‹ Fontenelle, ou, De la philosophie moderne relativement aux sciences physiquesChapitre 12 sur 18 · ET A NEWTON · texte numérisé non relu

ET A NEWTON

Descartes a détruit la philosophie sco* laslique : ce sera toujours là son grand litre.

La philosophie scolastique portait sur deux méprises. La première était de croire que les anciens avaient tout su. Le respect aveugle pour l'antiquité arrêtait tout. Descartes vint; il pensa et apprit aux hommes à penser.

« Il n'est pas surprenant, dit Fontenelle, » que les anciens n'aient pas été plus loin; » mais on ne saurait assez s'étonner que

^ ^e grands bommes, et sans doute d'aussi ^ grands hommes que les anciens, en soient

* «i longtemps demeurés là Tous les

* iravaux de plusieurs siècles n'ont abouti

* ^u'à remplir le monde de respectueux ' ^commentaires et de traductions répétées d'originaux souvent assez méprisal>ies.... Tel fut l'état des mathématiques,

surtout de la philosophie jusqu'à Desirtes. Ce grand homme, poussé par son S^nie et par la supériorité qu'il se sen- ^^it, quitta les anciens pour ne suivre ^xie cette même raison que les anciens raient suivie; et cette heureuse harîesse, qui fut traitée de révolte, nous "v^lut une infinité de vues nouvelles et ^^ files sur la physique et sur la géomé- "tï-ie. Alors on ouvrit les yeux, et l'on ^^avisa de penser'. »

' Préface de V Analyse des infiniment petits du mar- ^^is de rUôpital.

La seconde méprise de la philosophie scolastique était de mettre partout des mots à la place des choses. Â chaque difficulté, on imaginait une qualilé occuUe, c'est-àdire un mot. Les formes substantielles , les espèces intentionnelles, elc.t ne sont que des mots.

Conçoit-on bien aujourd'hui qu'il ait fallu du courage, et tant de courage, le courage de Descartes, pour attaquer des mots?

£t cependant Descartes lui-même blâmait son disciple Regius d'y aller trop vite.

« • . .Par exemple, lui dit-il, sur les formes » substantielles et sur les qualités réelles, » quelle nécessité de les rejeter ouverte- » ment? Vous pouvez vous souvenir que, » dans mes Météores ... 3 j'ai dit eu termes » exprès que je ne les rejetais ni ne les niais » aucunement, mais seulement que je ne » les croyais pas nécessaires pour expji-

<|uer mes sentiments \ Si vous eussiez

tenu cette conduite, aucun de vos audi- - ~teurs ne les aurait admises, qpand il se

serait aperçu qu'elles ne sont d'aucun ~ ^sage, et vous ne vous seriez pas chargé

<le l'envie de vos collègues ; mais ce qui

^sl fait est fkit*. »

Il est vrai que, dans le$ Météores , Descartes se

e à dire! « Pour ne point rompre la paix avec les

** philosophes , je ne veux rien du tout nier de ce qu'ils

^ imaginent dans les corps de plus que je n'ai dit,

^ ^omme leurs formes substantielles, leurs qualités réelles

^ «t chofteé lemblables ; maid il me semble que med rai«

^ sons devront être d'autant plus approuvées que je les

^ ferai dépendre de moins de choses. » T. V, p. 466.

Mais il oublie qu'il avait dit dans sa Dîopfn'gue, et même

^'une manière assez plaisante : « ... Par Ce moyen, votre

» esprit sera délivré de toutes ces petites images volti-

» géantes par l'air, nommées des espèces intentionnelles ,

» qui travaillent tant l'imagination des philosophes d

(t. y j p. S) ; et , dans le Discouru de la Méthode : « ... Je

» supposai expressément qu'il n'y avait en elle (dans la

I» matière) aucune de ces formes ou qualités dont on dis-

» pute dans les écoles... (t. I, p. 470») »

» T. Vm,p. 580.

1 20 DE PONTEMËLLE

Mais ce qui esl fait est fait : et Descartes en prend aisément son parti.

Bientôt même il prépare un projet de Réponse pour Regius contre Yoêtius, où il dit : « Nous déclarons que nous n'avons » pas besoin de ces êtres qu'on appelle » formes substantielles et qualités réelles » pour rendre raison des choses naturelles, » et nous croyons que nos sentiments sont » particulièrement recooimandables en ce » qu'ils* sont indépendants de ces êtres » supposés, incertains et dont on ignore la » nature *;... » et encore : « On peut bien » plutôt avoir appris les vérités que j'en- » seigne et trouver son esprit satisfait tou- » chant -les principales difficultés de 1 » philosophie, qu'on ne peut avoir appri » tous les termes dont les autres se serve » pour expliquer leurs opinions touchant I » mêmes difficultés de la philosophie '.

• T. Vm , p. 592.

'' T. VIII, p. 590.

Enfin la Réponse de Regius parait, et, quelques jours après, Descartes lui écrit :

€ Tout le monde siffle les formes substan-* » tielles, et l'on dit tout haut que^ si le » reste de notre philosophie était expliqué » comme cet article, chacun l'embrasse- » rait *. »

« Pouf rendre raison des choses, ditex- 9 cellemment Descartes, on en a inventé » je ne sais quelles autres qui n'ont aucun » rapport avec celles que nous sentons , » comme sont la matière première , les for- » mes substantielles, et tout ce grand atti- » rail de qualités que plusieurs ont cou- » tume de supposer, chacune desquelles » peut plus difficilement être connue que » toutes les choses qu'on prétend expliquer » par leur moyen*. »

' T. VIII, p. 607.

iS2 DE FONTENELLE

Rien de plus jsensé. Comment se fait-il donc que ce même Descartes, qui juge si bien le grand attirail des scolastiques, en imagine aussitôt un autre?

tl imagine une maliêre subtile, une matière cannelée, une matière rameuse, comme on imaginait avant lui des qualités occultes; il imagine des tourbillons, comme on imaginait des formes substantielles s etc \

Descartes avait trouvé une scolasHque métaphysique^ qu'il détruit; et il y substitue une scolastique physique, que Nevrton détruira bientôt*

Fontenelle prit Descartes tout entier t 11 prit sa métaphysique 9 transcendante et

' Il imagine ailleurs des Bspritê animauiû^ ou plutôt il les adopte, car ils sont déjà dans Galien. Voyez mon Histoire des Travaux et des idées de Buffon, p. 424 ; mon livre sur VInstinct et Vintelligence des animauoOy (). 49, et mon Examen de la Phrénologie, p; 435;

claire : il prit aussi sa physique. Il adopta les tourbillons f il adopta le plein, et cependant le plein et les lourbiUons lui donné*rent bien souvent des difficultés et de Tem^ barras,

« On se délivrerait tout d'un coup, dit»

^ il, de tous les embarras qui peuvent nattre 1» de ces directions de mouvements, en supa^ primant, comme a fait un des plus grands ^ génies de ce siècle, toute cett^ matière ^ fluide immense que l'on imagine com- » munément entre les planètes, et en les ^ concevant suspendues dans un vide par* *fait». *

Pourquoi donc ne la supprime-t-il pas?

pourquoi passe-t<-il quarante ans à soute-^

|ir les tourbilloM et le plein contre l'a/-

faction et le vide ? C'est qu'il avait com-

iiencé par les tourbillons; c'est que la Plu-

nlité des mondes, le plus bel ouvrage de sa

\ Histoire de Vannée 4708, p. 403.

jeunesse, repose uniquement sur celte hypothèse; c'est que, lout Fonlenelle qu'il est, il est homme, et qu'il est bien difficile que le même homme puisse également embrasser et comprendre deux grandes révolutions de l'esprit humain, deux révolutions, aussi grandes que le sont celle qui détruisit la philosophie scolaslique par Descartes^ et celle qui détruisit le cartésianisme par Newton.*

Voltaire, qui fut à Newton ce que Fontenelle avait été a Descartes, qui fut le Fontenelle de Newton, si je puis ainsi dire, nous peint très-spirituellement l'opposition singulière qui sépare Newton de Descartes, et la physique de l'un de celle de l'autre.

< Un Français qui arrive à Londres » trouve, dit-il, les choses bien changées » en philosophie, comme dans tout le reste.

» Il a laissé le monde plein, il le trouve

M vide. A Paris, on \oit TuDivers composé jv de tourbillons de matière subtile; à j» Londres, on ne \oit rien de cela. Chez M nous, c'est la pression de la lune qui

> cause le flux de la mer; chez les An- :» glais, c'est la mer qui gravite vers la

> lune Chez vos cartésiens, tout se fait

3> par une impulsion qu'on ne comprend » guère ; chez M. Newton, c'est par une at« » traction dont on ne connaît pas mieux » la cause '. »

Mais ce n'est là que la différence superlicielle de Descartes et de Newton. Jamais leur différence profonde n'a été mieux exposée que par Fontenelle lui-même, dans ce beau passage de son Éloge de Newton.

« Les deux grands hommes qui se trou- » vent dans une si grande opposition ont » eu de grands rapports. Tous deux ont » été des génies du premier ordre, nés

Lettres phihsojphiques , lettre xiv.

126 DE FONTENEliLE

» pour dominer sur les autres esprits et » pour fonder des empires* Tous deux, » géomètres excellents , ont vu la nécessité » de transporter la géométrie dans la pby- » sique. Tous deux ont fondé leur physique » sur une géométrie qu'ils ne tenaient » presque que de leurs propres lumières, » Mais l'un , prenant un vol hardi, a voulu » se placer à la source de tout, se rendre » maître des premiers principes par quel- » ques idées claires et fondamentales, pour » n'avoir plus qu'à descendre aux phéno- » mènes de la nature comme à des censétt quences nécessaires; l'autre, plus timide » ou plus modeste, a commencé sa marche » par s'appuyer sur les phénomènes pour » remonter aux principes inconnus , résolu j» de les admettre, quels que les pût donner » l'enchaînement des conséquences. L'un 1» part de ce qu'il entend nettement pour » trouver la cause de ce qu'il voit. L'autre » part de ce qu'il voit pour en trouver la

» cause, soit cldire, soit obscure. Les ^ principes évidents de Tun ne le condui* ^ sent pas toujours aux phénomènes tels ^ qu'ils sont; les phénomènes ne condui* ^ sent pas toujours Tautre à des principes ^ assez évidents. Les^ bornes qui , dans ces ^ deux routes contraires ^ ont pu arrêter ^ deux hommes de cette espèce, ce ne sont ^ pas les bornes de leur esprit, mais celles ^ de l'esprit humain. »

Tout , dans V Éloge de Newton par Fonl.enelle, est de cet ordre élevé. L'histoire ^es sciences n'a pas de plus beau monument. Ce monument est même d'un genre \inique. Newton y est jugé par le partisan le plus spirituel et le plus constant de Descaries, et presque par Descartes luimême. Aussi tout y a-t*il un caractère |)articulier de grandeur et de délicate réserve. Il y a des lumières pour tous les esprits, et des sous-entendus pour les plus

habiles. On voit, dans Voltaire, avec quelle curiosité les contemporains attendaient ce jugement du plus grand génie qu'eût eu l'Angleterre, par l'esprit le plus fin qu'il y eût en France. Mais les contemporains n'étaierit pas au vrai point de vue. Ce qu'il y avait encore à Paris de cartésiens l'étah trop ; tout le monde était trop newlonien à Londres. Le temps n'était pas venu de sentir avec une égale reconnaissance ce que nous devons à Newton et ce que nous devons à Descartes, et d'admirer également ces deux grands hommes.

« On a lu ici avec avidité, dit \oltaire, » et Ton a traduit en anglais l'éloge de » M. Newton, que M. de Fontenelle a pro- » nonce dans rAcadémie de» sciences. On » attendait en Angleterre son jugement * comme une déclaration solennelle de la » supériorité de la philosophie anglaise;

» mais quand on a vu qu'il comparait

» Descartes à Newton, toute la Société

^ ï*oyale de Londres s'est soulevée. Loin d'acquiescer au jugement, on a fort critiqué le discours. Plusieurs môme (et ^eux-là ne sont pas les plus philosophes) ont été choqués de celte comparaison, seulement parce que Descartes était Fran-

"^ çais *. »

La première édition de la Pluralité des ^^ndes est de 1686. Fontenelle n'avait ^îors que vingt -neuf ans. Il en avait quatre- "Vingt-quinze quand il publia, en 1752, la théorie des tourbillons*. Entre ces deux fl^uvrages parut, en 1727, son Éloge du ^rand Newton. Il est curieux de comparer ensemble ces trois ouvrages de la jeunesse, tie Tâge fort, et de la vieillesse de Fontenelle. Tous les trois nous offrent le môme esprit, le même art, dont les ressources

1 Lettres philosaphiques , lettre xiv.

• Théorie des tourbillons avec des Réflexions sur. Vattraction.

130 DE FOIIT£N£UE

sont presque infinies, la même sagacité merveilleuse ; mais le ton en est assez différent*. L'enjouement domine dans le premier, une raison supérieure dans le second, un peu d'humeur chagrine dans le troisième. Le ton y suit la fortune des tourbillons; ils régnaient d'abord sans partage, puis ils luttaient contre l'attraction, et puis ils étaient vaincus,

« Si l'on prétend » dit Fontenelle dans » la Théorie des tourbillons^ que l'attraction » mutuelle est une propriété essentielle aux » corps, quoique nous ne l'apercevions » pas, on en pourra dire autant des $ym«* » pathies , des horreurs , de tout ce qui a » fait l'opprobre de l'ancienne philosophie » scolastique. Pour recevoir ces sortes de » propriétés essentielle9 , mais qui ne tieu'* » draient pointaux essences telles que nous » les connaissons, il faudrait être accablé » de phénomènes qui fussent inexplicables

^AR RAPPORT A DESCARTkS ET A NEWTON. 131

^ans leur secours; et. encore même alors ^ce ne serait pas les expliquer *. »

Il avait dit plus finement, dans V Étage de wton : * L'usage perpétuel du mot d'at- ^râction, soutenu d'une grande autorité, ^^t peut-être aussi de rinclinaiion qu'on -Hiroit sentir à M. Newton pour la chose même, familiarise du moins les lecteurs ^vec une Idée proscrite par les Cartésiens, et dont tous les autres philosophes avaient ratifié la condamnation ; il faut être présentement sur ses gardes pour ne pas lui imaginer quelque réalité t on est exposé au péril de croire qu*on Tentend* »

Ce dernier mot est charmant. Mais , en* *^ '^j un newtonien aurait pu répondre à Fon-

^^nelle t Laissons, un moment, l'attraction ^^^Dnsîdérée comme propriété, comme fbrce ^^entietlê; n'y voyons qu'un fail^ N'avez-

I Réflexions sur la théorie des iourbillonSf etc., §îv.

X^l DE FONT£NELL£

VOUS pas dit vous-même, et admirablei dil : ^ Les faits primitifs et élément; » semblent nous avoir été cachés p^ » nature avec autant de soin que les » ses; et, quand on parvient à les » c'est un spectacle tout nouveau et cj )» rement imprévu '? » Eh bien, l'attrac est, pour nous, un de ces faits prin et élémentaires^ un de ces grands hiu sont les causes des autres; et vous rei querez que ce grand fait nous suffit. ] faisons contre vos tourbillons et votre Hère subtile le même raisonnement votre maître Descartes faisait si bien ce les formes substantielles et les qui réelles. « Nous déclarons, disait Desca » que nous n'avons pas besoin de ces » qu'on appelle formes substantielle * qualités réelles^ pour rendre raison choses naturelles ; et nous croyons

^ Voyez ci-devant, p. 59.

^^ nos sentiments sont particulièrement re- ^ commandables, en ce qu'ils sont indépen- ^ dants de ces élres supposés, incertains^ ^ et dont on ignore la nature '. » Nous déclarons aussi que nous n'avons pas besoin de ces êtres que vous appelez tourbilfoiis et matière subtile; et nous droyons cjue nos sentiments sont particulièrement irecoramandables en ce qu'ils sont indé- (tendants de ces êtres supposés, incertains, €ît dont on ignore la nature. En un seul mot, nous les rejetons parce qu'ils sont inutiles. Et, croyez-moi, c'est là tout le secret de la philosophie.

La philosophie n'a qu'un but, d'arriver à la vue directe des choses, et, par consoc|uent de supprimer tout vain intermé- <)iaire, tout faux milieu, comme dit si bien La Fontaine :

a Que j'ai toujours baï les pensers du vulgaire ! ' Voyez ci-devant, p. \îo.

» Qu'il me semble profane, injuste et téméraire, A Mettant de faux milieux entre la chose et lui... »

Ce n*est pds autrement que la philosophie avance et se perfectionne. Descartes avait supprimé les faux milieux de la scolastique; et Newton i) supprimé les faux milieux de Descartes.

Fontenelle s'exprime très - finement »

quand» à propos du mot attraction ^ il dit qu'il croit sentir, dans Newton , de rt>ic/tnation pour la chose. D'une part, Newton pose toujours l'action de la pesanteur réciproque dans tous les corps ; par où , dit très-bien Fontenelle , « il semble détermi- » ner la pesanteur à être réellement une » attraction \ » D'autre part, Cotes, dis«

< Démocrite et les Abdéritains.

' Éloge de Newton, Il ajoute : a M« Newton n'emploie » à chaque moment que ce mot pour exprimer la force » active des corps, force, à la vérité, inconnue> et qu'il » ne prétend pas définir; mais, si elle pouvait agir aussi

ciple de Newton, et disciple si estimé', lans la préface qu'il a mise en tête de la >econde édition des Principes ^ dit formel"* ement que Vatlraclion est une propriété orimitive de la matière*, et Newton a vu îetle préface. Enfin, D'Âlembert, dont ['opinion sur ces matières a une autorité particulière, dit : « On peut croire que Newj» ton avait pour ce sentiment une sorte de » prédilection '. » Et ce qui en dit encore plus que Fontenelle, que Cotes, que D'Alembert; est la philosophie même de New-

» par impulsion, pourquoi ce terme plus clair n'aurait-il » pas été préféré? car on conviendra quil n'était guère » possible de les employer tous deux indifféremment; » ils sont trop opposés. »

» On connaît le mot de Newton à propos des recherches de Cotes sur VOptiqm : a Si M. Cotes eût vécu , » nous saurions quelque chose. »

3 « Il faut, dit Cotes, que la pesanteur soit une des » propriétés primitives de tous les corps , ou que Ton f> cesse de regarder ccmune telles leur étendue , leur «mobilité, leur impénétrabilité, etc. »

' Voyez V Encyclopédie y au mot attraction.

136 DE FÔNTENELLE

ton, qui tend partout aux forces \ aux forces réelles^ aux forces données par les faits, aux forces expérimentales.

J'ai bien souvent parlé de Descartes à propos de Fontenelle, et peut-être n'en ai-je pas assez parlé; car, en philosophie, Fontenelle doit tout à Descartes. Il lui doit jusqu'à ce grand discernement avec lequel il juge Descartes lui-même.

< Sur quelque matière que ce soit , les » anciens sont assez sujets à ne pas rai- » sonner dans la dernière perfection. Sou- » vent de faibles convenances, de petites » similitudes, des jeux d'esprit peu solides, » des discours vagues et confus, passent » chez eux pour des preuves : aussi rien ne » leur coûte à prouver. Mais ce qu'un » ancien démontrait en se jouant donne- » rait, à l'heure qu'il est, bien de la peine a

* Voyez ci-devant , p. 20.

:E>AR rapport a DESCARTES et a newton. 137

m pauvre moderne. Car dequelie rigueur l'est-on pas sur les raisonnements? On 'eut qu'ils soient intelligibles, on veut |u'ils soient justes, on veut qu'ils concluent ; on aura la malignité de démêler K a moindre équivoque, ou d'idées, ou de ^r^iots; on aura la dureté de condamner ' M s chose du monde la plus ingénieuse, si ^ ^lle ne va pas au fait. Avant M. Des- ^ chartes on raisonnait plus commodément; ^ les siècles passés sont bien heureux de ^ n'avoir pas eu cet homme-là. C'est lui, à ^ ce qu'il me semble, qui a amené cette ^ nouvelle méthode de raisonner, beaucoup > plus estimable que sa philosophie môme, » dont une bonne partie est fausse, ou fort » incertaine, selon les propres règles qu'il » nous a apprises '. »

Il dit encore : «c Rien n'arrête tant le » progrès des choses, rien ne borne tant

■ Digression sur les anciens et les modernes,

1S8 DE FONTENELUS

» les esprits que Fadmiration excessive des » anciens. Parce qu'on s'était dévoué à » l'autorité d'Aristole, et qu'on ne cher- » chait la vérité qffe dans ses écrits dog- » matiques, et jamais dans la nature, non- » seulement la philosophie n'avançait en » aucune façon, mais elle était tombée dans » un abtme de galimatias et d'idées inin- » telligibles, d'où on a eu toutes les peines » du monde à la retirer. Aristote n'a ja-< » mais fait un vrai philosophe, mais il en » a beaucoup étouffés qui le fussent deve- » nus, s'il eût été permis. Et le mal est » qu'une fantaisie de cette espèce une fois » établie parmi les hommes, en voilà pour » longtemps : on sera des siècles entiers D à en revenir, même après qu on en aura » reconnu le ridicule. Si Ton allait s'ente- » ter un jour de Descartes, et le mettre à la » place d'Aristote, ce serait a peu près le » même inconvénient '• »

< Digression sur les anciens et les modernes.

D'Aleinbert, dans la célèbre Préface de 1 ^Encyclopédies loue particulièremenl Font.eneUe « d'avoir appris aux savants à seji» couer le joug du pedantisme. » Et il a raison ; car ce n'est pas là un médiocre service. Les subtilités, les obscurités, les puérilités de l'École auraient peut-être détourné pour toujours les bons esprits des vraies et solides études. Le pédantisme était le dragon qui gardait cet autre jardin des Hespérides. Fontenelle apprit au monde que le bonnet, la robe, les enrouements gagnés sur les bancs des écoles, n'étaient pas la science; et il apprit aux savants qu'ils pouvaient très-bien rester hommes d'esprit en devenant savants.

Il peint ainsi l'ancien savant : « Il s'a- » dressa (Lémery) à M. Glazer, alois dé- )» monstrateur de chimie au Jardin du Roi, » et se mît en pension chez lui pour être à » une bonne source d'expériences et d'ana- » lyses. Mais il se trouva fnalhoureusemcnt

1 \0 DE FONTENELLfc

» que M. Glazer était un vrai chimiste plein » d'idées obscures, avare de ces idée&-là » même, et très-peu sociable'. » Et il peint ainsi le nouveau : « Il possédait souverai- » nement (Dodart) les qualités d'académi- » cien, c'est-à-dire d'un homme d'esprit j» qui doit vivre avec ses pareils, profiter de » leurs lumières, et leur communiquer les » siennes '. » Ces deux espèces de savante sont très-différentes, et personne n'a contribué plus que Fontenelle à les rendre si différentes.

« On prétend, disait Basnage, -que les » mathématiques gâtent et dessèchent l'es- » prit... M. de Fontenelle pourrait servir » de raison pour réfuter la triste idée qu'en » se fait des mathémaciens ; il n'apporte » point dans le monde l'air distrait et ré- » veur des géomètres;... il ne parle point

' Éloge de Lémery, > Éloge de DodarU

PAR RAPPORT A DESCARTES ET A NEWTOiN. 141

>» en savant qui ne sait que les termes de ^ l'art. Le système du monde qui, pour un :>» autre, serait la matière d'une disserta- « tion dogmatique, et qu'on ne pourrait >» entendre qu'avec un dictionnaire, de* ^ vient, entre ses mains, un badinage » agréable; et, quand on a cru seulement ^ se divertir, on se trouve quasi habile en 3» astronomie sans y penser '. »

Voltaire écrit à Fontenelle, dans une lettre charmante : « Vous savez rendre aij» mables les choses que beaucoup d'autres j» philosophes rendentà peine intelligibles; :» et la nature devait à la France et à l'Eu- » rope un homme comme vous pour corri- > ger les savants, et pour donner aux igno- » raots le goût des sciences '. »

^ Histoire des Ouvragés des savants, aimée 4702.

* Voltaire appelle Fontenelle : a Le premier des hom- « mes dans Tari nouveau de répandre de la lumière et » des grâces sur les sciences abstraites. » Et il ajoute : « QuMl a été au-dessus de tous les savants qui n'ont pas

142 DE FONTENELLB

Personne n'a eu plus que Fontenelle < cet ordre On et adroit ' » qu'il admirait dans Leibnitz; cet art, « non^seulement » d'aller à la vérité, mais d'y aller par les ^ chemins les plus courts ' » ; « ces poiQts j» de vue élevés d'où l'on découvre de grands • pays' » ; et surtout le soin , le grand soin de démêler toujours les idées.

Un critique blâmait une supposition de la Pluralilé des mondes, où l'un des deux mouvements de la terre semblait oublié.

Voici là-dessus ce que lui répond Fon<tenelle :

< Il n'y a dans une supposition, comme

» eu le don de rinventioo. » (Siècle de Louis XIV, article FontenéHe,) Fontenelle, il est vrai, n'a fait aucune découverte dans les sciences ; mais il a découvert le style qui les a répandues. Cet art nouveau dont parle Voltaire est son invention,

' Éloge de Leibnitz,

^ Éloge dv marquis de V Hôpital.

' Éloge de Leibnitz,

ans un marché, que ce qu'on y met. Je evoulaisalorsexpliquer qu'un seul mou- "v^cment; et, dans tout cet ouvrage, une de «rues plus grandesattentioiis a été de démêler extrêmement les idées, pour ne pas embarrasser Tesprit des ignorants, qui ' étaient mes véritables marquises '. »

Je termine ici ces études sur Fonte- ^elle , considéré comme historien des Sciences. Il y a, dans Fontenelle, l'écrivain ^t le philosophe. L'écrivain était connu.

J'ai voulu étudier le philosophe qui a tant contribué à faire pénétrer dans les sciences un esprit nouveau. Sous ce rapport aussi $a gloire est unique. Son bonheur fut de ^enir dans le temps même où de grands génies fondaient cette philosophie moderne

* Histoire deê Ouvrages des savants ^ par Basnage, année 4799, p. 4 45i

lU DE FONT£X£LLë

qui a renouvelé les sciences. Il fut le premier interprète de ces grands génies. Il apprit d'eux à penser^ et, dans co genre,

la plupart des autres hommes Tont appris A.. I..:

de lui.

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