CHAPITRE VI
Je ne considère pas icî les Éloges de Fonlenelle sous le rapport littéraire. Sous ce rapport tout a été dit '. J'étudie, dans Fontenelle, le penseur heureux qui a continué Descartes et popularisé la philosophie moderne.
Les Éloges de Fontenelle commencent en 1699 • , avec le renouvellement de l'A-
' Voyez Thomas, Essai sur les Éloges; Garât, Éloge de Fontenelle, etc., etc. Voyez surtout M. Villemain, Tableau de la Littérature au xviii* siècle. Voyez Voltaire en vingt endroits.
' « Comme l'histoire de l'Académie doit être, autant » qu'il est possible, celle des Académiciens, on ne man-
cadémie; el déjà, en 1708, il y en avait douze. Alors parut un petit volume intitulé : Hisloire du renouvellement de VAcademie royale des sciences en 1699 , et les Éloges historiques des Académiciens morts depuis ce temps-là, avec un discours préliminaire sur Vulilité des mathématiques el de la physique.
Ce petit volume a été le premier recueil des Éloges de Fontenelle. Les douze qui s'y trouvent réunis, sont ceux de Bourdelin, de Tauvry^ de Tuillier , de Viviani, du marquis de l'Hôpital , de lacques Bernouilii, d'Amontons, de du Hamel, de Régis, du maréchal de Yauban, de l'abbé Gallois et de Dodart* Le Discours prélimi-
30 quera point , quand il en sera mort quelqu'un , de lui » rendre en quelque façon les honneurs funèbres , dans A un article à part , oii Ton ramassera tes particularités ^i> les plus considérables de sa vie. M. Bourdelin, mort » dans Tannée dont nous écrivons présentement l'his- » toire, sera le premier envers qui TAcadémie s'acquitn fera de ce devoir. » HnUnre de Vannée 4j699, p^ 423.
84 ÉLOGES DES ACADËmCIENS.
naire est la belle Préface de 1699, dont j'ai tant de fois parlé. VHisloire est le récit, très-curieux, quoique très-court, des faits qui regardent le nouvel établissement (le TAcadémie. Le tout est précédé d'un Avertissement où Fauteur dit : « Ce re- » cueil ne sersc suivi d'un autre que quand • il y aura assez ôH Éloges pour faire un se- » cond volume pareil à celui-ci. »
Or, neuf ans après, en 1717, il y eut assez d'£/09(?5 pour cela; et il parut, en eflet , un second volume '. Un troisième parut en 1722 *. Les autres suivirent \
' Il contient dix-sept Éloges : ceux de Tournefort, de Tschirnaus, de Poupart, de Chazeiies, de Guglielmini, de Carré , de Bourdelin fils » de Berger, de Cassini , de Blondin, de Poli, de Morin, de Lémery, de Homberg, de Malebranche , de Sauveur et de Parent.
« Il contient onze Eloges : ceux de Leibnitz , d'Ozanani, de La Hire, de La Paye, de Fagon, de Tabbé de Louvois, de Montmort, de Rolle, de Renau, du marquis de Dangeau et de Des Billettes.
^ Et aux quarante Éloges déjà marqués, ils en syou-«
Le second volume commence par cette Préface, qui est charmante.
« Il parut, en 1714 \, un volume com- ^ posé de V Histoire du renouvellement de ^ l'Académie royale des sciences en 1699, » et des Éloges des Académiciens maoris de- » puis ce temps-là. Voici un second volume » qui ne contient que les Éloges posté- 9 rieurs. Us ont tous élé faits pour être lus » dans des assemblées de l'Académie , et » Ton y trouvera quelques expressions qui > ont rapport à cette circonstance.
tèrent vingt-neuf autres , savoir ; ceux de d'Argenson , de Couplet, de Méry, de Varignon, du czar Pierre, de Litlre, de Hartsoecker, de Delisle, de Malezieu, de Newton, du Père Reyneau, du maréchal de Tallard, du Père Sébastien Truchet , carme , de Biauchini , de Maraidi, de Valincourt, de Du Verney, de Marsigli, de Geoffroy, de Ruysch, du président De Maisons, de Chirac, du chevalier de Louvilie, de Lagny, de Bessons, de Saurin, de Boërhaave, de Manfredi et de Du Fay. En tout Fontenelle a prononcé soixante-neuf Éloges , et les a prononcés, en quarante-deux ans, de 4699 à 4740.
' C'était une seconde édition du volume de 4708.
» Le lilre d'Éloges n'est pas trop juste ; » celui de Vies Teût été davantage; car ce » ne sont proprement que des Vies, telles 9 qu'on les aurait écrites en rendant sim- » plement justice. J'en puis garantir la vé- » rite au public. J'ai su par moi-^nnôme un • assez grand nombre des faits que je rap- » porte, j'ai tiré les autres des livres de » ceux dont je parle, même de livres faits 9 contre eux, ou de mémoires fournis par 9 les personnes les mieux instruites. Je n'ai » pas eu la liberté, et encore moins le des- » sein , de faire des portraits à plaisir de » gens dont la mémoire était si récente. Si 9 cependant on trouvait qu'ils n'eussent » pas été aBse2 loués, je n'en serais ni sur* » pris, ni fâché. »
J'avoue que je suis bien aise de voir que Fontenelle n'était pas content du titre d'É-^ loges. Le mot Vie est le mot vrai, le mot naturel, le mot simple; le mot Éloge n'est que l'expression convenue d'une époque
ÉLOGES DES AOADÉMICIfiNS. S7
littéraire donnée. Fontenelle dit ailleurs :
« Ces Éloges ne sont qu'historiques, c'est- » à^dîre vrais *. »
Dans ces Éloges, en effet, tout est vrai, et c'est pour cela que tout y est neuf, que chaque Éloge a son caractère, son ton, une originalité qu'il tire db Toriginalité même du personnage, et que V Éloge de Méry ou de Couplet est si différent de celui de Newton ou de Malebranche.
Ce sont les Éloges de Fontenelle qui , pour la première fois en France, ont mis les savants en lumière et les sciences à la mode. S'il a bien secondé Descartes, fondateur d'une philosophie nouvelle, il n'a pas moins bien secondé Colbert, tout aussi novateur en politique que Descartes en philosophie. Mais qui se souvient aujour-
> Éloge de Malebranche.
88 ÉLOGES DES AGADÉMICTENS.
d'hui de ce qu'a fait Colbert pour les savants et pour les sciences?
Ce que Richelieu avait élé pour TAcadémie française, Colbert le fut pour l'Académie des sciences. On a vu sa grande idée d'une Académie générale et universelle, d'un Institut tel que nous l'avons \ Je trouve à chaque page, dans les Éloges de Fontenelle, des traces de cette sollicitude assidue, active, immense, que Colbert eut pour les sciences : inspiration d'un homme d'État, alors si nouvelle.
«M. Colbert, dit Fontenelle, favori- » sait les lettres, porté non - seulement » par son* inclination naturelle, mais » par une sage politique. Il savait que » les sciences et les arts suffiraient seuls • pour rendre un règne glorieux, qu'ils » étendent la langue d'une nation peul- » être plus que des conquêtes, qu'ils lui
' Voyez ci-devant, p. 37.
donnent l'empire de l'esprit et de l'industrie également flatteur et utile, qu'ils attirent cliez elle une multitude d'étrangers, qui Tenrichissent par leur curiosité, prennent ses inclinations, et s'attachent à ses intérêts. Pendant plusieurs siècles, l'Université de Paris n'a pas moins contribué à la grandeur de la capitale que le séjour des rois. On doit à M. Golbert l'éclat où furent les lettres, la naissance de cette Académie, de celle des inscriptions, des Académies de peinture, de sculpture et d'architecture, les nouvelles faveurs que l'Académie française reçut du roi, l'impression d'un grand nombre d'excellents livres dont l'Imprimerie » royale fit les frais, l'augmentation pres- » que immense de la Bibliothèque du » roi, ou plutôt du trésor public des sa- » vants, une infinité d'ouvrages que les » grands auteurs ou les habiles ouvriers * n'accordent qu'aux caresses des ministres
90 ÉLOGES DES ACADÉMIOIENS.
i> et des princes, un goût du beau et de )» l'exquis répandu partout et qui se forti- » fiait sans cesse "... »
Voilà Golbert peint à la manière de Fontenelle, par les faits; mais voici quelquesuns de ces faits encore, que je choisis entre beaucoup d'autres, car Fontenelle n'en oublie aucun. Ses éloges particuliers des divers savants semblent Véloge général et continuel de ce grand ministre.
« Si quelque livre nouveau, dit Fonte- » nelle, ou quelque découverte.... parais- » saient au jour avec réputation, M. Golbert ^ en était instruit, et ordinairement la » récompense n'était pas loin. Les libéra- » lités du roi s'étendaient jusque sur le » mérite étranger, et allaient quelquefois » chercher dans le fond du Nord un savant » surpris d'être connu *. »
' Éloge de l'abbé Gallois.
Homberg visitait Paris. Il était jeune.; et, comme il arrive assez souvent aux jeunes gens qui visitent Paris, son père avait beau le rappeler, il ne partait pas,
« A la fin, dit Pêntenelle, le père sMm- » patientait, et faisait des instances plus il» sérieuses et plus pressantes que jamais » pour le retour. M. Homberg obéissait, » et le jour de son départ était arrivé; il ^ était prêt à monter en carrosse, lorsque :^ M. Colbert l'envoya chercher de la part >» du roi. Ce ministre , persuadé que ^ les gens d'un mérite singulier étaient >o bons à un État, lui fit, pour l'arrêter, » des offres si avantageuses que M. Hom- ^ berg demanda un peu de temps pour >» prendre son parti , et prit enfin celui de * demeurer \ »
Vers 1682, un jeune géomètre, très-
' Éloge de Homberg.
inconnu, résout d'une manière heureuse un problème qui venait d'être proposé.
« Aussitôt, dit Fontenelle, M. Colbert, qui » avait des espions pour découvrir le mérite B caché ou naissant, délerra M. Rolle dans » Textrème obscurité où il vivait, et lui » donna une gratification qui devint en- » suite une pension (ixe^. »
Charles H, roi d'Angleterre, avait envoyé à Louis XIV deux montres à répétition, les premières qu'on ait vues en France. Ces montres ne s'ouvraient que par ua secret; elles se dérangèrent, et il fallut \e^ raccommoder. Mais comment les ouvrir?' Après quelques vains efforts, fhorloger d\x roi ( « et c'est, dit Fontenelle, un trait d^ » courage digne d'être remarqué » ) dit à Colbert qu'il ne connaissait qu'un jeun^ carme capable d'y réussir. On donna don(^ les montres à ce jeune carme, qui les ou—
' Éhge de Rolle,
vrit assez proropteraent, el, de plus, les raccommoda sans savoir qu'elles étaient au roi. < Quelque temps après, dit Fonte- » nelle, il vient de la part de M. Golbert » un ordre au P. Sébastien de le venir » trouver à sept heures du matin d*un jour 1^ marqué : nulle explication sur le motif » de cet ordre; un silence qui pouvait » causer quelque terreur. Le P. Sébastien a ne manqua pas à Theure; il se présente » interdit et tremblant; le ministre.... le > loue sur les montres, lui apprend pour » qui il a travaillé, l'exhorte à suivre son
» grand talent pour les mécaniques;
» et, pour l'animer davantage et parler plus » dignement en ministre, il lui donne six » cents livres de pension, dont la première » année, selon la coutume de ce teihps-là, » lui est payée le même jour \ » — « Le » P. Sébastien, ajoute Fontenelle, n'avait
' Éloge du Père Sébastien,
» alors que dix-neuf ans; et de quel désir » de bien faire dût-il être enflammé 1 les » princes ou les ministres qui ne trouvent » pas des hommes en tout genre, ou ne » savent pas qu'il faut des hommes, ou » n'ont pas l'art d'en trouver. »
Le Journal où j'écris ces pages ne me permet pas d'oublier ce que, dès sa naissance, il dut à Golbert',
« Ce fut en 1665, dit Fonlenelle, que » parut pour la première fois le Journal » des Savants j dont l'idée était si neuve et » si heureuse, et qui subsiste encore au* » jourd'hui avec plus de vigueur que ja- ^ mais, accompagné d'une nombreuse p6s- » térité issue de lui et répandue par toute » l'Europe sous les différents noms de
^ Plusieurs chapitres de cet ouvrage ont paru d*abord dans le Journal des Savante, année 4Si6.
» Nouvelles de la république des lettres , ^ d'Histoire des ouvrages des savants y de » Bibliothèque uAiverselle^ de Bibliothèque » choisie, à'Acla erudUorum, de Transac- » lions philosophiques, de Mémoires pour » Vhisijoiredes sciences etdes beaux^arts^ eic. » M. de Salipi conseiller ecclésiastique au » Parlement, en avait conçu le dessein, et » il s'associa M« Tabbé Gallois, qui, par la « grande variété de son érudition, semblait » né pour ce travail, et qui de plus, ce qui
* n'est pas commun chez ceux qui savent
* tout, savait le français et écrivait bien \ » Je vois, dans Fontetielle, que le Journal
prit d'abord un ton un peu trop hardi, quMl censura trop librement la plupart des ouvrages qui paraissaient, que la république des lettres crut sa liberté menacée, qu'elle se souleva, et qu'il fut arrêté au bout de trois mois. Il reparut en i666,
' Éloge de l'abbé Gallois.
SOUS la direction seule de Tabbé Gallois; i< et bientôt, dit Fontenelle, M. Golbert, » touché de l'utilité et de la beauté du » Journal^ prit du goût pour cet ouvrage ' . . . • Le sort du Journal fut dés lors assuré :
événement heureux, non-seulement pour les lettres et les sciences en général, mais en,particulier pour FAcadémie. « M. Tabbé » Gallois, dit Fontenelle, enrichissait son » Journal des principales découvertes de » l'Académie, qui ne se faisaient guère )» alors connaître du public que par cette » voie*... »
« En 1683, dit Fontenelle, les lettres » perdirent M. Golbert'. » Et il ne dit que ce peu de mots; mais que ce peu de mot»
ne disent-ils pas après tout ce qui précède !
' Éloge de Vahbé Gallois.
- Ibid.
5 Ibid.
ËLOGES DES ACADÉMICIENS. 97
 côté de Cblbert qui renouvelait par' les sciences la face de l'empire le plus civilisé du monde, je place le souvenir du cKar Pierre qui les porlait dans les pays les plus barbares.
Le czar Pierre vint à Paris en 1717; il }' vint avec la curiosité du génie; il visita tout et pénétra tout; il vit surtout T Académie des sciences; « et, dit Fontenelle, » dès qu'il fui retourné dans ses Élats, il » fit écrire a M. l'abbé Bignon par M. Ares- » kins , Écossais , son premier médecin , • qu'il voulait bien être membre de cette » Compagnie; et, quand elle lui en eut
> rendu grâce avec tout le respect et toute » la reconnaissance qu'elle devait, il lui en i écrivit lui-même une lettre, qu'on n'ose » appeler une lettre de remerclment, quoi- » qu'elle vînt d'un souverain qui s'é-
> tait accoutumé depuis longtemps à être » homme '. »
' Éloge du czar Pierre.
« On était ici fort régulier, continue » Fontenelle, à lui envoyer chaque année » le volume qui lui était dû en qualité » d'académicien, et il le recevait avec plaisir » de la part de ses confrères *. »
Dans cette lettre, que Fontenelle n'ose appeler une lettre de remerclmenl, le czar disait à TAcadémie : « Le choix que vous » avez fait de notre personne pour membre » de votre illustre Société n'a pu nous être » que très-agréable. Aussi n'avons^nous pas • voulu différer à vous témoigner avec com^ » bien de joie et de reconnaissance nous )» acceptons la place que vous nous y offrez ^ j» n'ayant rien plus à cœur que de faire ^ tous nos efforts pour contribuer, dans « nos États, à l'avancement des sciences » et des beaux'^rts pour nous rendre par » là d'autant plus digne d^ètre membre de » votre Société** » Et il ajoutait : « Comme
* Éloge du czar Pierre.
» Histoire de Vannée 1720, p. 4ÎS.
tLOGE» DES ACADÉMICIENS. 90
» il n'y a encore eu jusqu'ici aucune carte i fort exacte de la mer Caspienne, nous gavons ordonné à des personnes habiles i de s'y transporter pour en dresser une » sur les lieux avec le plus de soin qu'il se i pourrait; et nous l'envoyons à l'Académie, i persuadé qu'elle la recevra agréablement » en mémoire de nous '. »
Il y a dans la composition de chaque Éloge de Fontenelle un art inOni-, il y a un art particulier dans le portrait qu'il trace de chaque académicien. Il nous peint l'académicien Morin, médecin et botaniste, et qui remplaça Tournefort au Jardin des plantes pendant le voyage de celui-ci en Grèce et en Asie : « Se couchant à sept » heures du soir en tout temps, et se levant
' Histoire de Vannée 4720, p. 428. a La lettre du czar » était écrite en langue russienne. » (Note de Fontenelle. /6td., p. 427.)
» à deux heures du matin. Il passait trois » heures en prières. Enlre cinq et six » heures en été , et l'hiver entre six et sept, » il allait à THÔtel-Dieu , et entendait le » plus souvent la messe à Notre-Dame. A * son retour, il lisait l'Écriture sainte et » dtnait à onze heures. Il allait ensuite » jusqu'à deux heures au Jardin roj'al » lorsqu'il faisait beau. 11 y examinait les » plantes nouvelles, et satisfaisait sa pre- » mière et sa plus forte passion. Après cela, » il se renfermait chez lui , si ce n'était » qu'il eût des pauvres à visiter, et passait » le reste de la journée à liire des livres de » médecine ou d'érudition, mais surtout )» de médecine, à cause de son devoir*. »
Il nous peint le grand astronome Gassini :
« dont l'esprit était égal, tranquille, exempt » de ces vaines inquiétudes et de ces agita- » tiens insensées, qui sont les plus doulou-
• Éloge de Morin,
» reuses et les plus incurables de toutes
» les maladies Un grand fonds de reli-
» gion , et y ce qui est encore plus, la pra- » tique de la religion , aidaient beaucoup à » ce calme perpétuel. Les cieux, qui racon- » lent la gloire de leur créateur, n'en avaient » jamais plus parlé à personne qu'à lui, et » n'avaient jamais mieux persuadé'. »
Il nous peint La Hire : < Toutes ses jour- » nées étaient, d'un bout à Tautro, occupées » par l'étude, et ses nuits très-souvent in- » terrompues par les observations astrono- » miques. Nul divertissement que celui do * » changer de travail; encore est-ce un fait » que je hasarde sans en être bien assuré.
» Nul autre exercice corporel que d'aller de » l'Observatoire à l'Académie des sciences, »à celle d'architecture, au Collège royal » dont il était aussi professeur. Peu de » gens peuvent comprendre la félicité d'un
> Éloge de Cassini,
» solitaire, qui Test par un choix tous les » jours renouvelé *. »
Quelles vies*, et aussi quelles expressions! Que de délicatesse 9 quelle simplicité fine! Gomme on voit bien l'homme à travers ces mots qui ne le cachent pas!
Après s'être plu à louer ses savants, Fonlenelle se platt à faire remonter la louange jusqu'aux sciences. Il dit, h Toc* casion de Lémery : « . . . Nous sommes près- » que las de relever ce mérite dans ceux » dont nous avons à parler. C'est une » louange qui appartient assez générale- » ment à cette espèce particulière et peu » nombreuse de gens que le commerce des » sciences éloigne de celui des hommes'. *
• Éloge de La Hire,
• «Vies... toutes partagées entre Dieu et la bota- » nique ou Tanatomie , » comme dit si bien un grand écrivain de nos jours (M. Villemain, Tableau de la Littérature au xviii* siècle.).
• Éloge de Lémery.
Il dit, à roccasion de Varignon : « Son ca- « ractère était aussi simple que sa supé- 9 riorité d'esprit pouvait le demander. J'ai 9 déjà donné cette même louange à tant>de » personnes de cette Académie, qu'on peut » croire que le mérite en appartient plutôt » à nos sciences qu'à nos savants \ » ^
El) peignant les autres, il se peint luimême. U dit trè8*(inement de la Théodicée de Leibnitz : < La Théodicée seule suffirait » pour représenter M. Leibnitz \ » On peut en dire autant de ses Éloges par rapport à lui. Ses Éloges le représentent. On y voit le caractère de son esprit. « Un esprit élevé, n lumineux, qui pensait en grand, et ajou- )i tait du sien à toutes les lumières ac- » quises *; » et le caractère de son âme. Je lis dans V Éloge du Père Reyneau : « Il se
I Éloge de Varignon.
• Éloge de Leibnitz,
• Éloge de Saurin.
» tenait fort à l'écart de touteafTaire, enc » plus de toute intrigue, et il comp » pour beaucoup cet avantage, si peu » cherché, de n'être de rien ; » dans c( de Tschirnaus : « La vraie philosophie a » pénétré jusqu'à son cœur, et y avait » bli cette délicieuse tranquillité, quiei » plus grand et le moins recherché de t » les biens ; » dans celui de Yarignon :
» n'ai jamais vu personne qui eût plus )» conscience, je veux dire qui fût plus » pliqué à satisfaire exactement au se » ment intérieur de ses devoirs, et qui » contentât moins d'avoir satisfait aux » parences; » et dans celui de Hombe « Quiconque a le loisir de penser ne » rien de mieux à faire que d'être ^ » tueux. )»
Fonlenelle avait dans l'esprit toute hardiesse que permet, ou plutôt que mande une raison supérieure. Sans <
ÉLOGES DES AGADÉAnCIENS. 105
aurait-il pris Descartes pour maître? « En » toute matière, dit-il , les premiers S} s- » tomes sont trop bornés, trop étroits, j»trop timides, et il semble quo le vrai » même ne soit que le prix d'une certaine
* hardiesse de raison *. »
Mais il veut que la hardiesse soit heureuse et sage\ < Il faut oser en tout genre, » dit-il, mais la difficulté est doser avec
* sagesse ; c'est concilier une contradic-
* tion *. »
Nul n'a mieux vu la puissance de l'esprit humain, et ne l'a vue de plus près que le continuateur de Descartes et Thistorien de Leibnitz et de Newton; mais il Ta vue sans en être ébloui, et il en a vu les bornes. « Un premier voile, dit-il, qui couvrait jo l'Isis des Égyptiens, a été enlevé depuis
' Eloge de Cassini,
* Expressions de Fontenélle : « Cette heureuse et
sage hardiesse... » Éloge de Cassini.
' Éloge de Chazelles,
100 ÉLOGES DES À0ADÉMI0IEII6.
» un temps; un second, si Ton veut, l'est
* aussi de nos jours ; un troisième ne le » sera pas, s'il est le dernier \ »
Garât, par une allusion éloquente à cette belle image, peint très*bien la réserve savante de Fonlenelle. « Fontenelle, dit-il, » parait voir dans la vérité cette statue anli- » que d'Isis, couverte de plusieurs voiles; il V croit que chaque siècle doit en lever un,
* et en soulever seulement un autre pour » le siècle suivant*. »
Colbert avait fondé l'Académie des sciences en 1666. Il en fut le protecteur immédiat tant quMl vécut. A sa mort, arrivée en d683, l'Académie passa à Louvois, nommé surintendant des bâtiments, des arls et des manufactures, à la place d^ Colbert; et, à la mort de Louvois^ ell^
( Eloge de Ruysch,
• Éloge de Fontenelle,
• Arrivée en i69'l.
passa à Pontcbarirain , d'abord secrétaire <l'État au départeineût de la maison du roi, et pois cbanGelier de France.
Pontchartrain la confla à Tabbé Bignon, son neveu; « et par là, dit Fontenetle, il 9 flt aux sciences une des plus grandes Fa- » veurs qu'elles aient jamais reçues d'un » ministre'. » L'abbé Bignon, qui avait longtemps présidé cette Compagnie, et qui en connaissait bien la constitution, contri* bua beaucoup, en effet, par ses vues et par son crédit, au grand renouvellement de 1699) dont j'ai si souvent parlé.
Dès que le duc d'Orléans fut Régent, il se réserva le gouvernement de l'Académie.
«Il traita nos sciences, dit Fontenelle, » comme un domaine particulier dont il » était jaloux'. »
On sait combien ce prince avait de goût
• ttistoite de Vannée 1699, p. %
* Éloge de Vomberg^
108 ÉLOGItS DES ACADÉMICIENS.
el même de talenl pour les sciences; il était devenu chimiste avec Hombcrg; il avait celte curiosité spéculative qui tient du génie; mais il Teut, mali)eureusement, fort déréglée comme tout le reste *.
Le Régent, a}ant pris la direction de TAcadémie, celui qui la représentait, le secrétaire ou le président, Fontenelle ou Tabbé Bignon, fut naturellement appelé à travailler avec lui. Fontenelle, toujours délicat, voulut détourner cet honneur sur Tabbé Bignon*
« Rien au monde, mon cher monsieur, » lui écrit à ce sujet l'abbé Bignon , n'est * plus gracieux que voire letlrc. Vous vou- » lez que j'aie l'honneur de rendre compte » à monseigneur le duc d'Orléans, Régent
< « 11 était curieux de toules sortes d'arts et de » sciences... Il avait, tant qu'il avait pu, cherché à voir » le diable, sans y avoir pu parvenir, à ce qu'il m'a » souvent dit, et à voir des choses extraordinaires, et à » savoir l'avenir. » Saint-Simon, J/émo«res,t.V, p. 121.
ÉLOGES DES ACADÉMiaENS. 109
» du royaume, de ce qui concerne l'Aca- » demie des sciences; ce serait infiniment » mieux entre vos mains. Le point le plus » important, c'est que monseigneur le duc » d'Orléans ait déclaré qu'il se réservait à » lui seul nos sciences. Nous ne nous >» brouillerons pas, vous et moi, sur le ^ compte qu'il en demandera. Mais, quel- >» que glorieuse que puisse être celte dis- >» tinclion pour notre Académie, et quel- » que flatteuse qu'elle soit pour vous et » pour moi, j'ai toujours peur qu'elle n'ex- >^ pose nos pauvres savants à l'envie et aux » mauvais offices qui s'ensuivent. J'ai peur >j encore que, dans la multiplicité d'affaires > beaucoup plus importantes dont Son Al- » tesse royale est accablée, surtout dans ^ces commencements, il ne lui soit pas j» possible d'entrer dans tous nos détails , »dont le nombre vous effraie vous-même, « et qui , certainement , augmenteront dé- » sormais... L'exemple de notre chère Aca-
110 ÉLOÔE^ DES ACADÉMICIENS.
» demie française m'alartne. Du jour que » le roi daigna prendre le litre de son Pro- »tec(eur, et qu'elle eut, par conséquent, » l'honneur de ne répondre immédiatement » qu'à Sa Majesté , vous savez combien » l'esprit de république s'en est emparé, »et combien il a entraîné de maux ou 9 du moins d'inutilités. L'Académie des > sciences serait bientôt. anéantie, si elle 9 tombait dans quelque chose d'appro- » chant. Penseï-y, je vous en supplie... *. »
Tous ces détails sont curieux. Heureusement l'abbé fiignon s'alarmait à tort. La constitution de l'Académie était excellente.
J'y remarque surtout deux choses d'une singulière sagesse : l'une^ qu'elle avait liberté entière dans le domaine des sciences; et l'autre, qu'elle était absolument bornée à
< Œuvres de FonieneUe , t. VIII , p. 349. Paris , 1790-92.
£liOG£S DES ACADÉMICIENS» 1 1 1
ce domaine* Nulle fonction» ni d'administration, ni même d'enseignement.
L'Académie n'est pas l'Université. I^ barrière qui les sépare doil éUà éternelle.
Les Universités enseignent , l'Académie découvre et perfectionne; ce sont les termes mêmes de sa devise : Invenil et perficit.
Nulle fonction administrative, non plus.
L'Académie cherche et doit chercher, en tout, le bien idéal; l'Administration s'arrêta au bien praticable. Solon né donna pas aux Athéniens les meilleures lois possibles^ mais les seules qu'ils pussent sup* porter.
Je termine ce chapitre par quelques remarques sur les éditions des Éloges de Fontenelle. Il y a eu de ces éditions en grand nombre, et toutes sont plus ou moins défectueuses, si Ton excepte celles qui ont paru du vivant et sous les yeux de l'auteur.
in ÉLOGES DES ACADÉMICIENS.
Je prends une des éditions venues après la mort de l'auteur^ et j'y trouve : € Deux » ou trois grands génies suffisent pour » pousser bien loin des théories en peu de » temps, mais la pratique demande plus de » lenteur, à cause qu'elle dépend d'un trop » grand nombre de mains, dont la plupart » même sont plus habiles '. o Lisez peu habiles.
J'en prends une autre, et j'y vois : « Ce » n'est pas qu'il eût apporté (le P. Male- » branche) aucun soin à cultiver les talents » de rimagination ; au contraire, il s'est » toujours fort attaché à les décrier; mais <» il en avait naturellement une fort noble n et fort vive, qui travaillait pour un in- » grat malgré lui-même, et qui ordonnait » la raison en se cachant d'elle \ » Lisez omail la raison.
' Éloge de Chazelîes.
* Éloge de Malebranche.
Font<?nelle recevani à rAcadémie française le cardinal Dubois, le seul homme c^u'il ait eu tort de louer, lui dit : « S'il » était besoin que nos espérances s'accrus- :» sent, elles s'accroîtraient encore par :» l'application que ce jeune monarque ^ (Louis XY) donne depuis quelque temps JB aux matières du gouvernement, par ces ^ entretiens où il veut bien vous faire « entrer* Là vous pesez à ses yeux les M forces de son État et des différents États ^ qui nous environnent; vous lui dévoilez ^ rintérieur de son royaume et celui du * reste de l'Europe, tel que vos regards ^ perçants l'ont pénétré; vous lui démêlez 3» cette foule confuse d'intérêts politiques, j» si diversement embarrassés les uns dans ^ les autre*s; vous le mettez dans le secret » des cours étrangères; vous lui portez » sans réserve toutes vos connaissances » acquises par une expérience éclairée; » vous vous rendez inutile autant que vous
AU ÉLOGES DES ACADÏMiaENS.
» le pouvez '. > Un éditeur lut fait dire :
» Vous vous rendez utile aulant que vous » le pouvez. »
Dans une édition de Fontenelle, faite sur la (in du dernier siècle , on a retranché devant le nom de tous les personnages nommés le mot Monsieur ou la lettre M majuscule, qui tient lieu du mot. Là, Fontenelle, l'observateur le plus scrupuleux, le plus ingénieux de toutes les bienséances, appelle tout simplement M. de Pontchartrain, chancelier de France : Ponlchartrain ou le Chancelier; il appelle M. de Maurepas, ministre : Maurepas^ etc.., etc. Il di* sait: M. Tournefort, M. Leibnitz, M. Newton, etc.; l'éditeur lui fait dire : Tourne^ forlj Leibnilz^ Newton ^ Bossuel, Colbert, Louvois, etc., etc. Je lis dans \ Éloge de Sauveur, de l'édition dont je parle : « En- T» core une chose détermina Sauveur à
' Réponse au discours du cardinal Dubois.
ÉLOGES D£S ACADÉMICIENS. Hô
» suivre le sage conseil de Gondom,... »
Oondom est le grand Bossuel , mort seuie- '^ent depuis quelques années. Celle sorte d'anachronisme change toute la physiono- *^îe du livre.
Si Ton voulait avoir une bonne édition noii^^elle des Éloges de Fonlenellef il faudï*aîtla faire sur une des éditions primitives; je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il *^ unirait joindre aux Éloges les deux belles ^aces de 1666 et de 1699.
ne DE FONTENELLE