CHAPITRE V
"ISTOIRE DE l'académie PAR FOMïEVtLLE^
Je n'ai parlédans le précédent chapitre ^Uede rAcadémîe elle-inéme; je vaispar- '^*" dans celui-ci de Y Histoire de VAca- ^^^liie par Fontenelle.
Lorsque Fontenelle fut nommée en ^^^î>7, secrétaire perpétuel de T Académie ^^s sciences, il était membre de TAcadé- ^^îe française* depuis six ans; et, quatre ^•^^ s après, il le fut de l'Académie des inscriptions et bellesletlres'.
* Où il fut reçu en \m\,
' Où il entra en 1701 , lors du grand renouvellement ^ celte Coaipagnie. Un des dix associés,
^ HISTOIRJ^ P£ L'ACADÉMIE PAR FOM£Ii|;^U;,
Il avait publié, d'ailleurs, tous ses prin — cipaux ouvrages, notamment la Pluralih des mondes^ qui fut plus tard son vrai titre, et un titre rare, pour la place d( Secrétaire de PAcadémle des sciences*, el Y Histoire des oracles^, qui lui ouvrit les portes de l'Acadéraîe des inscrîptrons:
Son génie était donc formé; ses idéesétaient faites; il ayaii 8a fihilosQpiUe, ton style, sa manienei} FoMenelle élaktotit Fqii<*tenelle; et e'esl œ que d'abord on vU bien, par les deux Préfacée qu'il mit en tète^ l'une de {'Histoire de 1666, et l'autre de V Histoire de 1699* : ouvrages ùèt l'esprit nouteau des seience» brille de tafni d'éclat,
1 Pablié& en 4«8«.
< a Le» prettve|& que W. de Fo«tei9e)te avait doQDées. » de ses talents .. dans la Pluralité des Mondes détermi^* » nèrent le choix dil ministre en sa favenr. i> Éloge d» Fontenelle, par Granjean de Fouchy*
3 Publiée en < 687.
^ La première ne parut qu'en 47^ ; la seconde avait paru en 4702*
i tes pltis beaux sans doole qu'il ait écrits.
« Fontenelle, dit G. Guvier, par la itia^ »nière claire, lucide, dont il exposait les » travaux de T Académie , concourut à ré- »pandre le goût des sciences plus peut- » être qu'aucun de ceux qui en traitèrent > de son temps \ »
Cela est vrai^ mais cela n'est pas assez.
Fontenelle ne s'est pas borné à répandre le goût des sciences. Nul n'a mieux secondé Descartes, destructeur de la philosophie scolastique; nul, après les grands hommes qui l'ont fondée, les Dèscartes, les Bacon, les Galilée 9 les Leibnilz, les Newton, n'a mieux compris la philosophie moderne; il est un des premiers qui aient vu la métaphysique des sciences, et le premier qui leur ait fait parler la langue commune. Son influence a été plus grande qu'on ne le pense. 11 lui est arrivé la même chose qu'à
• Leçons sur Vffîstoire des Scief^ces MtnrelleSy etc., î« partie, p. 349.
52 HISTOIRE DE L'ACADÉMIE PAR F019TENE|iLË.
Buffoii'. L'écrivain a fait oublier le savant et le philosophe.
De Fontcnellc et de la philosophie scol.astique. '
La philosophie scolastique était née de (te qui la ferait renaître demain, s'il n'y avait pas des académies : de ce qu'on croyait lout savoir, de ce qu'on s'en tenait aux paroles du maître, à l'autorité du livre, de ce qu'on s'arrêtait aux mots sans aller aux choses.
Fonienelle définit admirablement la philosophie scolastique : la philosophie des mots, et non moins admiroblement ta philosophie moderne : la philosophie des choses.
« Cet ouvrage, dit-il (il s'agît de Tou-
Voy. mon Histoire des trat^aux el des idée^ de Buffon, Paris, 1844.
» vragedo du Hamel, intitulé : Philosophia * velus el nova, etc.), parut en 1678; as- » semblage aussi judicieux et aussi heureux » qu'il puisse être des idées anciennes et » des nouvelles, de la philosophie des mots »et de celle des choses, de TÉcole et de i>r Académie*. »
Il se moque [>ar(oul des formes stibslanlielles et des qualilés ocaulles : « Mots, ditlil, qui n'ont point d'autre mérite que » d'avoir longtemps passé pour des cho- » ses •. y^
En tout cela , il suit Descartes. Descartes (lisait de Tancienne philosophie: « Elle ne » contient que des mots, et je ne cherche » que des choses \ » Il disait des formes subslanlielles eÀ des qualilés occultes ; « Que » ce n'étaient que des chimères ^;c
1 Éloge de du Hamel.
» Ibid.
5T. Vm.p.230.
'* T. VIII , p. 383.
H HKTOIRE DE LACADÉMIE PAR FONTKNEIX£.
» qu'elles pouvaient plus difficileûioiit élre « connues que toaies les choses qu'on pré- » tendait expliquer par leur mojen'*;.-''-^- » qu'elles n'avaient été inventées que pour j> rendre facilement raison de toutes ehoses, » si toutefois on peut dire qu'on rend rai- » son des choses lorsqu*on explique une » chose obscure par une autre qui l'est en- » core plus '>.... » ■
C'est le génie hardi de Descarles qui inspire Tesprit fin de Fontenelle : je dis esprit (in et singulièrement juste, et qui, lorsqu'il le faut^ sait arrêter Descartes lui* même,
« Telles sont les erreurs de Descartes, 9dit<-il, qu'assez souvent elles éclairenL ^^ les autres philosophes, soit, parce que, 9 dans les endroits où il s'est trompé, il ne » s'est pas fort éloigné du^but, et que la » méprise est aisée à rectifier, soit parce
' T. VIII , p. 601 .
HISTOIRE D£ L'ACADÉMlfi ^AR KRrrBMËtUt. 66
y qQ*U donne qnetquerois des viles et four- » nit des idées ingénieuses, même quand il » se trompe le plus \ »
^ Il dit encore, et toujours avdc une Anesse qui n'est qu'à lui : c C'est même en suivant > ses principes qu'oii s*est mis en état d*a- » bandbnnër ses opinions '. »
' II dit enfin : ■ H faut admirer tou* i> jours Descaftes, et le suivre quelque* ^ fois*. »
' Il e$t pourtant un point, et uU grand
point, sur lëque! il ne put jamais abanr
donner Descartes : je veux parler du vide
et de Tàttraction. t L'attraction et le vide,
» dit-il dans VEloge dé Nevvton, bannis de
31 la physique de Descartes, et bannis pour
» jamais selon les apparences, y reviennent
A ramenés par M. Newton, armés d*une
* Histoire de l'Académie royale des Scienceê , année 4679, p. 283.
* Ibid.y année 4690, p. 76.
» ïbid , année 4725, p. 439.
.06 HISTOIRE D£ L'ACADÉMit: PAR FQMTEKËLLK.
» force (ouCe nouvelle dont on ne lescroya ^ pas capables, et seulement peut-être u » peu déguisés. »
Il confond, dans cet Éloge ^ tallracHo de Newton avec les qualités occultes de scolastiques ' , un fait démontré avec d( forces imaginaires; et sans doule il $ trompe; mais enfin, l'écrivain ingénieux le penseur profond, qui avait mis tar d'esprit à défendre ei à propager Descartes est bien excusable d'être resté carlésie plus longtemps qu'un autre ; il faut teni ciompte à Fontenellc d'un demi-siècle d lutte contre les anciens, et lui pardonne d'avoir été, en son genre, encore un pc ancien.
' ... « Et pour se sauver du reproche de rappeler / qualités occultes des scolastiques... » Éloyê de Netvton,
HISTOIRE DK L'ACAD&MIE PAR P0NT1iN£IXe. &7
De Fontenelle et de la philosophie moderne.
Fontenelle oppose partout \a philosophie nioderne à la philosophie scolaslique^ il l'appelle, comme nous avons vu, la philo- Sophie des choses; il l'appelle encore (et ceci est le vrai mol) la philosophie expérimenlale\
La philosophie moderne n'est, en efTet, que la philosophie née de Tobservation directe des choses, de l'élude des faits, de r expérience.
Et ici le partisan le plus décidé de Des-
< a Ce que la philosophie expérimenlale est à l*égard » de la philosophie scolaslique... n Eloge de du Hamel, o Une ulililé de ce livre (VOptique de Newton), aussi » grande peut-être que celle qu'on tire du grand » nombre de connaissances nouvelles dont il est plein , ^ est qu'il fournit un excellent modèle de l'art de se >» conduire dans la philosophie expérimentale, » Éloge de Newton,
58 HI8T01BE DE L'AOAl»ftilflE PAR WÊmSBmJLEi
cartes devient l'admirateur le plus judicieux du grand Galilée : « Génie rare, dit-il, » et dont on verra toujours le nom à la tête » de quelques-unes des plus importantes » découvertes sur lesquelles soit fondée la fc philosophie moderne ^ »
Depuis Galilée, Texpérieûce est ieguidei et| comme die si bieii Fontanelle) la mai*' tresse souveraine* de toutes noâi sciences physiques.
« On est aujourd'hui bien persuadé ^ dit- » îl , que la physique ne se doit traiter que » par les expériences \ v
Il se plail à faire sentir tout ce que ce^ expériences demandent à la fois d'attention délicate et de sagacité heureuse : « L'art » de faire des expériences ^ dit-il ^ porté à » un certain degré, nW nullement corn- » mun.» Le moindre fait qui s^oiîre à nos
< Élùpê de Vivimû 3 Éhge de Cha>SieU0$
^ Hist, de VAcad. royale des ScienceSj année 4T24, p
HISTOIRE UE L'ACADÉMIE PAR F0Ni;KKfi|.l4K. 69
» yeux Qst coa^plîqué c|e Uut d'autres faiu ^ qui le composenLou le modifient qu'on » ne. peut, sans une qx treize adresse» dé* ^ mèhr tout c/9 qui y entre^ ni mânie» mm » une sagacité ^xli^mQ , «oupçonne^ (oMt » ce qui peut y ^UrQr« Il faut décomposer ^ lo fait dont il s'agit en d'autres qui ont ^ 6ux.-m4me$ leur eompoWtJoo; ei quel- ^ qgefpis,. si Ion aavait bien choisi sa ^ routa ^ on s'engagerait, dans de9 labyrin- 9 thés d'où l'on i»q sortirait pas. I«i«a faits ^ pri«>itifs fît élémentaires semblant nous ^ avoir été cachés par la nature avee au- ^ ta^Dt de soin qoe les causes; et quand ^ on parvient à les voir, c'est un spectacle * tout nouveau et entièrement imprévu *. »
Personne, avant Fonlenelie, n'avait aussi oeltement défini Te grand art des expériences". Tout cet art^ en effet, n'a qu'un
^ Éloge de NewUm,
^ U touchait à cette dé&oitioii si darre, cpiand il di-^ ^ml: « Les lois du choc des corps sont* trds^sînples;
but, celui de nous donner les faits simples; illits simples qui, rapproché^ d'après leur nature, nous donnekit les lois; et, sur ce dernier point, qui est le point le plus élevé de la méthode expérimentale, il faut encore entendre ce qu'a dit Fonienolle.
€ Le temps viendra peut-être que Ton » joindra en un corps régulier ces mem- » bres épars (les faits isolés) ^ et s'ils sont » tels qu'on les souhaite, ils s'assembleront > en quelque sorte d'eux-mêmes. Plusieurs » vérités séparées, dès qu'elles sont en » assez grand nombre, offrent si vivement ^ k l'esprit leurs rapports et leur mutuelle » dépendance, qu'il semble qu'après avoir
n mais, dans presque tous les efiEets qu'elles produisent »à nos yeux, e!les sont si enveloppées et si étouffées » sous la multitude des différentes circonsla^nces , qu'if » est difficile de les démêler et de parvenir à les voil^ » dans leur simplicité naturelle. Le secret est d'écarter n d'abord le plus de circonstances qu'il est possible^ et » de n'envisager que les cas où il en entre le moins. » tii9t, de VAcad. royale des Sciences^ unnco 4706, p. ^id.
>* Clé détachées par une espèce de violence ^ les unes d'avec les autres, elles cherchent » naturellement à se réunir*. *
De Fonlenellc et de la métaphysique des sciences.
Chaque science a sa métaphysique, ou.
Comme nous disons plus communément aujourd'hui, sa philosophie.
Descartes loue, dans son contemporain t)esargues, quelques vues nouvelles sur la iiiétaphysique de la géométrie. « La façon * dont il commence son raisonnement est, dit-il, d'aulant plus belle qu'elle e^l plus » générale, et semble être prise de ce que » j'ai coutume de nommer la métaphysique « de la géométrie '.
» L'esprit géométrique, dit Fonlenelle,
* Préface de I6S9, p. xix.
* T. VIII, p. 80.
» n'est pas si attaché à la géométrie qu'il » n'en puisse être tiré et transporté à d'au- » très connaissances... *. » Et c'est ici qu'il écrit ce beau mot sur Descaries : « Quel- » quefois un grand homme donne le ton à » tout son siècle, et celui à qui l'on pour- 9 rait le plus légitimement accorder la » gloire d'avoir établi un nouvel art de > raisonner était un excellent géomètre \ »
Ce qu'il admire dans les sciences, et ce qu'il cherche surtout à y faire admirer, ce sont moins les découvertes que l'art même de découvrir : «Peut-être, dit-il, Texcel- » lence des méthodes géométriques que * Ton invente ou que Ton perfectionne de » jour en jour, fera-t-ellè voir à la fin le » bout de la géométrie, c*est-à-dire de l'art » de faire des découvertes en géométrie ,
' Préface de 1699, p* xii.' Il dît ailleurs: « ... La » géométrie, et, ce qui vaut encore mieux, l'esprit géo- » métrique. » Éloge de Guglielminié
« Préface de 4699, p. xii*
HISTOIRE DE L'ACADÉMIC PAR FONTEIfKLLE. dS
» ce qui est tout*; » c'est moins le vrai »mtériel que ie vrai abstrnit : « Quand , » dit-il, les nombres et les lignes ne con-
:» duiraient absolument à rien, ils
m nous apprendraient toujours à opérer sur :» les vérités"; » c'est moins le fait que l'idée.
II cherche partout t cette métaphysique ^qui, dit fil, se cache, et ne peut être ->» aperçue que par des yeux assez per- ^ çants *. *
Au-dessus de la science physique, il voit
* Préface de 4699, p. xvi. îl dit alUeurs : a L'art de >o découvrir en mathémalique est plus précieux que la >!> plupart des choses qu'on découvre. » Éloge de Leibnitz,'
2 /6id., p. XI.
3 Discours à l'Académie française, 4741. Il dit de Xeibnitz : « Il était métaphysicien , et c'était une chose « presque innpo^tble qu'il ne le f\]it pas; il avait re!<prSt » trop universel. Je n'entends pas seulement universel , «parce qu'il allait à tout, mais encore parce qu'il sai- > sissait dans tout les principes les plus élevés et les » plus gén\éraux, ce qui est le caractère de la méiaphy*
\ » sique. » Éloge de Leibnitz,
.' li
une science intellectuelle : dans lasciei physique, les cas sont particuliers, expiTiences bornées; c'est la science tellecluelle qui leur donne une force nérale, et, pour me servir d'une de plus belles expressions, un esprit i verset ' .