CHAPITRE II
JMMORTALITÉ DE LA MATIÈAB
‚« L'impérial César, mort et retourné en poussière, pourrait boucher un trou pour contenir le vent : oh ! que cette argile qui
a fait trembler le monde, serve à calfeutrer un mur pour chasser
les‘rafales de l'hiver ! » (1) — C’est par ces paroles, expression d’un sentiment profond, que le grand poète anglais proclamait, il y a plus de trois siècles, une vérité scientifique qui, malgré sa clarté et sa simplicité, malgré son caractère irréfutable, ne semble
(4) Imperlous Cesar, dead and turn’d to olay, Might stop a hole to keep the wind away ; O, that that earth, which kept the world in awe Should patoh «& wall to eæpel the winter’s flaw/! Saanxasrsans (Hamlet, note V, sc. 1).
en IMMORTALITÉ DR LA MATIÈRE 13
pas encore avoir rencontré l’adhésion unanime qu’elle mérite. La matière est immortelle, indestructible ; nul grain de poussière, si menu soit-il, ne se peut perdre dans l’univers, ni s’y ajouter. La chimie nous a rendu ce grand service, il y a plus d’w> siècle, de nous gpprendre de la façon la plus certaine, que les changements et les métamorphoses non interrompus dont nous sommes incessamment les témoins, que la naissance et la disparition des formes organiques et inorganiques ne sont pas le résultat de la naissance d'une matière qui n'existait pas auparavant ou de la disparition de celle qui préexistait, comme on le croyait généralement autrefois. Ces changements proviennent au contraire de la circulation permanente, non interrompue des mêmes éléments, dont la masse et les éléments intimes sont invariables dans tous les temps. En suivant la matière à l’aide de la balance, à travers ses veies nombreuses et compliquées, on l’a vue sortir toujours identique dans sa masse et dans ses propriétés, des combinaisons dans lesquelles on l'avait vu entrer. Les calculs faits, depuis lors, sur cette loi de l'indestructibilité des éléments, ont donné partout des résultats de tous points exacts. Quand nous brûlons un morceau de bois, il semble au premier abord que toutes ses parties s’en aillent réellement en fumée, qu'elles soient entièrement consumées. Ce n'est là qu’une apparence : la balance du chimiste nous apprend en effet que non seulement ce morceau de bois et les ingrédients secondaires qu'il renferme, n’ont rien perdu de leur poids, mais qu'au contraire ce poids total a même augmenté; elle nous montre que dans les produits recueillis et pesés, c’est à dire dans la fumée développée par la combustion et dans les cendres formant le résidu, se trouvent non seulement toutes les substances qui constituent le morceau de bois — bien que sous une autre lorme et dans un autre arrangement, — mais encore les matériaux que les parties constituantes du bois ont soustraits à l'air pendant la combustion. Le poids total des parties constituantes du bois a augmenté en somme, au lieu de diminuer par l’effet de la combustion. « Le carbone qui se trouvait dans le bois, a dit Carl Vogt, est impérissable, il est éternel et aussi indestructible que l'hydrogène et l'oxygène avec lesquels il était en combustion dans ce même bois. Cette combinaison et la forme qu ‘elle revêt est périssable ; la matière ne l’est jamais. » D'autre part, nous enterrons un cadavre, et après quelques années, nous ne retrouvons plus qu’un petit amas d'os mêlés à de
1& ' FORCE ET mariène
la terre. Il semble au premier abord qu’il ne subsiste que ce résidu ; la science, au contraire, nous apprend qu’en réalité il ne s’en est pas perdu la moindre parcelle ; tout le changement a consisté en ce que les éléments de ces parties ont abandonné leur constitution primititive dans le cours circulaire de la matière pour poursuivre,sous des formes diverses, leur éternelle pérégrination. C'est done avee raison que le poète anglais, dans la hardiesse de s6n imagination, a suivi la matière qui forme le corps du grand
César jusqu'au moment où, sous forme d'argile, elle arrive à bou-
cher le trou d'un mur.
Chaque souffle de notre bouche exhale une partie des aliment: que nous mangeons, de l’eau que nous buvons. Notre transformation s'opère si rapidement qu'on peut ‘dire sans exagération qu’au bout de oinq à six semaines. nous sommes des êtres entièrement nouveaux, en exceptant l’ossature du corps, moins sujette au changement en raison de sa plus grande consistance. Les atomes sont continuellement remplacés par d’autres; le genre de la combinaison, seul, ne varie pas. Ces atomes sont en euxmêmes invariables, indestructibles; tantôt dans une combinaison tantôt dans une autre, is constituent par la diversité de leur assemblage les formes innombrables et diverses sous lesquelles la matière frappe nos sens dans le cours de eette éternelle et inces-
sante pérégrination. Le nombre des atomes d’un corps simple
demeure invariablement le même ; pas une seule de ces partieules ne peut naître ni disparattre, ni se modifier. Un atome d'oxygène, d'azote, d’eau ou de fer reste le même partout et toujours, doué des mêmes forces ou propriétés qui n’en peuvent être séparées, et incapable de se changer jamais en quelque chose d'autre. L'atome est toujours identique à lui-même ; il ne peut que changer de combinaison. Le même atome qui eontribue aujourd’hui à la fière allure d’un maître de la terre ou d’un héros, sera peut-être demain la boue qu’ils foulent aux pieds; celui qui se meut dans la cervelle d’un mouton contribuera un jour peutêtre au travail intellectuel d'un penseur ou d’un poëte ; celui qui aujourd'hui fait du fumier aidera peut-être demain à faire, avec 868 pareils, le calice embaumé d’une fleur.
« Un simps atome élémentaire, dit B. Stewart, est réellement un être immortel, jouissant du privilège de demeurer intact et immuable en dépit des chocs les plus terribles ; il est vraisemblablement dans um état permanent de mouvement et de translor-
mation, mais il reste toujours le même ». Et l'auteur anonyme d'un travail sur la philosophie de la chimie ajoute : « Un atome d'hydrogène, quelles que soient les actions auxquelles on l’a soumis, restera loujours un atome d'hydrogène. En entrant dans une combinaison et en sortant de cette combinaison, ıl resiera toujours identique à lui-même, c’est à dire qu'il possèdera toujours les mêmes propriétés. La conséquence nécessaire de cette notion, c'est que l'atome, étant indestructible, n'est pas susceptible d'avoir été créé. »
Les savants ont donné le nom de « transformation de la matiere » à cette circulation éternelle et incessante des plus petites particules des corps. Il suffira de faire remarquer que les migrations et les variations de la matière dans l'univers, suivies en partie par l’homme à l’aide dela balance et du calcul, se comptent par milliers, et qu'on ne leur connaît pas de limites. Dissolution et reproduction, ruine et reconstruction s'unissent partout dans . une chatne éternelle. Le pain que nous mangeons, l'air que nous respirons, nous rendent la substance du corps de nos ancêtres, morts depuis des milliers d'années ; nous restituons, nousmêmes, chaque jour, au monde extérieur, une partie de notre propre substance, pour reprendre, peut-être, au bout de peu de temps, cette même substance ou celle que restituent à la cireulation universelle les êtres qui nous environnent. On peut dire par exemple des Anglais qu'en signe de reconnaissance envers ceux de leurs ancêtres qui sont morts pour eux et pour leur liberté dans la lutte contre la domination française — ils s’en nourrissent dans leur pain de chaque jour, car on a expédié en Angleterre, en quantités considérables, les ossements du champ de bataille de Waterloo pour fumer les terres, dont le rapport a ainsi augmenté dans une proportion notable.
Mais il est inutile, nous le répétons, de citer d'autres exemples pour prouver que la matière est immortelle et que par conséquent elle n’a pu étrecréée. — Dans unautre ordre d'idées, par des considérations empruntées à la physique, l’éternité de la matière se démontre encore : cette science nous apprend qu’il n’y a jamais eu de vide; or, l'esprit est forcé d'admettre eomme une chose évidente l'éternité de l’espace, donc l’espaee a été rempli de toute éternité par la matière qui, par conséquent, a existé de toute éternité. Il suit de Là aussi, comme nous l'avons prouvé précédemment, que le monde ne peut avoir été créé. 11 est impossihle
e concevoir un commencement ou une fin de l'univers : c’est une idée à reléguer dans le royaume des chimères spiritualistes ou théologiques.
On nous a rebattu les oreilles des expressions de « corps mortel» et d’ « âme immortelle ». Un peu de réflexion nous montre qu'en changeant de place ces épithètes, on serait près de la vérité. Le corps, dans sa forme individuelle, est sans doute mor tel ; il ne l’est pas dans les éléments qui le constituent. Non seulement il change au moment de la mort, mais encore et constamment pendant la vie; maisil n’enest pas moins immortel, puisque la moindre deses particules ne peut être anéantie. Au contraire, ce que nous appelons esprit, âme ou conscience, s’évanouit avec la solution de l’agrégat matériel ou individuel ; et il doit paraitre évident à tout homme exempt de préjugés qu ‘il ’agit ici d’un effet produit par l’action spéciale d’un grand nombre de particules douées de forces, agissant en commun par l'intermédiaire de combinaisons très complexes : effet qui disparaît nécessairement avec sa cause, c’est à dire avec la dissolution de son agrégat particulier.
= L'immortalité ou la conservation de la matière est aujourd’hui
un fait acquis à la science et qu’on ne peut plus nier. Il est intéressant de savoir que des philosophes et des penseurs des temps passés ont connu, bien que vaguement, cette vérité importante; elle ne pouvait être démontrée scientifiquement qu’à l'aide de nos balances et de nos cornues. |
Sébastien Frank, un Allemand qui vivait en 1528, s'exprime ainsi : « Au commencement, la matière était en Dieu : elle est donc éternelle et infinie. La terre, la poussière, toute chose créée passe, mais on ne peut pas dire que ce dont elle a été créé passe également. La substance est éternelle. Une chose tombe en poussière, mais de cette poussière naît un nouvel être. La terre, suivant le mot de Pline, est comme le Phénix et persiste éternellement. Quand celui-ci est devenu vieux, il se consume entièrement et, de ses cendres, nait un oiseau plus jeune ; mais, encore que rajeuni, c'est toujours le même Phénix ».
Les philosophes italiens du Moyen-Age sont encore plus précis. On lit dans Bernardino Telesio (né en 1508) : « La substance des corps est la même partout et demeure la même éternellement ; l’indolente et sombre matière ne peut être augmentée ni diminuée ». Et Giordano Bruno, qui fut brûlé à Bame 0m 1600, écrié :