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CHAPITRE XV

Les lois qui régissent le macrocosme ou l'univers, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, sont aussi celles qui régissent le microcosme ou l’homme, dans la nature, dans l'être et dans la pensée duquel elles se réfléchissent, en quelque sorte, ou se contemplent. Que l’homme avec tous ses avantages et toutes ses facultés soit, non pas l’œuvre de la divinité, mais le produit de la nature, résultant comme tous les étres qui l’environnent, d’un développement successif et naturel ei d’une évolution spontanée — c’est là une grande et éclatante vérité, qui ne peut guère être contestée aujourd’hui que par l'ignorance ou par l'obstination du parti pris. Les recherches sur l’histoire primitive de la race humaine, à l’aide desquelles s’est constituée dans l'espace d’un peu plus de quarante ans une science d’un dévelop-

pement considérable, ont fait voir que l’homme a derrière lui un passé d’une durée telle, que les temps historiques proprement dits semblent, en compareison, extrémement courts. Quant aux légendes bibliques, quant aux contss relatifs à la création du monde et de l’homme, effectuée il y a 5 ou 6 mille ans par un créateur, ils sont trop puérils, trop en contradiction avec les faits les plus clairs et avec les résultats de la géologie, de l’archéologie et de l’archéogéologie, pour mériter une réfutation sérieuse, Non seulement les travaux des égyptologues, basés sur des fouilles et des découvertes nombreuses aussi bien que sur l'interprétation des inscriptions hiéroglyphiques, ont démontré qu'il existait dans l’antique contrée du Nil un degré de culture intellectuelle et de civilisation extrémement remarquable, dans kb temps même où, d’après la Bible, le premier homme aurait &é créé, — mais encore il résulte des découvertes de l’archéogéologie ou archéologie préhistorique (union de la géologie et de l'archéologie), que l'homme était contemporain des grands mammifères de la période diluviale, aujourd’hui en partie éteints ou ayant en partie quitté l’Europe, et qu'il existait déjà dans une époque géologique antérieure à la nôtre, alors que la surface de la terre présentait, pour une bonne part, une conformation géographique et une distribution des climats toules différentes de ce que nous observons aujourd’hui.

Bien plus, un grand nombre de données théoriques, — qu'il serait trop ‘aug d'exposer en détail — combinées avec toute une série de découvertes de l'archéologie préhistorique, découvertes dont on discute encore beaucoup la valeur, rendent extrêmement probable le feit de l'existence de l’homme, ou plutôt de ea*première ébauche, dans un passé tellement lointain qu’il faut prendre ici pour unité de temps, non plus la période historique ou préhistorique, mais l’époque géologique. Selon toute apparence, Ü ne s’écoulera pas longtemps avant que l'existence de l’homme tertiaire, c'est à dire d'un être humain ou tout au moins semblable à l'homme, ayant vécu dans une période plus ou moins récente de la dernière grande époque géologique ou époque tertiaire, ‚soit établie sur des bases aussi inébranlables que l'existence ierévocablement démontrée depuis si longtemps de l’ho à torique ou quaternaire. D'ailleurs, il n’y a rien M de | ports atteinte à l’ancienne doctrine de la perfeotibilité, en sésilla: de laauelle l’homme est considéré comme la manifestetioni fa: pis

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récente et la plus élevée du processus de formation organique, comme oocupant le sommet de l'échelle des êtres. Car bien que l'ancienneté de la race humaine sur la terre se mesure par des centaines de milliers d'années, comme les savants croient devoir l'admettre, c'est pourtant là un temps très court en reyxard des millions d'années que la lerre, avec les organismes qu'elle renferme, a déjà laissées derrière elle dans le cours de son développement graduel, et, à tout prendre, l'apparition de l’homme doit être considérée comme de date relativement récente. !1 faut aussi, en raison des conquêtes de la science moderne, relöguer dans Ic domaine des fables depuis longtemps passées de mode, comme on Ya déjà fait remarquere cette vi‘ille opinion basée sur les mythes religieux, et en Vertu de laquelle l’homme serait sorti parfait des marns du créateur et paré de tous les avantages qui le distinguent. C’est au contraire le principe immuable de l’ordre nature] des choses, reposant sur l’enchatnement de causes mécaniques, qui manifeste son activité dans la production graduelle et la formation du plus élevé de tous les êtres, absolument de la même façon que dans la formation des plus inférieurs et des plus insignifiants. Autant le phénomène dé l’homme sur la terre semblait, autrefois, obscur et incompréhensible, — à ce point que ce « Mystère des Mystères », selon l'expression d’un savant anglais, ne paraissait pouvoir s'expliquer que par un grand miracle, par un acte de création surnaturel, — autant il est certain aujourd'hui, en se plaçant au point de vue scientifique, que l'homme, cet être supérieur, est le produit du développement graduel et lent du monde animal ambiant, et que l’ebauche et le germe de toutes ses facultés, aussi bien physiques qu’intellectuelles, se retrouvent manifestement dans les êtres inférieurs à lui, Ces caractères distinctifs bien connus de l’homme et des animaux, auxquels la philosophie idéaliste d’autrefois crovait devoir attacher tant d'importance et qui, d’après un si grand nombre de savants, marquaient l’existence d'un abine & jamais infranchissable entre l’homme et l'animal, — ces différences ont paru après un examen attentif uniquement relatives et non absolues, résultant d’une série graduelle de développements et de perfectionnements et d’une évolution spontanée. L'homme n'est donc ni en dehors ni au-dessus de la nature qui, au contraire, l’embrasse tout entier ; par conséquent l'erreur notable et grosse de conséquences, d'après laquelle la nature entière aurait été

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créée pour l’amour de lui, pour son usage et pour son bien-être, doit tre mise de côté une fois pour toutes, de la même facon que l’upinion erronée, qui considérait autrefois notre petit globe comme le centre de l'univers, a été écartée à tout jamäs par la science. Sans doute il est toujours pénible pour la plupart des gens de s'affranchir des préjugés d’une éducation spiritualiste et de saisir cette grande vérité relative à la place de l’homme dans la nature; mais cela ne saurait empêcher la victoire définitive de la vraie science. « En considérant l’ensemble de ces phéno- . mènes, dit Carus Sterne (1), la conviction qui s'en dégage est tellement irrésistible, que ceux qui nient l'origine animale de l’homme, s’exposent à être considérés comme des gens incapables de tirer une conclusion dans les cas les plus simples. » Quant aux objections comme celles qui se fondent sur l'absence de types intermédiaires, elle ne peuvent être formulées, ainsi que le professeur O. Schmidt (2) le remarque très justement, « que par des dilettanti pour lesquels le domaine de la nature vivante est resté un livre complètement fermé. »

Ceux qui croient devoir attribuer l’origine de l’homme à une cause étrangère aux phénomènes naturels, se trouvent entièrement hors d’état d'expliquer pour quelles raisons la souche humaine primitive a dû se diviser en tant de races et d'espèces diverses, et de dire pourquoi les innombrables variétés de langage présentent des différences tellement considérables, au’on ne peut songer à les faire dériver toutes d’une racine ou d’une languemère commune, Tous les savants s'accordent à reconnattre que la formation des races a dû précéder celle du langage, c’est à dire que les premiers hommes distribués en plusieurs couples, bien que présentant le même aspect, ont constitué des races difiérentes longtemps avant l'origine des langues ; de plus, il est possible ou tout au moins vraisemblable qu’une seule et même race, après s'être détachée du tronc commun, ait contribué au développement de plusieurs langues. Il suit de là, évidemment, que le langage articulé, — l’attribut le plus significatif de l’humsnité, et qui, d’après des savants distingués, aurait précédé et non . pas suivi le développement des plus hautes facultés intellectuelles et de la culture — il suit de là que le langage n'était pas en l

(4) Carus Srenne. Werden und Vergehen. p. 3. ' 'r @) O. Scamipr. Darwinismus und Descendensiehre. p. 268.

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possession du premier homme, et que l’Adam biblique. „il eût existé, n'aurait pû étre qu'un Alalus, c'est à dire un sauvage privé de la parole, beaucoup plus voisin de l’animal que de l'homme actuel. Aujourd'hui encore il y a des peuplades sauvages qui, au point de vue de la faculté du langage, ne s'élèvent guère au dessus des animaux, et même parmi nous il ne manque pat « d’hommes-bötes » privés de parole, ou alali: ce sont les enfants à la mamelle, ou ceux qui ont grandi dans l'isolement et qui, comme les animaux, n’émettent que des sons et ne parlent pas. D'autre part, il est absolument impossible de croire que la faculté du langage, dans le cas où elle aurait été octroyée par la sagesse suprême à l’homme aussitôt créé, ait jamais pu se perdre, surtout dans le court intervalle de 5 à 6 mille ans qui se serait écoulé, d’après la légende, depuis la création. Maintenant, s’il n’y a pas de raison sans le langage, il est clair que le premier bomme ou l’homme primitif ne pouvait être une créature raisonnable, un « homme » dans le sens actuel du mot; ce fut bien plutôt un être tenant le milieu entre l’homme et l'animal, qui, par le fait d’influences naturelles bien connues dans la futte pour l'existence et dans le cours d’espaces de temps considérables, se modifia peu à peu de façon à passer de l’état de cannibale sauvage à cerui sous lequel il se présente aujourd’hui. L'homme civilisé‘ qui n’a devant les yeux que sa propre image, peut trouver pénible de plonger par la pensée dans les profondeurs et dans les détails grossiers de son origine naturelle ; mais un regard jeté sur un si grand nombre de ses frères demeurés en arrière, ou stationnaires sur la route du progrès, une seconde d’attenlion donnée aux importants résultats des recherches préhistoriques suffiront pour lui faire oublier les contes enfantins relatifs à La création de l’homme à l’état parfait. Il ne souffrira nullement dans sa dignité, surtout s’il a présente à l'esprit la mémorable parole d’un écrivain francais: « Mieux vaut étre un animal perfectionné qu'un Adam dégénéré » ; de même, s’il considère, qu'au milieu de tous les êtres dont l’activité des forces naturelles a provoqué P’apparition sur la terre à l'aide de longs et pénibles processus de développement, il est encore le plus élevé, et, relativement, le plus parait. Ce n'est pas à l’état d’esclave réprouvé et soumis d’un maître surnaturel ou d’instrument aveugle entre les mains de puissances célestes, mais bien comme l'enfant libre et fier de la nature, connaissant ses lois et capable de les mettre à proñf,

qu’apparaît l'homme civilisé moderne, le libre-penseur, qui n’est plus « cet être infortuné, tenant le milieu entre l’ange et la bête », dont parle Brookes, mais bien la réalisation des aspirations les plus élevées de la nature; présentant d'un côté toutes les faiblesses et toutes les imperfections dues à sa nature et à sa descendence animales, il s'élève, de l’autre, au-dessus de cette nature même, destiné en raison du développement supérieur de son système nerveux et, partent, de ses facultés intellectuelles, à devenir le maître de la terre.

De fait, ni l'influence énervante de la crainte de Dieu, artifciellement entretenue, ni le jargon abrutissant de la philosophie scholastique, n'ont pu empêcher l'espèce humaine de prendre la place qui lui revenait au sommet de l'ordre naturel des choses, et d'exercer sur la masse des autres créatures aussi bien que sur la nature elle-même, en tant qu’elle a pu la connaître et la subjuguer, une autorité n'ayant d’autres bornes que sa propre faiblesse. Par la vigueur de son intelligence, l’homme a réduit ces mêmes forces naturelles auxquelles il doit son existence, à l'état d’esclaves soumis autant que puissants, et c’est là un phénomène qui ne fera que s’accentuer dans l'avenir.

Il n’en a pas toujours été ainsi, il est vrai, et c'est seulement par suite d’une longue éducation, lentement acquise à l'aide de la théorie et de la pratique, que l’homme a pu franchir les innombrables échelons de l'erreur pour atteindre & cette pure clarté de la pensée libre et exempte de préjugés, au sein de laquelle se meuvent aujourd'hui, ou devraient se mouvoir, tous les esprits éclairés. L'ignorance des lois de la nature ambiante et la crainte, ” facile à concevoir, que lui inspiraient les phénomènes naturels qui le menaçaient et l'écrasaient, combinées avec la croyance à la persistance après la mort d’un principe de vie, d’ailleurs incompréhensible, — tout cela dut amener fatalement l’homme primitif, après quelques méditations, à l'idée d’une puissance surnaturelle ou divine gouvernant le monde, idée formée d’ailleurs d'après les tendances de l'esprit humain, idée qui, soutenue ei développée par des prêtres avides de pouvoir, a été la source de tant de maux et de tant de larmes pour la pauvre, pour la malheureuse -spèce humaine. « O race infortunée des mortels — s'écriait déjà le romain Lucrèce dans son célèbre poème, — qui avez attribué tout cela aux dieux et les avez armés d’une colère cruelle ! Que de gémissements vous en a-t-il coûté, que de souf-

frances pour nous, et quelle source de larmes vous eves ouverie pour nos descendants! »

Cêtre idolätrie contre nature apparut syrtout florissante durent la sombre époque du Moyen-Age, dans ces temps de fanatisme religieux où l’on regardait l’univers comme peuplé d’anges et de démons en lutte les uns contre les autres, et où l’on cherchait dans les délices d’un ciel imaginaire un dédommagement aux misères de J'existence terrestre. « Je ne donnerais pas une seconde de séjour dans le ciel pour tous les biens et toutes les joies de la terre, dussent-elles durer des milliers et des milliers d'années ! » — di sait l’illustre réformateur Luther, qui, en dépit du grand service rendu par lui en affranchissant du joug de Rome les esprits et les

consciences, était cependant un prêtre au fond du cœur et dans.

toute la force du terme ; et en parlant ainsi, il rendait très exactement la pensée de ceux qui se conduisent bien en ce monde uni quement pour en être récompensés au centuple dans l’autre, pareils à des juifs spéculant sur l'intérêt de: l'argent. « Les gens pieux, dit Börne, considèrent le ciel comme la cour d’un prince, et ils regardent du haut de leur mépris tous ceux qui na sont pas admis comme eux à en faire partie ».

Si de pareilles idées pouvaient se généraliser et entrer dans le domaine des choses pratiques au point de régir entiérement la vie et la pensée, on verrait cesser tous les efforts des hommes en vue d'une amélioration ou d'un perfectionnement da leur existence terrestre : tout se réduirajt à une foi inactive et hypocrite. « Car, si nous sommes nés pour le ciel, alors nous sommes perdus pour la terre x, selon l’expression aussi concise que remarquable de L. Feuerbach. Du moment où l’homme s’accoutume à se regarder comme un misérable p&cheur, comme un répouvé qui ne peut échapper à la damnation éternelle qu’à force de genuflexions, en shumilisnt platement et à toute heure, c'en est fait non seulement de la fierté, de la dignité humaine, mais encore de toute énergie et de toute activité; du moment où nous nous en remeltons à la sagesse et à la puissance suprême du soin de nous diriger et de pourvoir à nos besoins, il n’y a plus de place pour une existence en rapport avec la tâche réelle de l'Humanité. « Le malin esprit, qui est l'ennemi de Dieu et du Christ, dit Luther, voudrait nous pousser à cet excès de témérité qui nous ferait prendre pour nous le rôle de Dieu, lequel consiste A pourvair à n08 besoins et à être notre Dieu ».

Hepreusement, de pareilles idées ont régné de tout temps dans le domaine de la théorie plutôt que dans celui de la pratique ; lu bon sens de l’homme, — qu'aucun dogme n’a jamais pu détruire complètement — combiné avec les nécessités et les exigences irrésistibles de la vie, a préservé l’humanité, d’une façon générale, de l'influence néfaste exercée par une conception de l’univers dans laquelle la terre n’a pas de place : conception délirante dans son spiritualisme, qu'on doit considérer comme l’ennemie acharnée de toute culture et de tout perfectionnement intellectuel ou physique, et qui, par cela même, a été et est encore pour l'humanité la source de maux infinis. Pourtant, de pareils effets diminueront de plus en plus, à mesure que l’homme Jéveloppera ses connaissances et sa pénétration, à mesure qu’il comprendra mieux que ses efforts doivent tendre non pas à mépriser la nature, mais à da connattre, à la dominer et à la faire servir à ses besoins. De fait, c'est dans cette direction que sont tournées aujourd'hui toutes les pensées des hommes civilisés ; ils démentent, par leurs actes, leur foi née du désespoir et de la résignation orientale, et en contradiction flagrante et irréconciliable avec toutes les tendances de notre époque si active vers le progrès intellectuel et matériel, vers le bonheur et vers les jouissances de la vie, comme chacun peut s'en assurer avec un peu de pénétration. « Dans la pratiaue, dit très bien Feuerbach, tous les hommes sont athées : leurs actes démentent leur foi ». C’est seulement grâce à la force irrésistible de l’habitude et par suite d’une éducation dirigée dans le sens des idées religieuses, que l’on s’aperçoit si peu, en général, de cette contradiction, et que la grande masse du publie, les gens instruits comme les ignorants, plongés, pour ainsi dire, dans un sommeil magique, continuent de repaître leur esprit de chimères et de fables enterrées depuis longtemps, tandis que, de tous côtés, le soleil de la science et de la vérité les inonde de ses rayons, partis de tous les points de la littérature contemporaine.

IL était réservé à notre époque de gagner sur le terrain de la science et de la théorie, la victoire déjà remportée de”! I» de maine de la pratique par le principe humain sur le principe divin. Au preinier ang, parmi les vainqueurs, brille Louis Feuerbach, le vrai philosophe de l'humanité affranchie et rendue à rlle-même. Pour ce profond penseur, qui rapporte l’idée de Dieu sous toutes ses formes à l'imagination et à l’idéalisation de l’homme par lui-

même, l'être humain est véritablement l'Etre supröme. « La divinisation de l'individu, s’öcrie-t-il, donne la solution du mystère de la religion : nier Dieu, c’est affirmer l'individu.» Mais du moment où les peuples en sont venus à former leur Dieu en le douant d’attribuis non plus sensibles, ou concrets, mais abstraits, on n'a plus affaire comme auparavant, à une idéalisation de l’homme tout entier, à une divinisation de l'être humain ; c’est alors une combinaison des plus hautes facultés intellectuelles de l’homme, dont on a réuni la quintessence, une idéalisation de la raison humaine, qui correspondent à l’expression — « Dieu ». « Le Dieu non anthropomorphe, distinct de l’être humain proprement dit, n'est autre chose que l’essence même de la raison ».

C'est ainsi que Feuerbach est arrivé à la conception particulière qui lui a servi de base d'opérations pour reconquérir, à l’aide d’une pénétration et d’un savoir peu communs, les droits de l’humanite perdus depuis longtemps au milieu du fatras des disputes théologiques, de l’ignorance des prêtres et du semi-obscuraulisme de la philosophie. Il fait dériver de l’homme tous les attributs intellectuels ; l'anthropologie ou science de l'humanité, dans son sens le plus général, est pour lui l'épanouissement et la quintessence de toutes les sciences ; c’est elle qui doit tenir la place, et avantageusement, de la religion et de la philosophie. De fait, le développement considérable et inattendu de cette science durant le cours des dernières années a donné raison sur tous les points à l'audacieux penseur ; il a été démontré, de la façon la plus éclatante que l’homme, en tant qu’il représente la plus haute manifestation de la nature et de l’ordre naturel des choses, doit attribuer à des canses naturelles sa propre essence, son être tout enfier, y compris ses conceptions et ses aspirations les plus idéales. Le faisceau commun des connaissances chez tous les hommes et dans tous les temps, et dans ce faisceau ce qu'il y a toujours de plus saillant, — voilà Dieu, ou plutôt voilà l’essence de la raison humaine idéalisée, divinieée. Ce n’est donc pas vers « Dieu », mais au rang « d’un dieu » que s’élèvera l’homme de l'avenir, s’il reste fidèle à la pensée de Feuerbach, et ainsi se réalisera la parole de L. Jacoby : « Les hommes descendent des animaux, mais Us sont destinés à duvenir des dieux ». |

Ce n’est pas diminuer le mérite de Feuerbach, c’est au contraire donner plus de poids à son opinion que d'aller chercher dans le cercle des idées anciennes cellas qui s’en rapprochent le

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plus. Ainsi le fondateur de religion, Lao-tse (en français « le vieil enfant »), chinois contemporäin du grand Confucius et qui naquit, l’an 565 (604 selon d'autres) avant J.-C., donne à l’Eire suprême, dans le fameux livre Tao-tse-king (le chemin de fa vertu, ou livre sur la force et l'action) le nom de Tao, ce qui, d’après les philologues, veut dire « la raison » ou « la raison universelle » ; il identifie la faculté intellectuelle de l’homme avec la raison de l'univers et avec l’Etre supröme lui-même, et dans son système on ne trouve pas la moindre trace d’une allusion à l’existence d’un Dieu personnel. Le Tao aime tous les êtres et pourvoit à leurs besoins : mais id ne vaut pas dire leur maître et seigneur. Il est éternel et ne connaît pas nos passions. La pureté et l'élévation de ses doctrines ont fait donner avec raison à Lao-tse lé nom de Christ des Chinois : elles ressembient si fort aux maximes chrétiennes que les missionnaires Jésuites du xvn° 0 du xvin* siècle an conclurent que les Chinois avaient connu par la révélation, cinq cents ans avant les Juifs, les mystères du christianisıne. Mais, comme s’il y avait une malédiction sur toutes les religions, {es disciples et les successeurs de Lao-tse, grâce aux tristes jongleries du Sohamanisme, attirèrent sur eux-mêmes et sur la doctrine du Tao le mépris et l’animadversion publics, comme il arriva plus tard à Ja doctrine du Christ par le fait de ses successeurs. j

Le contemporain de Lao-Tss, le grand Kony-Fou-Tse ou Con- fucius, moraliste plus judicieux, s’efforça de bannir complète. ment le surnaturel de son système et de diriger vers les choses de la terre les pensées et les actions de l’homme. II proclame déjà la maxime fameuse, à l’aide de laquelle on peut se passer de tous les autres préceptes moraux : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fit». Par contre, il ne parle nulle part d'un créateur ou d’un monde supérieur au nôtre, et la piété envers les ancêtres est la seule excursion que fasse sa religion au delà des limites de la vie proprement dite.

De même, la fameuse religion naturelle et, en queique ïaçon, libre-penseuse de Bouddha, ls grand réformateur Hindou, dont on pörlera plus longuement dans un chapitre ultérieur, n'est, au fond, que la divinisation de la nature humaine, L'histoire de Pesprit humalt nous fournit d'ailleurs un grand nombre d'idées ou de maximes analogues ou identiques, C'est ls même pensée, par exemple, qui se retrouve dans les paroles du célèbre chef de

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paysans, Thomas Münzer, disant à ses homines : « Le Saint Esprit, c'est notre raison et notre intelligence >».

Et la raison et l’intelligence sont en effet les seuls guides. de l'homme, sur lesquels il peut uniquement cumpter s’il jette un regard sur l'avenir — sur l’avenir qui, selon toute vraisemblance, est gros d'évènements beaucoup plus considérables que ceux qui se sont accomplis dans le passé. Si nous réfléchissons à la durée relativement courte du développement de la civilisation, comparée à celle des temps préhistoriques, et si nous observons qu’une portion restreinte seulement de la surface du globe a pris part à ce développement : si nous réfléchissons de plus aux vastes horizons ouverts de tous côtés par la marche ascensionnelle des sciences, des arts et de l’industrie, si nous songeons que la vitesse du progrès s'accroît au fur et à mesure de sa continuité : si nous ne perdons pas de vue qu’au sein de notre existence raffinée nous conservons encore en aombre considérable les impulsions et les instincts grossiers de nolte passé barbare, et que « la lutte pour l'existence », dont le caractère sauvage s’est transmis des animaux à nous, fait rage encore parmi nous et de la façon la plus cruelle, quoique sous-une forme différente, — alors nous reconnattrons, en considérant les choses froidement, que nous sommes bien encore à l’aurore de la civilisation et que nous n’avons parcouru qu’une petite partie du chemin ouvert devant nous. La victoire, tous les jours plus décisive, remportée sur les obstacles que la nature et les conditions de la vie nous opposent, — l’accroissement de la culture et des connaissances et la lutte victorieuse contre l'ignorance et la superstition, — la diminution des maladies, — la suppression de la guerre, de la misère, de l'exploitation réciproque et la substitution au fait destructeur de « la lutte pour Pexistönce » du principe de l’amour des hommes et de la paix universelle entre les peuples, — ces choses et beaucoup d’autres qui s'y rapportent constituent le but, vers lequel l’homme de l’avenir doit diriger ses efforts. « Nous ne sommes, en réalité, qu’au seuil de la civilisation, dit Sir John Lubbock (1). Loin de manifester aucun symptôme d’épuisement, la tendance au développement des connaissances — ef, ajoutons, de la puissance de l'homme — semble s'être manifestée dernièrement avec plus d’élan ét plus de rapidité que jamais... Il y a bien des choses aux-

(4) Sin Joux Luspocx. Prehistorio times. 4° 4dik. p. 615.

quelles on n’a pas encore songé dans notre philosophie, bien de découvertes destinées à immortaliser ceux qui les feront et à pro curer à la race humaine des avantages que nous ne sommes peuiêtre pas en état d'apprécier. Nous pouvons dire encore avec notre

illustre compatriote Sir Isaac Newton, que nous avons été simple

ment comme des enfants jouant sur le bord de la mer et ramassant çà et la un caillou plus lisse ou un coquillage plus joli que les autres, tandis que le grand océan de la vérité s'étend inexploré devant nous. C’est ainsi que l'expérience du passé justifie les plus audacieuses espérances pour l'avenir », etc. u

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