‹ Force et matièreChapitre 29 sur 66 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A 8 Lénération primitive succéda la génération secondaire, c'est à dire cette longue suite de formes ou espèces organiques qui, à l’apparition de la vie devaient, en se développant, peupler la surface de la terre dans le cours des millions d’années à venir. Cela se produisit en parfaite conformité avec les modificahuns de la surface terrestre et avec celles des conditions extérieures de la vie en voie de perfectionnement ; et plus ces conditions s’éloignent ou diffèrent de celles qui se constatent aujourd'hui, plus ces forines ou ces êtres paraissent étranges et d'espèce particulière, en comparaison de ceux qui nous environnent et que l’on doit considérer comme les derniers et les plus remarquables produits d'un long processus de développement et de perfectionnement. Car plus sont anciens les débris et les vestiges du monde organique antérieur, retrouvés dans les différentes couches terrestres, et plus sont inférieures et imparfaites, en général, les formes qui leur correspondent, et vice versa. Et ici nous nous trouvons en présence de ce fait remarquable, que les époques géologiques se sont prolongées pendant un temps relativement beaucoup plus long pour le développement des organismes les plus inférieurs, el que ces époques diminuent de longueur dans la même mesure que les êtres vivants nouvellement produits gagnent en perfection, Ainsi l’époque archéolithique ou primitive, pendant laquelle la vie n’était possible que pour les animaux et les plantes aqualiques les plus inférieurs, peuplant le fond de la mer primitive, précédemment chaude ou tiède, qui couvrait la terre entière, — celte époque a vraisemblablement duré plus longtemps que les quatre périodes consécutives ensemble. Il dut s'écouler plusieurs millions d'années avant l'apparition des zoophytes, des mollusques, des vers de certains crustacés et des algues ou herbes marines, les plus inférieures parmi les plantes eryptogames; et des millions d'années encore jusqu'au moment où la terre entra dans la

448 SORCE Ur MATIÈRE

grande période géologique des poissons et des forêts de fougères. Vraisemblablement, il n’y a eu pendant la durée si extraordinairement jongue de l’époque primitive, que des plantes et des enimaux aquatiques ; du moins aucun fossile de celte période n’est venu révéler encore l'existence d’un organisme capable de vivre alors sur la terre ferme. Tout à fait à l’extrémité de cette longue époque, dans la période silurienne supérieure, on voit apparaître les premiers représentants complets du type des vertébrés, la variété la plus inférieure de la classe des poissons, précédée par les vertébrés primitifs ou « ecrâniens » de Haeckel, De plus, la mer de la période silurienne qui a déposé uns couche n’ayant pas moins Je 6.000 mètres d'épaisseur, fourmillait d'invertébrés de toutes sortes, tels que les rhizopodes, les brachiopodes, les céphalopodes, les animaux rayonnés, les polypes, les annélides, les pennatules, les coraux, les mollusques, les erustacés, etc; parmi ces derniers, les remarquables trilobites ou crustacés à trois lobes jouaient un rôle prédominant. Ils vécurent en grand nombre, sous une infinité de formes et de variétés, pendant toute l’époque de transition, mais disparurent vers la période houillère. Ainsi, la faune silurienne présentait le même aspect sur toute la surface de la terre.

L'époque suivante, celle des poissons et des forêts de fougères,

qui sous le rapport chronologique porte le nom d’époque paléo-

lithique ou primdire et se divise en trois périodes, comprend des couches de 42,000 pieds d'épaisseur et s’est prolongée pendant une durée égale au tiers du temps qu'il a fallu pour la formation de tous les autres terrains ensemble. Les deux classes les plus élevées du règne animal, les oiseaux et les mammifères, y font encore complètement défaut; mais, aussitôt que la séparation entre l’eau et la terre, toujours de plus en plus marquée, commence à s'effectuer, on voit apparaître les premières plantes et les premiers animaux. terrestres, qui, d’ailleurs, n'arrivent à s'établir d’une façon durable qu'après une lutte opiniâtre et prolongée avec les phénomènes sans cesse modifiés de la nature. Pendant toute la durée de cette longue période, le monde vivant des eaux prédomine encore, à ce point que l’époque entière a été désignée, ainsi qu’on l’a déjà dit, comme étant celle des poissons qui s’y trouvent, en effet, en nombre considérable et en variélts infinies — à l'exception de la famille occupant le sommet de l'écheile, colle des poissons osseux. Vers le milieu de l'époque

primaire, au moment de la période houillère, se produisit un dé. veloppement considérable du règne végétal, développement dont nous savons si bien mettre à profit aujourd'hui les utiles débris, Naturellement, dans cette végétation primordiale, noüs n’avons affaire qu'à des organismes d’un caractère primitif, surtout au début, Les plantes sont sans germes apparents comme nos prêles et nos fougères. Mais, tandis que ces dernières, — rejetons de leurs gigantesques ancêtres — arrètées ou gènées dans leur développement par la concurrence, n'arrivent plus d'ordinaire qu’à une hauteur insignifiante, ces ancêtres formaient, en se multipliant, des forêts tropicales et marécageuses impénétrables, comprenant des arbres gigantesques, dont les débris accumulés pendant la Jongue durée de la période houillère forment ces couches de charbon de terre que nous exploitons aujourd'hui. Une monotonie sinistre régnait dans ces forêts des temps- primitifs qu'aucune Beur n'anirmait de son éclat, où l’on ne voyait aucun papillon vagabonder d’une corolle à une autre, aucune abeille bourdonnante voltiger, en les sucant, sur les pétales des roses, aucun oiseau sautiller de branche en branche. Les Calamites aux feuilles noires, les Sigillariées à la tige nue et élancée comme une colonne, les Lépidodendrons avec leurs cimes eouronnées de fouilles mousseuses dominaient la scène, tandis que des fougères d’un vert mat et des prêles à la tige herbacée tenaient la place des arbrisseaux, du gazon et des fleurs. Dans ces forêts primitives, imprégnées d’une humidité chaude et si différentes par leur extension et leur état luxuriant, des commencements des périodes précédentes, apparurent de nouveaux êtres appartenant au règne animal, des Articulés et des Vertébrés à respiration aérienne : ces derniers sous forme d’amphibies se traînant sur le sol, capables de vivre également dans l’eau ou sur le terre. Leurs variétés se multiplient dans la période suivante ou permienne, tandis que les plantes de la période houillère disparaissent de plus en plus au milieu du développement considérable des erbres à feuilles aciculaires, Vers la fin de cette époque se montrent des animaux appartenant au genre des lézards, les premiers représentants de la classe des Reptiles, qui constituent la classe la plus inférieure des grands vertébrés et sont destinés à dominer dans la troisième ou, — en laissant de côté l’époque primordiale — dans la deuxième grande subdivision de l’histoire

de l’évolution du globe, dans l’époque secondaire ou mésolithique,

Mais à l'époque que nous étudions maintenant,

phibies sont complètement éclipsées au point de :

ei de la variété par la quantité énorme des poiss

ceux qu'on appelle ganoïdes et qui caractérisent c

du zechstein, telles que les schistes cupriferes.

types embryonnaires, destinés, en se divisant el

pant, à produire plus tard de nouvelles formes, m

dans l'époque paleolithique l'empreinte de leur ca

ébauchées. Toujours ici, dans les différents types,

les ordres et les familles, se dessine l'esquisse d’un plan imparfai: qui, parfois, arrive à se réaliser aussi bien que possible et dis paraît dans d’autres cas pour laisser le champ libre à d’autr«formes appartenant à des genres d'un ordre plus élevé. Si, d’un: part, il faut tenir compte des irrégularités dans le perfectionn«. ment ou la dégénérescence des formes individuelles, cependant au point de vue général, il y a une marche incontestable dı simple au composé, des organismes inférieurs aux crganisme: plus élevés.

Cela est vrai aussi pour l’époque suivante, dite secondaire o mésolithique et à laquelle, en raison du rôle prédominant des animaux qui rampent et d'une végétation d’un rang plus élevé, on donne aussi le nom d’époque des reptiles et des forêts de Conifères. Elle se divise en trois grandes périodes, dite triasique, jurassique et crétacée, et embrasse la dixième ou la onzième partie du temps employé pour l'évolution organique terrestre. Grâce au développement considérable de la végétation dans la période précédente, l'atmosphère avait élé débarrassée de l'excès d'acide carbonique, incompatible avec l'existence des animaux supérieurs à respiration aérienne, et l'élément principal de ce gaz avait été emmagasiné dans le sol à l’état de charbon. La vie devenait ainsi possible pour ces animaux plus élevés, tandis que les anciennes formes se trouvaient reportées de plus en plus au second plan ou se perdaient tout à fait. C'est ainsi qu’au commencement de celle époque on voit disparaitre les remarquables Trilobites ou crustacés à trois lobes de la mer primitive et ces poissons bizarres, recouverts d’une cuirasse brillante ; l'énorme développement des reptiles imprime à cette grande période moyenne, comme on l’a déjà dit, son caractère propre. Toutes les szbdiv'sions du règne animal prennent de l'extension et apparaissent sous les formes les plus variées, ce qui coïncide avec

GÉNÉRATION SECONLAIRE 421

l'élévation de la terre ferme et l’accruissement de son étendue, en méme temps que les condilions extérieures de la vie ve diversihen) davantage, particulièrement au point de vue des pnénomènes des nuées et des vents, de la lumière et de Ia chaleur, dont la succession est désormais établie. A côté des cryptogames de l'epoque paléolithique se développe une flore nouvelle et riche, comprenant des Conifères, des Cycadées, des palıniers et enfin des arbres à feuilies caduques. Les eaux renferment toujours en abondance les formes vivantes les plus simples et, en même temps. des animaux rayonnés élégants, des Coraux et des Oursins. Les Céphalopodes, ces rapaces de l’'embranchement des Mollusques, et qui présentaient déjà dans le période silurienne d'innombrables variéca, arrivent ici à leur entier épanvuissement. Les coquillages et les maçons prennent um accroissement considérable, el les Crus- ‘acés, représentés presque uniquement dans la période précédente par les Trilobites, se présentent maintenant en classes ou séries complJäles. « On voit apparaître les papillons et les libellules, comme la vision des temps prochains où s’épanouiront les fleurs. » (Dodel.) Mais la plupart des formes nouvelles, et les plus intéressantes, se développent dans l’embranchement des Vertébrés. On voit paraître pour la premiere fois les poissons osseux, deslinés à éliminer à peu près complètement leurs prédécesseurs im parfaits avec leur squeletie cartilagineux. Sous les aspects Les plus divers et en variétés innombrables se montrent les Amphibies et les Reptiles, avec des formes bizarres et effrayantes, parfois colossales, et réunissant les caractères ébauchés des Oiseaux et des Mammifères, — hérauts et précurseurs des temps prochains.

« Le tableau de la création mésolithique, dit Zittel (1) surpasse celui de l’époque précédente non seulement au point de vue de la variété, mais encore par la perfection plus grande de l’ensemble aussi bien que des parties. D'abord, le fait de l'apparition, dans le règne végétal, des Cycadées et des Palmiers, puis des types les plus élevés des dicotylédones, — dans le règne animal, des trois classes supérieures de Vertébrés, les Reptiles, les Oiseaux et les Mammifères — imprime à l’ensemble un caractère plus remarquable. Maıs de plus, dans chaque classe et dans chaque ordre, les formes d’une organisation plus parfaite ont évincé les autres ».

« Enfin l'apparition successive des Cératites et des Ammonites

(I) Zrrraz. Aus der Urseit. Leipzig, 1878,

122 ‘ sORCE Er MATIÈRE \

peut étre donnée comme la preuve de ce fait, que dans la nature entière règne un effort constant ayant pour but d'installer partout des êtres de plus en plus parfaits. Non moins caractéristique est la prépondance des types collectifs, » etc., etc.

Faisant encore un pas en avant, nous afteignons l’époque tertiaire ou kénolithique (de xaivéç, nouveau) qui, tout en embrassant à peine le tiers de l’histoire du développement organique terrestre, présente une durée qu’on doit pourtant évaluer à des centaines de millions d'années. Les formes actuelles se multiplient de plus en plus, et dans une progression si régulière que Lyell a établi une division de cette époque en trois périodes, en se fondant sur l'affinilé plus ou moins grande des coquilles fossiles avec le règne animal de nos jours. On æ& ainsi la période éocène :,u aurore des temps récents (avec 3 et demi pour cent des coquilles actuelles), la période miocène (avec 17. pour cent) et la période pliocene (avec 35 à 50 pour cent), classification qui a désormais conquis droit de cité dans la science. La végétation est caractérisée par la présence des Palmiers et aussi des dicotylédones, tandis que les mammifères dominent dans le règne animal, ce qui a fait regarder cette époque comme celle des Mammifères et des forèts de dicotylédones. Ces changements ne vont pas sans des modifications dans l'état de la surface du globe, qui perd de plus en plus son ceractère d’uniformité, pour tendre vers la differenciation. Les mers immenses des périodes précédentes se cons- . tituent en petits bassins sans communication entre eux : chaque grande division du globe prend son caractère propre au point de vue du climat, de la géographie et de la biologie. Plantes et anima 4e rapprochent de plus en plus de la création actuellement vivante et de son infinie variété. « Pour la première fois se dévoile l’étincelante beauté du monde bigarré des fleurs, et la modeste végétation à sexe caché des périodes précédentes cède la place aux plantes à graines dans tout l'éclat et dans la coquetterie de leurs couleurs et de leurs parfums. » (Dodel). Les animaux, depuis les plus inférieurs jusqu’aux poissons, présentent les ,mêmes caractères généraux que nous leur voyons aujourd’hui. Mais tandis : que disparaissent les types collectifs monstrueux du monde des Amphibies et des Reptiles, on voit se développer en grand nombre, daus la classe des Mammifères, des types collectifs analogues ; alors se montrent les plus anciens precurseurs de nos Ongulés, de nos Ruminants, de nos Pacbydermes actuels —

ehrlaırıon spconpatan 423

réunis parfois en uns seule place en nombre plus grand que la t rre n'en présente actuellement sur toute sa surface ; car le chaud et luxuriant climat de l’époque tertiaire à ses débuts favorisait le développement d’une végétation suf@sante pour leur subsistance. la derniére période de cette époque géologique se caractérise par le a:echement de la grande mer molassique et par la formation de la chaîne des Alpes qui se complète, avec les conséquences résultant de ces importants phénomènes pour la différenciation géographique et climatérique des diverses parties de la terre ferme; la température moyenne s'élève et les zones de chaleur s'établissent dans le même ordre et avec la même régularité qu'aujourd'hui, et les invertébrés, de même que les poissons et les oiseaux se montrent à peu près avec leur développement actuel, tandis que la faune des Vertébrés supérieurs présente, au pornt de vue de La variété, un spectacle qui dépasse tout ce qu’on peut contempler aujourd’hui dans les tropiques. Alof saussi apparaissent ces gigantesques proboscidiens, le Mastodonte, le Dinothérinm, ete., dont nous retrouvons les descendants aujourd’hui dans nos éléphants et dans nos chevaux marins; puis les hyènes et le terrible Machairodus, de la famille des chats, avec des défenses longues de cinq pouces, premier précurseur de ces animaux cernassiers dont le plus grand développement prend place à l’époque suivante ou diluviale. On constate en même temps l'apparition de nombreux représentants de la remarquable famille des Singes.

Avec l'époque suivante, la dernière des grandes subdivisions de l’histoire du globe, on Époque quaternaire — divisée en deux périodes, celle du Diluvium ou des terrains subiuergés et celle de PAlluvium ou des formations nouvelles, — nous entrons partiel ment d’abord, puis complètement, dans ie domaine de l'actualité. Bien qu'elle paraisse très courte en comparaison des précédentes et que, d’après Haeckel, elle n’entre que pour un demi pour cent dans la durée de l’évolution géologique, eile embrasse cependant, avec les périodes glaciaires, un intervalle de cent mille années au moins, et probablement beaucoup plus long encore, Les modifications survenant dans le monde organique portent toutes sur les formes animales supérieures, et la distribution géographique de la faune, telle qu’on l’observe aujourd’hui avee ses délimitations exactes, se trouve dès lois indiquée. L'époque quaternaire, la derniäre phase et la plus élevée de l’évo-

128 FORCE nr MATIÈRE

lution géologique, est aussi celle qui voit apparaître sur le théâtre de le vie, comme le point le plus brillant et comme le couronnement de cette évolution, la créature la plus parfaite,. est à dire l'Homme, préparé par une série de formes et de précurseurs de pature à demi bestiale durant le cours de l’époque tertiaire. C’est à cause de l’importance extrême de cet évènement, destiné à exercer sur l'avenir du globe et sur les êtres qui l’habitent, animaux ou plantes, une influence si considérable, que l’on a donné à l’époque quaternaire le nom d'époque anthropolithique, ou mieux anthropozoïque. Dans tous les cas, on peut et on doit même d'après les recherches récentes, évaluer l'ancienneté de l'homme sur la terre — que l’on croyait de très peu antérieure aux temps historiques — par longues séries de milliers d'années, peut-être par centaines de mille. De mème, il résulte des recherches et des découvertes nouvelles et de certaines considérations générales que, loin d’être un mythe, l'existence si contestée de l’homme tertiaire apparaît comme extrêmement probable : elle remonterait à la troisième, peut-être. même à la deuxième période de la grande époque terliaire qui précède immédiatement, comme on l’a vu, l’époque quaternaire. D’après un célèbre géologue américain, le professeur 0. C. Marsh (1) l'ancienneté du genre humain ne remonterait pas à moins de 250,000 années avant la dernière période glaciaire européenne! D'ailleurs le fait de l'existence de l’homme à l’époque tertiaire, qui éleverait encore ce chiffre, lui paraît démontré par l'examen de la célèbre collection du professeur Whitney composée de débris humains incontestables et d’ouvrages exécutés par. la main de l'homme, provenant de la période pliocène en Amérique.

Quoi qu'il en soit, en regard de la durée énorme -— et qui se compte par millions d'années — du passé de notré planète, l'homme apparaîtra toujours comme une des plus récentes manifesiations du grand processus de formation et de développement organique ou terrestre qui trouve en lui, dans une certaine mesure, sa dernière et sa plus haute expression.

Cette évolution de l’histoire organique de la terre dont on vient d'indiquer seulement les lignes principales, montre clairement, selon nous, et d’une façon incontestable, qu’il y a la un

(1) O. G Manss. Communication à la Socidié américaine des solenoes, séance du 28 août 1879, |

GÉNÉRATION SBOONDAmE 135

principe général de développement et de perfectionnement, agissant par le moyen de circonstances naturelles, soit intrinsèques, soit extérieures, et qui multiplie de plus en plus ou modifie constamment les formes individuelles en les faisant passer par d'innombrables degrés intermédiaires, à la faveur d’interminables espaces de temps. Naturellement, si l'on ne tient pas compte de ces échelons intermédiaires, de ces transitions innombrables, et que l’on mette d’un côté la Monère ou la mucosité primordiale, de l’autre la forme la plus élevée, l’homme par exemple — on ne comprendra jamais comment le second terme a pu provenir : du premier, à moins d’avoir sous les yeux les millions et les millions d’anneaux de la chaîne. Or, dans une série limitée de formes cela est souvent impossible: à plus forte raison, pour ce qui regarde le tout. Ainsi le Sao hirsuta, trilobite des schistes ardoisiers de la Bohème, dont on connalt douze congénères et vingt-sept variétés, diffère tellement des individus qui s'en sont développés ultérieurement, qu’on ne prendrait jamais ceux-ci pour des animaux de même famille, si tous les échelons intermédiaires n'avaient pas été déterminés avec précision. La série du développement paléontologique fournit une quantité d'exemples du même genre.

Il ne faudrait pas d’ailleurs s’imaginer avec l'ancienne école de la philosophie de la nature, que la série graduelle du développement soit d’un genre tellement simple et uniforme, que le degré immédiatement supérieur succède au précédent, ou, en d’autres termes, qu’il n’y ait qu'à commencer par la monade ou par l'éponge, pour s'élever de là à travers toutes les époques gologiques et par une succession régulière jusqu'aux organismes les plus élevés, avec l’homme pour couronnement. Cette idée est tellement en contradiction avec les faits, qu'en apprenant à les mieux connaître, on dut l’abandonner complètement, et que la théorie de l’évolution en demeura longtemps discréditée. L’échelle des êtres n’est nullement simple, mais elle est bien plutôt compliquée, à ramifications multiples et il est souvent difficile d’en discerner les degrés. Les grands règnes organiques se composent d'un certain nombre de divisions distinctes, tels que les Rayonnés, les Mollusaues, les Articules, les Vertébrés, dont on ne peut dire en aucun façon qu’elles se disposent les unes au-dessou: des autres comme les termes d’une série. Chacun de ces embranchements, après s'être détaché du tronc commun. ag déveluppe

126 BORCE BT MaArièue

plutôt isolément et jusqu’au degré où il est capable de parvenir d’après sa nature ou ses aptitudes — telles que les branches d’an arbre qui atteignent indépendamment les unes des autres un .cerlain développement, pour mourir ensuite ou pour persister ou enfin pour être dépassées par les ramifications qui pow«<ent dans leurs interstices. Aussi un-embranchement, tout en ayant son point de départ dans le tronc commun beaucoup plus bes qu’un autre, peut très bien dépasser ce dernier, sins que le dévelonpement du tronc lui-même soit entrave le moins du monde, sans que la loi du progrès souffre la moindre atteinte, Ainsi le développement du règne végétal considéré comme un élément imparfait, n’a pas précédé celui du règne animal considéré comme plus parfait; ces deux séries se sont développées simultanément et côte à côte, du germe primitif de ces êtres primordiaux om Protistes, qui tiennent le milieu entre les deux règnes. Mais les principaux représentants des grands eınbranchements, destinés à se développer ultérieurement, ne sont annoncés dans les eouches géologiques les plus anciennes que par les types de leurs formes les- plus inférieures : ce qui, tout en démontrant la réalité de la arche progressive d’une part, ne laisse point de place, d'autre part, pour l’hypothèse d’une ligne d'ascendance unique et de la transformation d'une classe principale en d’autres elasses successives, Chaque type distinct a fait effort, comme on l'a déjà dit, non pour se transformer en un type immédiatement supérieur, mais pour se compléter et se perfectionner suivant ses aptitudes propres. C’est ainsi, par exemple, que les Céphalopodes, subdivision des Moflusques, sont dans leur genre des antmdux complets, supérieurs en cela à plusieurs espèces de poissons, bien que ceux-ci, comme classe générele, occupent un rang beaucoup plus élevé dans la série animale. De même parmi les Articulés, de beaucoup inférieurs comme embranehement aux Vertébrés, les espèces les plus élevées, telles que les abeilles et les fourmis, arrivent à un degré de perfection tel, qu’en beaucoup de points elles se rapprochent de l’homme. Même le type des Vertébrés, doué cependant des plus hautes aplitudes pour l’organisation et qui, dans son développement laisse, en conséquence, toutes les autres classes loin derrière lui, débute néanmoins par des formes bien inférieures aux représentants de certains autres embranchements. D’après le professeur Haeckel, ce type commence per des organismes tellement inférieure, que eeux-<i furent considéeés

par les premiers auteurs de la découverte, non comme des poissons, mais comme des vers ou des limaces. On sait d’ailleurs que ces remarquables petits animaux relient le grand embranchement des Vertébrés aux invertébrés ou aux Mollusques. En dépit de ces hu mbles origines, la famille des Vertébrés, dans son developpement ultérieur, a remporté sur toutes les autres une victoire si éclatante qu'il n'est plus possible d'établir de comparaison directe entre les représentants les plus élevés des uneset des autres. La grande loi du progrès et du développement ne s’en manifeste que mieux dans une classe faite pour parvenir à un si haut degré de perfection. Dans un grand nombre de cas, nous pouvons remonter, sans trop de peine, des formes récentes aux plus anciennes ou montrer comment les représentants fossiles des espèces ultérieures réunissent en eux les dispositions nècessaires pour ke développement de formes complètes, en partie vivantes aujourd'hui, ou apparaissent, en quelque sorte, comme la souche des générations à venir. Et la démonstration de ce fait se compiète d’année en année, au fur et à mesure des intéressantes découvertes dont s'enrichit si rapidement la paléontologie. Ainsi les poissons osseux de l'époque secondaire aussi bien que ceux du temps présent se sont développés de l'espèce embryonnaire qui représente le type le plus inférieur de cette classe, c’est à dire des Poissons cartilagineux (Placoïdes et Ganoïdes) des périodes précédentes. Le passage à la classe plus élevée des amphibies est facilité par l'existence, à l’époque paléolithique de l’Archegausorus (de &pynyés origine première et ox5poç lézard), qui tient le milieu entre les poissons et les amphibies. Il réuniten lui les éléments que nous trouvons séparés actuellement chez les Poissons, les Grenouilles, les Salamandres, les Lézards et les Crocodiles, et qui le désignent comme la souche des sauriens, développés du type des poissons ou de ces monstres voraces dont l'espèce domine à l'époque secondaire. Les Labyrinthodons du monde pri mordial, dont l’Archégosaurus est un des plus anciens représentants, sont, selon l'expression de Burmeister, les plus beaux echantillons du type des Amphibies qui, en se développant durant le cours de millions d’années, s'est diversifié de tant de façons. Ils présentent le mélange le plus hétérogène de formes appartenant aux groupes auxquels ils ont donné naissance, 65 réunissené en eux les caractères des Sauriens, des Tortues, des Grenouilles et des Poissons Le Plésiosaure ou serpent-dregon

„est, pour ainsi dire, la première tentative qu'ait faitn Is nature “pour sortir de la période des Poissons et de- Reptiles : il a le corps d’une Baleine, le cou d'un Oiseau, la tête d'un Alligator, et on a comparé cet animal, dont la longueur atteint jusqu'à onze pieds et plus, à un serpent passé au travers de la carapace d’une tortue. 11 s’est répété et modifié en d'innombrables espèces. « Il est vraiment étrange, dit Zittel (4), de voir à quel point fe Piesiosaure semble réunir les caractères les plus différents des habitants des eaux, comme si la nature avait voulu produire en lui le prototype d’un Vertébré aquatique d’une organisation plus compliquée. Il faut aller chercher aujourd'hui dans deux genres absolument distincts les éléments de son crâne : les Oiseaux d’eau ont hérité Je son long cou, les Mammifères marins lui ont pris ses nageoires, et les Tortues ont développé d'une façon parliculière sa cage thoracique. » Son contemporain, l'énorme Ichthyosaure ou poisson-dragon, long de 20 à 25 pieds, tient le milieu, comme son nom l’indique, entre les Poissons et les Lézards ; c’est un véritable modèle de type collectif primordial, un Reptile compliqué d'un Poisson. Il a le corps d’un Dauphin, la tête ‘un Crocodile et la queue d’un Poisson. Le Proterosaurus, replile véritable des schistes cuprifères, est d'après C. Vogt, le premier animal à cinq doigts appartenant au type des Vertébrés supérieurs. Le Mosasaure, avec son crâne de 3 à 4 pieds de long, avec son tronc pareil à celui d’un serpent, mesurant de 50 à 60 pieds de long et renfermant plus de cent vertèbres, le Mosasaure avec ses paites antérieures munies de membranes natatoires et qui date de la période de la craie supérieure, peut très bien être rattaché aux idées qui ont cours, aujourd’hui encore, touchant le fabuleux serpent de mer. Le Mégalosaure, monstre aux formes gigantesques, réunit la structure des reptiles et celle des mammifères, comme l’ordre des Dinosauriens, auquel il appartient, présente les caractères mélangés des Lézards, des Crocodiles, des Mammifères et même des Oiseaux. On s'élève d’un degré vers les. Mammifères avec l'Iguanodon, lézard géant de 30 pieds de 1ong et de 12 à 15 pieds de haut « par lequel la force créatrice de la nature semble vouloir clore la série des amphibies gigantesques. » (Buch der Geologie.) Le Ptérosaure ou lézard volant est en effet une variété de lézard qui se rapproche du type des Oiseaux, tandis

@) Zivrez. Aus der Urseit. Leipzig, 1878, e

que dans les Ornithoskelides ou reptiles à pattes d'oiseau, il faut voir les vrais ancêtres des Oiseaux. Parmi ceux-ci, Aétosaurus décrit tout récemment par le professeur 0. Fraas, dans les terrains cuivreux de Stuttgart et désigné encore comme x l’Oiseaulézard à cuirasse » de Stuttgart, tient si bien le milieu entre les Reptiles et les Oiseaux, qu'il a tiré son nom (Aigle-lézard) de cette circonstance. Ces découvertes de Reptiles avec des caractères empruntés aux Oiseaux et d’Oiseaux offrant certains caractères des Reptiles, ont comblé le vide énorme qui semble exister de 203 jours entre ces deux classes d'animaux, et d’une façon si complète que personne ne conteste plus aujourd'hui la réalité de leur origine commune, l’Oiseau étant considéré comme un Reptile adapté aux conditions de la vie aérienne. La transformation remonte à la période jurassique. — A la même époque se montre, tout organisé pour prendre son vel, le Ptérodatyle, créature étrange, énigmatique, moitié Chauve-souris et moitié Reptile, Oiseau et Amphibie à la fois et qu’on a rangé tour à tour dans toutes les classes. Le Cétiosaure réunit les caractères de la Baleine, du Phoque et du Crocodile. — A l’époque tertiaire, dürant laquelle les choses revêtent de plus en plus les formes qu'elles présentent aujourd'hui, les Vertébrés commencent à se montrer à l’état de Mammifères, mais en rappelant encore les Reptiles. Le premier représentant de la classe supérieure des Mammifères est le Paléotherium (de malade ancien et Gnplo, bête) animal intéressant, présentant les caractères du Cheval, du lapir, du Cochon et du Rhinocéros, dont on retrouve un grand nombre d'échantillons, d’une grandeur qui varie entre celle du Lièvre et celle du Cheval, comme autant Je variétés du même genre; on le rencontre en quantités considérables au début de la période tertiaire dans le sud-ouest de l’Allemagne, particulèrement dans les montagnes de la Souabe. On peut le considérer comme le prototype de la classe des Mammifères, car en lui sommeillent les germes ou le plan des formes les plus diverses de cette classe, Notre cheval actuel s’est développé de cet animal à travers une: serie complète d’échelons intermédiaires, l'Orohippus de la période éocène, le Mesohippus du miocène inférieur et le Miohippus ou Anchitherium du mioeène supérieur, l'Hipparion ou Protohippus du pliocène inférieur et le Pliohippus du pliocène supérieur. Non moins intéressants pour les Paléontologues sont les Anoplotheriums, proches parents du

Page 1