BE LA FINALITÉ DANS LA NATURE
pour qu'il y trouve une demeure et tous les avantages possibles. Un regard jeté sur l’histoire de la terre et sur la distribution géographique de l'espèce humaine suffirait à le rappeler à la modestie. Combien de temps la terre n’a-t-elle pas existé sans lui! Et pendant combien de temps les splendeurs du ciel et de la terre ne se sont-elles pas étalées, sans qu'aucune créature raisonable fût là pour les voir et pour les admirer ? Pourquoi ces périodes géologiques sans fin, antérieures à l'existence de homme, si ce dernier était réellement. le but suprême de la création ? « Les hommes, dit Helmholtz, ont coutume de mesurer la grandeur et la sagesse de l’univers à la durée de leur espèce et aux avantages qui leur en reviennent; mais l'histoire du passé de notre planète montre combien est insignifiant le temps de l'existence du genre humain par rapport à la durée du globe. » Et non seulement son existence n’a qu'une durée insignifiante, mais insignifiant aussi est l’espace qu’il occupe sur la lerre, eu égard au développement de la surface de cette dernière; car elle n’offre à l'homme des lieux d’habitation à peu près convenables que dans des points isolés et relativement restreints. La parlie de beaucoup la plus considérable de cette surface est occupée par l’eau et par les déserts de sable et de glace. Les deux liers sont couverts d’eau; l’autre tiers seul est habitable et encore dans certains points. Et cela ne va pas, en général, sans un travail énergique et sans une lutte persistante et terrible contre les phénomènes destructeurs de la nature, la faim, la maladie, les intempéries, les bêtes féroces, etc. Pourquoi le soleil darae-t-il continuellement ses rayons brûlants sur les immenses déserts de sable de l’Afrique, tandis que les misérables habitants des régions polaires demeurent engourdis au sein d’un froid éternel et d'un jour crépusculaire ? Pourquoi ici la sécheresse, là les inondations, dans ce lieu la disette, dans cet autre le superilu ? Pourquoi ici la fertilité, ailleurs des plaines arıdes? etc., etc. Pourquoi la gelée, la pluie, les insectes, les rayons du soleil, etc., détruisent-ils si souvent tout ce que I’hoınme, luttant pour son existence, croit avoir obtenu, en domptant les éléments à force de travail et d'efforts ? En vérité, il faut être insensé pour alfirmer sérieusement que la terre a été disposée par les soins d’une providence pleine de sagesse et de bonté pour servir de demeure à l’ha ame! C’est seulement grâce au déploiement le plus complet de ses forces physiques et intellectuelles qu’il arrive à sub-
sister & sa surface, incessamment menacé par des dangers sans nombre. Et ces forces ne sont pas le don d’un bienveillant er&aleur, mais le résultat ultime de ce long et pénible dèveloppement dû à des causes naturelles et que nous avons exposées dans un précédent chapitre. |
Ecoutons maintenant le jugementporté sur toutes ces choses par un esprit étranger aux sophismes théologiques, par un disciple du Bouddhisme, le système religieux le plus libre de préjugés et le plus répandu de la terre. Comme les missionnaires chrétiens disaient au feu roi de Siam, Maha Moughut, qui a écrit lui-même sur la religion, que l’Etre suprême faisait tomber la pluie afin que les hommes pussent cultiver les champs, il répondit : « Mais la pluie tombe d’une façon tout à fait irrégulière, trop à certains endroits, pas assez dans d’autres. Une grande partie tombe dans la mer ou sur les montagnes. Souvent l’eau submerge des villes entières, d’autres fois elle est si peu abondante qu'elle ne suffit même pas à faire pousser le riz. Plusieurs parties de la terre sont tout à fait arides, et impropres à entretenir la vie. » Comme on lui faisait observer que Dieu a créé la terre pour le bien-être de l’homme, il objecta qu'il y a des récifs cachés sur lesquels les vaisseaux échouent, et des montagnes jetant des flammes, qui ne sont que nuisibles à l'homme. Il rappela ensuite les maladies et les épidémies, et, comme on ajoutait que c’étaient là des châtimrois infligés par. Dieu aux hommes pour leurs péchés, il répliqua que les épidémies étaient engendrées par l'air vicié, et que les gens riches n'avaient qu’à fuir les lieux infectés, pour se soustraire au châtiment. L’adepte du Boudhisme re pouvait ‚pas comprendre pourquoi l’Etre suprême avait les mêmes passions que l'homme, et pourquoi il se manifestait à un si petit nombre d'individus; pourquoi l’erreur et les fausses religions étaient possibles; eomment chaque germe humain pouvait se transformer en un être immortel, etc. Comme on lui disait que la femme est une création postérieure de la divinité et son chefd'œuvre ; « Alors, répondit-il, elle doit être à la place d'honneur et nepas vivre dans la soumission. » Bouddha, ajouta-t-il, enseigne des choses toutes différentes et cherche à rendre l’homme sage et heureux sur la terre, au lieu de le reléguer dans les chimères d’un monde à venir, etc.
Enfin, que l’homme veuille donc bien se considérer un peu lui-même et se demander, — en supposant qu'il ait été créé par
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Dieu pour te bonheur, le bien-être et la connaissance des choses, — s'il n’aurait pas pu être formé d’une façon beaucoup plus parfaite et plus conforme au but. Pourquoi, au lieu de ses deux yeux insuffisants, n’en a-t-il pas quatre, un sur chaque côté du corps ? Pourquoi ne peut-il pas voler comme l'oiseau ? Pourquoi n'a-t-il pas les jambes rapides du cerf ou la force musculaire du lion ? Pourquoi ne peut-il pas vivre, en réalité, de l'air du temps, contraint qu'il est, au contraire, de passer la plus grande partie de sa vie attaché à la glèbe, rien que pour donner satisfaction à son estomac toujours affamé ? Pourquoi n’s-t-il que cinq sens ? Pourquoi les manifestations de l’electricité ou du magnétisme ne sont-elles pas perçues par un sens particulier, comme celles de la lumière ou de la chaleur ? Pourquoi la vie est-elle si courte et ls faculté de connaître si limitée ? Pourquoi des milliers et des milliers d'obstacles naturels s’opposent-ils au libre développement de ses forces? Pourquoi est-il livré en pâture à la violence, &ls méchanceté et à l’injustice ? Personne ne peut donner une réponse satisfaisante à ces questions en se plaçant au point de vue téléologique ou théologique, tandis qu’elles se résolvent tout naturellement par la théorie du développement graduel et spontané de l’ordre de l’univers.
La physique (1) a reconnu ou croit avoir reconnu que, de même qu’il ya un temps où la terre ne présentait aucun vestige de la vie organique, de même, dans un avenir infiniment loinlan et inconamensursble pour l'intelligence humaine, un temps viendra dans lequel la provision de force de la nature se trouvera épuisée par le rayonnement constant de la chaleur et par l'égalisation graduelle de la température ou du moins, condamnée momentanément à l’inactivité — un temps dans lequel, naturellement, tous les êtres vivants à la surface de la terre rentretont dans la mort, dans la nuit et dans l’oubli. Il n’est pas moins certain, d’après les données astronomiques, que notre système planétaire tout entier, de même qu'il s’est formé dans le temps disparattre aussi dans un temps déterminé, quoique très éloigné, alors que le soleil, source de toute force tetrestre, cessera de briller, et que les planètes, par suite du raccourcissement graduel
8 leurs orbites s’uniront de nouveau avec le soleil — leur berceau el leur tombe — dans le chaos des éléments primordisux !
. 4) Hazmmourz. — L'action réciproque des forces naturelles, 1854. — -. 20981 CLautius, Taomson, Tarr, STRWART, etc.
Tout ce que l’homme aura fait de grand sur la terre, devra donc s’engloutir dans le sein de l'éternel oubli. Dans quel jour apparaissent donc, en présence de faits semblables, toutes ces déclamations philosophiques sur le but général de l’univers, qui se serait réalisé dans la création de l'homme, sur l’incarnation de Dieu dans l’histoire, sur l’histoire de la terre et de l'Humanité considérées comme l’absolu qui se dévoile, sur l'éternité de la conseience, Le libre arbitre, etc., etc. Qu'est-ce que la vie entière de l’homme, que sont ses aspirations en face de la marche éternelle, irrésistible de la nature, guidée par une nécessité de fer, par des lois inexorables ? — Les ébats momentanés d’un éphémère planant sur l'océan de l'infini et de l'éternité !
Mais, quoi qu’il en soit de la disparition de notre petit globe ei de ses habitants, les destins de l’univers éternel et incommensu- - rable ne seront pas remplis pour cela, — gardons-nous de l’oublier ! Dans le méme temps que notre espèce s’éteindra au sein de déserts glacés, sur d’autres pointsinnombrables du mondeleschoses seront parvenues au degré convenable, comme nous sommes en droit de le supposer, pour l'apparition et le développement d’une nouvelle race vivante, semblable à la nôtre dans ses éléments physiques et au point de vue de ses facultés intellectuelles, et, comme nous, vouée à un anéantissement final, à la fois général et individuel. La disparition de la terre avec tout ce qu’elle renferme, ne paraît donc pas avoir plus d'importance relativement au grand Tout, que la mort d'un seul être relativement à la te“re elle-même; et le flot de la vie qui roule actuellement sur notre
planète, n’est rien autre chose, ainsi que Proktor l'a exprimé avec autant de bonheur que de vérité, « qu’une ride légère sur la!
. mer de la vie du système solaire tout entier, et cette mer n’est elle-même qu'une vague insignifiante dans l'océan de la vie éternelle de l’univers. » Pareille à la femme d’Ulysse qui défaisait la nuit l’ouvrage tissé pendant le jour par ses doigts industrieux (1), la nature se complait dans une œuvre éternelle de construction et de destruction, dont le commencement ressemble à la fin et la fin au commencement. Il pourrait aussi arriver, comme Spiller l’indique (2) que « par suite d’un perfectionnement continu dans la combinaison des atomes — comme oela
(4) Kanz Du Paz. — Los. oét @) Sr. — Loco. ois.
so passe sur la terre — il se produisit un ensemble de conditions vitales supérieures et des organismes plus élevés » :00 : qui permettrait de concevoir, dans les régions éternelles du cosmos, l'existence d’une marche ascendante et graduelle, tendant de plus en plus à la perfection, selon les enseignements que nous fournit l’histoire de la terre. Mais, pour nous autres hommes, qui ne vivrons pas pour voir toutes ces choses, qu'il nous suffise de savoir que cette petite portion du cycle éternel des mondes, seule soumise à notre appréciation, se meut dans les limites d'un perfectionnement déterminé, et que nous contribuons nécessairement au phénomène par le seul fait de netre existence. Au point de vue général aussi bien que particulier, l'existence est sa fin à elle-même, et elle ne peut en avoir d'autre; chaque être remplit complètement sa tâche, en participant dans sa sphère particulière à la vie éternelle du Tout ou du cosmos se mouvant dans un cercle non interrompu.