CHAPITRE PREMIER
FORCE BT MATIÈRE
« La force n’est pas un Dieu donnant au monde la chiquenaude qui le met en mouvement, une entité distincte de la matière ; elle en est la propriété inséparable, elle lui est immanente de toute élernité ». — « Une force séparée de la matière et planant librement au-dessus d’elle ne se peut absolument concevoir. L’azote, le carbone, l'hydrogène, l’oxygene, le soufre et le phosphore possèdent des propriétés qui leur sont inhérentes de toute éternite (1) ».
« En y réfléchissant, on reconnatt bientôt qu’il n’y a, à proprement parler, ni force ni matière ; l’une et l’autre sont de pures abstractions provenant des points de vue différents sous lesquels on envisage les choses. Elles se complètent et se supposent ; séparées, elles sont sans réalité ». — « La matière ne ressemble pas à un véhicule ayant, en guise de chevaux, des forces qu'on pourrait tour à tour atteler et deteler. Une particule de fer est constamment identique à elle-même, soit que dans un aérolithe elle parcoure le cycle des mondes, soit que dans les roues d’une locomotive, elle résonne avec fracas sur les rails, ou que, dans un globule sanguin, elle circule sous les tempes d’un poète. Ces propriétés sont éternelles, inaliénables, et ne se transmettent pas (2) ».
€ Rien ne nous autorise à admettre des forces existant pat
(4) AoLzscuort. — (9) Dupois-Rurmone.
elles-mêmes, sans corps d'où elles émanent et sur lesquels elles agissent (1) ».
< « De même que nous ne pouvons imaginer aucune force sans lui supposer un substratum matériel, de même nous ne pouvons nous faire l’idée d’une matière qui ne serait pourvue de force (2) ».
« La force, sans la matière, est sans réalité ; l’une et l’autre constituent, par leur union, le monde matériel même, avec tou: les phénomènes qui en dépendent. Sans matière, pas de force; sans force, pas de phénomènes ; sans matière, pas de phénomènes non plus (3) ».
« Nous ne connaissons pas de matière dépourvue de forces, et inversement nous ne connaissons pas de forces qui ne soient unies à la matière (4) ». |
« L'idée de la matière considérée comme passive et subissan! l’action d’une force placée en dehors d'elle est tellement erronée qu'il a fallu, pour la rendre possible, que la raison fût obnubilee par des conceptions mystiques et transmises héréditairement. L: matière et la force, comme la matière et l'esprit ne sont point des entités distinctes, mais des aspects différents d’une seule et même chose (5) ». ,
« Ce n'est qe par la pensée qu’on peut séparer les corps et la force ; en réalité, ils ne font qu’un (6) ».
« Nous ne devons jamais perdre de vue que la matière et ia force sont indissolublement unies l’une à l'autre, à tel point que la force, en dehors de la matière, n’est pas susceptible d'avoir une existence propre (7) ». Zn
« Les tentatives faites pour admettre l’existence des forces séparées de la matière, constituent tout simplement des abstractions de la pensée ; la force et la matière étant, dans le langage, des expressions différentes, on en a conclu qu'elles étaient également des choses différentes dans la nature (8) ».
« L'union indestructible ou l'identité de la force et de la matière, tel est et sera toujours le premier et le dernier mot de ls science (9).
« Il est évident que les idées de matière et de force ne sauraient
(4) Corra. — (2) F. Mour. — (3) Pu. SPILLER. — (4) HABCKEY. (5) T. Vıanorı. — (6) A. Maven. — (71 S, CoRN&IJys. — (8) Waisa, (9) A. Larèvas.
être séparées. Le concept d'une matièré pure est aussi faux que celui d’une force pure. L’une et l’autre sont des abstractions. Nous ne pouvons saisir la matière que par l'intermédiaire de ses forces, jamais par elle-même (1) ».
« La force constitue l'aspect dynamique de la matière, et la matière l'aspect statique de la force (2) ».
C'est par ces citations, empruntées à des chercheurs, à des savants renommés que nous commençons ce chapitre où nous établirons, comme base des études qui vont suivre, une des vérités les plus simples et les plus grosses de conséquences, mais aussi et pour cette raison peut-être, l’une des moins connues et l’une des plus méconnues. Il n’y a pas de force sans matière, — il n’» a pas de matière sans force. Comme choses en soi, elles ne sont ni possibles, ni même concevables. Considérées séparément, elles sont de vides abstractions, ne servant qu'à mettre en évidence les deux aspects d’un seul et même être, dont l’essence propre nous est encore inconnue. La force et la matière sont donc au fond une seule et même chose, envisagée sous des points de vue différents. Dans le monde physique, nous ne connaissons aucun exemple de particules de matière qui ne soient pas douées de forces ou qui ne receivent d’elles leur activité : bien plus, un examen plus attentif nous fera reconnaître que la matière, comme telle, serait incapable de produire une impression quelconque sur nos sens ; elle n’y arrive que par l'intermédiaire des forces qui lui sont unies ou qui agissent en elle. Ainsi, un morceau de plomb exerce une pression sur la main qui le tient, uniquement par la force d'attraction de la terre, ce qui nous donne le sentiment de la pesanteur. — Nous ne pouvons pas davantage concevoir intellectuellement l'idée d’une matière sans force. Imaginons une substance primitive quelconque ; encore faudrat-1l supposer entre ses moindres particules un système d’attraction et de röpulsion pour produire les modifications subséquentes, et un rapport, déterminé par des forces, entre ces particules, de manière à ce que leurs propriétés soient transmises aux eombinaisons qui en résultent. « Un être sans propriétés, dit Drossi bach, est une absurdité que la raison repousse et que l'expérience cherche vainement dans la nature ». — « De même que l’eau s'échappe des mains, ainsi s’évanouit l’idée de matière, dès
(1) Hacunozz, — (2) Lewss,
qu’on veut la séparer de l’idée de force ou de mouvement, ou d forme (1) ».
‘L'idée d’une force sans matière est toute aussi dénuée de sens que celle d'une matière sans force. C’est grâce à la superstition ou à l’ignorance des premiers âges que l’on a admis, dans la ns ture, l’existence de forces actives en dehors de la matière ; la science n’admet plus aujourd’hui de semblables hypothèses. Rien ne nous permet de conclure à l'existence réelle d’une force, sinon les propriétés, les modifications ou les mouvements que nous percevons dans la matière et que, suivant l’analogie ou la diversité de leurs manifestations, nous désignons sous le nom ds « forces » diverses. Il n’y a pas d’autre moyen d'en prendre connaissance. Supposez une électricité, un magnétisme, une pesarteur, une chaleur, une affinité chimique, etc., en dehors des curps sur lesquels on a observé les manifestations de ces forces, et il ne resterait qu’une abstraction ne pouvant servir & notre ertendement qu’à rappeler une certaine série de manifestations de la matière. La notion de ce que sont les forces en elles-mêmes ou sans la matière nous échappe absolument, de même que la nolion de ce que seraient une substance ou des substances en dehors des forces. Il ne peut donc être question d’électricité, à proprement parler, mais seulement de substance électrisée ou de matière dans un état électrique ; ni de lumière, mais seulement de corps lumineux ou en état de vibration lumineuse ; ni de cha: leur, mais seulement de modifications dans les couches respetlives des atomes ou des molécules d’un corps, oscillant autour de leur point d'équilibre ; ni de pesanteur, mais seulement de corps exerçant une pression, grâce à l'attraction, et ainsi de suite. Tous les soi-disant « impondérables », comme on appelait autrefois les forces considérées comme de la matière qu’on ne pot vait peser, la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme n° sont autre chose que des modifications dans les rapports r&cproques ou les états d’activité des plus petites particules ; modifications qui passent d’une substance à l’autre par une sorte de transmission du mouvement. Aussi, les forces ne peuvent él ni communiquées ni créées, comme le dit fort justement Mulder; elles peuvent être éveillées seulement par l'action de la matière sur la matière, ou ramenées de l’état latent à l’état libre. Le ms-
(4) A. Lavant, lus à
PORCE ET MATIÈRE | B
gnétisme ne se communique pas, mais on provoque son apparition en changeant l’état d'activité intime de son substratum. La chaleur, cette force primordiale de la nature, que l’on rencontre partout et toujours dans les processus naturels, qui peut se transformer en n’imporle quelle force et peut être tirée de chacune d'elles, n’est pas, ainsi qu’on le croyait autrefois, une substance impondérable passant d’un corps à un autre; c'est un mouvement moléculaire ou atomique, extrémement rapide, vibratoire ou giratoire des plus petites molécules d’un corps, en vertu duquel ces molécules s’éloignent plus ou moins les unes des autres, tandis qu’elles se rapprochent sous l’influence de son contraire, c'est-à-dire du froid. La chaleur et le froid diffèrent simplement entre eux parce que le mouvement est moins énergique dans un corps relativement froid que dans un corps relativement chaud. Aussi représente-t-on généralement la chaleur comme une dilatation et le froid comme une contraction de la matère, et Grove fait remarquer fort justement que nous ne connaissons que des modifications de la matière, que nous représentons d’une façon générale par le mot « chaleur », la chose elle-même nous étant inconnue. Il en est de même de la lumière qui, selon les théories les plus récentes, est identique à la chaleur, la différence consistant dans le nombre différent des vibrations de P’ether et de celles des molécules des corps ; elle n'est pas, ainsi qu’on l’a cru, une substance impondérable, mais bien un mode de mcuvement extrêmement rapide, vibratoire ou on. dulatoire de la matière ou des atomes de la substance non conglo- mérée qui remplit l’espace et pénètre tous les corps, mouvement qui se manifeste, selon les circonstances, à l’état de lumière, ou de chaleur, ou d’électricité, ou de magnétisme, ou d’affinite chimique. Il en est ainsi aussi du son, comparable à la lumière dans son mode de préparation, et qui n’est pas une matière acoustique que l’air apporte à notre oreille, mais c’est l’air lui-même quis étant ébranlé, transmet son mouvement à l’organe de l’auition. | L'électricité, cette force remarquable qui ouvre sur l’avenir des perspectives si brillantes, ne repose pas, ainsi qu’on l’a oru long-: temps, sur l’existence d’un soi-disant fluide électrique, se communiquant d’un corps à l’autre ; les dernières recherches nous font au contraire reconnaître dans les phénomènes électriques de simples modifications d'état survenues dans la matière ou dans
EEE m
la substances générele, Grove remarque que si l’on examine attentivernent toutes les varrétés connues des manifestations électriques, on n’en trouve pas une à propos de laquelle an ne puisse démontrer l’existente de modifications dans les moindres particules de la substance électrisée. Déchargez tne bouteille de Leyde à laide d’un fil de platine, et vous reconnaltrez que le fil s’est raccourci et qu’il a subi une altération dans ses plus petites particules; prolongez l'opération, le fil se ramassera sur lui-même ou formera des plis irréguliers. Si pour votre expérience vous prenez un fil de plomb, celui-ci se ramassera en nœuds se pressant les uns contre les autres, ainsi que des petites masses de matière molle, alignées, sur une oorde, les unes contre les autres.
Les fils métalliques, souris longtemps à l’action d’un courant électrique, sont modifiés également, petit à petit, dans leur structure intime, et deviennent ou plus durs ou plus mous. Le magnétisme modifie aussi l’élasticité d’une tige de fer ou d'acier,
et redresse la courbure que lui imprime son propre poids. Les
corps se comportent de même — mutatis mutandis — avec toutes lesautres forces, C’est ainsi qu'on obtient la décomposition chimique de substances douées d’une très faible affinité par des moyens purement mécaniques, comme les vibrations que le son provoque dans l'air.
‘Cela se coristate mieux encore à propos des ondulations de la
Jamière qui provoquent les réactions chimiques les plus remar-
quables : des combinaisons, comme dans le cas de l’union du chlore avec l'hydrogène pour former de l'acide chlorh, drique sous l'influence des rayons solaires, — ou des décompositions, comme celle de l’acide carbonique de l'air, opérée par la plante en voie de croissance, sous l'influence de la lumière du soleil. Par la aussi on voit comment les soi-disant forces latentes, — parmi lesquelles il faut compter non seulement Paffinité chimiqué, mais encore la pesanteur et la cohésion — peuvent à tout instant être transformées en forces actives, ou être engendrées par ces dernières ; comment aussi, à propos de ces forces, il ne peut toujours être question que de l’état ou du mouvement des plus petites particules de la matière. Du reste, le temps ne paraît pas éloigné où l’on sera en état de faire dériver toutes les forces sans exception, non de la possibilité du mouvement, mais du möuvement lui-même,
ronce Nr Marıknn | 1
C'est pourquoi les auteurs cités au début de ce chapitre défi. nissent la force tantôt comme une simple propriété et tantôt comme une fonction de la matière. Plus exactement encore, on peut définir la force un état d'activité, un mouvement d la matière ou de ses moindres parties; on peut dire encore que c’est une expression servant à désigner la cause d'un mouvement possible ou réel, mais toutes ces définitions ne changent rien au fait en lui-même. Une force ne peut pas plus exister sans matiere que la vision sans organe visuel, où que la pensée sans organe de la pensée. « Il n'est jamais venu à l’idée de personne, dit Garl Vogt, de prétendre que la faculié sécrétoire pourrait exister mdépendamment de la glande, où la ‘contractilité indépendamment de la fibre musculaire. Cette idée est manifestement absurbe et on n’a jamais osé même la concevoir. »
« Ce n’est pas en dehors de la matière, en dehors des corps, mais bien en eux-mêmes que se trouve la force ou propriété; l'idée que l’affinité pourrait avoir une existence distinc : des corps auxquels elle est inhérente ou auxquels elle communique | des facultés en harmonie avec ses conditions propres, est si COM plètement incompréhensible que es serait faire injure au sens commun que de s’y arrêter plus longtemps (1). »
Quelle conséquence philosophique générale découle de cette notion aussi simple que naturelle? Celle-ci : ceux qui parlent d’une force créatrice éxtérieure et surnaturelle ayant tir le monde d’ellemême oa du néant, sont en contradiction directe avec les principes fondamentaux d’une conception de la nature basée sut l'expérience et la réalité. La force n’a pu créer la matière, ni la matière créer la force, car, ainsi que nous l'avons vu, l'existence distincte, séparée, l’une de l’autre n’est ni possible ni même concevable. Ce qui ne peut se séparer, fa jamais pu exister séparé- . ment. Le monde n’est pas sorti du néant, nous le verrons plus loin, en traitant de la conservation et de l'éternité de la force et de la matière. « Rien » n’a pas de sens objectivement aussi bien que subjectivement ; c’est la négation de toute existence. « Rien » ne peut jémais devenir quelque chose et inversement, Ka nihilo nihil, in nihilum nil posse reverti, dit Lucrèce. Le monde ou la matière, avec ses propriétés, se8 manières d'être ou ses mouvements que nous appelons forces, doit avoir existé -et-existers .
(1) A. Marek.
8 FORCE ET MATIÈRK
de toute eternité; autrement dit, le monde n'a pas été créé. Voulüt-on admettre une telle création, il y aurait lieu alors de démontrer d’abord qu’il est possible ou même concevable que quelque chose puisse provenir de rien; ce qui est une impossibilité. Il y-aurait lieu encore de démontrer qu’il est possible ou concevable que la force créatrice, cause première du monde, ait pu exister avant la création, sans créer, dans un état d’inactivité ou d'inertie, ce qui est plus impossible encore. L'idée d’une force créatrice inactive, sans réalité objective, est aussi absurde que l'idée d’une force sans matière. Par contre, si l’on admet l'idée d’un chaos originel, où la force créatrice aurait, à un moment donné du temps, apporté l'ordre et le raison, alors on abandonne l’idée d’une création véritable pour revenir au concept de l'éternité du monde qui exclut, ainsi qu’il sera démontré, ce principe créateur et ordonnateur, ou le rend inutile. Quel est l’homme instruit, ou même quelque peu familier seulement avec les conquêtes de la science moderne, qui pourrait douter de cette vérité, à savoir que le monde n’est pas régi, selon l'expression souvent employée dans un sens théologique, c'est-à-dire conduit ou gouverné par une force extérieure; qu’au contraire il obéit dans tous ses mouvements et dans toutes ses modifications à une nécessité naturelle déterminée et non susceptible d’exccptions? Pour se représenter une force créatrice, une puissance absolue, une âme primitive ou âme du monde, un æ enfin, — peu importe le nom de cet. — comme la cause première de l'univers, il faudrait, en lui appliquant l’idée de temps, dire d’elle qu'elle n’a pu êlæ ni « avant » ni « après » la rröation. Elle ne pouvait être « avant » pour les raisons exposées plus haut; ni « après », puisque le repos et l’inactivité ne peuvent se concilier avec l’idée d’une pareille force et en impliquent la négation. Une force créatrice qui ne se manifeste pas et ne donne aucun signe de sa présente, ne peut pas exister, et dans tous les cas elle est pour nous inconcevable. De non apparentibus et non existentibus eadem est ratio. Si l’on se représentait la force créatrice, après la création, comme éternellement plongée dans le repos, se sulfisant à elle-même ou comme abtmée dans sa propre contemplation, on aurait tout simplement là une fantaisie philosophique ou métaphysique, sans aucune espèce de réalité objective.
Il ne teste Pins qu’une troisième hypothèse aussi singulière que superflue : celle d’une force créatrice surgissant tout à coup du
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néant, sans raison, pour créer le monde (de quoi ?) et rentrant en elle-même, aussitôt l'acte accompli, pour se fondre en quelque sorte dans le monde ou se perdre dans le grand tout. Philosophes et gens du monde ont entretenu avec; prédilection celte idée qui leur permettait de concilier le fait incontestable d’un ordre général immuable, avec la croyance à un principe créateur, surnaturel ou extérieur au monde. Les religions aussi s'appuient presque toutes sur cette idée, avec cette différence qu’elles représentent l'esprit universel comme se reposant effeclivement après la création, mais en même temps comme persistant à l’état de puissance suprême qui peut modifier ou annibiler, ad libitura, les lois primitivement établies. Cela suffit peut-être pour ceùx qui expliquent le mystère du monde à l’aide de la foi ; mais cette idée, pour ceux qui prennent la raison et la logique pour guide, est aussi inacceptable que toutes les autres.
L'application de la notion de temps à la force créatrice conduit à une absurdité, nous l’avons vu ; lorsqu'on veut la faire sortir du néant, elle est bien plus absurde encore. Une force créalrice se créant elle-même ou sortant du néant, se manifestant comme sa propre cause, ressemble de tous points au baron de Münchausen se tirant du merais par son propre toupet. Si, pour résoudre cette difficulté, on considère cette force créatrice comme éternelle, c'est alors tout au plus une expression différente pour désigner l'éternité du monde, laquelle exclut l’idée d’un principe créateur ou le rend inutile. Les efforts des philoophes lancés à la poursuite de la cause du monde ne sont en réalité qu’une sorte de regressus in infinitum ; ascension d'une échelle sans fin, la recherche de la cause empêchant qu'on arrive jamais au terme final. Dans tous les cas, l'existence du monde, avec ses perfections et ses imperfections, ses processus de progrès et de regrès se succédant de toute éternité, peut se eoncevoir plus aisément que l'apparition, sans cause, d’une force créatrice parfaite et sortie du néant, sans cause également.
Si donc la force créatrice n’a pu exister ni avant, ni après l’origine des choses, si, de plus, il est impossible d'imaginer qu’elle n'ail eu qu'une existence momentanée ; puisque la matière et la force sont impérissables et qu’il n’y ami force sans matière ni matière sans force, — il n’est pas le moindrement douleux que le monde n’a été créé par une volonté extérieure à fui-même, mais au contraire qu’il est éternel. Ce qui n’a ni commencement
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ni fin dans le temps ou dans l’espace, ne peut en avoir dans l'existence ; ce qui ne peut être détruit, ne peut avoir été créé. « La matière, a dit Carl Vogt, ne peut pas plus être eréée qu’anéantie ». — « Si la matière est indestructible, dit de même Spiller, elle est aussi incréée. » Et Du Prel ajoute : « Le monde, dans sa totalilé, n’a ni cause, ni commencement, il est impérissable. » | |
Quelque simple, quelque facile à comprendre que soit aujourd'hui pour nous, grâce à l’état actuel de nos connaissances, cette idée de l'unité indestruetible de la force et de la matière, il n’en a pas toujours été ainsi et c’est seulement après avoir parcouru de très nombreuses et très diverses phases dans le domaine de ls connaissance et aussi dans celui de l’erreur, que Pesprit humain est enfin arrivé à cette conception. Gar la conception la plus simple, suivant la juste temarqtie de Grove, est souvent celle qui s'impose la dernière à la raison. Simplex veri sigillum, — la simplicité est le sceau de la vérité. Suivant un exposé remarquable de Bence Jones, les idées relatives A la force et à la matière ont parcouru dans leur développement trois phases distinctes, dont la dernière correspond à notre époque. D'abord, on considérait la force et la matière comme entièrement diffrentes l’une de l’autre, et on donnait des nonis divers aux forces de la nature ou 4 leurs manifestations, qu’on faisait dériver de l’activité de certains êtres surnaturels (vulgairement, les dieux). La terre, le ciel, l’ean, Pair, les vents, les fleuves, la lumière, le feu, le soleil, les ténèbres, le jour, la nuit, etc., étaient animés d’un esprit ou dieu particulier ; le Zeus gtec était le dieu du tonnerre et des éclairs, tandis que Junon, son épouse, représentait la pluie et les nudes. Uranus représentait le ciel, Géa, la terre, Poseidon, la mer, Hephaistos, le feu, Eole, le vent, Vénus, la force d’attraction, et ainsi de suite. Les anciens Hindous, les Chinois, les Egyptiens, les Perses, etc., entretenaient des idées analogues. Les philosophes grecs, bien que Certains aient eu d'excellentes idées sur les phénomènes éosmiques, établissaient généralement une démarcation tranchée entre la force et la matière, considérant celle-ci comme incapable de mouvement, et recevant l'impulsion du dehors, théorie qui, sous l’influence de la philoso;-hie aristotélienne, s’est maintenue jusqu’à l’époque de Descartes et de Newton. Ensuite, au lieu d’une séparation absolue, complète, entre la force et la rmmatière, il n’y eut plus qu'une séparation
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incomplète : c’est la deuxième phase. La force fait corps avec la matière ponJerable ; mais au fond elle en difläre complètement et est représentée comme de la matière qui ne pit se peser, comme impondérable. Cette idée donne naissance à Ia théorie fameuse, mais aujourd’hui complètement abandonnée de l’émanation ou de l'émission de la lumiöre, faisant eonsister celle-ci en particules impondérables, émises avec une incroyable rapidité. On se représentait aussi la chaleur comme une matière fluide se communiquant d'un corps à l’autre ; de même lPélectricité et le magnétisme pdur lesquels on imagina deux fluides distincts. Cest alors également que l’on croyait au fameux « phlogistique » — ou matière du feu — considéré comme la cause de la combuskon, théorie abandonnée à la fin du xvim° siècle, par suite de la découverte de l'oxygène ; alors aussi que l’on parlait de l’âme de l'ambre jaune, par laquelle Thalès expliquait déjà la force d’attraction particulière à cette substance. Dans la phase contemporaine, on reconnut d'abord qu’il n’y a pas de matière , mpondérable et l’on découvrit l’unité, l’immutabilité et l'indestructibilité de Patome doué de forces ; on constata qu’il ne peut pas plus exister de matière sans attraction ou pesanteur, qu'une pesanleur ou une attraction sans matière, et qua toutes les forces, tontes les activités connues proviennent uniquement de la manière d’être ou du mouvement des plus j.etites particules. Là où il y a de la matière, il y a nécessairement de la force à l’état de mouvement, de tension ou de résistance et réciproquement.
Ces trois phases n’ont pas d’ailleurs de délimitation bien determinée. On eut toutes les peines du monde à se débarrasser des conceptions dualistes relatives à la force et à la matière dans le domaine de la biologie'ou science de la vie. Ainsi, le célèbre médecin Paracelsee n’osa pas encore considérer les fonctions de la nutrition, de la digestion, de la sécrétion, etc., pour ce qu’elles sont réellement, c’est-à-dire pour des fonctions ou des activités des organes qui en sont chargés: il les attribua à l’activité de certains esprits vitaux. De même, plus tard, l’archée ou « esprit de l'estomac » de van Helmont, « l'esprit des nerfs », de Borelli, la « substance vitale », de Hofmann, lirritabilité de Haller, lanima animata de Stahl ou les termes les plus généraux de force nerveuse, plastique, vitale, de force circulatoire du sang, etc., prirent dans la biologie la place occupée par les impondérables
dans ta neture inorganique. Ici encore la fercé apparatt comme
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une substance très subtile et fluide ou comme un principe élémentaire imp-ndérable dont la connexion précaire avec le corps sera rompue par la mort. On constate avec regret que les conceptions biologiques de cette seconde phase ne sont pas encore entièrement abandonnées : le spectre décrépit de la « force vitale » hante encore bien des cerveaux philosophiques, tandis que les sciences physiques et chimiques sont depuis longtemps entrées dans la dernière période. De fait, nous ne savons pas mieux aujourd’hui qu’autrefois ce qu’est Ia matière en soi ou la foree en soi et probablement nous ne le saurons jamais. Mais nous n’avons pas besoin de le savoir, puisque leur séparation en deux entités distinctes ne peut s'effectuer que par la pensée et non dans la réalité ; puisque ces deux mots, comme ceux d'esprit et de matière, ne sont que des signes servant à caractériser deux- aspects ou deux manifestations de la base primordiale des choses, dont l'essence nous est inconnue, |
Vememamamamnenss