CHAPITRE VII
L’idee de force ou de mouvement, ainsi que nous l’avons. vu, ne peut pas être séparée de l’idée de matière; il en est ainsi pour l’idée de forme. Une matière sans forme est aussi impossible à concevoir qu’à constater dans la nature. On voit toujours la matière sous une forme quelconque, quelqu’incomplète ou embryonnaire qu’elle soit ; et l’expérience nous apprend que même ces masses chaotiques, ces nébuleuses primitives qu'on doit considérer comme l’ensemble des mondes et des systèmes solaires à l’état embryonnaire, apparaissent à l’œil de l’observateur sous les formes les plus variées. Sans doute, la forme n’est pas sortie de la matière comme Minerve du cerveau de Jupiter : l’élat de perfection, dans laquelle nous la voyons aujourd’hui, est le résultat d’un long et laborieux développement qui a exigé des
millions d’aunées, Et la façon dont s’est effectué ce développement ne permet pas de douter qu'il ne se soit réalisé en dehors de toute idée préconçue, de tout arrangement préétahli; tout, au contraire, nous décèle l’absence d’un plan quelconque dans l'activité déployée par la nature pour la production des formes, Mais comme cette activité avait l’occasion de se déployer également et sans interruplion dans tous les sens et dans des circonstances se modifiant d'une façon graduelle, incessante et prolongés, tant au dehors qu'intérieurement, il devait forcément en résulter l'apparence d’un ordre ou d’un plan : en d’autres termes, les séries parfaitement graduées devaient revêtir des formes de plus en plus parfaites. Si ces formes de la nature avaient été, en quelque sorte, nécessitées d'en haut ou du dehors, si elles étaient, à tout le moins, émanées d’idées préconçues ou de principes fixes, on ne comprendrait rien, en vérité, aux modifications successives et si graduellement nuanoees par lesquelles unt passé les formes de l’univers ou des différents systèmes solaires ou planétaires, celles de notre globe et de ses différentes productions organiques et inorganiques. On voit en jeu si fréquemment, dans tous ces cas, tant de contingence, d’absence de règle, d’imperfections et de dépendance par rappor! aux circonstances ou aux conditions qui se modifient sans cesse, que la croyance à un ordre préétabli se heurte à d’insurmontables difficultés. Au contraire, cette variété extraordinaire et infinie des formes, telle qu’il n’y en a pas deux qui soient absolument identiques, est la preuve la plus évidente en faveur de la réalité de cette lutte incessante de la matière contre la matière, provoquée par le conflit des forces qui fermentent en elle. Que l’on examine les formes merveilleuses et si élégantes des flocons de neige tombés par une journée d’hiver, et l’on se convaincre de leur diversité selon les jours où on les observe, bien que les circonstances extérieures n'aient varié que d’une façon presque insensible. Cependant ces variations insignifiantes ont suffi pour produire des formes si différentes ! « On voit par là, dit Carus Sterne, que chacune de ces formes transitoires est l'expression exacte d’un certain 6tat complexe d'humidité, de pression, de température, d’action des rayons solaires, de tension électrique et de composition chimique de l'air, prédominant au moment où elles ont pris naissance. Avec une richesse d'invention qui ferait envie à un dessinateur, les énergies intrinsèques de la plus
simple et de la plus indifférente combinaison connue s’unissent aux influences morphologiques du dehors ». |
Le développement graduel du monde organique, dans lequel les tendances morphologiques de la nature se réalisent dans leur plus haut degré de perfection, démontre encore plus clairement que la forme est le résultat nécessaire d’actions et de réactions matérielles. A la longue, par le concours d'une suite pour ainsi dire infinie d'années, ces formes organiques ont pu arriver à ce degré de perfection, avec les innombrables variétés qu’elles nous présentent aujourd’hui; et de cette façon, toutes les différences imaginables apparaissent comme le résultat de transitions et d'une transformation incessanie de la forme et des modes de l'existence, en rapport avec la différence des influences intérieures ou extérieures au milieu desquelles les êtres ont véeu ou ont été forcés de vivre. C’est seulement en passant’ par des méta. morphoses sans nombre que les animaux et les végétaux, partis d'aussi humbles et d’aussi imparfaits commencements, ont pu parvenir à cette richesse exubérante de formes qui les caractérise aujourd’hui. Aucune de ces formes, actuelles ou anciennes, ne présente un caractère de fixité telle, qu’on puisse considérer l'une d’elles comme un type permanent, pouvant se perpétuer en dépit des changements et des variations des circonstances extérieures. Au contraire, ce type se modifie partout avec facilité et il n’existe pas de caractéristique appartenant à un groupe organique quelconque, qui n’ait pu présenter à un moment donné les anomalies ou les déviations les plus manifestes. Bieg plus, les types ou les séries organiques qui, errivés à leur dernier terme, semblent si distincts et si éloignés les uns des autres, tels que les oiseaux et les reptiles, les poissons et les vertébrés supérieurs, étaient tout à fait voisins les uns des autres à leur point de départ ; dans tous les cas, un type plus élevé peut provenir d’un type inférieur, celui-ci d'un autre plus inférieur encore, et ainsi de suite. Tout cela montre qu’il «n’y a dans la forme rien de fixe et de déterminé d'avance, mais seulement quelque chose d’accidentel; rien de primordial, mais quelque chose provenant de modifications successives; rien d’essentiel, mais quelque chose d’extrinsèque, produit par les circonstances, et en dehors de quoi on ne peut même se faire l’idée de l’existence d'un étre matériel.
Cette théorie trouve encore une preuve plus évidente dans ce
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fait mis en lumière par les sciences biologiques modernes, à savoir que le monde organique tout entier, depuis les êtres les plus inférieurs jusqu'aux plus élevés, depuis les plus simples jusqu'aux plus compliqués, se réduit en dernière analyse à un élément morphologique extrémement simple et à ses dérivés, c'est à dire à la cellule, et que cet élément, composé d’une enveloppe, d’un contenu et d’un noyau, dérive lui-même d’une combinaison encore beaucoup plus simple et primordiale, le protoplasme ou matière plastique. Ce protoplasme, base ou substance de la vie, dont les remarquables propriétés vitales se manifestent comme le résultat des propriétés chimiques et physiques du carbou: qu’il renferme et de ses combinaisons, se présente uniquement sous la forme de petites masses albuminoïdes à demicoagulées, homogènes, susceptibles de nutrition et de prolifération, et dans lesquelles toutes les fonctions, au lieu d’apparaitre comme les propriétés de certains organes, ainsi que cela se voit chez les animanx supérieurs, dérivent immédiatement de la matière organique amorphe. Ces petites masses se trouvent à la limite exacte entre les corps organisés el les substances inorganiques, et l’on voit ainsi comment, par le fait d’influences et de circonstances dont on parlera plus tard, les formes organiques se développent peu à peu de combinaisons plus ou moins amorphes de la matière,
Le cristal est pour le monde inorganique ce qu'est la cellule pour le monde organique, bien que cette différence de forme n’etablisse pas une démarcation tranchée entre les deux règnes et qu'une structure distincte soit le résultat de ces bases morphologiques différentes. Car le cristal se forme aussi d’une eau-mère sans forme ou de corps amorphes, par le simple juxtaposition des atomes, et déroule ainsi les phénomènes extrémement remarquables d’une véritable vie intérieure, ce qui fait qu’il ne peut pas être considéré comme un simple amas de matière morte; au contraire, on peut établir de nombreuses comparaisons entre ces processus et ceux de la vie animale ou végétale, La decouverte faite par Reichert en 1849 et développée depuis, de cristaux d’albumine ou de protéine (cristalloïde de Naegeli), se comportant tout à fait comme des corps organisés et présentant toutes les propriétés essentielles du protoplasme, — cette découverle a comblé le gouffre apparent entre le cristal et la cellule, entre le monde inorganique et la structure eellulaire de la subs-
tance organisée dans les rögncs animal et végétal. En réalité, ces cristalloïdes ne peuvent étre envisagés que comme des cellules cristallisées ou comme des cristaux cellulaires : et l’on doit accepter l’opinion de Naegeli déclarant, d’après ses propre: expériences, que la différence entre les corps bruts ct les corps vivants ne consiste que dans l'écart entre le simple et le composé.
Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que ces modalités les plus inférieures de l'existence qui, sous le nom de protistes, occupent le dernier échelon de la vie entre les plantes et les animaux, s'éloignent du monde organique par leurs formes variées, el que, contrairement à ce qui se remarque dans les plantes et chez les animaux supérieurs, elles offrent des configurations mathématiques, semblables entièrement aux variétés les plus compliquées de la cristallisation. « Si, chez les remarquables Polythalames, dit Haeckel, l'art créateur que manifeste le protoplasme amorphe excite déjà au plus haut point notre admiralion, que n’éprouve-t-on pas à cet égard quand on considère des organismes proches-parents de ces êtres, les radiolaires? Ces Rhizopodes si curieux présentent la plus grande diversité de formes étranges et élégantes qu'on rencontre dans le monde organique. Toutes les formes élémentaires possibles, tous les types qu'on peut imaginer dans un système promorphologique, se trouvent ici bel et bien incarnés... Quelle est la signification de ces formes étranges, d'une élégance achevée et d’une variété si prodigieuse ? Comment le protoplasme amorphe des radiolaires arrive-t-il à les créer? Nous n’en avons jusqu’ici la moindre idée. » (4) |
De ces racines communes des règnes végétal, animal et minéral, peu à peu et par suite d’une différentiation et d’un perfeclionneınent incessants, se sont développées ces formes si riches et si variées que nous admirons partout aujourd'hui. « Et de même que par des modifications successives, dit P. de Jouvencel, chaque tétraëdre ou prisme type est susceptible de passer par des formes de plus en plus complexes, de même, par des modifications successives, ces protozoaires primitifs étaient susceptibles de passer par des formes de plus en plus compliquées. Et de même que chez les cristaux, le procédé de modification très
(4) E. HasckeL. Das Protistenreich. Trad. fr. Jules Soury, p. 44-46,
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simple en lui-même engendre successivement toutes les formes les plus complexes d’un type donné, de même chez les vivants, le procédé de modification très simple en lui-môme — production de nouvelles parties par un ajoutement sériel de cellules nouvelles, — engendre successivement foules les formes les plus complexes d'un type donné. » (1)
Nous n’avons donc nul besoin d’une « force typique » mystérieuse, d’une loi spéciale, d'un plan préétabli pour nous rendre comple de l'existence de la forme : il suffit de considérer la nature et de la voir telle qu’elle est, La forme n'est pas un principe, mais un résultat; elle n’est pas l'effet d’un plan préconçu, mais le produit des actions et des réactions d'une foule de causes, de conlingences ou de forces, aveugles et inconscientes en ellesmêmes, mais qui, en raison de leur activité incessante dans taus les lieux et dans tous les temps, ne peuvent faire autrement que de se manifester comme agissant en apparence d'après un ordre et un arrangement en séries graduelles et parfaites, Les anciens philosophes de l'Inde et de la Grèce, embarrassés par l'opposition entre la matière et la forme, cherchaient à l’expliquer tantôt en admettant l'existence de formes éternelles de la matière, tantôt en opposant à celle-ci la forme comme un principe supérieur et prédominant, tantôt en les considérant comme équivalents quoique contredicioires ; et il ne pouvait guère en être autrement, à une époque où l'on n'avait aucune idée précise de la théorie de l'évolution. Aujourd’hui que nous pouvons parcourir l’histoire sans fin du passé, en remontant jusqu'à cette nébuleuse primitive qui fut l'embryon du monde, on doit reconnaître qu'il est aussi mauvais d’exagérer le rôle de la forme, comme beaucoup de savants le font encore, que d'exagérer celui de la matière, Dans le premier cas, on arrive à l'idéalisme, dans le second, au matérialisme ; mais l'opinion qui considère la matière, la forme, la force et le mouvement comme indissolublemené unis, ne peut conduire qu'à cette conception unitaire du monde basée sur le fait d’un ordre naturel des choses, existant par lui-même, — conception qui, en s'appuyant sur les découvertes scientifiques, paraît destinée de plus en plus à devenir le patrimoine commun des esprits cultivés.
(4) P. pa Jouvencac. Genèse selon la solenoe, t. If, !a We, p. MO.