IV
De Fonlenelle et de la langue commune appliqu
aux sciences.
• Quand FAcadémie des sciences, D Fontenclle, prit une nouvelle forme » les mains d'un de vos plus illustres c
' Préface de 4666, p. U. 11 y emploie cette belh pression à propos de l'union nécessaire de la géom et de la physique : a II faut que les subtiles spécula » de Tune prennent un corps, pour ainsi dire, c )} liant avec les expériences de Tautre ; et que les » périonces, naturellement bornées à des cas par » liers , prennent , par le moyen de la spéculation » esprit universel, et se changent en principes. »
» frères ' ( il s'adresse à TÂcadéinie fran- >» çaise), il lui inspira le dessein de ré- » pandre, le plus qu'il lui serait possible, ^ le goût de ces sciences abstraites et éle- » vées qui faisaient son unique occupation.
^ Elles ne se servaient ordinairement , ^ comme dans l'ancienne Egypte, que ^ d'une certaine langue sacrée, entendue ^ des seuls prêtres et de quelques initiés.
» Leur nouveau législateur voulait qu'elles >» parlassent , autant qu'il se pourrait, la *> langue commune, et il me lit l'honneur ^ de me prendre ici pour être leur inler- -^ prèle... '. >
Mais ce mérite, le grand mérite d'avoir t\\ii parler aux sciences la langue commune, Cist, de Fontenelle, le mérite le plus connu, c:h je me borne à le rappeler.
Fontenelle avait été nonimé,commc nous
« L'abbé Bignon.
2 Discours à l'Académie fravça m ^ 1741.
«6 HlfitOIRE DE L'ACADÉMIE PAE POMTEHËLLE.
Savons VU, «ecrélaîre de TAcadémie des scienees en 4697 : en 1699 l'Académie Tut Renouvelée; elle reçut alors un Règlement, et ce Règlement dit :
< Le secrétaire sera exact à recueillir en j» substance tout ce qui aura été proposé, j» agité, exaniiné et résolu dans la Gompa- » gnie, à l'écrire sur son registre par rap- '» port à chaque jour de l'assemblée, ainsi
• qu*à y insérer les traités dont on aura » fait lecture , et, à la fin de décembre
• de chaque année, il donnera au public
• un extrait de ses registres , ou une his- » toîrc raisonnée de ce qui se sera fait de » plus remarquable dans l'Académie. »
Fontenellese mît donc aussitôt à l'œuvre; et, dés 4702, parut le premier volume de sa grande histoire. Il s'excuse pourtant, dans les premières lignes de ce volume, de ne ravoir pas fait paraître plus tôt. « Selon » le Règlement doiiné par le roi à l'Acadé- » mie royale des sciences au commence-
HISTOIRE DE L'ACADÉMIE PAK FONTENELLe. 67
A ment de l'année 1699, celle histoire, dit- 9 il, aurait dû paraître à la fin de cette j» même année. Mais , comme par ce Rè- ^ glement T Académie entière se ronouvej» lait, il a fallu quelque temps pour donner Ji» à toutes choses un premier mouvement 3» qu'il sera désormais facile d'entretenir '.
C'est, en effet, ce qui eut lieu. A partir de d702, chaque année donna son volume, oonienant, d'une part, les Métnoires des Académiciens, et, de Taulre, V Histoire de f académie par Fontenelle.
Cette Histoire se compose de deux parlies : l'histoire générale de l'Académie, de s^es travaux, de ses pensées, des sciences dont elle s'occupe ; et Thistoirc particulière, V Éloge de chaque académicien.
Voyons d'abord l'histoire générale.
Fontenelle y réunit V Abrégé de tout
' Préface de 1699, p. i.
f>g HISTOIRE DE L'ACADÉMIE PAR FONTENELLE.
ce qui s'est fait ou dit de remarquable dans rÂcadémie pendant l'année, et V Analyse des mémoires imprimés; et tout cela est discuté, raisonné, tout cela est écrit dans un style d*une clarté admirable, et qui, au lecteur d'aujourd'hui, rappelle aussitôt ce vers de Voltaire :
« L'ignorant Tenlendil, le savant l'adnnira. »
« On a eu dessein, dit Fonlenelle, que, » sur tous les sujets, soit qu'ils lui fussent » communs avec les mémoires, soit qu'ils » lui fussent particuliers, l'Histoire fût plus » proportionnée à la portée de ceux qui » n'ont qu'une médiocre teinture de ma- » thématique et de physique*. »
« tn général, dit-il encore, on a cru » que, par rapport aux savants profonds et » à ceux qui ne le sont pas, il était bon de h présenter sous deux formes différentes
' Préface {\e 1600, p. ii.
les matières qui composent ce recueil, que les travaux de l'Acadéaiie en seraient plus connus, et que le goût des sciences s'en répandrait davantage'. »
Il dit enfin : « On a eu soin de semer dans PHistoire des éclaircissements propres à faciliter la lecture des mémoires, et quelques-unes de ces pièces pourront être plus intelligibles pour la plupart des gens, si on les rejoint avec le morceau ■^ de rhisloire qui leur répond '. •
Et cette dernière phrase est à remar- |uer : elle nous fait voir que Foutenelle entait bien le genre de service qu'il reniait à ses confrères. Il dit, dans V Éloge Ju géomètre Parent, à qui l'on reprochait J'être obscur dans ses écrits : « Je ne puis ^ m'empêcher de rapporter à son honneur ^ que, dans une lettre écrite à son meilleur > ami,deux jours avant sa mort, il me re**
' Préface de 1699, p. m.
2 Ihid.
70 HfStOtfiE DE L*ACAflËllf£ PAR FONTEflELLE.
• mercit de i'avojr , à oe qu'il disait , » éclairci. C'était convenir bi^ri sincère- » ment du défaut dont on racctisait, et » pousser bien loin la reconnaissance |K)Ur » un soin médiocre que je lui devais. »
. Foniendle, par rapport auK savants dont il écrit l'iiistoire, a deux mérites t celui d'éciaircir ce qu'ils peuvent avoir d'obscur, de généraliser oe qu'ils ont de technique; et celui de louer toujours chacun d'eux par ce qu'il pous a laissé de plus important et de plus durable. Il loue par des faits qui caractérisent.
Voici comment il peint le^ esprits supérieurs, les savants qui, par leur génie, ont illustré la première moitié du Jtvii^ siècle :
< En Italie, dit-il, Galilée, mathémati- » cien du grand-duc, observa le premier,
• au commencement de ce siècle, des » taches sur le soleil. Il découvrit les sa- » tellites de Jupiter, les phases de Vénus,
HISTOIRE DS L'AGAIXEMIB PAU FO{fi;KK»U«K. 71
les petites étoileg qui compoMDl h voie de lait^ et, ce qui est encore pluft considérable, r instrument dont il s'éiait servi pour les découvrir. Toricelli^ son disciple et son successeur, imagina la fameuse expérience du vide, qui a donné naissance à une infinité de phéjaomènes tout nouveaux. Cavallerius It^ouva l'ingéoieuse et subtile géométrie des indivisibles quei'on pousse maintenant si loin, ei qui, à tout moment» embrasse l'infini.
*^ En France, le fameux M« Descartes a pn- ^^ seignéaux géomètres des routes qu'ils ne *^ connaissaient point encore^ et a donné ^^ aux physiciens une infinité de vues ou ^^ qui peuvent suffire ou qui servent à en ^«*^ faire naître d'autres. En Angleterre > le ^ baron Neper s'est rendu célèbre par Tin* ^^ vention des logarithmes, et Harvey par ^ la découverte ou du moins pnr les preuves ^ incontestables de la circulation du sang.
^ L'honneur qui est revenu à toute la natiqn
» anglaise de ce nouveau sysième d'Harvey » semble avoir altachc les Anglais à Tana- » lomie. Plusieurs d'entre eux ont pris cer- » taines parties du corps en particulier » pour le sujet de leurs recherches, comme » Warton les glandes , Glisson le foie, Wil- » lis le cerveau et les nerfs, Lower le cœur » et ses mouvements. Dans ce temps-là, le » réservoir du chjle cl le canal ihoracîque » ont été découverts par Pecquet, Fran- » çais, et les vaisseaux lymphatiques par «Thomas Bartholin , Danois, sans parler 9 ni des conduits salivaires que Slé- » non , aussi Danois, nous fit connaître » plus exactement sur les premières idées » de Warton, ni de tout ce que Marcel Malyf pighi, Italien, qui est mort premier mé- » decin du pape Innocent XII, a observé » dans l'épiploon, dans le cœur et dans le • cerveau, découvertes anatomiques qui, » quelque importantes qu'elles soient, lui » feront encore moins d*honneur que l'heu-
* leuse idée qu'il a eue le premier d'étendre « ranatoraie jusqu'aux plantes. Enfin , >j toutes les sciences et tous les ar(s, dont
* le progrès était presque entièrement ar- ^ rêté depuis plusieurs siècles, ont repris » dans celui-ci de nouvelles forces, et onl ^ commencé, pour ainsi dire, une nouvelle j» carrière \ »
Voilà, certes, un beau tableau des progrès d'un grand siècle, mais beau parce que moût y est exact et juste : point d'expression ^ague, point d'idée perdue j pour parler ^omme Fontenelle : « Chaque mot si^ Çnifie ". »
Fontenelle se peint lui-même dans l'^- Joge de dû Hamel, ce premier secrétaire de l'Académie des sciences qu'il a fait oublier.
1 Préface de 1666, p. 3*
' Histoire de V Académie royale des Sciences , année ^732, p. 37.
« Il fallait» dit-il, à cette Compagnie un » secrétaire qui entendu et qui parlât bieq » toutes les différentes langues de ces sa-
» vants ; qui fût, auprès du public, leur
» interprète commun , qui pût donner à » tant de matières épineuses et abstraites, » des éclaircissements 9 un certain tour et )> même un agrément que les auteurs né- 9 gligent quelquefois de leur donner, et » que cependant la plupart des lecteurs » demandent ; enfin qui, par son caractère, » fût exempt de partialité et propre à rendre » un compte désintéressé des contestations » académiques. Le choix de M. Golbert, » pour celte fonction, tomba sur M. du Ha- » mel. »
On trouve, dans ce même Éloge , cette remarque très- fine î « Ce qui ne doit être » embelli que jusqu'à une certaine mesure » précise est ce qui coûte le plus à embeN » lir; » et rien ne caractérise mieux encore sa manière heureuse et son art savante
J'ai souvent cité, soit dans ce chapitre, ^it dans le précédent , les deux préfaces qui marchent en tête *, l'une de V Histoire de i699, et l'autre de ï Histoire de i666.
Celle de l'histoire de 4699 frappa, dès qu'elle parut, la France et l'Europe. On n'avait plus entendu, depuis le Discours de Descartes sur la méthode , une telle langue appliquée à de tels objets. L'admiration fut universelle.
La préface de 1666 eut un sort très-différent. D'abord, elle ne parut que plusieurs années plus tard; et ensuite, quand elle parut, elle fut à peine aperçue.
Trublet nous dit que, de son temps, elle était presque inconnue. « Beaucoup de » gens, dit-il, ont V Histoire de l'Académie » des sciences depuis 1699^ et achètent les 1» nouveaux volumes à mesure qu'on les » imprime. Très-peu ont été curieux de
' Expressions de Fontenelle : Éloge de du Hamel.
» remonter jusqu'à 1666, ou même savent » que M. de Fontenelle ait travaillé sur les » premiers mémoires el fait Thisloire des » premières années de l'Académie*. »
Garât, dans son Éloge de Fontenelle, couronné par l'Académie française, dit, de la préface de 1699 : « Cette préface de » VHisloire de l'Académie, qui n'a qu'un » petit nombre de pages, a mérité d'être » mise au rang des ouvrages du siècle :
» c'est le coup d'œil le plus ferme et le » plus vaste qu'on ait jeté sur les connais- » sances humaines depuis Bacon et avant » la préface de T Encyclopédie. » Et voilà qui est bien, très-bien ; mais; de la préface de i666, pas un mot. Pourquoi ce silence?
Garât ne l'aurait-il pas vue? Je ne puis le croire. Au reste, la préface de 1666 est tout aussi belle que celle de 1699 : peut-être
' Mémoires pour servir à VHisloire de la vie et des ouvrages de Fontenelle,
HISTOIRE DE L'ACADÉMIE PAR FOlfTENELLE. 77
même l'est-elle plus ; car il y règne un ton d'éloquence plus grave, et par cela seul plus beau.
Fontenelle, n'ayant été nommé secrétaire qu'en 4697, pouvait très-bien s'en tenir aux ternies du Règlement qui ne lui demandait Thistoire de l'Académie qu'à compter de 1699; mais le monument qu'il élevait aux*sciences eût été incomplet , et il reprit toute l'histoire de l'Académie depuis 1666 jusqu'à 1699'. Du Hamel avait déjà écrit en latin Tbisloire de ces trentedeux premières années"; Fontenelle, par une de ces délicatesses très-réfléchies qui lui sont propres, ne publia l'histoire française de ces mêmes années qu'après la mort de du Hamel, et longtemps après \
1 II ne l'a conduite que de 4666 à 1680 ; le reste est d'une autre main, mais qui s'applique à imiter la sienne. ' Regiœ scientiarum Academiœ historia, 4698.
' Elle parut en 4733. Du Hamel était mort en 4706.
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