut a Fontainebleau.
Bienvenu, dés son arrivée a Orléans, de la part du roi, accueilli au seuil de la forét par le maréchal de Brissac, lambassadeur fit au chateau son entrée par la chaussée, ot la garde du roi faisait la haie, et de 1a par la Cour ovale, toujours remplie de monde, conduit jusqu’a la Conciergerie, prévue pour son habitation. Le roi le recut le lendemain dans son grand cabinet, en appareil et sous un dais, ayant a ses cdtés les princes du sang, le surintendant, les secrétaires d’Etat et les officiers de sa maison. Ayant mis genou en terre, V’ambassadeur, a qui dans son passage a travers les appartements du chateau les courtisans, les grands officiers, les gardes avaient rendu les honneurs, fut relevé et embrassé pat le roi, puis, son ambassade faite, alla saluer la reine, sa patente, et le dauphin.
Le roi, aprés sa seconde audience, le promena comme il aimait a faire par tout le chateau et ses jardins, non sans malice cette fois par la comparaison qu’il se piquait d’en faire avec les batiments de Philippe II, alors célébres dans toute l’Europe, au reste n’accordant aux veeux du roi d’Espagne que lespoir dune tréve avec les Pays-Bas, et des ouvertures pour le mariage.
L: fin du régne de Henri IV vit achever a Fontainebleau deux importants ouvrages : dans le chateau, la grande chapelle dite de la Trinité, au dehors, le parc et le grand canal. Ce fut 4 Fréminet que le premier fut confié.
Cette chapelle n’était pas le propre du chateau : c’était celle d’un couvent aussi ancien que le chateau méme, tenu pat Pordre des Trinitaires, voué au rachat des captifs que faisaient les Barbaresques en Méditerranée, nommeés a Paris Mathurins, sur le terrain desquels Francois 1 s’était peu a peu étendu, faisant entre autres de leur étang un ornement de ses jardins. Dans la chapelle, dont le vocable méme attestait leur propriété, quoique enveloppée dans le chateau, les Mathurins n’en continuaient pas moins d’occuper le cheeur, ne laissant au roi que le bas de la nef, fermé par un jubé, que Henri IV, dans le dessein de faire cette chapelle toute sienne, fit abattre, quoique les Mathurins continuassent 4 la desservir, usant désormais pour leurs offices du bas-
cété seulement qui avoisine l’autel, et donnait alors 4 gauche sut leur couvent.
De propres au chateau en fait de chapelles, il n’y en avait alors que deux, celles-la petites et une sur l’autre, au bout de la salle de Bal, dont l’inférieure se nomme Saint-Saturnin. Dans celle d’en haut prirent place alors quatre tableaux : une Résurrection et une Pentecdte d’Ambroise Dubois, une Assomption et une Adoration du Saint-Sacrement pat Jean Dhoey, lesquels en attendaient deux autres, que Jean Dubois, fils d’Ambroise, peignit vingt-trois ans plus tard : une Nativité et le Crucifiement. Cette décoration n’était qu’un essai de celle qui fut achevée dans la chapelle de la Trinité, laquelle commenga cette méme année.
Fréminet, qui lentreprit, était le plus jeune de tous les peintres qui aient travaillé en ce temps-la au chateau. De bonne heure, il alla a Rome, agé seulement de vingt-deux ans, ou le graveur Thomassin, qui y faisait son séjour, a gravé assez de ses compositions pour faire voir qu’il tenait dés lors moins du style régnant a Fontainebleau, que de celui qu’enseignait la ville éternelle par les exemples de Frédéric Zuccato, de Pomérancio l’ainé de Joseppin, auxquels venaient se méler, tantét le grandiose de Michel-Ange, tantdt le goat charmant des tableaux que le Baroche, retiré a Urbain, envoyait de temps en temps dans la ville.
Aptés six ans d’absence, l’artiste rentra en France, s’arrétant au passage 4 Turin, pour des travaux que lui commanda Charles-Emmanuel. Il était de retour en 1603, attendu sans doute sur la foi d’une renommeée naissante, que le titre et les appointements de valet de chambre du roi consacrérent. Deux ans plus tard, il était 4 Fontainebleau, ot le journal d’Héroard nous le fait voir conversant avec le dauphin, qu'il avait charge de peindre et qui lui-méme se préte 4 dessiner. « Monsieur, dit le peintre, vous plait-il que je vous fasse faire un oiseau avec la plume ? » Il lui conduit la main
et trace l’oiseau. Puis il fait un modéle : « Monsieur, faites un visage comme celui-la. » Les dessins ainsi faits ont été consetvés, et le Magasin Pittoresque en a donné le fac-simile. Deux ans plus tard encore, l’artiste fut appliqué au grand ouvrage de la chapelle de Fontainebleau.
Cet ouvtage en couvre toute la votite, divisée en trois plafonds, deux voussures aux extrémités, quatre ronds d’entre-deux, trente-quatre sujets sur la corniche et l’arcade au-dessus de l’autel. Avec quatorze tableaux faisant l’entredeux de six fenétres de chaque cété et qui sont détruits, ce n’était pas moins de cinquante-huit morceaux dont artiste eut 4 s’acquitter. Les grands sujets sont Noé entrant dans l’arche, la Chute des anges, le Trés-Haut dans sa gloire, Ange Gabriel envoyé 4 Marie, les Saints-Péres réjouis de Vavénement du Messie, l’Annonciation : cette derniére est au-dessus de l’autel et cachée par-le retable qui fut placé ensuite.
Pour la disposition et l’aspect magnifique, il n’y avait encore jamais rien eu de pareil dans les maisons royales, et ce qu’on fit a Versailles ne l’a pas dépassé. Quant au mérite de la peinture, le défaut de charme dans le dessin, Voutrance dans les attitudes, la rudesse sombre du coloris, empéchent d’y prendre beaucoup de plaisir. Ni l’invention décorative pourtant, ni la science, ni l’habileté n’y manquent : audacieux raccourcis, fortes musculatures, dispositions brillantes et ingénieuses, attestent en méme temps qu’un défaut de gott de grandes ressources. Bref, il n’y a pas d’ouvrage ou l’on puisse mieux s’instruire du degré d’avancement de notre art a la veille d’une école francaise définitive et constituée.
Ce n’est pas le génie qui manque a Fréminet : il a la vigueur et ’abondance, mais il n’en a pas l’économie. Livré a des influences trop faibles qui se corrompaient l’une par l’autre, il ne sut ni s’y débrouiller, ni se les soumettre : nulle ferme
décision, nul choix bien ordonné ne gouverne la matiére recueillie par ses talents. En lui se refléte parfaitement la médiocrité contrariée qui régnait en Italie méme. Et c’est pourquoi, quoique digne d’éloge, quoique fété de son temps sur tout autre, il n’a pu recueillir dans la postérité le suffrage empressé du goit.
La partie de la sculpture, stuc et marbre, n’est pas moins remarquable dans cette chapelle que la peinture. Le stuc sett a modeler tout l’ornement de la voiite et aux deux bouts de l’édifice, sur la corniche, deux paires d’anges volants de grande taille soutenant les armes de France et de Navatte. Le dessus de porte dans la tribune est fait d’une corniche enroulée, couronnée d’un amortissement dans lequel quatre enfants font un concert : toute cette partie congue dans le style de Rubens et rappelant l’ornement des Jésuites d’Anvers. Le maitre-autel de marbre, avec son retable décoré de chapiteaux et de quatre anges de bronze, debout a aplomb des colonnes, est l’ceuvre de Bordoni, Italien. Dans les deux niches sont les statues de Charlemagne et de saint Louis. Le pavé de marbres comparttis, premier exemple en France dun genre d’ouvrage dont le pavé des Invalides consomma le chef-d’ceuvre sous Louis XIV, en fut fait par le méme Bordoni. Des ouvriers du stuc nous ne savons rien.
Lors de l’ambassade de Pierre de Toléde, quand le roi eut fini de le promener par tout le chateau, on conte que, lui ayant demandé comment il trouvait son batiment, pensant n’en recevoir que des éloges, l’Espagnol, qui lors de l’audience, avait traversé toutes les chambres et paru devant le roi le chapelet au poing, répondit que la maison lui eft paru fort belle « si Dieu y était logé, dit-il, aussi bien que Votte Majesté ». Un si magnifique ornement échu enfin 4 la chapelle lavait enti¢érement de ce reproche la plus belle résidence de la monarchie frangaise. Tout cependant y était encore en train quand le roi fut assassiné, ce qui fait
qu’en plusieurs endroits le chiffre dont elle est timbrée est celui de Louis XIII.
Les jardins 4 leur tour étaient l’objet de grands soins. C’est que dans l’ceuvre qu'il avait entreprise, le roi ne se plaisait pas moins a planter qu’a batir. Le parc fut sa création, moyennant des acquisitions de terrain qui, succédant les unes aux autres, poussérent au levant jusqu’a Avon, absorbant toute la seigneurie dont la jeune reine Catherine n’avait occupé que la Mi-voie, et sur laquelle enfin fut creusé le grand canal, grande nouveauté dans lhistoire de nos jatdins de France, 4 laquelle était promis tant d’avenir, et qui 4 Vaux, a Sceaux, et a Versailles devait procurer tant d’ornement.
En méme temps, sur tout ce vaste espace, les plantations allaient leur train, prises si fort a cceur par le roi, qu’on le voit s’ouvrit 4 tout le monde du contentement qu’elles lui causent. Les ordres donnés par lui n’en sont pas seuls témoins. C’est au cardinal de Joyeuse qu’il annonce que, dans l’espace d’un an, il a planté dans le parc, qui commence, soixante mille arbres. I] ajoute : « Avant cet hiver j’espére y planter cinq ou six mille arbres fruitiers. » Et quant aux eaux : « J’ai fait nettoyer tous mes canaux, tant aux jardins des canaux qu’autres. L’aqueduc que je fais faite pour conduire les eaux et les amener dans le chateau fait que j’en mettrai pour tous mes jardins ot je voudrai. » Pour les mémes jardins il ajoute que « ses palissades sont fort belles ».
Il y avait un canal chez les Clausse, 4 Fleury au bord de la forét. C’était un modéle tout trouvé, mais qui fut imité dans des proportions autrement vastes et grandioses, car celui du roi eut plus d’un quart de lieue de long et quarante métres de large. En fait de beautés au grand air, c’est aujourdhui encore la piéce maitresse de Fontainebleau.
Le roi en chérissait le projet comme son invention essentielle, comme une création de son esprit, qu’il mettait son
orgueil a voir s’achever promptement. Il gagea contre Bassompierre qu’il serait rempli en deux jours. Son dessein était d’y élever la truite et d’y aller en bateau. « Son grand canal de Fontainebleau, écrivait Malherbe, dans le temps ou Pon y travaillait, est aujourd’hui chez lui une passion si dominante, qu’avec les chaleurs qui ont été excessives, il était ordinairement assis sur une pierre depuis cing ou six heures du matin jusqu’a midi, sans parasol ni ombre quelconque, a voir travailler ses magons. » Comme, au cours des travaux, la chaussée qui servait 4 retenir les eaux se rompit, il fit exprés le voyage de Paris au chateau pour en voir la réparation. Au vrai, le canal prit huit jours a remplir.
Francois let, de ce cété des jardins, avait bati les Héronniéres, ot il élevait des hérons pour la chasse. Henri en avait repris le soin, ajoutant aux nouvelles de ses plantations celles-ci : « J’ai déja trois aires de hérons, qui me fait espérer que puisqu’ils ont commencé, j’en aurai force autres dans cette année. » Et a cdté des Héronniéres, il avait fait un batiment ot, tant pour la curiosité que pour usage, étaient élevés aigles, vautours, cigognes, aigrettes, goélands, tadornes, paons, cormorans, etc.
Tout cela fit diversion sans doute aux contrariétés qu’il éprouvait dans son ménage, en partie causées par ’humeur de la reine, opiniatre dans ses sentiments, et livrée par faiblesse de courage a tous les bruits qu’on venait lui rapporter : ce qui portait aisément leurs contestations a un degré d@aigreur extréme. Sully, a qui échéait au besoin la tache de les raccommoder, disait (au témoignage de Richelieu) qu’il ne les vit jamais huit jours sans querelle ; au point qu’un jour le roi partit pour Fontainebleau, et de la fit dire a la reine que, si elle ne changeait, il la renverrait a Florence.
Concini, depuis maréchal d’Ancre, et Eléonore son épouse, qu’on brila comme sorciére quand lui-méme eut subi le sort qu’il méritait, souffaient ce feu, dés lors en faveur prés
de la reine, qui les avait pour son malheur trainés de Florence aprés elle et fait de tous deux ses favoris, a la grande impatience du roi, qui s’en savait desservi en secret, et tedoutait, en les chassant, d’user de tyrannie envers la maison de la reine. Car tout en lui manquant de foi, il avait pour elle de grands égards, dans sa dépense et dans sa liberté. Autant que son humeur ardente le permettait, il la traitait avec beaucoup de douceur, causait avec elle de ses ennuis, et avait soin de ’emmener dans tous ses voyages, ce qui lui sauvait en partie la figure d’épouse négligée.
L’un et l’autre trouvaient dans Sully un confident soigneux de les apaiser, avec peu d’effet chez le roi, que la passion d’Henriette, qui faisait le fond de leur querelle, retenait esclave. La conduite de celle-ci durant le mariage du roi, qu’on peut penser qui fut rapportée a la reine, le scandale dune faveur maintenue aprés des attentats publics, l’intrépidité de chantage et d’insolence qui la rendait pareille a la premiere venue des filles galantes, avait tout ce qu’il fallait pour que l’épouse trahie, qui contre une autre se fat armée peut-étre de ce qu’il faut bien appeler la patience des reines, éclatat.
Quand elle avait couru aprés le roi aux armées, Henriette avait osé faire son entrée dans Lyon en litiére découverte comme une reine. D’insolents propos a Végard de sa souveraine, a qui ils étaient rapportés, ne cessaient de couler de ses lévres, ne ménageant pas méme les enfants royaux, auxquels elle proclamait l’égalité du sien, de quoi la reine concevait une colére sans bornes, l’appelant en sa langue putana, soufflant (comme on peut croire) quelques-unes des ripostes que le dauphin faisait au besoin aux /fé-fés que lui donnait son péte ; car au petit Verneuil, qui lui disait que c’était son papa aussi, il répliqua que c’était « une autre tace de chiens », ce qu’il n’avait pas trouvé tout seul. Joignez le séjour de la dame a Moret le temps que la cour passait a
Fontainebleau, en sorte qu’une facgon d’obsession s’ajoutait a cette rivalité. Sully contait qu’un jour en proie a la colére tessentie de ces provocations et disputant contre le roi, la reine osa lever la main sur lui, qui l’arréta d’un coup si net, qu’elle put dire qu’il avait battue.
Pas plus que lui a sa maitresse, la reine de son cété ne tenongait a ses Concini, dont le roi se sentait espionné et trahi. Les entétements de la faveur ne se rendent guére moins insupportables que les aveuglements de l’amour. Derriére ces coureurs d’aventure, il présumait l’Espagne active par l’entremise de Florence, ot. Sully le pressait, a mots couverts, de les renvoyer. Mais soit qu’il n’en edt guére la preuve, soit pour la paix de son ménage, il n’en fit rien. Parfois lui-méme était porté a céder et menagait Mme de Verneuil de l’enfermer dans un couvent. Mais on n’en vit jamais l’effet.
Au début de ses Mémoires (qualifiés au temps de Voltaire de zestament), Richelieu, se faisant le truchement des traditions du dernier régne, rapporte une conversation que le roi eut avec le fils de Lesdiguiéres, sur l’établissement de ses enfants, filles et garcons, légitimes et batards, n’y considérant autre chose que l’intérét de son trdéne et de sa maison. L’essentiel était de veiller 4 ce qu’au dauphin, quand il serait roi, tous se trouvassent assujettis. Le premier qu’il maria, le seul, ayant été le duc de Vendéme, |’entretien mentionne que celui-ci ayant un parfait naturel, rien n’empéchait de le marier a une riche héritiére choisie dans une maison souveraine.
La coutume n’était pas que les maisons de ce rang souffrissent l’alliance des batards, méme issus de maisons pareilles. On ne mariait ceux-ci qu’a de simples enfants de gentilshommes. Louis XIV, qui fut le premier 4 enfreindre cette tégle en grand, ne put au demeurant le faire qu’avec la complaisance de sa maison, Condé, Conti et Orléans mariés
a des enfants des Lavalliére et des Montespan, aucun de ses batards n’ayant trouvé d’alliance au sein des maisons étrangéres. Un peu avant le regne de Henri IV, un Farnese y avait dérogé en épousant Diane, batarde de Henri II. Gabrielle, qui se crut sur le point d’étre reine, ne craignit pas d’aspirer pour son fils 4 une alliance aussi illustre que celle de la maison de Lorraine, alors la plus vieille de ’Europe et prétendante au trdne de Naples et méme de Constantinople, dans la personne de Mlle de Mercceur, fille du duc de ce nom, et niéce de la reine Louise, qui fut épouse de Hearislil:
Si inouie que fait cette prétention, les circonstances créées pat les guerres civiles devaient la faire aboutir. Le duc de Mercceur, qui, mélé dans la Ligue, y tint téte au toi, pressé en conséquence d’apaiser son courroux, dut se préter a ce qu’on voulut; d’autre part, laffection que le roi portait 4 ses batards faisait de cette alliance pour la fille de ce prince un établissement tolérable. Bref, le mariage, promis dix ans plus tdt, fut célébré enfin a Fontainebleau, entre un fiancé de quinze ans et une épouse de trente.
Ni la tare de naissance chez lun, ni la disparate d’4ge chez l’autre, n’auraient empéché que la féte ne brillat d’un éclat sans nuage, la faiblesse du roi couvrant l’une, le lustre de l’alliance faisant avaler l’autre, si la fatalité ne lett fait sutvenit dans le temps ot se déchainait au chateau une des plus singuliéres et des plus enragées tempétes dont annales de cour aient conservé le souvenir.
Tallemant en a conté les premiers frémissements, qui furent en ce ballet de la reine dansé au Louvre le 16 janvier 1609, ou Mile Paulet chanta les couplets de Lingendes et dont le beau monde avait gardé le souvenir. Mlle de Montmotency, agée de quinze ans, y parut dans le travesti d’une nymphe de Diane, tenant un dard, dans un mouvement
que le pas de la danse rendait si fier et si gracieux, que le sang du roi, qui se trouva en face d’elle, en sorte qu’elle semblait qu’elle ’en voultit percer, s’en allumant soudain, il ne songea plus, agé de cinquante-quatre ans, qu’a faire de cette enfant sa maitresse.
A un lecteur moderne, ce qui suivit offre plusieurs sujets d’étonnement : que Montmorency, qui fut ami particulier du roi en ait regu la confidence; que loin de s’en mettre en courroux, il se soit prété a ce dessein; que le premier soin du roi, pour avancer sa cause, ait été de presser un mariage auquel de récentes fiancailles avaient engagé la jeune fille; que pour sauver le scandale de Vintrigue l’époux dont il attendait ces complaisances n’ait été rien moins qu’un prince du sang, son neveu, naguére héritier de son tréne, et dont Péducation, remise entre ses mains, avait longtemps compté pour un service d’Etat : le prince de Condé en personne.
L’opinion de la cour en demeurait é¢bahie, moins de tout cela au reste que de la violence de passion qui lui en procurait le spectacle. L’appat d’une aussi grande fortune que celle de favorite royale faisait taire alors toutes les pudeuts; mais jamais on n’avait vu le roi 4 ce point possédé de ses amours. « I] en est furieux et outré », dit un témoin, Cest-a-dite fou et hors de Jui. Dans un langage plus surprenant encote, songeant a la soixantaine proche, lui-méme disait que celles-la lui seraient « la consolation de sa vieillesse ».
Le mariage prévu se fit en mai. Mais lépoux qu’on mit dans l’affaire ne l’entendait pas au gré du roi, au rebours de l’épousée, qui, flattée de l’aventure, se prétait aux hommages dont elle était l’objet : ce qui fit naitre chez le prince une jalousie égale a la passion qui rajeunissait le roi, au point de le donner tous les jours en spectacle dans Fontainebleau. Car il changea, dit l’Etoile, «en moins de rien habits, de barbe et de contenance », courant la bague (dit Tallemant) en collet de senteur et en manches de satin de
la Chine, tandis qu’en cachette la princesse laissait tirer d’elle-méme par Ferdinand un portrait, que Bassompierre remit 4 son adresse roulé dans du beurre frais.
Sur quoi le prince, ayant résolu de partir et demandé congé du roi, qui le refusa, brala la politesse, et quitta Fontainebleau, emmenant la princesse a Vallery, qui est une terre du GAtinais, demeure principale de sa maison. Le voisinage du roi l’y maintenant en alerte, il en eat promptement décampé, sans la nécessité de revenir bientdt, pour les noces de Mlle de Mercceur, qui se préparaient, et furent célébrées en juillet.
Tel fut donc l’état de la cour au milieu duquel elles tombérent : un prince du sang menacé dans son ménage par un amour obstiné du roi, qui le trouve prét a la résistance; un monarque absolu abaissé devant un monde qui vit de ses faveurs et tremble de sa colére, jusqu’au plus piquant des ridicules.
Car quelques détails controuvés qu’aient peut-étre ramassés les auteurs de Mémoires, du moins sont-ils l’écho des commérages dont on peut se figurer le tableau. Dans le dernier entretien du prince avec le roi, comme le premier taxait de tyrannie cette poursuite, le second se serait emporté jusqu’a dire que tyran il avait été en effet, quand il avait fait reconnaitre le prince pour ce qu’il n’était pas, ajoutant que « quand il voudrait, il lui montrerait son pére a4 Paris ».
Ce ne sont pas la de petits propos. Apparemment, les pensées en étaient pleines et les passions actives, lorsque Malherbe, tout a la cérémonie, en dépeignait ainsi dans une lettre le train : « L’épousée et le reste des dames furent si longtemps a se parer, que la messe ne se dit que sur les cinq heures. Elle avait un manteau ducal de velours cramoisi violet, attaché sur les épaules avec des nceuds de pierreries et la queue longue d’environ trois aunes, et une couronne ducale toute de pierreries, c’est-a-dire diamants, car d’autres
pierres il ne s’en parla du tout plus», laquelle « pouvait avoir quatre doigts de haut et autant de diamétre ». Suit la tobe, toile d'argent, pierreries. La compagnie partit de la chambre de la Reine, par le degré du quartier de celle-ci, les Suisses faisaient la haie de chaque c6té jusqu’a une barriére qui était dressée a l’entrée de la chapelle, a savoir la haute au-dessus de Saint-Saturnin.
Le roi, extrémement paré de pierreries, avec une cape et un bas attaché, menait la mariée du cété droit, monsieur le grand (écuyer) aussi fort paré, la menait du gauche. Mlle de Vendome portait la queue. Aprés, marchaient Mme la princesse (de Condé la mére), Mme la princesse de Conti, Soissons, Guise, Luxembourg, etc. « Toutes ces dames avaient des mantes de gaze noire rayée, les unes d’or et les autres d’argent, rattachées et couvertes partout d’un nombre infini de pierreries. De la messe on alla droit au festin royal », servi dans la salle de Bal encore, « la table dressée en potence. Aux cdtés de la cheminée étaient l’épousée, le roi, la reine et monsieur le dauphin, en la table qui descendait étaient les princesses ».
De 1a, on alla ouvrir le bal, ob le roi menait la mariée, le dauphin, la reine, le prince de Conti, la princesse et par rang d’illustration les princes et les princesses. Les échappés de la veille, sur lesquels on peut croire que tout le monde avait les yeux, n’y en venaient pas moins mélés, a leur place et selon leur rang, comme si rien ne se fit passé, comme si ce qui se passerait le lendemain n’ett pas été un point dont tout le monde avait a disputer et se mettait en peine : elle dans le cortége qui menait la princesse a l’église, lui dans les couples qui s’en allaient danser, donnant la main a la ptincesse de Conti, tandis que celle de sa femme était tenue par le prince de Conti.
Une note jointe ajoute qu’on dansa environ l’espace d’une heure, « que la reine se retira, en faveur, comme
je ctois (dit auteur), de la mariée, qui était si chargée de ses habits qu’elle était digne de pitié ». Car tel était le fardeau des pierreries attachées aux vétements avec un tel excés que, dans la robe ot on la voit peinte par Pourbus, la reine n’y pouvait durer plus d’une heure ou deux.
Minutieuse 4 décrite en prose la pompe du présent mariage, il est plaisant d’observer que la méme plume de Malherbe travaillait en méme temps en vers a défaire l’autre, versant sur les amours du roi les couleurs toutes prétes de Y Amyntas et du Pastor fido. Oranthe dans ces piéces était le nom de la princesse, et Alcandre celui du roi. Une premiére, rimée sut le modéle du Svreine et de la Bergére Iris, se plaignait, au nom de celui-ci, de l’absence a laquelle le brusque départ du prince avait d’abord condamné ses feux, fiétrissant le barbare époux du nom de Seythe, réclamant pour ’amant contrarié le privilége
De l’innocence qu’on outrage, et annongant de douleur sa fin prochaine :
Assez de preuves 4 la guerre Ont fait paraitre ma valeur; Ici ne veux autre victoire :
Que de céder 4 ma douleur.
Sur quoi un « démon favorable » se présente pour le rassurer.
Que fais-tu, monarque adorable ?
La belle Oranthe sera tienne, C’est chose qui ne peut faillir.
Et tous deux vous aurez des roses Plus que vous n’en saurez cueillir.
Quoique déclarée infaillible, la possession d’Oranthe ne s’en révéla pas moins éphémére, car sit6t finie la cérémonie qui avait été la cause de son retour, Condé ne perdit pas un instant pour repasser, suivi de sa femme, les portes
du chateau, déconcertant le poéte, qui dans une seconde piece chantait le « retour d’Oranthe 4 Fontainebleau » en strophes alexandrines cette fois, o4 ses yeux sont des « astres adorables » et oti elle-méme est un soleil, avec cet avantage sur l’autre que c’est elle qui fait le printemps :
Certes l’autre soleil, d’une erreur vagabonde
Court inutilement par ses douze maisons,
Crest elle et non pas lui qui fait sentir au monde Le change des saisons.
Le second départ surprit ?ouvrage en train, comme il parait a ce repentir ajouté en queue du morceau :
Mais, 6 rigueur du sort, tandis que je m/arréte A chatouiller mon 4me en ce contentement, Je ne m/’apergois pas que le destin n’appréte
Un autre partement;
pattement sans reméde, car la belle, cette fois, ne revint plus, le prince ayant mise 4 Muret, autre de ses maisons prés de Soissons, sous la garde de madame la princesse sa mére, qui l’avait suivi dans ce départ. Tous trois ensuite allérent 4 ’abbaye de Breteuil sur les confins de la Picardie, ou, sutvenant la Saint-Hubert, le prince et quelques amis allérent en faire la féte. Ce qui va suivre est 4 peine croyable, mais il est vrai.
Un gentilhomme du voisinage pria de son cété a diner les princesses, qui, en se rendant chez lui, ne furent pas peu surprises de voir passer devant leur carrosse une meute et les livrées du roi. La princesse mére, qui se méfiait de tout, ayant eu tét fait d’interroger les veneurs, il lui fut répondu que cette meute n’était la que pat un capitaine de vénetie qui courait le cerf aux environs; bien loin de révéler que le roi était parmi ces veneurs, parti en grand secret de Fontainebleau, en complicité non moins secréte du gentilhomme qui priait les princesses.
Sa Majesté arrivait déguisée, masquée d’une fausse barbe, avec quelques compagnons masqués de méme, en tel équipage, qu’au bac de Saint-Leu ayant été pris pour des voleurs, le prévét des maréchaux envoyé apres eux ne tourna bride que quand il eut appris que c’était le roi.
Il menait sous la livrée deux lévriers en laisse, et, pour plus de mystére, portait sur l’ceil gauche un emplatre qui n’empécha pas que la jeune princesse l’apergit. Quand elle fut au chateau, comme elle se récriait sur la vue qu’on y avait de la salle sur la campagne, la dame du lieu, qui faisait en prose le méme métier que Malherbe en vers, lui dit qu’elle en prendrait une bien plus belle encore, si elle voulait bien mettre la téte a la fenétre, de laquelle s’étant approchée, elle ne fut pas peu surprise de voir, posté a celle d’un pavillon en face, le roi qui lui faisait signe, d’un baiser sur les lévres et de la main sur son cceur.
Au cri qu’elle en poussa, sa mére, aussitét mise au fait du guet-apens et transportée de colére, accabla de menaces ses hdtes, et de reproches le roi méme, lequel accourait au bruit, et fit tout ce qu’il savait au monde de soumissions et de promesses pour la retenir et l’apaiser; mais en vain. Les princesses remontérent en carrosse sut-le-champ, retoutnant a Breteuil sur la parole du roi, donnée contre la leur qu’elles ne souffleraient mot de l’aventure au prince, qui Papprit d’elles a Vartivée, avec autant d’alarme que de colére.
Le roi, rentré a Paris, le manda. Il vint seul, vit le roi, et apparemment instruit par ce colloque de ce qui l’attendait, repartit sans plus de retard pour Muret, prit sa femme et s’enfuit 4 bride abattue, gagnant la frontiére des Pays-Bas et ne s’arrétant qu’a Landrecies, qui était 4 l’archiduc.
Personne ne s’attendait 4 pareil dénouement. Le roi en fut instruit le jour méme, et le choc qu’il en recut fut terrible. De tous cdtés des ordres furent lancés par le nouveau
David, pour arréter ce nouvel Uri. Il fallait que Montmorency allat sur-le-champ rechercher sa fille en Flandre, sur promesse de quinze mille écus; qu’un courrier porté 4 Parchiduc obtint sans retard l’extradition; tous signes d’un désarroi sans nom. que Malherbe continuait de peindre
en couleurs tendres :
Que métes-vous lassées Mes tristes pensées De troubler ma raison ?
ou cecil :
Que d’épines, amour, accompagnent les roses !
et, pour finir, cette élégie, ou, paraissant en personne, le grand Alcandre prend la résolution de mourir, comme avaient fait Sireine, Alcée et Amyntas :
Non, non, je veux mourir, la raison m’y convie. Aussi bien le sujet qui m’en donne l’envie Ne peut étre plus beau, Et le sort, qui détruit tout ce que je consulte, Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte N’aura paix qu’au tombeau.
Ainsi le grand Alcandre, aux campagnes de Seine, Faisait loin des témoins le récit de sa peine Et se fondait en pleurs.
Le fleuve en fut ému, ses nymphes se cachérent, Et Vherbe du rivage ot ses larmes touchérent Perdit toutes ses fleurs.
Vers dont le visage fardé et le vil racolage feraient au roi un complet affront, si l’on pouvait omettre les traits de tendresse sincére qu'il prodiguait dans de pareilles aventures, en méme temps qu’une douceur extréme envers celle qui les inspirait. En amour, comme dans les entretiens, en dépit de la vie dégradée ot le plongeait une longue
habitude, Henri IV était le plus aimable des hommes. Il y avait en lui du chevalier servant, des égards et des soumissions 4 l’adresse de l’objet aimé, retenues de la tradition courtoise que la pastorale transmettait. En sorte que, jusque dans ’ignominie des mceurs, on ne peut tout a fait méconnaitre chez un prince qui dans le gouvernement fait si grande figure, du moins une étincelle d’honneur qui tempére cet avilissement.
Les vrais traits de son visage sont assez peu connus. Un stéréotype répandu par les recueils des rois de France et albums de tout genre s’est substitué dans l’imagination des foules 4 une vérité qu’on ne retrouve qu’a une assez grande profondeur et dans les piéces originales, les peintures de Pourbus méme n’y sufisant pas. La chance en cela veut que son tégne ait encore connu, entre les mains des Dumottier et des Quesnel, Pusage des crayons, qui depuis les Clouet vivait implanté en France, et qui sont les témoins directs d’une ressemblance. La mode en passa peu apreés les guerres civiles et le tableau 4 ’huile 4 nouveau triompha, le plus souvent au détriment du vrai, négligé pour la pompe Cen! eiier:
A cété des crayons dont on nomme les auteurs, il en est de main inconnue parmi lesquels se trouvent en ce temps-la les meilleurs. De ce nombre sont les plus beaux portraits que nous ayons de Gabrielle, accusant au surplus, dans une figure charmante par l’expression du regard, le plus intéressé et le plus despotique des caractéres.
D’Henriette nous n’avons pour crayons que deux Quesnel, de Jacqueline de Beuil, un Foulon. Du roi nous en possédons deux : ’un de Quesnel, l’autre de Foulon, merveilleusement concordants, le second animé d’un éclair singulier de la prunelle claire, et d’un sourire qui sous le large nez, confondu dans la demi-grimace qu’impriment des traits fatigués, ne sen rend que plus vif et plus parlant.
Cest en vain qu’on courut aprés le prince de Condé, en vain qu’on se flatte de le faire reconduire par l’archiduc, qui déclara que n’ayant jamais violé contre aucun réfugié dans ses Etats le droit des gens il se garderait bien de le faire, pour commencer, contre un prince du sang de France. Il fallut que le roi digérat sa disgrace, avisé que l’archiduchesse traitait celle qui lui échappait et qui sdjournait a Bruxelles, avec des honneurs qui étaient pour lui autant de réprobations. Mais une obstination le tenait.
C’était le temps que le comté de Juliers, subitement tombé en quenouille, disputé par cinq maisons rivales et menacé de séquestre par l’empereur, donnait matiére aux princes allemands de rechercher de nouveau en France une alliance que le roi accorda. Ce comté confine aux Pays- Bas. En prenant parti dans cette querelle, tous les contemporains ont cru qu’en méme temps qu’un dessein politique Henri suivait celui d’enlever la princesse. L’un et peut-étre Yautre, par un coup fatal, allaient étre déjoués ensemble.
Il s’était toujours diverti a appeler la reine Madame la Régente, apparemment pour colorer le souci de se savoir destiné 4 mourir avant elle, abandonnant son successeur aux pétils d’une minorité. Des conjonctures qu’il n’avait pas prévues changérent l’ordre de ces événements. Par la nécessité de la guerre, qui le réclamait en personne, la reine venait d’étre sacrée régente, quand le poignard de Ravaillac, en terminant un régne réparateur dont le bienfait durait depuis quinze ans, vint remettre soudain au hasard les destinées de notre pays.
Fontainebleau devait ressentir le deuil qui s’étendit a toute la France. Pendant cinq ou six ans il n’eut de roi qu’un enfant, et, quand il eut épousé l’infante, agé de quinze ans, une reine du méme 4ge : car, par une circonstance qui fut remarquée alors, elle était née cinq jours apres lui, Deux ans durant, on ne put donner ni le bal, ni la comédie.
D’assez belles fétes y furent cependant données quand la duchesse de Lorraine et le cardinal de Mantoue, neveu de la reine, y parurent pour tenir sur les fonts les derniers enfants du feu toi, le cardinal de Bonzi faisant la cérémonie.
Il y avait grande assistance, ot brillérent en beauté Mlle d’Urfé, dont auteur de lAstrée fut oncle, plus tard duchesse de Crouy, et Mlle de Bains. La princesse de Conti cédait couttoisement la préséance a l’Altesse de Lorraine, que l’on promena par les jardins, qu’on régala de concerts dans la galerie de la Reine, et, par le beau temps, de parties de chasse, que suivaient les dames sur des haquenées richement capataconnées, 4 qui, enfin, l’on fit admirer le grand canal, orgueil déclaré du chateau. Dans la chambre de la Reine, en grande cérémonie, la barrette de cardinal fut remise au prélat baptisant.
Sut la vie de tous les jours, le journal d’Héroard, qui se prolonge, continue de nous informer. Le canal tenait une erande place dans les amusements du petit roi, qui y voguait dans une galiotte, jusqu’a ce que le général des galéres lui etit fait envoyer de Marseille une galére tout équipée, ot il prit ce plaisir désormais. Celui de la chasse ne lui manquait pas aussi : chasse aux toiles, ot il prend un chevreuil, chasse au loup, avec d’autres plaisirs, tir a l’arquebuse, péche chez Lomenie, a Arvanne, prés de Moret, combat de dogues contre un ours, dont un Anglais, qui voulait lui en faire service, le régala dans la Cour ovale.
Il y fait aussi métier de roi, donne audience aux ambassadeurs, a Spinola, général de l’Espagne, qui y retournait apres une campagne des Pays-Bas, recoit a Paques l’hommage du parlement, auquel il répond par une exhortation 4 le bien servir, recoit le serment que préte entre ses mains Concini nommé maréchal. Ses douze ans ne le génent pas de dire 4 ce favori de sa mére qu’« il avait grand sujet d’étre son setviteur, lui qui était étranger, venu en France sans
rien, oti il avait recu tant de bienfaits de Sa Majesté défunte et de la reine ».
Agé de seize ans, on le voit s’amuser a faire la garde du chateau, recevoir le commandement du sergent, et y demeurer jusqu’a une heure aprés minuit. Selon la coutume de plusieuts trois en Europe, reconnue entre autres a ceux de France, il touche en gage de guérison, le jour de Paques, les malades rangés sur son passage, parfois en si grand nombre qu’on le voit aller jusqu’a six cents, le long de Vallée royale, qui borde l’étang, dans le jardin des Pins.
UAND la disparition de deux indignes favoris, lun
de la reine mére, l’autre du roi, eut rouvert pour la monatchie les destinées que lui avait fermées un renouveau de la guerre civile, que Concini, promptement expédié, Luynes, enlevé par un sort propice, eurent laissé la place au ministre qui devait remettre l’ordre dans l’Etat, la cour qui se trouva rassemblée autour de Louis XIII l’emporta beaucoup en décence sur celle qu’avait tenue son pére. Cette différence tint a deux influences qui descendirent, non pas du trdne, mais de quelques personnes privées, formées par la nature, ou instruites a les exercer.
L’une est assez connue, car les manuels des classes se sont chargés de la populariser : c’était Mme de Rambouillet. « Elle a toujours aimé les belles choses, dit Tallemant. Elle fut elle-méme l’architecte de ’hétel qui était la maison de son pére. On ne savait alors que faire une salle 4 un cété, une chambre a l’autre et un escalier au milieu. Vite, du papier, dit-elle, et sur Pheure elle en fit le dessin. On la
suivit de point en point, et c’est d’elle qu’on a apptis a mettre les escaliers 4 cOété pour avoir une grande suite de chambtes, a exhausser les planchers (plafonds), et 4 faire des portes et des fenétres hautes et larges et vis-a-vis les unes des autres. C’est la premiére qui s’est avisée de peindre une chambre d’autre couleur que de rouge ou de tanné, et c’est ce qui a donné a sa grande chambre le nom de chambre bleue. »
Ces choses semblent petites. Qui ne voit cependant que, mises au service de plus grandes, elles leur prétent au besoin un secouts indispensable ? La vie de société ne se développe que dans un espace bien ménagé : I’aisance des: relations qu’elle réclame suppose des lieux de réunion ot le gofit se sent a l’aise et le corps en liberté; et ce n’est pas du tout pat hasard que l’histoire d’une réformation du gott et des manieres en France enrdle dans la chronique du temps des innovations d’architecte et de tapissier.
Les modéles en venaient a celles-la de I’Italie, a laquelle Mme de Rambouillet tenait par sa mére, qui était Savelli et fille d’une Strozzi, ce qui, par les Médicis, la faisait alliée de la reine. Elle-méme était Vivonne, de grande noblesse de France, fille du marquis de Pisani, que le service du roi retint 4 Rome comme ambassadeur |’éducation de sa fille durant, en sorte qu’en plus d’un genre elle tenait a la péninsule, dont la langue et les auteurs lui étaient familiers. L’espagnol, qui cédait de peu a Vitalien dans la culture des esprits d’alors, lui était également connu. C’est avec ce bagage et ces dispositions qu’elle batit ce foyer de lumiére et de bonne tenue d’ot devait sortir, de l’aveu de tous les historiens, pour le grand monde frangais une politesse nouvelle.
Son salon tassembla les beaux esprits du temps, qui y polirent les gentilshommes, tandis que dans le commerce de ceux-ci, eux-mémes y déposaient le travers de pédanterie.
Les plus grands seigneurs étaient de ses relations, et pas un éctivain de renom presque, pas un poete, pas un savant dans les lettres, n’y manquait. Godeau, Chapelain, Conrart, Ménage s’y donnaient rendez-vous; Voiture en était le roi, comme jadis Marot 4 la cour de Fontainebleau, par les galants écrits, les piéces de citconstance et l’improvisation.
Elle-méme prenait soin d’y imposer la décence. Jamais on n’a médit de ses mceurs, ce qui chez une personne ainsi mélée dans le monde était alors presque une nouveaute. L’intrigue galante fut priée de se chercher d’autres asiles, et intrigue politique, qui, mélée 4 celle-la, avait empoisonné la cour de Henri IV, frappa a sa porte en vain. Comme elle était en instance auprés du roi de quelque grace, Richelieu ayant pris cette occasion de lui faire dire qu’il serait de Vintérét de Etat d’étre informé des intrigues que le cardinal de la Valette et la princesse de Condé, qui la fréquentaient, avaient ensemble, elle lui répondit tout a plat qu’elle ne croyait pas qu’il y eft entre ce cardinal et madame la princesse aucune intrigue, mais que, quand ils en auraient eu, elle ne se croyait « pas trop propre a faire le métier d’espion ».
L’autre influence est moins connue, et les historiens la négligent. Elle est attestée cependant. Ce fut celle de Pluvinel, célébre chez les amateurs du cheval et chez les bibliophiles par son Manége royal, luxueusement imprimé avec planches, « qui fut, dit un contemporain, le plus poli des hommes en ce qui dépend de la perfection du chevalier, et qui en a rendu de telles preuves qu’on peut dite qu’il a plus dressé d’hommes et de chevaux que tous ceux qui s’en sont mélés depuis cent ans ».
De méme qu’un maitre de danse enseigne le maintien, il nest pas étonnant que, montrant l’adresse a cheval, celui-la, de bonne noblesse lui-méme, ait plié les jeunes gentilshommes a des fagons honnétes, dont leurs péres avaient perdu l’habitude. Ainsi que Mme de Rambouillet,
cest en Italie que Pluvinel s’était instruit et qu’il avait fait sa réputation, ce qui ne l’empéchait pas d’estimer que « Pécole étrangére n’est pas propre aux esprits francais ».
Rentré en France, il eut de Henri III la charge de premier écuyer; Henri IV lui donna la grande écurie et le fit gouverneur du duc de Vendéme et du dauphin. En méme temps, il ouvrait une académie, ou l’on se porta en foule, et pour laquelle, quand Louis XIII fut roi, il proposait l’établissement d’Etat, avec des filiales dans quatre autres villes du royaume.
Autant que d’une science accomplie en ce qui regarde sa ptofession, on trouve dans le livre ot il en fait le projet des vues générales riches d’information et les marques les plus agréables d’une pénétration singuliére. « Toute la noblesse de cet Etat, dit-il, est plus passionnément désireuse d’étre instruite a la vertu, a la civilité, 4 la courtoisie, aux bonnes meeurs, a la propreté, a bien faire les exercices, soit des armes, soit de ceux qui se font pour le plaisir et pour la bienséance, que de toute autre chose.» Et il a soin de mettre dans ces écoles (qu’on pourrait dire normales) de la guerre, du grand monde et des charges publiques (en méme temps que la cavalerie, les armes, la lance, la voltige, et la course de bague), les mathématiques, la morale, l’histoire, la politique, le commandement militaire et celui des places et des provinces.
Tels étaient ses desseins; tel fut sans aucun doute lesprit qui Vinspira dans son ministére particulier, lequel tendait justement au méme but que celui qu’avait poursuivi dans son école de La Fléche le feu roi. Il n’est pas moins certain que Vespéce d’anarchie ot retomba le royaume quand celui-ci fut mort ne put, en livrant la noblesse aux intrigues et aux complications, qu’en contrarier et en retarder les effets.
Personnellement, le roi se montrait peu capable de la
dominer et de la civiliser, étant naturellement taciturne et doué de peu de conversation. La méfiance et une extreme dissimulation faisaient le fond de son caractére, et en fait de prestige il voyait petitement. Tallemant raconte qu’il fit battre un sergent ou huissier qui était venu faire sa charge dans la cour de Fontainebleau pour dette sans arrestation, dans ce préjugé commun chez les petits gentilshommes de ne pas souffrir 4 de pareilles espéces d’instrumenter chez eux. Cependant leur commission porte ces mots : de par le roi.
Un conseiller d’Etat qui se trouva présent dans la circonstance s’amusa 4 dite : « Il faut, si c’est de par le roi d’Espagne, chatier cet insolent»; le roi devant apparemment entendre, par ce propos, que punir autrement c’était se dédire lui-méme.
Longtemps ce prince ne connut de divertissement que la chasse, laquelle le tint de bonne heure asservi au point de donner les charges de l’Etat 4 un favori dont tout le talent était d’y dresser les faucons. Pour la forét, cette passion Pattirait souvent a Fontainebleau pour un temps coutt, durant lequel, ne menant avec lui que peu de suite, il usa plus souvent encore que son pére du simple logis de la Conciergerie.
La reine mére n’était pas davantage celle qu’il edt fallu pour cet office, paresseuse 4 toute peine, prompte a se tepaitre de tous les commérages de cour. Tout ce qu’elle sut tirer des exemples donnés par Mme de Rambouillet fut d’envoyer ses atchitectes étudier ses distributions quand elle batit le Luxembourg, qui fut au demeurant le seul grand ouvrage du régne, car jamais on ne vit 4 cet égard contraste plus grand qu’entre le roi défunt et son fils.
Autant Henri IV avait été curieux de b4timent, autant son successeur s’en fit voir économe. II ne batit que Versailles et sur un tout petit pied. Quand on parcourt aujourd’hui
les autres maisons royales, on n’y trouve presque rien de sa main, et les témoignages du passé ne nous en offrent pas davantage. Au corps de Fontainebleau, en vingt-cing ans de régne comptés depuis sa majorité, il n’ajouta 4 peu prés rien, et au dedans guére davantage. Le principal fut d’y achever les ouvrages commencés. Cependant il en aimait le séjour, apparemment plus que celui de Saint-Germain méme, ou il avait passé son enfance; en sorte que cette résidence n’en maintint pas moins la faveur du dernier régne, continua de rassembler en elle les splendeurs de la monatchie.
La cour s’y trouvait, lorsque le premier effet de la politique de Richelieu, qui guettait sur les cols des Alpes, du cété de Milan, les progrés de la maison d’Autriche, contesta a celle-ci ’accés de la Valteline, territoire protégé des Ligues Grises, depuis réunies a la Suisse. Comme ses populations tenaient pour l’Eglise romaine et les Grisons pour la Réforme, que |’Autriche pourchassait en tout lieu, ce fut une occasion au pape d’intervenir, et de députer au roi une ambassade, dont I’éclat laissa de longues traces dans les souvenits du chateau. ;
Le pape était Urbain VIII, signalé par la longueur inaccoutumée de son régne, le concours qu’il apporta en plusieurs rencontres a la politique frangaise en Italie, et la protection que nos artistes en éprouvaient 2 Rome : Poussin entre autres, recommandé par le cardinal Barberin son neveu, le méme qui faisait cette ambassade. Il y venait accompagné du commandeur del Posso, l’un des plus grands amateurs dart qu’edt alors la Ville éternelle, et qui était de sa cour; si bien que dans le journal que celui-ci a laissé de son voyage, nous tenons le plus fameux témoignage de l’admiration que Italie ait payé a cette résidence, en méme temps que de plusieurs points, qui ne sont éclaircis que la, de la décoration du chateau.
Le cardinal y fut regu 4 la mi-aofit de 1625, aprés trois mois de séjour 4 Paris, par toute la cour, lui et son train étant défrayés de tout, le temps qu’il y demeuta, par le roi. Une messe, la premiére qu’il efit dite depuis son arrivée en France et dont il fit honneur au roi, paya d’abord sa bienvenue, dans le décor tout frais de la grande chapelle, tendue pour la circonstance des tapisseries du grand Scipion et parée sur l’autel d’une Nativité d’argent envoyée en présent par le pape. Devant une énorme affluence, la chapelle et la chambre du roi fournissaient la musique. Tous les princes, Condé, Conti, Soissons, Longueville, etc., communiérent de la main du prélat. L’exposition du saint sacrement fit suite.
Au tepas magnifique qu’on servit, dans la salle de Bal comme toujours, le roi porta la santé du Saint-Pére et le légat celle du roi. Huit jours aprés, les deux reines le traitérent dans des collations que la reine mére donna dans la galerie de Frangois Jet, et la reine régnante dans celle de Diane. Toutes les beautés du chateau furent montrées, appartements, chambres, salles, galeries, bains, etc., sans compter les jatdins, ot le récit laissé par le commandeur nous met 4 méme de suivre le légat pas a pas.
Les tableaux retirés de lappartement des Bains sous le précédent régne se trouvaient alors rassemblés dans le pavillon du fond de la cour du Cheval blanc, qui en prenait le nom de pavillon des Peintures, formant une collection dont l’énumération fournie par le méme visiteur nous est comme une premiére édition des catalogues de notre musée du Louvre.
A Vintérieur du royaume, cependant, on était en grand tracas des factions qui se formaient autour de Monsieur duc d’ Anjou, depuis duc d’Orléans, puiné du roi, prince aimable, ayant hérité du charme personnel de son pére, quoiqu’il n’en ett jamais le sérieux.
Tl avait art de rendre son abord gracieux, sa personne chére, ce qui se voyait 4 l’empressement qu’il y avait a occupet des charges dans sa maison et 4 s’y maintenir. Il aimait la conversation et savait y plaire, ainsi qu’y proposer d’intéressants sujets dans de petites réunions qu’il tenait dans le temps qu’il passait 4 la cour; adonné au surplus a la curiosité des batiments, des tableaux, des médailles et des simples, qui tirées 4 gouache sur ses ordres pat Nicolas Rober, son peintre, ont depuis formé le fond de la précieuse collection de nos vélins du Muséum, il tenait ordinairement sa propre cour a Blois, ot Mansard éleva pour lui le batiment neuf, chef-d’ceuvre de architecture francaise. Par malheur, un défaut de bon sens, qui faisait de lui un jouet entre les mains des favoris, ne le destinait qu’a des agitations, dont l’une des plus funestes se termina, comme la conspiration de Biron sous l’autre régne, a Fontainebleau.
Elle eut le mariage du prince pour cause, résolu avec Vhéritiére de Montpensier, en qui tombait en quenouille la troisieéme branche (venant aprés les Condés) de la maison régnante, selon les intentions du feu roi d’éviter pour les cadets du tréne l’alliance d’une maison souveraine 4 |’étranger, tout en vaquant a la fortune que lui assurait un pareil choix.
Ce dessein, livré, comme tous ceux qu’avait formés le précédent régne, aux hasards d’un pouvoir faible et tiraillé, encoutut la contradiction de la part d’intrigues toujours prétes, lesquelles, ayant dix ans sous de moins grands seigneurs entretenu la guerre civile, comptérent la renouveler avec de bien autres chances, avec l’appui de celui-la; d’autant plus enhardies a l’essayer que le roi, naturellement jaloux de son frére et en qui ce sentiment s’aiguillonnait alors de la stérilité de la reine, de qui l’on devait attendre vingt-cing ans un dauphin, aussi longtemps que cet heureux événement
n’assurerait pas chez lui la succession du trone, ne voulait pas le marier du tout.
L’intrigue prenait corps cette fois dans Ornano, toutpuissant sur l’esprit du prince, dont il avait été gouverneur, avec Chalais pour associé, et pour ouvriére la fameuse duchesse de Chevreuse, de la maison de Rohan, veuve de Luynes, remariée 4 un fils du Balafré, abondante en relations, fertile en menées secrétes, en fait de conspiration pourvue de tous les grades. Il s’agissait de conquérir pour le prince la liberté d’une autre alliance qui le fortifiat dans une action prochaine ou on le poussait contre ’Etat. Les princes du sang connivaient a l’affaire, Condé en téte, dans la seule vue d’ajourner la naissance d’un héritier entre le tréne et eux; les deux Vendéme aussi, en quéte d’une importance qu’ils sauraient ensuite se faire payer. L’étranger, Savoie et Espagne, y était mélé par Vintérét dune révolution intérieure, qui, en abattant Richelieu, leur eit rendu les ouvertures dont ils profitaient avant lui.
Celui-la seul faisait obstacle, représentant au foi tout ce qui s’agitait autour du mariage de son frére contre la couronne, et ne cessant de l’éclairer sur ses intéréts.
On se flatta d’abord de gagner Ornano, on le fit pour cela maréchal. Mais, quoique feignant de travailler pour le roi, il poussait le prince a la désobéissance, s’excusant du peu d’effet de son zéle sur la résistance qu’il en endurait. Quand le roi eut la preuve de sa duplicité, sur le conseil de Richelieu, il se résolut a agir, ce qui fut dans un secret si gtand, que ni Bassompierre, ni Fontenay-Mareuil, qui pattaient pour Paris et qu’il pressa de tester, leur disant que sa garde ferait ce jour-la des choses qu’ils n’avaient encore jamais vues, n’en différérent pas leur voyage.
Tout le régiment de la garde fut mandé dans la cour du Cheval blanc sous couleur de faire l’exercice, lequel étant fini, et se faisant presque nuit, le sergent-major demanda
tout haut au roi que les deux compagnies de relevée pour le lendemain fussent autorisées 4 rester jusqu’au jour, ce qui fut accordé; en sorte que toutes ces forces demeurérent rassemblées. Le roi alla souper la-dessus. Aprés souper, d’Ornano fut appelé, et au sortir de l’entretien, au méme fatal passage de la chambre dans le cabinet ot I’on avait arrété Biron, sans avoir eu le plus petit soupgon que cette piéce lui fat préparée, il fut pareillement arrété. C’était le 4 mai 1626.
La surprise le lendemain ne fut pas moindre dans la cour, ni la frayeur de ses complices, ni indignation de Monsieur, qui porta chez le roi les plaintes les plus améres, proférant contte Richelieu des menaces, qui n’étaient pas vaines, cat un dessein d’assassiner le cardinal était préparé dans le complot; lequel, sur avis qu’il recut que le prince le viendrait saisir 42 Fleury, ot il faisait sa demeure, partit avant le jour, toucha a Fontainebleau a temps pour faire sa cour au prince, et fut a son lever lui présenter la chemise.
Monsieur cependant se mettait en peine d’entente avec la maréchale. Une lettre qu’il lui adressa réussit a passer les lignes que la garde formait dans la forét; mais le retour fut moins heureux, quoique le messager eit regu l’ordre de ne quitter des yeux la réponse qu'il portait, qu’aprés qu'il ’aurait vu remettre aux mains du prince, lequel descendu dans la cour trouva ce messager sur les degrés du Fer a cheval, qui jouait ’ébahi d’avoir perdu la lettre, et disant qu’il fallait qu’elle fat tombée de sa poche. Mais elle se retrouva aussit6t que le cardinal, a qui elle parvint en droiture, en eut pris connaissance assez pour tenir préte la réponse qui fut faite a Monsieur, que les graces que, d’accord avec la maréchale, il alla demander pour elle et son mari n’entraient pas dans le dessein du roi, et que toute instance en faveur de celui-ci ne ferait qu’empirer son sott.
Le maréchal fut gardé prisonnier 42 Vincennes. Chalais,
décapité comme ayant trahi deux fois, en changeant de parti, le roi au cours de cette intrigue, Mme de Chevreuse bannie, le duc de Vendédme un temps tenu en prison et dépouillé de son gouvetnement. Surpris par Monsieur, qui lui demandait s’il avait eu part dans I’affaire, d’Aligre, chancelier, eut la lacheté de répondre qu’il n’en avait rien su, ce qui lui fit retirer les sceaux. Richelieu, interrogé de méme, répondit que oui.
Monsieur donc épousa, mais sans effet d’aucune sotte, cat Madame mourut, n’accouchant que d’une fille qui fut la Grande Mademoiselle; en sorte que, le prince redevenant 4 marier, de nouvelles intrigues se formérent au sujet d’une union nouvelle : pour commencer, celle de Marie de Mantoue, qui traversait les desseins du roi en Italie; ensuite, celle dune princesse de Lorraine, qui renouvelait le danger dune maison redoutée a grandes parentés, postée sur la frontiére, objet de la méfiance du feu roi. Ni Pune ni l’autre ne purent étre approuvées.
Dans la guerre émue en ce temps-la par la turbulence des huguenots, le prince commandait dans les armées du roi. Louis XIII était a Fontainebleau, quand il recut la nouvelle que, par mauvaise humeur, son frére avait fait défection et s’en allait bouder 4 Blois. Mis aussitét en route pour Orléans, ot il lui ordonna de le joindre, la paix se fit entre eux, sans empécher que plus tard, le méme jeu recommengant, Monsieur épousat sa princesse, dont, par une sotte de fatalité, naquirent, sans plus d’héritier male, trois filles, qui furent l’une duchesse de Toscane, une autre duchesse de Guise, la troisiéme duchesse de Savoie.
La guerre de religion cependant se poutsuivait dans les provinces, 4 La Rochelle d’une part, de l’autre en Languedoc, en présence du roi et de Richelieu lui-méme, qui, volant d’un endroit a Vautre, en surveillait ?opération. La prise de La Rochelle, ensuite celle d’Alais, y mirent fin de facon
si complete que ce fut la derniére fois que le roi accorda aux religionnaires un traité. Le cardinal rentra le 14 septembre 1629 en triomphateur 4 Fontainebleau. La cour pour lui faire honneur alla a sa rencontre jusqu’a Nemours. La paix avec P Angleterre avait suivi de prés. Il ne restait plus au rol qu’a en préter le serment.
Cela se faisait alors par voie de démonstration solennelley de part et d’autre des parties contractantes; chacune allant recueillir par son ambassadeur l’engagement public de devant Dieu, ce fut dans la chapelle qu’il fut pris, aprés que le parlement venu de Paris d’une part, les ambassadeurs étrangers de l’autre, eurent été recus au chateau.
Artivérent les premiers messieurs du parlement, de la Cour des comptes et de la Cour des aides, lesquels dabord allérent saluer le roi et furent magnifiquement traités.
Le cardinal vint le lendemain, un peu plus tard les ambassadeuts d’Espagne, d’Angleterre et de Venise, que le roi féta dans un festin splendide, que charmait le son des instruments, violons, hautbois, etc. La chapelle, ot le serment fut prété aprés vépres, regut sa parure des grands jours. Une estrade y était préparée de cing pieds de haut, de douze carrés en surface, habillée d’un velours bleu semé de fleurs de lis d’or, au haut bout de laquelle siégeait le roi.
L’ambassadeur anglais, lord Hay, envoyé querir et introduit pat une avenue ot la garde faisait la haie sur son passage, parut accompagné d’un des grands de la cour, fut regu par un autre, et mené par tous les deux jusqu’au pied de l’estrade ot le héraut monta le premier. Lui-méme monta ensuite, et, pliant le genou, s’avanga vers le roi, qui le regut debout, en habit magnifique, entre les comtes de Longueville et de Chevreuse d’un cété, Richelieu et le cardinal de la Valette de l’autre. Auprés de ceux-ci pataissaient le garde des sceaux et Boutilier, secrétaire d’Etat, qui
4 haute voix donna lecture du traité, laquelle finie, le cardinalministre fit apporter le livre des Evangiles, sur lequel le roi jura. Aussitét éclata un chant de Vive se roi; puis les trompettes et les tambours sonnérent, et l’ambassadeur se retira avec les mémes cérémonies par la méme avenue, entre les mémes haies de gardes qui avaient honoré son atrrivée.
Il n’est personne qui, au musée de Cluny, n’ait contemplé avec curfiosité ces beaux manteaux dont se paraient les chevaliers du Saint-Esprit, quand se tenaient les chapitres dun ordre qui égala en renom dans toute l’Europe la Jarreti¢re d’Angleterre, la Toison d’Or de Bourgogne, lAnnonciade de Savoie. Henri III le fonda a la veille de la Ligue, et il n’y a rien de si fréquent dans Vhistoire de la cout de France aux derniers siécles que la mention qui s’en fait sous le nom de Cordon bleu.
Les Grands Augustins conservaient ses archives et il tenait chez eux ses assemblées, dans l’endroit de Paris ou le nom de ces religieux se conserve, prés du Pont-Neuf, donné a une rue et a un quai. Deux tableaux au Louvre font mémoire des cérémonies de promotion ot les nouveaux chevaliers étaient regus; l'une célébrée par le roi fondateur, peinte par Jean-Baptiste Vanloo, l’autre tenue par Henri IV, ceuvre de Detroy. Celle que tint Louis XIII le fut 4 Fontainebleau, année 1633, au jour de la Pentecdte, féte liturgique du Saint-Esprit.
La salle de la Belle Cheminée arrangée en chapelle servit a la cérémonie, déployée en grande pompe, en présence de la reine et des princesses, des cardinaux et des ambassadeurs. Les nouveaux chevaliers étaient recus la veille dans une premiére tenue, que présidait le roi, ot ils entraient en cape et ot, des mains de Sa Majesté, ils recevaient, apres le sermon, le manteau de velours noir semé de flammes et le mantelet de toile d’or brodé de colombes de l’ordre. Au
nombre des nouveaux qui, cette fois, prenaient ces insignes et jurérent le serment, étaient La Meilleraye, le maréchal, le duc de Longueville et Richelieu.
Ces tenues pronongaient aussi des exclusions. La Grande Mademoiselle, qui assista a celle-la agée de six ans, conte qu’elle y vit dégrader, comme mélés au passé de son pére, le duc d’Elbeuf et La Vieuville, et rompre les tableaux de leurs armes qui se trouvaient au rang des autres.
Au grand office du lendemain, la messe fut dite par Varchevéque de Lyon, frére du cardinal, servie par deux abbés mitrés et une troupe de clercs de tout rang. La procession qui suivait l’Evangile eut lieu par le double escalier qui donne accés au batiment, descendu d’une part, remonté de l’autre, longeant en vue de l’étang la cour de la Fontaine. A Voffrande, chacun des chevaliers, le roi en téte, apportait, avec le cierge, un écu d’or. Les vépres du soir étaient chantées 4 l’intention des chevaliers défunts. Le troisi¢me jour, une messe des morts, aprés laquelle le roi descendait au jatdin pour toucher les malades, termina la cérémonie.
Nulle résidence alors ne se prétait davantage a ces solennités de tout gente, et cela fut apparemment cause qu’on les y célébrait si souvent. Tout économe de batiment qu’il était, Louis XIII n’avait laissé de concourir 4 la beauté des lieux.
La décoration de la chapelle avait été achevée par lui. Cest sous ses traits, au retable du maitre-autel, qu’est en sculpture représenté saint Louis, tandis que Charlemagne parait sous ceux de Henri IV. Il commanda a Jean Dubois le tableau qui aujourd’hui y représente, a propos de la descente de croix, la Trinité. C’est lui qui, sur le palier de la tribune, fit sculpter en bois l’admirable porte décorée de chétubins par Gobert, et qui, pour lui faire compagnie, tira du méme artiste celle de la galerie, ornée des motifs ptofanes de la Force et de la Terreur.
Enfin c’est 4 ses soins qu’on doit les magnifiques pla-
fonds compartis de poutres puissantes et semés d’ornements dorés 4 forte saillie que l’on trouve dans les trois pieces des appartements royaux donnant sur le jardin de Diane ; et c’est sans doute pour sa magnificence que Napoléon choisit comme salle du tréne la piéce du milieu, jadis chambre du roi.
Dans le batiment, tout porte a croite que le Fer a cheval ne fut reconstruit que parce qu’il menagait ruine. Mais il le fut sur des dessins et dans un appareil parfait. Avec l’aile de la Belle Cheminée et le Baptistére, c’est le plus beau morceau de Fontainebleau. Sans preuve, on l’a longtemps donné pour un ouvrage de Lemercier ; on sait maintenant qu’il est de Jean Ducerceau, petit-fils du célébre ornemaniste qui travailla sous Henri II. Il réussit prodigieusement ; les vues pittoresques que les graveurs du temps ont multipliées de ses votites en sont la preuve. Elles forment sous cet escalier quatre arcades, que des piliers a bossages accompagnent, supportant vingt-quatre piédestaux introduits dans la balustrade. L’appui de cette balustrade est a jour, orné de sceptres et de caducées. Il y a deux rampes en symétrie, coupées d’un palier en leur milieu et développées au-dessous de ce palier suivant une double courbe, au-dessus suivant un simple fer a cheval ; combinaison qui, par le jeu des taccourcis, produit vu de face un magnifique effet, et de biais, quand on se déplace, des variétés sans fin.
La production de peinture frangaise était alors en grand renouveau, entre les mains de Vouet, en qui un long séjour a Rome avait développé un génie 4 la fois abondant et souple, propre comme nul autre a la décoration. Rentré depuis peu en France, il avait semé en quelques années, dans Paris et ses environs, en galeries et chapelles, en voites et plafonds, en dessus de cheminée et retables, les fruits de son pinceau. Doué pour l’ornement autant que pour la figure, il remettait en vogue lusage, abandonné depuis un demi-
siécle, de l’arabesque, dont le plus parfait essai qu’on ait vu de sa facon orna l’antichambre de la reine, du cdté de la galerie de Diane.
Nous possédons de son style en ce genre un peu plus que des descriptions et des éloges. Car en ayant entre autres fourni l’échantillon, dans des panneaux qui décoraient le cabinet des Bains d’Anne d’Autriche, cet ouvrage, détruit depuis, subsiste dans d’excellentes gravures de Dorigny, ot l’on en saisit tout le mérite, toutes les ressources et toutes les graces.
L’ouvrage de Fontainebleau était de quatre panneaux dont les motifs étaient fournis par les quatre Eléments. Les cattouches étaient octogones, des Satyres et des Termes les accompagnaient, au milieu de l’attirail ordinaire a ces sottes de décoration. Au plafond, le milieu était fourni par un sujet de Tithon enlevé par Aurore. Tout cela malheureusement a cessé d’exister, balayé dans les remaniements qui ne cessérent pendant deux siécles d’étre pratiqués dans le chateau.
Quand, le roi mort, la reine eut la régence, un autre genre d’ouvrages prit place a Fontainebleau pour Vornement du pavillon des Poéles et des chambres voisines, ot elle prit résidence alors. Marie de Médicis y avait logé déja, et cet usage renouvelé est cause qu’on donne encore patfois 4 cette partie du chateau le nom d’appartement des teines méres. L’ancienne chambre de Henri II en était le morceau principal. Le plafond seul en fut gardé, ceuvre de menuisetie qu’on transporta seulement dans une piéce voisine en y mettant le chiffre de la reine.
Quant au teste, ce qu’on y fit fut Veffet d’un systéme pareil 4 celui qui, trente ans plus tard, allait opérer 4 Versailles sous la direction unique et toute-puissante de Lebrun : a savoir toutes les parties de la décoration exécutées par des talents spécialisés, sur les dessins d’un seul et sous sa direc-
tion. L’essai s’en faisait alors au Louvre par la volonté de la reine, avec Errard pour maitre d’atelier, architecte et décorateur, 4 qui l’on doit, en fait d’architecture, le portail de Péglise de l’Assomption de Paris. Il fut suivi de point en point a Fontainebleau.
La salle des Gardes, maintenant coupée en deux, eut un plafond d’Errard. Le plafond de menuiserie transporté se voit encore dans l’antichambre qui suit. La chambre de la reine vient troisiéme, et conserve sa décoration, de sept montants d’arabesques dessinées par Errard et exécutées pat Cotelle, peintre de Meaux, et excellent dans le genre que Vouet venait de ressusciter. Le plafond y répond avec un sujet de milieu, quatre ronds et deux carrés longs, ainsi que les vantaux de deux portes. Sur les murs étaient autrefois des paysages de Mauperché, conformément a la pratique qui se prolongeait depuis Henri IV.
Chacun sait qu’Anne d’Autriche commenga sa régence au milieu du fracas des armes et de l’éclat que jetait sur son gouvernement la brillante victoire de Rocroi. Le grand Condé, alors duc d’Enghien, parut 4 Fontainebleau dans tout l’éclat de ses vingt-deux ans et de ce premier succés, en méme temps que le duc d’Orléans, réconcilié aprés tant de meéfaits.
Marie de Mantoue, qu’il avait courtisée, continuait de hanter la cour de France. Elle était Gonzague, sceur de la Palatine dont Bossuet fit loraison funébre, fille du duc de Nevers, premiérement prince francais, porté ensuite au duché de Mantoue par la fortune des héritages. On cherchait pour elle une alliance, qu’elle trouva enfin quand le roi de Pologne Ladislas Sigismond envoya demander sa main.
On recut Pambassade au chateau, avec beaucoup de cutiosité, 4 cause de la différence des mceurs qu’on supposait entre les deux nations. Avec tout ce qu’on peut attendre de fine observation d’une femme, Mme de Motteville a
décrit la rencontre des ambassadeurs et de la princesse. Elle se trouvait alors dans le cabinet de la reine ot ils furent accueillis, mélée au petit cercle de celle-ci. L’embarras de ne jouer qu’un second personnage dans ce premier abord de gens dont elle allait étre la reine lui fut cause de se dissimuler comme elle put, ce qui n’empécha pas que quelques-uns d’entre eux qui avaient été en France ne la décelassent ; si bien que, sans autre présentation, ces ambassadeurs se tournérent pour la saluer. Dans l’audience qu’elle leur donna le lendemain, ils la traitérent de Majesté. Elle, jusqu’a son départ, ne réclama de rang dans la cour que celui dont elle avait joui jusque-la. Le contrat fut signé dans la chambre du toi. Des mesures mal prises en estropiérent la féte. Au souper, le premier service manqua, et l’on oublia d’éclairer le chemin par ot les ambassadeurs eurent a se retirer dans leurs chambres ; de quoi la princesse ne fit que rire. Les noces, la-dessus, se firent 4 Paris.
Des témoignages conjoints de plusieurs Mémoires du temps tracent en 1646 le tableau complet d’une année que la régente, quoique d’ordinaire elle préférat Paris a la campagne, passa presque tout entiére 4 Fontainebleau.
Cependant la saison fut d’une chaleur étouffante, qui fit de la riviére ot l’on s’allait baigner le rendez-vous quotidien de la cour, vers Thomery ou Samoreau ou la Seine touche a la forét, 4 moindre distance du chateau. Les dames s’y adonnaient couvertes d’une chemise de toile grise qui tombait jusqu’aux pieds. On y restait 4 tremper tout le jour. Le roi, 4gé alors de onze ans, ne manquait pas une de ces journées, ot le suivait Villeroy, son gouverneur. On ne laissait pas de suivre, parmi ces délassements, la campagne de Flandre alors en cours, ou il n’était pas une de ces dames qui n’eit un fils, un frére ou un époux et dont le courrier apportait les nouvelles. Celles de Mardick, qu’assiégeait le duc d’Enghien, éclatérent comme une catastrophe, par
la quantité de gentilshommes qui y périrent, et qui mirent en deuil tout le chateau. « Toutes les chambres, dit Mme de Motteville, y retentissaient de cris. »
L’infortunée reine d’Angleterre y parut sur ces entrefaites. On l’y avait déja vue neuf ans auparavant, quand, chassée de Whitehall par les ptemiéres guerres civiles de son toyaume, elle avait passé, relevant de couches, en France pour y prendre les eaux de Bourbon. Cette fois elle était fugitive, loin du roi son mari, qui était en Ecosse, ot il allait bientét étre livré aux parlementaires. Le prince de Galles, son fils, était en fuite. Il la rejoignit 4 Fontainebleau.
Ce fut plus tard le roi Charles II. Un poéte de sa nation, Guillaume Roland, s’exprimant en latin, a fait le tableau de ses sentiments a son débotté dans le chateau :
Ubi magnificam pergis stipatus in aulam Quae patet ingenti vastissima regia tractu, ete.
Charles, quand tu abordas, entouré de ta maison, la cour vaste et splendide que borde la demeure royale, a voir ses toits sans nombre et ses avenues ot se pressait la foule, il te sembla entrer dans les murs d’une grande ville. Les tambours battent, les cloisons sonnent, la forét tout entiére frémit ; l’air retentit au loin du son des instruments. Tu descends de voiture, Louis t’embrasse de ses petits bras, etc.
La reine était la plus jeune des filles de Henri IV et n’avait pas eu le temps de connaitre son pére 4 Fontainebleau ; ses plus anciens souvenirs n’y remontaient qu’a vingt ans. De plus, elle n’y retrouvait cette fois qu’une régente qui lui était étrangére ; en sorte que l’accueil qu’elle y recut n’alla pas sans tracas de préséance, dont la chronique du temps nous a laissé le récit.
Elle aurait souhaité pour son fils la main de Mademoiselle,
DE HENRI IV A NAPOLEON III 253 fille du duc d’Orléans, et faisait dire a celle-ci par la reine qu’il la trouvait tout 4 fait a son gré et lui parlait d’elle a toute heure, dans l’impuissance ou, ne sachant mot de francais, il était de faire lui-méme sa cour. « Je sais bien, dit la princesse dans ses Mémoires, que je ne ferais pas grand compte de ce qu’on me dirait de la part d’un homme qui ne saurait rien dire par lui-méme. » Ce jeu ne s’en poursuivit pas moins, sans plus aboutir, dans deux séjours que le prince refit au chateau, le second au retour de la guerre en Ecosse et de ce fameux 29 mai, ou, fugitif aprés sa défaite, il échappa aux poursuites des parlementaires, caché dans le feuillage d’un chéne sur lequel il était monteé.
Les jacobites ont mis-en vets, en prose et en chansons cet événement. Pendant cent ans ils en fétérent l’anniversaite, buvant la santé du roi par-dessus eau (Ring over the water) avec des glands de chéne a leur chapeau. Le prince avait acquis cette fois assez de frangais, il en contait l’aventure ; en sorte qu’a Fontainebleau appartient la primeur dun récit en notre langue de ce légendaire événement.
Au premier séjour de ce prince vinrent s’ajouter d’abord le remuement que produisit le duc d’Orléans, retour de la campagne de Flandre, accompagné de beaucoup de noblesse : Elbeuf, Guise, Candale, etc. ; puis l’ambassade de Lagardie, envoyé pat Christine de Suéde, touchant les intéréts de cette reine et du roi dans l’imminente conclusion d’une paix ou marchérent associées leurs couronnes.
I] n’était bruit alors en Europe que de cette fille du Grand Gustave, pour lindépendance de ses meceurs et la qualité de son esprit, qui faisait dite que « les hautes sciences étaient pour elle ce que l’aiguille et la quenouille étaient pour le reste de son sexe ». A ce motif de curiosité pour l’ambassade, Pambassadeur en joignait d’autres, dans la singularité de sa fortune, qui, d’origine frangaise médiocre, Vavait rapidement porté au rang de grand favori de sa souveraine, jouis-
sant (a ce qu’on disait) de ses derniéres faveurs. Il fut traité superbement, et étala lui-méme un faste surprenant, ayant fait faire pour la reine un carrosse en broderie d’or et d’argent, qu’il fit promener autour du grand canal dont la cour lui faisait les honneurs, vide, 4 défaut de celle qui devait l’occuper, trainé par six chevaux et suivi de douze pages de Christine a ses livrées, jaune et noir avec passement d’argent ; lui, suivant dans le sien propre, escorté de ses pages en livrée orange et argent.
La derniére des visites d’une saison si chargée eut lieu pat la princesse de Palestrina, née Colonna, épouse d’un Barberini, laquelle demandait aide pour les deux cardinaux de ce nom, neveux du feu pape Urbain VII, que le nouveau persécutait. L’intérét de la couronne étant de ce cdté, cette assistance fut accordée, et la princesse était encore a Fontainebleau, quand elle regut avis qu’Innocent X se rendait a composition.
Ce furent, 4 la veille de la Fronde, les derniers fastes de cette maison. Tout le temps que durérent les troubles, la campagne exposée a l’offensive des rebelles en rendit par instant le séjour méme impossible, et Mademoiselle conte que, passant par la année 1653 comme elle revenait de Pont-sur-Seine, qui était aux Boutillier, et prenant cette occasion de montrer le chateau a une de ses dames qui la suivait et qui ne lavait jamais vu, elle prit logement 4 Photellerie, ne trouvant pas « qu’il fat respectueux de loger dans la maison du roi pendant l’exil ».
ANS V’histoite des maisons royales, le régne de Louis XIV ferait une révolution, si la faveur déclarée pour Versailles eit entrainé d’autre déclin que celui du Louvre et des Tuileries. Les séjours de Paris seuls patirent, les autres conservérent leur rang. La capitale du royaume changea de place ; mais ses lieux de récréation restérent, et parmi ceux-ci Fontainebleau, autant que jamais au premier rang.
Car au lieu que jusqu’alors la fréquentation du lieu avait dépendu du gofit du roi ou quelquefois des seules circonstances, elle se fixa désormais dans un usage constant qui tous les ans y ramenait la cour, avec appartements désignés pour les grands, habitudes pour les serviteurs, et, comme il atrive aujoutd’hui pout les villes d’eaux ou les bains de mer, mise en mouvement prévue de la ville et déplacement des marchands de Versailles et de Paris. L’air courtisan, au dire de La Bruyéte, s’y prenait par cette fréquentation, chez le bourgeois et le menu peuple comme 4 Versailles. La route
256 FONTAINEBLEAU qui menait 4 Fontainebleau devenait comme un chemin particulier du roi, qui dut 4 cet usage, au temps de Louis XV, le fameux ornement du pont des Belles Fontaines, jeté sut le vallon de l’Orge, prés du village de Juvisy.
A vrai dire, jamais Louis XIV n’y entreprit de grands batiments ni d’importants ouvrages. On se servit en ce genre de ce qui existait, en l’accommodant pour le mieux a des usages qui en cent ans avaient extrémement change. Méme dans le décor intérieur on n’innova longtemps que peu, et il faut en venir a la fin de ce régne, quand la mode des chambres boisées de petit relief, a plafond blanc, a cheminées basses, 4 larges glaces, commenga de poindre, pour voir entreprendre dans ce domaine terre a terre un rajeunissement général du chateau.
Ce qui se fit d’un autre style dans la chambre du roi est ici seul de son espéce : deux portes, 4 vrai dire supérieurement sculptées, qu’on croirait apportées de Versailles, portant de ces devises latines que recherchait l’époque, faites de troncons d’hexamétres, dont le P. Delarue, pour aider les curieux, a composé tout un recueil.
L’une de celles-ci est copiée d’une médaille qui fut frappée quand le roi, si longtemps attendu, vint au monde ; tandis que dans la guerre que nous avions en Italie, la citadelle de Turin était prise pat le comte d’Harcourt. Le roi la-dedans est Phaebus, et Turin un taureau qui vient au sacrifice : d’autant moins aisé 4 déchiffrer que le texte y est abrégé ainsi : Phaena et taurus accessit ad aras ; mais il faut le lire en cette sorte :
Phaebus nascitur et taurus accessit ad aras.
Prés de cet hommage que recevait le roi régnant, le défunt eut le sien dans un portrait, placé sur la cheminée et peint par Philippe de Champagne ; apparemment original de celui qui, dans les batiments de la colonnade du Louvre,
le représente vétu a la romaine et les bras nus. La piéce passait pour belle ; elle périt a la Révolution, brilée avec d’autres objets dans un sacrifice 4 Marat, dont le bourg érigeait la statue, et ot le roi comparut aprés cent cinquante ans, pour se voit qualifi¢é (comme porte le procés-verbal) d’« imbécile », qui, par poltronnerie, avait fait « répandre plus de sang que toutes les inquisitions » ; cependant, le peintre était loué avec tant de zéle, qu’en V’honneur du chef-d’ceuvre les patriotes décidérent d’en conserver un bras. Mais venant a se repentir, ils rapportérent ce bras, en sorte que tout fut consumé.
La chronique du chateau, depuis la majorité de Louis XIV, s’ouvre par un épisode, le plus sanglant qu’aient connu les maisons royales depuis les assassinats de Blois, et tel que, sans toucher presque 4 la politique, et n’ayant concerné que le plus obscur des hommes, il n’a pas laissé de s’emparer de Vimagination publique et d’immortaliser le nom de Monaldeschi.
Cétait un gentilhomme de la reine de Suéde, laquelle, apres que son carfrosse eut fait a vide le tour du canal de Fontainebleau, y parut par fortune elle-méme en chair et en os, dix ans aprés, année 1648. Elle n’avait pas fait dans Pintervalle moins de deux voyages a Paris, ou, pour commencer, le souvenir du roi son pére, aidé d’une renommeée de grandes qualités en elle, accompagnées de mceurs singuli¢res, V’avaient fait rechercher. Mais l’expérience de sa personne lui fut bientét moins favorable. Son esprit parut peu et ses maniéres choquérent ; l’effet qu’elle fit fut surtout celui d’une reine despotique et d’une fille mal élevée.
Depuis le traité de Westphalie elle avait abdiqué, quitté le luthéranisme pour l’Eglise romaine, et fixé sa résidence a Rome, d’ot elle partit pour ce troisitme voyage, qui, n’étant rien moins que désiré de la reine, de Mazarin et du roi, fit qu’on la pria, avant de toucher Paris, de relayer a
Fontainebleau, ot les appartements de la Conciergerie la recurent avec son train.
Comme elle était décri¢e a la cour, peu de personnes l’y allérent voir, en sorte qu’elle y demeura reléguée et s’y ennuya. On n’a jamais su si les causes de la disgrace de Monaldeschi, qui la suivait dans ce voyage comme gentilhomme de sa maison, étaient d’ordre politique ou galant. Des lettres en faisaient foi, qu’elle osa commander, comme si ce couvent eft été a ses ordres, au P. Lebel, supérieur des Mathurins logés a cété du chateau, de recevoir en dépdt secret, pendant qu’elle ferait a ’infortuné son procés.
Aprés quoi, entrainant celui-ci dans la galerie des Cerfs, qui tenait au logis que lui prétait le roi, elle lui reprocha de avoir trahie. Comme il s’en défendait, les lettres furent tapportées par le P. Lebel en personne, sur le témoignage desquelles se voyant convaincu, il implora avec larmes son patdon. Mais elle le refusa, et ne fit autre chose, toujours parlant en reine a qui n’était pas son sujet, que de commander au pére de le confesser, parce qu'il allait mourir, pendant qu’elle envoyait chercher le bourreau.
Ce fut Santurelli, capitaine de ses gardes, frére dun Santurelli, favori de cette princesse, que Monaldeschi avait pat jalousie taché de noircir dans Vesprit de celle-ci. A son tour cependant, celui-ci plaida la grace, sans rien obtenir de la reine, obstinée dans sa cruauté. Il aurait pu se défendre, et méme portait sous son collet une cotte de mailles, qui le sauva des premiers coups. Mais la peur que faisait la reine Yen empécha, comme elle forga sans doute le pére 4 le confesser en tremblant. Alors le bourreau improvisé, lui ayant de son épée percé la gorge, finit de la lui hacher a petits coups.
Mademoiselle, qui vit le chateau quelques semaines apres cette boucherie, dit que la galerie était pleine de sang, quoiqu’on lett fort lavée, et qu’il en restait toujours des
traces ; le malheureux, dans son désespoir, ayant couru par toute la piéce, tandis qu’on achevait de l’égorger.
On l’enterra sans bruit, sans plus de souci de la reine, qui pendant ce temps était 4 causer et 4 rire dans sa chambre, en sorte que tout se rassembla pour rendre horrible cette exécution. Le corps repose dans Véglise d’Avon, la cotte de mailles dans la galerie des Cerfs, ot il fut abattu.
Christine fut a ce coup plus que jamais désertée. Sur ses instances, on ne laissa pas de l’admettre pour un court séjour a Paris, qu’elle passa a se divertir en dehors de la cour comme la premiére venue, ensuite de quoi elle reprit le chemin de l’Italie, non sans avoir fait au retour un second séjour dans le chateau.
Le second événement de Fontainebleau, en ces temps-la, fut Pambassade du cardinal Chigi, envoyé d’Innocent X, pour faire réparation au roi de l’insulte regue de la garde corse du pape dans les rues de Rome par notre ambassadeur. Lessor que prenait en Europe notre politique depuis qu’étaient apaisés les troubles de l’intérieur, le succés de nos armes consacré part les récents traités, ’ascendant que gagnait décidément la cour de France sur toutes les autres, le prestige personnel du roi succédant a l’effacement de Louis XIII, s’unissaient pour donner a cette cérémonie une signification considérable.
Une piece de la tenture de Histoire du roi, tissée aux Gobelins sur les dessins de Lebrun, en retrace la scene ptincipale, laquelle a lieu dans la chambre du roi : ot le roi et le nonce se voient assis téte 4 téte, le second lisant la réparation, le premier l’écoutant avec un visage et dans une attitude qui ne marquent ni hauteur ni dédain. Peu de personnes, celles seulement auxquelles il appartient, assistent a cet acte diplomatique.
L’accueil qu’on fit au nonce fut des plus magnifiques. Pour la seconde fois en cinquante ans, une ambassade
papale était regue dans la cour du Cheval blanc ; mais la premiére, partie de Paris trop tard ou retardée par les chemins, n’y était arrivée qu’a la nuit. Celle-ci y fit son entrée en plein jour, avec des honneurs singuliers.
Douze pages avec leurs écussons l’annoncérent, suivis de deux cents estafiers, aprés lesquels venait l’écurie du roi, tous trés beaux chevaux richement harnachés, portant les palefreniers vétus a l’avenant. Marchaient ensuite les officiers de Monsieur 4 cheval, puis neuf trompettes dont cing 4 la livrée du roi, quatre 4 celle du prélat ambassadeur, dont le carrosse venait aprés ce train splendide, précédé des timbaliers, entouré de pages et d’estafiers du roi et de pages de Monsieur. Suivaient les carrosses de Monsieur, de Madame, du prince de Condé, formant cortége. Deux carrosses du légat fermaient la marche, lun portant des personnes d’Eglise considérables, l’autre celles de sa suite.
Au festin qui se donna dans la galerie des Cerfs, les santés furent .bues, par le roi au Saint-Pére, et par le nonce au roi, lequel porta la sienne assis et couvert, aprés s’étre levé et découvert pour l’annoncer. Le cardinal but la santé du roi debout et téte nue.
Au reste, la splendeur de ce festin était 4 la mesure du cortége. Jamais tant de pompe n’avait été déployée pour une réception d’ambassadeur. On pouvait mesurer par 1a ce que seraient les splendeurs de la cour de Versailles, ainsi que la politesse dont pendant un demi-siécle elle allait offrir le modéle aux nations.
Aprés mille contretemps, issus de deux régences, les efforts commencés sous Henri IV pour rééduquer la noblesse francaise et, pat son exemple, la nation, touchaient au but sous une monarchie raffermie. Voltaire a parfaitement bien vu qu’a cet égard le régne de Louis XIV rentrait dans Phéritage de celui de Francois let. Les esprits s’y avancérent, en méme temps que s’y recivilisaient les mceuts, et ce n’est
pas non plus par hasard que les écrivains du temps reconnurent dans Marot, par-dessus plus d’un siécle, malgré Pinspiration modeste, un gott chatié pareil au leur.
Le pastoral, qui fut comme une étape sur le chemin de ce renouveau, était abjuré, non moins que les grimaces de Pérudition et le masque glacé de l’hyperbole.
Son trop d’esprit s’épand sur trop de belles choses
disait La Fontaine de Malherbe.
Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses.
Ce retour s’étendit jusqu’a la galanterie, ot dés le régne précédent Monsieur disait ne pouvoir souffrir la mode de faire le malade, d’étre pale et de s’évanouir, qui était alors celle des Alcandres. Tout a cette fois enfin se réduisait au naturel. Ce fut le ton de cette société, saisi moins chez les écrivains de profession, dont chez plusieurs continuaient de trainer la rhétorique et les fagons de collége, que dans les écrits familiers, Mémoires et correspondance.
Aussi ne pouvait-il venir que d’en haut. Les gens de lettres peuvent le prendre, ils ne linventeront jamais ; de méme que, de leur cété, les grands n’en deviennent capables qu’en s’instruisant, ce qui en outre les forme a la décence. Pas plus que de nulle autre cour la galanterie ne fut absente . de celle-la ; mais le cynisme et l’ordure en furent bannis cette fois, et des historiographes plus dégoitants encore, tels que les Tallemant et les Brantéme. Ajoutez que de la tenue, la discipline passait au fait. Les prédicateurs préchaient les moeurs, au besoin contre le roi méme.
L’abbé de Choisy a décrit la vie que Louis XIV menait a Fontainebleau. Cinq ou six heures passées tous les jours au conseil, le temps donné a ses ministres pris a part et, en particulier, celui qu’il prenait de répondre lui-méme aux lettres des ambassadeurs, qu’il se faisait lire sans exception,
composaient comme ailleurs le fond de sa journée. Le reste se passait en promenade le long du canal ot il menait en caléche Madame Henriette d’Angleterre, femme du duc d’Orléans son frére, et quelques autres dames. La reine, qui était grosse, s’y faisait porter en chaise. Les courtisans étaient a cheval.
Quelquefois, Paprés-midi se donnaient des parties de chasse, et le bal le soir. On y donna le ballet des Saisons ot le roi faisait le Printemps, accompagné des Jeux, des Ris, de la Joie et de ’ Abondance, avec beaucoup de grace et de légéreté ; sans omettre, dit le témoin, « cet air de maitre, qui, méme sous le masque, le faisait remarquer entre les couttisans ». Autre ballet se dansa en plein air dans la cour de la Fontaine, au bord de l’étang ; et sur le canal méme se donnaient des médianoches, sur un bateau illuminé, que régalaient les violons et la musique, nageant alentour dans la nuit.
C’était alors le temps de la faveur de Mlle de La Valliére. La cour vivait au sein des fétes, et le jeu, qui y fut toujours une grande passion, y faisait rouler l’argent, que les notaires prétaient en abondance. Le duc de Saint-Aignan, alors petit favori, premier gentilhomme de la chambre, se distinguait dans le choix et la conduite de tous ces amusements, entre autres d’une comédie nouvelle qu’il fit représenter dans une allée du parc, sur un théatre dressé exprés, 4 si grands frais qu’on soupgonna qu’en cette affaire il n’avait été que le préte-nom du roi.
Ce fut dans le méme temps que celui-ci prit pour surintendant de sa musique Lulli, qui avait commencé par étre valet de Mademoiselle, et dont les opéras, succédant aux drames lyriques essayés en son temps pat Mazarin, devaient honorer le régne a l’égal des plus éminentes créations qu’il ait produites dans tous les gentes.
Le grand dauphin naquit 4 Fontainebleau, ou le roi
en fit luicméme l’annonce. Ceux qui se promenaient en cet instant dans la Cour ovale eurent la surprise de le voir ouvrir la fenétre, et le plaisir de l’entendre crier: « La reine est accouchée d’un garcon! » Plus tard, 4 Versailles, quand il s'agit du méme événement pour son fils, il dit: « Madame la dauphine est accouchée d’un prince. » Un témoin de Pun et de autre fait observer dans ces deux facons de parler, la différence qu’il y a, dit-il, « entre joie et joie ».
Dans le public, la plus vive fut pour la seconde de ces nouvelles. La premiére s’exprima sur place par des feux allumés partout, un ballet, des comédiens espagnols dans la cout de la Fontaine, devant le balcon de la reine mére avec des castagnettes, des harpes et des guitares. « A la naissance de Monsieur le duc de Bourgogne, dit le méme témoin, on devint presque fou », chacun se donnait la liberté dembrasser le roi, qui se laissa faire et porter depuis la chambre de la dauphine jusqu’a son appartement.
Dans l’espace de cinquante-cing ans, que Louis XIV gouvetna la cour, celle-ci devait grossir beaucoup. Elle était le lieu ott, sous le regard du prince, on se flattait de plus en plus de mieux pousser sa fortune dans les postes ou dans la faveur ; d’autre part, il était de la politique du roi de tenit 4 sa portée les grands de son royaume, afin de les empécher de méfaire, et, par l’émulation qui naissait de étiquette, de les mieux plier a ses volontés. Le plan de Versailles ne semble avoir été tracé qu’en vue de loger cette affluence, et cependant jamais l’embarras et la presse n’y furent compléetement évités. A Fontainebleau, dont le batiment avait poussé en partie au hasard, et ot nulle régularité ne tendait faciles, soit les distributions, soit le passage, ce fut un encombrement prodigieux.
D’un bout 4 lautre de Vhistoire intérieure du chateau et jusqu’a la Révolution, ce ne sont qu’appartements prétés et repris, tantot par ordre supérieur, tantot avec approbation
des arrangements que faisaient entre eux les couftisans, agtandissements, échanges, compétitions, dédoublement, soit en surface par des cloisons, soit en hauteur par des entresols, de chambres et de cabinets, déménagements causés pat la fonction, le rang, les commodités, la faveur. C’est a peine si le logis du roi demeure le méme au sein dun flux et reflux d’affectation des lieux, qui n’épargne pas les plus grands, s’étend jusqu’aux princes du sang et aux princesses.
Avec cela, que les plus grands seigneurs, quoique logés par le roi, avaient hétel en ville, que de moindres gentilshommes y avaient une demeure, dont l’abandon ou le libre usage tour a tour resserrait ou relachait celui qu’ils faisaient de leurs chambres au chateau ; si bien qu’un siécle et demi durant, la figure de celui-ci, sous la poussée d’une foule erossissante, apparait, chez les chroniqueurs, en incessante transformation : le moindre événement qu’ils enregistrent ne devant pas étre, ici, des dégagements nouveaux, 1a, la destruction de piéces de luxe que le changement des mceurs avait fait délaisser.
En fait de dégagements, le plus considérable que Louis XIV ait ordonné fut le grand escalier qui du pied de la chapelle aboutit a la Galerie, permettant de ce cété, depuis la cour du Cheval blanc, l’accés de lappartement du roi, par une percée que reconnait le visiteur 4 la mutilation d’un des motifs de stuc mis en cet endroit par le Rosso, et 4 la substitution d’une figure d’un autre style fournie par Maziére et Langlois, au commandement du roi, qui y avait mis son soleil, supprimé lors de la restauration sous Louis-Philippe.
La galerie avait pris alors le nom de galerie des Réformés, non pas (comme disent les anciens guides) de ce que le roi y prononga la réforme d’officiers, dont il composa aprés le traité des Pyrénées une compagnie pour le dauphin, mais
dune déclaration qui y fut faite, l’année 1664, qu’entre les tenants d’offices dans la maison du roi, seuls jouiraient des privileges de leur charge ceux qui setvaient actuellement et se trouvaient couchés aux états, joint leurs veuves non remarices ainsi que les vétérans : mesure d’ordre financier, inspirée par Colbert.
Cette galerie, qui a lorigine avait été le seul lieu de grande assemblée de la cour et fait partie de l’appartement du roi, était alors fort déchue, et quoiqu’on la laissat debout, ne servait plus que de promenade ou de passage. Et de fait, aprés que l’escalier neuf eut livré acces de ce cdté, le roi, entrant par le Cheval blanc, se servit constamment de cette galerie pour gagner ses appartements.
En fait de destruction, la moins attendue peut-étre fut celle de 'appartement des Bains, que Henri IV avait mis tous ses soins 4 réparer et a enrichir, et que l’ambassade Batberini avait contemplé un demi-siécle auparavant dans sa splendeur. Le besoin d’y loger selon son rang la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de La Valliére, les plus beaux yeux de la cour et veuve 4 dix-neuf ans, fut cause de le réduire en appartements, d’en abattre les stucs, supprimer les peintures, bref d’y ruiner, dans six chambres successives, ou brillaient, avec quelques-unes des plus belles pieces du Primatice, des chefs-d’ceuvre en tous genres du passé. Le profit en fut mince, l’espace ainsi gagné étant demeuré quarante ans bloqué a lusage de la princesse, dont la vie devait se prolonger fort avant dans le nouveau siécle.
Il ne faut pas s’étonner que tant de beau monde rassembleé ait trainé aprés soi les boutiques de Paris, et que quantité de marchands quittassent cette ville pour Fontainebleau dans la saison, comme ils la quittent de nos jours pour les villes d’eaux ou les bains de mer. Et de méme qu’a Paris les libraires tenaient boutique au Palais, on souffrait aux meétiers de luxe a Fontainebleau l’envahissement du chateau
méme. La tolérance était ancienne, on en a le témoignage déja sous Henri IV, au moins dans la cour du Cheval blanc. Alors il s’étendit 4 la cour de la Fontaine, sous la galerie de la reine et sous la galerie de Diane, ou gantiers, parfumeurs, brodeurs, passementiers tenaient étalage, sous l’autorité du grand prévét. Les libraires aussi n’y faisaient faute, sous la méme surveillance, qui, chargée de supprimer les livres défendus, ne laissait pas, en plus d’un cas, de se relacher des ordonnances. Ainsi la foule allait croissant, ainsi se rétrécissait l’espace.
Une autre piéce principale du chateau qu’on avilit sans la détruire fut la salle de Bal, qui longtemps avait au moins continué de servit pour les banquets, lesquels la désertérent enfin. Le suranné de sa décoration et la constante dégradation de ses vastes peintures, ou labsence de relief n’avait été rachetée que par un brillant de nouveauté dont le temps les privait chaque jour, furent cause sans doute de cet abandon. Louis XIV n’en fit plus que sa salle des Cent Suisses, la retirant par la de ’'usage constant de la cour. En revanche, celle de la Belle Cheminée prit une importance considérable. On y avait auparavant dansé, on y avait donné le concert : désormais elle logea la Comédie, les concerts se donnant dans les appartements, ainsi que lopéra, au besoin part fragments, et aussi dans la galerie des Cerfs. Cette salle, dans son nouvel emploi, prit le nom de salle des Machines, que portait aux Tuileries une salle du méme genre qui fut célébre. C’était le premier pas fait vers la destruction du superbe ouvrage dont Henri IV lavait ornée, comme l’antichambre d’honneur, par ot, comme 4 Versailles Vescalier des ambassadeurs, ceux-ci devaient passer pour entrer chez le rol.
Un prince 4 qui l’on doit ailleurs de si beaux jardins ne pouvait négliger ceux de Fontainebleau, qui se parérent alors selon le gotit nouveau dont Lenétre fut le dispensateur.
Les ouvtages de Francine furent dtés, comblés les canaux, dessiné le parterre que nous voyons aujourd’hui, et dressée la terrasse a quatre pans d’ou l’on prend le coup d’cil. Un parterre plus petit ménagé en contre-haut vers la forét, depuis supprimé, arrosé d’un bassin qui formait pot bouillant, hérita de la figure du Tibre. Diverses autres commandées aux sculpteurs qui décoraient alors Versailles, Tuby, Renaudin, les fréres Marsy, Lehongre, composérent a la terrasse neuve un ornement dont il ne reste que deux sphinx, ouvrage de Lespagrandel.
A la téte du canal, sous le parterre, furent établies en outte des cascades, dont le bassin et le mur de fond subsistent seuls aujourd’hui. Ce mur, décoré de rustique, coupé de pilastres taillés et percé de votites et de niches, compose ce qu’on appelait en ce temps-la une grofte.
Enfin, le long du canal méme, a gauche, fut ménagé, sous le nom de prairie des Fontaines, un tapis vert, jusqu’a son terme, coupé de bassins avec jets d’eau qu’un aqueduc amenait de la plaine de Samois, lesquels, en semant la variété, achevaient la beauté de cette promenade, pratiquée sur une petite flotte de trois ou quatre embarcations, que le roi mit sur le canal, décorée, comme celle qu’il avait a Versailles, avec beaucoup de magnificence.
Les dehors du chateau a l’intérieur des cours virent aussi changer plusieurs choses. Le jardin sur létang fut supprimé, le pavillon au milieu rebati. Comme lentrée réguliére et publique du chateau avait toujours lieu par la cour des Cuisines, pour donner a ce parcours plus de magnificence, on dressa a droite et 4 gauche de la porte du baptistére deux termes colossaux, ceuvte de Gilles Guérin, le méme qui sculpta a l’autre bout du GAtinais, dans l’église de Vallery, le tombeau du prince de Condé dernier mort, qu’on y voit encore.
Quand, a amour du roi pour Mme de Montespan,
qui remplaga bientdt celui qu’il avait eu pour La Vallicre, succéda laffection plus grave et plus solide que sut lui inspirer Mme de Maintenon, c’est 4 Fontainebleau que les signes de cette faveur parurent avec le plus d’évidence. Cette derniére fut logée dans un appartement de plain-pied avec celui du roi dont la chambre principale est sur la porte Dorée, précédée de l’ancienne loge ouverte, alors fermée par un vitrage qu’on a déposé de nos jours. C’est dans cette chambre que le roi commenga a lui rendre visite tous les jours. Aussi le secret de leur mariage, qui ne fut jamais publié, se nomma-t-il le mystére de Fontainebleau.
Il coupe le régne en deux parties, dont la seconde n’est, comme on se le figure, ni la moins longue, ni la moins favorisée des arts. Le roi, qu’on nous représente alors sur son déclin, était 4gé de quarante-six ans; il en allait régner trente encore, et le renouveau qui devait aboutir en peinture 4 art aisé et gracieux ot le brillant de Rubens et la douceur du Corrége se mélent aux qualités de l’école frangaise, en architecture aux ordonnances dégagées des Hardouin, Mansard et des Decotte, en décoration intérieure aux boiseries des Oppenord et des Boffrand, commence 4 ce momentla. Les Goncourt se sont étonnés que Watteau ait fleuri « sous le regne embéguiné d’une Maintenon ». Embéguiné ou non, c’est ainsi. Le style de Lebrun, la direction de Lebrun, les dessins que tous les corps d’Etat recevaient de Lebrun et d’ot était sorti Versailles, prirent fin alors, par le décés de cet éminent artiste.
Il n’opéra jamais 4 Fontainebleau, non qu’on ait pris soin de l’en repousser; le hasard seul en fut cause. Il y parut, mais occupé 4 un tableau qui devait prendre place ailleurs, au demeurant de grande importance : c’était la Famille de Darius. Aucan alors ne fut plus vanté : on le proclamait son chef-d’ceuvre, et cinquante ans plus tard Voltaire le mettait au-dessus des Pélerins d’Emmaiis du Veéronése.
L’intérét que ptenait Louis XIV a4 cet ouvrage lui fut sans doute cause de se faire suivre du maitre, auquel on eut soin de ménager dans l’étage supérieur du pavillon des Dauphins un atelier 4 la mesure de cette vaste machine, dont le roi allait observer les progres.
Le nouveau style qui devait transformer Vintérieur dune large partie du chateau commengait par la mise en état de ’appartement de Mme de Maintenon. Sa chambre, la vitrée, les piéces environnantes, en conservent le témoignage dans le lambris peint en blanc relevé de dorure, qui en rend l’aspect clair et agréable. On s’y croirait a Trianon. Partout c’est l’ouvrage de Lalande. La chambre au milieu est la plus belle de toutes, avec deux glaces en vis-a-vis sous des corniches cintrées dans lune desquelles est un fronton avec la devise du soleil. Historiquement, le lieu n’est pas moins remarquable, puisque c’est la que chaque soir, dans la saison, le roi venait se délasser des soins que lui donnait l’Etat dans les entretiens agréables autant que sages de celle qu’il appelait Votre Solidité.
Du cété de la cour de la Conciergerie, des ouvrages du méme genre parurent, de la main d’ouvriers dont le nom demeutre obscur, autant que leurs ouvrages sont admirés, représentants d’un véritable essor de la sculpture sut bois a cette époque : Dugoulon, Taupin, Legoupil. On achevait alors de fermer cette cour par un corps de batiment doublant et prolongeant la galerie de Diane, et qui servit 4 loger dans l’époque avancée du régne les petits-fils du roi, Anjou, Berry, Bourgogne, que le séjour de ce quartier charmait, comme il avait fait Henri IV et Louis XIII; en sorte que la cour en prit le nom de cour des Princes. La Voliére, autrefois contigué a cette cour, avait seulement cessé d’en relever l’agrément. Soit révolution du goat, soit épargne, la régente, dés le commencement
du régne, en avait changé le batiment qui ne servait plus que d’orangerie.
Une autre nouveauté dans le décor intérieur furent les atabesques que Claude Audran, remettant une fois de plus, aprés un nouvel abandon, ce genre d’ornement en honneur, exécuta dans le second cabinet du roi. La vogue en fut énorme alors. Il inspite ’ornement de Bérain, et Watteau en fit son étude. Des liens plus étroits que la simple présence le rattachent en outre au chateau, car l’évidence fait voir, et les contemporains ont avoué, que le renouveau en fut techerché dans les arabesques, ceuvre du Primatice dont la votite de la galerie d’Ulysse, alors intacte, était chargée.
Ce cabinet tenait de Francois Ie, sur autant d’armoirtes, quatre figures des Vertus cardinales en face d’un héros leur exemple. Ce theme de vertus fut gardé : on le porta seulement a trente-cing, que l’arabesque environnait. Les comptes qui nous en sont laissés les nomment un « ouvrage de vernis », ce qui fait supposer qu’il tenait quelque chose de ces travaux a fond dor pour lesquels l’artiste et ses fréres avaient obtenu un privilége et dont les exemples se conservent dans quelques dessus de clavecin du temps.
Le Grand Condé mourut a Fontainebleau le 11 décembre 1686. Il y avait fété sa premiére victoire; il y rendit ses derniers devoirs au roi. Il était accouru de Chantilly sur Palarme d’une petite vérole dont la duchesse de Bourbon, femme de son petit-fils, était atteinte, afin de la veiller lui-méme, crainte de la contagion pour de plus jeunes que lui. La goutte dont il souffrait, la fatigue ressentie d’un voyage fait en hate, avec le tourment intérieur pesant sur ses soixante-cing ans, le forcérent a s’aliter lui-méme et en peu d’heures le mirent a l’extrémité.
« Pendant cinq ou six jours il se vit mourir, dit l’abbé de Choisy, et donna ordre a ses affaires avec une présence desprit admirable. » Longtemps inclinant au libertin, il
avait mis sa conscience en repos depuis plusieurs années, et quant aux fautes jadis commises contre l’Htat, il en renouvela le désaveu dans une lettre supréme qu’il écrivit au roi. Tout cela causait dans la cour une émotion, que redoubla la grace du prince de Conti, alors exilé 4 Chantilly, que le roi accorda a ses derniéres priéres, touché lui-méme au coeur du danger de la princesse, qui était sa fille en batardise. De peur qu'il ne prit le mal, Condé prétendit lui barrer la chambre. Dans « un combat (dit Mme de Caylus) que Yamour paternel livrait au zéle du couttisan », le roi fut le plus fort et passa outre.
Le prince avait son logis au premier étage du pavillon des Dauphins. Ce fut la qu’il termina ses jours. Mme de Sévigné conte qu’a Chantilly, peu de jours avant son départ, un gentilhomme a lui, qui rentrait de la chasse en plein jour, vit a une fenétre du cabinet des Armes un fantéme, que son valet vit comme lui, qu’ayant la-dessus ouvert ce cabinet, fermé a clef depuis plus de six mois, il y avait trouvé toutes choses dans le silence de abandon, que le fait étant rapporté au prince, il n’avait fait que s’en moquer. Cependant, a ce qu’elle ajoute, le gentilhomme était «homme d’esprit et peu capable de vision»; ce qui la fait conclure ainsi : « Comme ce conte est vrai, je vous le mande. »
Le corps du prince demeura exposé vingt-quatre heures, le visage découvert, avant d’étre embaumé, veillé par vingt prétres de la paroisse, et par vingt moines franciscains, puis conduit en cortége a Vallery, ot il a sa sépulture.
Le héros venait de disparaitre, et sa cendre était pour ainsi dite encore chaude, quand la guerre de la Ligue d’ Augsbourg, qui devait étre cause des premiéres grandes difficultés du régne, n’en débuta pas moins par la fameuse prise de Philisbourg.
D’autant plus douce au cceur du roi que le dauphin
en cueillait les lauriers, la nouvelle en parvint a Fontainebleau, le jour de la Toussaint, comme la cour était 4 la chapelle. Ce fut pendant le sermon, que le P. Gaillard, jésuite, préchait. On vit soudain Louvois, averti le premier, se pencher 4 V’oreille du roi, et celui-ci par un signe de commander le silence 4 l’orateur. Tout haut a toute la cour, il donna la nouvelle, puis se jeta 4 genoux pour en rendre grace 4 Dieu. Sur quoi le sermon fut continué avec un ofnement tout prét, dont le pére, sans débrider, tira parti.
Cela, dit Mme de Sévigné, « fut repris avec tant de prospérité, que mélant sur la fin Philisbourg, Monseigneur, le bonheur du roi et les graces de Dieu sur sa personne et sut tous ses desseins, il fit de tout cela une si bonne sauce, que tout le monde pleurait ». Et comme elle faisait profession (comme nous ditions) de pro-jansénisme, elle ne se ptive pas d’ajouter : « Le roi et la cour lont loué et admiré. Enfin VPhumilité d’un homme de son état a di étre pleinement contente. »
Au nombre des revers qu’endura dans la guerre qui s’ouvrait ainsi la politique de Louis XIV, fut la révolution dynastique qui mit un Nassau sur le tréne d’Angleterte, culbutant le dernier des Stuarts, auquel il fallut faire une facon d’établissement en France. Il eut sa cour 4 Saint- Germain, et désormais ce prince et la reine sa femme firent toutes les saisons de Fontainebleau. Le marquis de Sourches conte une cérémonie qu’on leur fit le 12 octobre 1690, au début de leur sgjour sans doute. Le roi alla prendre au matin la reine, pour la mener a la messe, le roi d’Angleterre marchait un peu devant eux; le supérieur des Mathurins présenta eau bénite; le coussin de la reine était au milieu, ceux des deux rois sur les cétés, les princes et princesses n’ayant pour leurs genoux que le tapis; trois cardinaux Ctaient presents, une foule énorme qui emplissait l’église forcait les plus huppés des courtisans 4 s’entasser dans les
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La Cour ovale sous Louis XV (Gravure de J. Rigaud).
Boudoir de Marie-Antoinette avec le bureau de Riesener (1