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CHAPITRE IV

La matière étant infinie dans le temps, autrement dit immortelle, elle n’a, non plus, ni commencement ni fin dans l'espace; en tant qu'être réel, objectif, elle ne se laisse pas enfermer dans les limites qu’imiposent à notre esprit les idées de temps et d’espace. Que nous cherchions à nous rendre compte de l'étendue de la matière, soit en ce qu'il y a de plus grand ou de plus petit, nous nd lui trouvons nulle part de limite ou de forme définitive, même avee l’aide de l'expérience ou du raisonnement. Lorsque le microscope, cetie combinaison de verres grossissants, eût dévoilé des mondes jusqu'alors inconnus, et révélé à l’œil du chercheur, dans 1a vie organique et dans ses éléments morphologiques, une delicatesse et une ténuité insoupçonnées, on eut la témérité de croire qu’on était sur la trace de l’élément organique ultime et peut-être du principe méme de l'être. Cet espoir s’evanouit à mesure que nos instruments se perfectionnaient. Dans la centième

partie d’une goutte d’eau apparut tout un monde d’animalcules, aux formes les plus élégantes et les mieux caractérisées, se mou-

vant, se aourrissant, digérant et vivant comme n’importe quelle autre bête, et l’on vit à n’en pas douter, d’après la nature de leurs mouvements, qu’ils présentaient ce double caractère de la vie animale : sensibilité et volonté. On peut à peine distinguer, à l’aide des meilleurs instruments, les contours extérieurs des plus petits de ces animalcules ; quant à leur organisation interne, elle nous échappe complètement. Nous en savons moins encore sur la forme et l'existence possible d'êtres encore plus petits. « Les monades, grâce au perfectionnement de nos microscopes, paraltront-elles, se demande Cotta, comme des géants dans un monde de pygmées formé par des organismes encore plus petits? »

Le rotifère, si intéressant, autrefois rangé à tort parmi les infusoires et qui mesure à peine la dixième ou la vingtième partis d'une ligne, est pourvu d’un œsophage, de dents, d'un estomes,

INFIN1 DE LA MATIEAS 27

d’un intestin, de glandes, d’ovaires, d’yeux, desang, de vaisseaux et de nerfs. Une goutte d’eau de mer contient une quantité de formes diverses : sphères, croix, petits paniers, vis, étoiles, échecs, cornes, capuchons, casques, etc., dont chacune représente un être vivant, entièrement développé, autonome, doue de sensibilité et de mouvement. La monade, aussi rapide qu’une flèche, ne mesure que la 2000° partie d'une ligne et une seule goutte de liquide en contient des millions. Les vibrions, animalcules mieroscopiques de la plus petite espèce, paraissent A l’œil armé de l'instrument, comme des amas de petits points ou de traits papillotants, tantôt droits, tantôt contournés en tire-bouchon, et on en compte plus de 4000 millions dans une ligne cube. Puis viennent les bactéries, protistes ou êtres primordiaux tenant le milieu entre la plante et l animal, corpuscules en forme de bâtonnets, se mouvant rapidement dans l’eau à l’aide d'un flagellum vibratile, souvent invisible, et dans lesquels on a reconnu récemment les véhicules très dangereux de certaines maladies. D’après les calculs du professeur Cohn, un millimètre cube peut en contenir 633 millions, et il en faudrait 636 milliards pour faire le poids d'un gramme. Les spores d’un champignon qu’on trouve en Italie sur les raisins sont si petites qu’un globule de sang humain paraît comme un géant à côté d'elles, et les globules sanguins eux-mêmes sont si minuscules qu’on en compte plus de cinq millions dans une goutte d’eau d’un millimètre cube. L’ascaride pond environ 64 millions d'œufs et une seule orchidée produit presque autant de graines. Le sang de l’homme renferme un ver d’un tiers de millimètre de longueur et dont le diamètre n’atteint pas la 7 000° partie d'un millimètre. Et dans ces corpuscules se trouvent les éléments nécessaires à la reproduction d’un étre semblable aux parents, dans ses moindres particularités, — disposition singulièrement compliquée de la matière et dont nous n'avons pas la moindre idée, nos moyens d'investigation s'arrétant là. Le microscope est encore moins en état de nous révéler la nature de la constitution merveilleuse e! des conditions intimes de la semence de l’homme ou des animaux, dans laquelle une seule cellule microscopique détermine le caractère physique et intellectuel ou l’individualité de l'être futur, souvent avec les nuances les plus délicates et pour R durée d’une vie entière.

Cependant, tous ces corps ou objets, si petits qu'ils soient, peu- Watencore êire aperçus à l'aide du microscope. Mais quand ce

nouveau mod d'investigation, l’analyse spectrale, est en état de nous révéler la présence, dans l’air d'une chambre, d’un trois millionnième de milligrdmme d’une substance, telle quele sel marin, par exemple, il est évident qu'une particule aussi minime reste en dehors de nos moyens d'observation, même alors que nos mieroscopes seraient considérablement perfectionnés. On n’en doit ‚pas moins admettre que cette parcelle ds matière est constituée par une quantité innombrable d’atomes et de molécules, et que les vides qui les séparent les uns des autres sont aussi énormes, eu égard à leur grandeur, que les intervalles qui séparent les corps célestes. « Les plus puissants microscopes, dit le professeur Valentin, ne nous feront jamais connaître la position des molécules, pas même celle des plus petits groupes d’atomes. Un grain de sel, dont nous sentors à peine le goût, renferme des milliards de groupes d'atomes, qu’eucun œil humain ne peut saisir. » Le physicien anglais sir William Thomson a essayé de fixer la dimension d’une molécule de zinc et il l’a évaluée à un trentième de millionième de millimètre, et il ne faut pas perdre de vue que les molécules doivent encore être très grosses, au regard des atomes. * Notez aussi que le diamètre d’un globüle sanguin est évalué au trois centième d'une ligne et celui du plus petit infusoire à un quinze-centième de millimètre. Encore ces chiffres n’indiquent-ils que la rimite la plus extrême qu’on ait pu obtenir en restant dans les données d’un calcul exact. D’après le même savant, une goutte d’eau étant supposée grossie au volume de la terre (dont le diamètre est de 8 000 milles anglais), et d’autre part chaque molécule d’eau étant amplifiée en proportion, chacune de ces molécules, formée d'hydrogène et d'oxygène, alleindrait à peine le volume d’une balle de fusil ! Le professeur Pertiy a publié un calcul d'où il resulte qu’une ligne cube de substance organique renferme en-

viron 240000 billions d’atomes proprement dits (1). Mais tout cela n’est rien encore en comparaison des calculs des savants anglais et allemands sur les corps les plus légers que nous connaissions, c’est à dire sur les gaz, D’après la théorie kinelique des gaz, établie par Clausius et Maxwell, on admet que dans un centimètre cube d’air ou de gaz, il n’y a pas moins de vingt-et-un trillions de molécules (atomes combinés, groupes el systèmes d’atomes), séps-

rées les unes des autres par des intervalles de trois à quatre mil-

(4) Journal anglais Nature (1869),

lionièmes de millimètre ; on admet de plus que 144 trıllions de molécules d'hydrogène pèsent un milligramme. D'après Carus Sterne, on compte dans un dé à coudre, rempli de gar, six trillions de molécules, — chiffre dont le professeur Kundt a essayé de donner une idée de la façon suivante : « Si une imprimerie était à même de tirer chaque jour un dictionnaire renfermant trois millions de lettres, il faudrait continuer ce travail pendant 64 000 ens sans interruption, pour arriver à un nombre de lettres égal à celui: des molécules contenues dans un dé plein d’air. » Encore ne faut-il pas oublier que, loin d’être serrées les unes contre les autres, elles sont séparées par leurs « sphères moléculaires » et n’occupent, d’après Clausius, que la trois millième partie de l’espace total. La vitesse avec laquelle ces molécules se meuvent les unes au milieu des autres a été évaluée à 4 698 mètres par seconde pour l’hydrogère, tandis que pour les gaz plus lourd, elle varie à peu près avec le poids, bien qu’en diminuant d’une façon notable. En prenant pour moyenne une vitesse de 477 mètres par seconde, on évalue à 4700 millions le nombre des chocs qui se produisent dans le même temps.D’apres Tait,la quantitéde particulesdistinctes renfermées dans un pouce cube d'air, est exprimée par un nombre de 21 chiffres ; ces particules vont et viennent incessamment dans toutes les directions et chacune d'elles s’entre-choque avec les plus voisines 8 000 millions de fois par seconde. Le génial physicien anglais Crookes est parveuu, par des moyens physiques et chimiques, à raréfier à tel point des gaz en vase clos, qu’oma vu se produire les remarquables phénomènes de la soi-disant « matière radiante » ou « quatrième état d’agrégation de la matière » — état dans lequel les molécules, plus libres, circulent plus facilement et plus vite. On. voit par la qu'on se tromperait fort, en admettant qu'au moyen de ces raréfactions, on puisse arriver à produire le vide ou même un état de la matière qui s’en rapproche. Qu’on fasse le vide, par exemple, dans unesphère ou cavité de 13 à 1£ centimètres de diamètre et pouvant, d'après les meilleures autorites, contenir un quadrillion de molécules gazeuzes : en poussant la raréfaction jusqu’à un millionième d’atmosphere, il y resterait encore, d’après le D* Kalisher, un trillion de molécules !.(4). Pour qu'on puisse £9 faire une idée claire d’un nombre aussi prodigieux, 6 même &cr'vain se livre au calcul suivant : Si, dans la sphère

(t) Le Joural Nature, 1880, nos 17-18.

80 7 poncz ur Marıkan

où l'on a fait ce vide, on pouvait pratiquer un trou assez petil pour laisser pénétrer 100 millions de molécules gareuses per seconde, il faudrait près de 400 millions d'années pour que la pression atmosphérique revint à son état primitif, autrement dit pour que la sphère contint de nouveau un quadrillion de molécules gazeuses |

D'après Würtz (4), il faut dix trillions de molécules d’air atmos-

phérique et 146 trillions de molécules d'hydrogène pour faire un

milligramme de chaque; et le nombre des molécules contenues dans un centimètre cube d’air est de 21 trillions. Le volume d’une moléoule d’air à 0 degré et sous la pression normale, atteint, en moyenne, la cinquante-neuf millionième partie d’un millimètre — grandeur environ 25 fois plus petite que la plus petite partioule appréciable au microscope. Würtz estime à un cent millionième de millimètre, la longueur des ondes lumineuses et à un millionième l'épaisseur de la paroi d’une bulle de savon.

Pour se rendre compte de l'incroyable raréfaction ou de la dilelation dont la matière est susceptible en raison de ss constitution

atomique ou moléculaire, à suffit de jeter un coup d'œil sur les |

calcule effectués à propos de l’éther qui remplit l’espace aussi bien que les petits intervalles des corps, ét que nous ne pouvons peser à l’aide des moyens mécaniques disponibles ; ou bien sur les calcpls qui concernent la densité de certains corps célestes où l’éfat initial de nebuleuse de notre système solaire. Qu’on se figure la masse totale ou la matière pondérable de notre système planétaire, y compris le soleil, répartie sur un espace sphérique ayant pour diamètre la distance de cet astre à Neptune, \a planète la

plus élorrnée — ce qui doit avoir été, à tout le moins, le volume

primitif de la nébuleuse d’où s’est développé notre monde, — on se trouve alors en présence d’une raréfaction de la matière telle, que la densité de cette nébuleuss initiale équivaudrait seulement aux 0,000553 de la densité de l'air atmosphérique ou, d’après Radenhausen, au dix-millionième de celle de l'hydrogène, le plus léger des corps terrestres; ou telle encore, d’après Helmholtz, qu'un grain de matière solide, ramené à cet état, suffirait pour remplir un espace de plusieurs millions de milles cubes. Si l'on admet avec quelques astronomes, que la sphère primordiale de notre système solaire pouvait avoir un rayon de deux billions de

(1) Wünarzs. Théorie atomique,

mit DE LA MATIÈRE 31

milles, on trouve que la densité de ostte matièrs initiale pouvait atteindre seulement les 600,000 billionièmes de celle de l’hydrogene, et qu'à l’époque où l’anneau terrestre se söpara du globe solaire, cette densité n’arrivait encore qu’aux 0,09 de celle du même gar.

La substance des comètes. la matière qui constitue oes remarquables « chevaliers errants » de l’espace, est ai déliée et si ténue, d'après les calculs des astronomes, qu'un mille cube en pèserait à peine quelques grammes et que, pour employer l’expression de ’astronome W. Meyer, les comètes, relativement à leur densité, se comporteraient vis-A-vis des planètes à peu près comme una feuille de papier vis-à-vis d’un boulet de canon. Quelque légers et fugitifs que soient ces corps célestes, redoutés bien à tort, léther — cette substance incroyablement ténue, impossible à peser par les moyens dont nous disposons et qui, d’après les physiciens, remplit non seulement les espaces célestes, mais encore les intervalles et les cavités des corps même les plus denses, traverse le verre et ciroule incessamment autour des atomes et des molécules, — l’éther oppose à la marche des comètes une si fainls résistance, qu'il faut que sa ténuité et sa délicatesse dépassent encore de beaucoup tout 68 qu’on connaissait déjà, et que nous hésitons à admettre, comme trop aventurés, les calculs publiés à son sujet.

On appelle atome (äroues, de & priv. et réuvw je coupe; une chose qu'on ne peut diviser) la plus petite partie d'un élément ou d'un corps simple, considérée comme indivisible ou comme ne sa divisant plus; et nous nous représentons toutes les substances, lous les corps comme formés de ces atomes ou de leur groupe. ment, à deux ou à plusieurs, d’où résulte un élément complexe, la molécule — et comme existant en vertu d’un système alternatif d'attraction et de répulsion entre ces atomes, qui leur communique leurs propriétés. Peut-être sommes-nous dans le vrai en Considérant la molécule comme une réduotion, en quelque sorte, des systèmes célestes, et alors, les différents atomes dont elle sl composée, pourraient être comparés aux différents corps célestes, réunis à deux ou à plusieurs dans un seul système. Mais, quelque claire que soit cette conception, et bien qu’elle semble #1 propre à nous fournir une explication plausible d’une foule d'énigmes de chimie ou de physique, de phénomènes, de Propriétés ou de modes d'activité de la matière, nous sommes

pourtant forcés de reconnaître que le mot a atome » n’exprims qu'une idée artificielle, répondant au besoin de délimitation qui est dans notre esprit et, d’ailleurs, nécessaire au point de vus stientifique. La chimie notamment semble ne pouvoir se passer de l’atomisme ; sans lui, toutes ses théories, toutes les conceptions concrètes qu’elle renferme s’écrouleraient. L'atomisme, cependant, n’est qu’une hypothèse scientifique ; une idée réelle de la chose que nous appelons atome nous échappe complètement. Nous ne savons rien de son volume, de son poids, de sa forma de sa position, de sa couleur, etc. ; nous ne savons pas s’il est dur ou élastique ou fusible, polyédrique ou sphérique, etc., en dépit des spéculations de toutes®sortes sur sa forme et sur ses propriétés. Personne n’a vu l’atome, et personne ne le verra. Les métaphysiciens nient son existence, parce qu’ils n’admetlent pas qu'on puisse se représenter une chose comme cessant d’être divisible à un moment donné ; ils tiennent cela pour une impossibilité, au double point de vue de la raison et de l’expérience. En fait, la divisibilité indéfinie des atomes ou des molécules qui les composent, ne peut pas être mise en doute, pas plus au point de vus théorique ou métaphysique qu’au point de vue expérimental ; on "peut seulement affirmer que les forces chimiques et physiques connues sont impuissantes à pousser plus loin la division, Quand la chimie nous enseigne, par exemple, qu’une molécule de mercure pèse cent fois plus qu’une molécule d'hydrogène, il s'ensuit que la première doit avoir un volume considérable, relativement à la seconde, et, qu'en conséquence, elle peut être divisée. D'ailleurs, il paratt probable, d’apr&s des recherches r&centes, que les soi-disant éléments ou corps simples sont, eu réalité, tout autre chose; ils seraient eux-mêmes des corps cofposés, et le prétendu atome serait constitué par des unilés d’ordre supérieur, comme la molécule est formée par les atomes. L’atome, en somme, si nous tenons à cette conception, doit être considéré comme l’infinement petit physique.

Nous voyons done que ni l'observation ni le raisonnement appliqués à l'étude de la matière considérée dans ses plus petites parties, ne nous conduisent à un point où nous puissions faire halte, et on ne prévoit pas jusqu'ici, qu'il puisse jamais en être autrement. « Tout montre, dit Stewart, que les limites imposées à nos perceptions en ce qui concerne l’espace et le temps, nous rendent incapables d’aequérir des notions exactes sur ces corps

extraordinairement petits, qui constituent cependant les matériaux bruts dont l’univers est formé ». Au delà des avant-postes actuels de l’exploration microscopique, remarque le célébre naturaliste anglais Tyndall, à l’occasion d’une leçon faite dans la salle philharmonique de Londres, — un champ incommensurable sourre encore à l’imagination. Car nous avons affaire ici à des grandeurs si infinitésimales, que les test-objels du microscope sont littéralement incommensurables en comparaison. « Comme les distances de l'espace stellaire ne nous présentent que des images vertigineuses de l'immensiié, sans faire sur notre esprit une impression déterminée, de même les grandeurs auxquelles nous avons affaire ici, n’éveiilent en nous que le sentiment vague ‘ d’une pelitesse incompréhensible. »

Nous ne pouvons donc nous empêcher de le reconnaître : la matière, et par conséquent le monde, sont infinis dans le trèspeut; que notre intelligence, habituée à trouver partout une mesure ou un terme soit ou non choquée par cette conception — cela ne change rien au fait.

De même que le microscope nous fait pénétrer dans le petit monde, le télescope nous introduit dans le grand. Là aussi, de hardis astronomes pensaient atteindre la limite; mais plus ils perfectionnaient leurs instruments, et plus incommensurables, inaccessibles étaient les mondes nouveaux qui se découvraient à leurs regards étonnés. Les légers flocons blancs que nous apercevons à l’œil nu, par un ciel serein, furent résolus par le télescope en des myriades d’étoiles, de mondes, de soleils et de sysèmes planétaires; et la terre, avec ses habitants, que l’homme aimait à se représenter comme le couronnement et le centre de loule existence, la terre-est tombée de ces sommets imaginaires ‚ &u rang d’un simple atome flottant dans l’immensite de l’espace. | “Aucune de nos expériences ne nous révèle la moindre trace

d’une limite, chaque augmentation de la puissance des télescopes découvre à nos regards àS nouveaux royaumes d'étoiles et de nébuleuses qui, lorsqu’elles ne consistent pas en des essaims d'étoiles, sont des amas de matière lumineuse par elle-même.» (1) {Avec chaque perfectionnement nouveau des moyens dont nous disposons pour plonger nos regards dans les flots lumineux des paces les plus reculés du ciel, nous voyons émerger de l'océan

(1) Gaovs, #

Ce FORCE ET MATIÈRE

immense des étoiles, de nopyeaux esssims de soleils.»(1) « A l’aide des plus puissants télescopes, on aperçoit un si grand nombre de petites ètailes à peine lumineuses, qu’on ne peut douter qu’il ne s'en trouve d’autres ay delà, susceptibles de devenir visibles à l’aide de lunettes plus fortes. » (2) «11 suit de tous ces faits que la profondeur des espaces célestes est réellement insondable, et qu'il ne nous sera jamais donné d’en connaître les bornes. Ce serait peine perdue que d'essayer, en accumulant les comparaisons les unes syr les autres, de donner une idee m&me approximative de l’immensité incommensurable du monde des astres. » (3) Les distances calculéés par les astronomes dans l'univers sont a) démesurées, que l'intelligence en demeure confondue, tandis que l'imagination fait de vains eflorts pour suivre Ics idées ainsi réveillées, Si les grandeurs copstatées dans notre système solaire sont déjà insaisissables pour netre esprit, combien plus encore les distances des étoiles fixes, qu ’on ne determine habituellement qu’en « distances du soleil» à la terre (20 millions de milles allemands ou 148,6 millions de kilomètres) ou en les évaluant par rapport à la vitesse de la lumière. Ainsi, pour pouvoir exprimer d'une façon mathématique les distances enormes de l’espace universel, les astronomes ont pris popr base les intervalles de « temps de Ja lumière >, se fondant sur l'extraordinaire rapidité de cette dernière qui parcourt 40,160 milles allemands (77, 00 lieues) par seconde. Une secande, relativement à la lese de la lumière, représente onc environ 42,000 milles, — une année un. ‚billion un tiers, soit 1,324,512, 000, 000 milles, Or, on évalue à 3 ans trois quarts de temps de parcours de la lumière, à 224,500 distances du solej] à la terre, c’est à dire à 4 ou 5 billions de milles, la distance de l'étoile fixe Ja plus rapprochée « de nous, « du Centaure, le soleil le plus voisin de notre système est une des étoiles les plus brillantes : — à 400,000 « distances du soleil » ou à 8 billions de milles (environ 60 billions de kilomètres) la distance de l'étoile 61 du Cygne. Sirius, Petoile du Chien des anciens, ef qui jette tant d'éclat, met 17 années à nous envoyer sa lumière, ce qui représente plus d un million. de fois la distance du soleil à [a terre. Pour aller de notre globe à l'étoile fixe la plus rappprochée, il nous fraudrait trente mille ans, =” ER supposant que nous marshions avac la vitesse de notre SYs-

(1) W. Meyer. — (2) G. J. Kızın. — (3) Srccm,

Rs Fe SE en ua —

INVER DE LA MAVIÈRE 35

tème solaire dans l'espaes (soit 36 kilomètres par secende), en ligne droite et sans que l'étoile elle-même changeât de place. Mais nous venons de parler des astres les plus rapprochés, tandis qu'il y a des étoiles fixes dont la lumière emploie des centaines et des millions d'années pour arriver jusqu’à nous. Les télescopes monstres, dont on se sert aujourd’hui, ont élevé à près de vingt millions le nombre de ces étoiles ou soleils situés en dehors de notre système, tandis qu’à l’œil nu on n'en distingue guère que quatre à cinq mille; et ces soleils ianombrables, accompagnés vraisemblablement de satellites et de sous-satellites sont séparés par des distances dans le genre de celles que nous venons d’indiquer. Considérés en masse, ils ne constituent cependant pas l’univers; ils appartiennent plutôt, pris ensemble et séparément, à un système stellaire déterminé, à limites relativement étroites, à côté duquel se rangent dans l’espace un nombre infini d’autres systèmes, dont quelques-uns sont beaucoup plus considérables encore. Cette république d'étoiles, dont notre soleil avec ses satellites ne constitue qu’une petite partie, cet flot dans l’univers, s'étend dans l’espace sous forme d'une lentille assez fortement aplatie et limitée à la périphérie par deux amas annulaires de soleils, presque parallèles, qui nous apparaissent sous les aspects bien connus de la vote lactée. La distance de cette voie lactée à notre globe est évaluée à quatre ou cinq mille années de temps de pareours de la lumière : c’est à dire qu’il faut ce nombre d’années pour que la lumière qui en part arrive jusqu'à nous, tandis que d'après Mädler, il lui en faut plus de neuf mille pour traverser l'anneau de la voie lactée d'un bout à l'autre. Notre soleil qui n'est pas tout à fait au centre de ce système, mais un peu sur le côté, est éloigné de 573 années de temps de paroours de la lumière du point central de l'anneau ; il se rapproche d’un des rubans lactés un peu plus que de l’autre, de telle sorte que sa lumière mettrait environ mille ans de mains pour allerà ce ruban qu'à celui du eôté opposé. Le système tout entier se meut très vraisemblablement autour d’un point central fixe ou virtuel, qui n’est pas encore exactement déterminé, et d’autre part, avec taus ses systèmes d'étoiles fixes el de nébuleuses, il ne constitue pourtant qu'une infime portion d’un système gigantesque, incommensurable, d’un ordre plus élevé et d’une grandeur telle, que des lots de mondes comme la voie lactée tout entière n’en forment qu’uns partie infinitésimale, — image écrasante de l’infini..

Maïs ce n’est pas tout : — le télescope nous apprend que ce système avec ses constellations innombrables, avec ses dis ‘ances et ses expansions surpassant tout ce que l’imaginatiun peut concevoir, ne constitue cependant qu’une partie limitée de l’incom- ‚mensurable univers ; à des distances en comparaison desquelles les dimensions verligineuses de la voie laciée semblent d'une petitesse dérisoire, il nous révèle l’existence d'autres corps célestes, vivant tout à fait en dehors de notre système. Ce sont les néuleuses, ces formations remarquables, situées au plus profond de l'espace céleste, dont la situation, l’aspect et les propriétés offrent toutes les variétés imaginables, et dont le nombre, depuis que W. Herschel s’est mis à s’en occuper sérieusement, s'élève maintenant à plus de six mille. Bien qu’elles n'apparaissent souvent que comme des points, et qu’on ne puisse, parfois, les apercevoir sans le secours d'appareils de grossissement énormes, elles surpassent de beaucoup notre voie lactée en étendue, pour la plupart, ét doivent être constituées comme cette dernière, par des miilions ou des milliards de corps célestes, ou par des systèmes en voie de formation. Leur distance est si fabuleuse, qu’il faut ‘compter par millions d'années de temps de parcours de la lumière; bien plus, on en aurait observé de tellement éloignées, que leur lumière mettrait cent millions d’années pour nous arriver. A la vérité, ce ne sont là que des mots, auxquels nous ne pouvons rattacher aucune idée, le point de comparaison, tiré de notre monde, nous faisant défaut; mais c’est ici que le terme « infini » trouve son emploi. « L'univers, dit très bien Pascal, est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ».

Si nous voulons tirer de ces faits une conclusion relativement à l’âge du monde, il ne paraît pas douteux que l’ordre actuel des corps célestes, ou ce que nous appelons dans le sens le plus général « l'ordre dy monde », ne doive avoir existé déjà depuis des millions d’années sous une forme identique ou analogue à celle que nous lui voyons aujourd’hui. En réalité, nous ne constatons sur la voûte céleste que les traces ou les conditions des minutes et des heures écoulées, ou d’époques déjà bien loin derrière nous; et telles conditions qui, peut-être, existaient avant que notre globe, en se detachant, se fût rendu indépendant du système solaire, nous paraissent, en conséquence, se réaliser actuellement. Lorsque nous observons un ch ngement ‘ans le soleil, nous de-

vons dire qu’en réalité, ce changement s’est produit sept minutes et demie auparavant, puisqu'il faut ce temps à la lumière pour arriver jusqu'à nous. Si Neptune, la planète la plus extérieure de notre système, venait à être détruite par une catastrophe quelconque, il ne disparaltrait à nos regards que 4 ou 5 heures plus tard : car c’est le temps que met la lumière à parcourir l’espace qui nous en sépare. Que « Vega », la belle étoile de la constellation de la Lyre, cesse tout-à-coup d'exister, et nous ne la verrons pas moins briller au ciel pendant dix-huit ans encore : car le rayon lumineux, qui témoigne à nos yeux de son existence, en est parti depuis ce laps de temps. Quant aux étorles dont la lueur ne devient visible qu’à l’aide des meilleurs asecoscopes, il faut parler de 2 à 3 000 années de temps de parcours de la lumière : en d’autres termes, le rayon lumineux qui nous révèle aujourd'hui leur existence, a dû quitter sa source dans le temps où Homère chantait et où les sages de la Grèce vivaient et enseignaient. Et lorsque, — il y a peut-être cent millions d'années — les premières et les plus anciennes formes vivantes commengaient a germer sur la terre encore jeune, dans ce moment partit de ces nébuleuses si éloignées le rayon lumineux qui aujourd’hui vient frapper notre œil armé du télescope, et témoigner de leur existence ! Oui, il n'est pas douteux qu'il existe des étoiles que nous ne voyons pas, simplement parce que leur rayon lumineux n'a pas encore atteint la terre ; d’autres, au contraire, sont situées à une distance si considérable que leur rayon ne peut plus nous arriver, soit qu’il ait déjà cessé d’exister, soit que la force lumineuse du rayon ne puisse suffire pour un aussi prodigieux voyage (4).

Mais les lois de la gravitation aussi bien que l’analogie nous montrent que ces étoiles ne sont pas, ou si l’on veut, ne peuvent pas être les derniers corps célestes renfermés dans l’espace. C'est un contre-sens astronomique aussi bien que logique, que d’imaginer des espaces infinis et vides. « Affirmer que la troupe des étoiles est limitée par l’espace ou par le chaos infini, ce serait supposer qu'une parcelle de matière, avec des formes et des forces déterminées, et produisant au besoin des êtres déterminés, aurait pu tomber dans un « Tout » de néant : ce qui pour moi, du moins, est begucoup plus anti-scientifique que d'admettre un

(1) Du Pau,

38 VORCH Kr Markt

« Tout # illimité, rempli de mätläre st 6omiposé ds formstioas et d'activités, atialogüés, autatit qu’on peut le reconnaitre, à celles que nous observotis dans l'espace (1) 5.

Si done nous tl'avons pu trouver de limite à la matière dans les plus petites choses, nous somities encoré moitis eh état d'en trouver dans les plus grandes : nous la tenons pour infinie, dans ces deux directions, sans limités dans l’espace et dans le terips. Et puisque les lois de la pensée constätent que la matière est divisible à l'itfini, puisque d’après ces lois il est impossible de se faire une idée de la termitiaisott de l’éspace et par coriséqtenit dw néant, — nôus avons là une concordatite remarquable et satisfälsante entre les lois de lu logique et Îés résultats dé nos recherches expérimentales. Nous atirohs plus loin l’occasion de démontrer, sut d'autres points, l’identité des lois de la pènsée avec les lois métähiques du monde extérieur, dé prouver qu'elles ne soné que le résultat nécessäire de ces dérniètés.

«1 ty a ni temps ni espace en dehôrs de l’ssprit, ce sont des idées arbitraires, auxquelles l'hommtne est arrivé en comparant et en coordontiatit les impressions venues du motide extérieur. L'idée d'espace s’est produite en ju£taposant les différentes formes du « plein de l’espace », sous lesquelles l& monde extérieur apparait à l'individu. L'idée de temps s’est formés eh unissant de méme les différentes formes des modifications de l’espace, é’ent à dire les différentes formes dé motiveinent, soûs lesqueilés le monde exiörisur réagit sut l'individu, etc. Mais il n’y 4 pas de distinction, et dehors de nous, entré le plein de l'espace #t ses modiftétions : , sar toute chôss est dans un Etat perpätuel de transformation, tout être participe à la fois du « plein » et du moutvetnenit, t'est ftullé part en rep6s, eto,, lc. » (2).

« Weder Anfang hat die Welt, noch Ende, Nicht im Raum, noch in der Zeit.

Ueberall ist Mittelpunkt und Wende Und im Nu die Ewigkeit (3) ».

(4) Grovz. Correlation öf the rhysial forces, p. 418.

2) HaveNkAUSEN Isis, t. IV, p. 4 |

(8) « Le monde n'a ni om nen oem ant ni An — ni dans l'éspacé ni dans le temps. — Le centre est partout et partout lascireon/érence — & béta. nitd tient dans un olin d'œil » (Rucxanr).

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