CHAPITRE IIL
Je viens de parler de Descartes, el par suite de la vraie méthode, de la méthode expérimentale en métaphysique.
En physique, trois hommes ont fondé la méthode expérimentale : Bacon , Galilée el Newton * .
Bacon a dit aux hommes qu'il fallait observer;
Galilée leur a appris le grand art des expériences;
Et Newton Fart, plus grand encore, de tirer des faits mêmes les forces qui pro--
^ Je ne parle pas ici de Leibnitz; son influence est d*un genre particulier. J'étudierai Leibnitz dans un autre ouvrage.
duiscnt les faiis^ de poser les forces expérimenlales.
De Bacon et de Tobservation.
Quand Bacon vint, les scolastiques régnaient, et l'on sait assez que les scolastiques n'observaient pas.
Bacon vit qu'il fallait abandonner une philosophie qui avait abandonné l'expérience '; qu'il fallait ramener les hommes aux faits % et qu'à l'observation il fallait joindre l'induction \
c La vraie méthode, dit Bacon , part des
1 a Les scolastiques ont entièrement abandonné Tex- » périence (traduction de Lasalle). » Novum Organum, 1. 1 , p. 264.
* a Reste donc une seule méthode à employer,... » c'est , quant à nous , de mener les hommes aux faits » mêmes. » /6td., p. 95.
3 a 11 ne reste d'espérance que dans l'induction. » Ibid,, p. 78.
» faits particuliers, et, s*élevant par degrés, » sans en franchir aucun, arrive aux pro-
> positions générales ' : » belles paroles répétées, un siècle plus tard, par Newton.
« La méthode, dit Newton, consiste à » faire des expériences et des observations, » et à en tirer, par induction, des conclu- » sions générales '. »
En fait de théorie^ de philosophie géné^ raley Bacon semble avoir tout dit.
On cite souvent ce beau passage de Pascal : « Ceux que nous appelons anciens » étaient véritablement nouveaux en toutes » choses, et formaient Tenfance des hommes » proprement; et, comme nous avons joint »à leurs connaissances Texpérience des
> siècles qui les ont suivis, c'est en nous » que l'on peut trouver celte antiquité que
> nous révérons dans les autres '. »
^ Novum Organum, t. I, p. 83.
> Traité d'Optique, t. II, p. 580.
' Pensées, l""® partie, art. 1.
Avant Pascal, Baeon avail dit que « la » vieillesse du monde est le temps même » où nous vivons, » et que « les anciens » étaient les cadets de Tunivers \ »
Il avait dit, avant Descartes, qu'il fallait « débarrasser l'entendement humain de » toutes les opinions reçues '; » et, avant Descartes encore, qu' il fallait loul soimeUre à l'examen.
« Notre méthode soumet à Texamen ce » que la logique ordinaire adopte sur la » foi d'aulrui '. »
Mais toute l'influence de Bacon s'arrête à la théorie.
11 a ramené les hommes à Y expérience, et n'a pas fait des expériences.
lia indiqué VinduclioUj qui, bien suivie, mène aux forces, et n'a découvert aucune force.
i Novum Organum , p. %1%.
* Ibid., p. 18.
3 Ihid.j p. 16.
DE iA MÉTHOPE EXPÉRIMENTAL B. 19
De Galilée et de Tart des expériences.
L'art des expériences est Tari de décomposer les faits composés, de démêler les faits simples, de supprimer séparément chaque fait simple pour découvrir le rôle particulier de chacun '; et cet art, ce grand art date de Galilée.
Galilée veut trouver les lois expérimentales de la pesanteur des corps. Il fait tomber différents corps de certaines hauteurs données; il les fait toatbcr dans Tair, dans l'eau; plus tard, on les fait tomber dans le vide : on supprime l'air, et c'est alors qu'on voit bien quel est le rôle de l'air.
t Rien ne fait si bien connaître l'air, dit
1 Nous verrons plus loin (p. 58] Tart des expérienees défini par Fonlenelle lui-même.
» spiriiuellemeni Fontenelle, que ce qui » arrive dans les lieux où il n'est pas \ »
§nï.
De Newton et des forces expérimentales.
Les anciens n'avaient que Ae^ forces occultes, c'est-à dire des mois.
La recherche des forces réelles est le caractère propre de la philosophie moderne.
« Les modernes ont enfin rejeté, dit » Newton , les formes substantielles et les » qualités occultes '/ • et il ajoute : « Toute > la diificuité de la philosophie paraît con- » sisler à trouver les forces qu'emploie la » nature*. »
En elTet, toute la philosophie est lu : il
^ Histoire de V Académie des Sctences , année 1 668 , p. 45.
* Principes mathématiques t etc., p. xiv.
' Ibid., p. XVI.
ne faut plus de forces occultes , et il faut s'élever jusqu'aux forces réelles.
« Les aristotéliciens, dit Newton, n*ont
> pas donné le nom de qualités occultes à » des qualités manifestes, mais à des quali- 9 tés qu'ils supposaient cachées dans les • corps... Ces sortes de qualités arrêtent
> le progrès de la philosophie naturelle, » et c'est pour cela qu'elles ont été re- » jetées dans ces derniers temps. Nous » dire que chaque espèce de chose est » douée d'une qualité occulte spécifique » par laquelle elle agit et produit des ef- » fels sensibles, c'est ne nous rien dire du » tout. Mais déduire des phénomènes de la » nature un principe général de mouve- » ment, et nous monlrer ensuite comment » les actions de toutes les choses corpo- » relies découlent de ce principe manifeste, » c'est faire un progrès très-considérable » dans la philosophie '. »
^ Traité d'Optique , t. II , p. 575.
2) DE LA MÉTHODE EXPÉRIIIEirrÂLE.
Les forces occultes ne sont que des mots; le mécanisme de Descartes, comme tout mécanisme, s'arrêle à moitié chemin des choses : par^^essus, par-delà ce qui est mécanisme, il y a toujours ce qui est force^
Et ce qui est force n'est pas moins donné par les fails que ce qui est mécanisme. Le mécanisme n'est pas plus manifeste que ne le sont les forces.
c Je ne considère pas, dit Neivton , ces > forces comme des qualités occultes;... car » elles sont manifestes, et il n'y a que leurs » causes qui soient occultes \ »
Les forces manifestes , données par les faits, sont les forces expérimentales \
1 Traité dVptique , p. 574.
• « La vérité de ces forces se montre à nous par les » phénomènes. » Newton , /Wd., p. 575.
DE fontëhellc et de L'académie. 23