LA CONSCIENCE
physique. Toutes deux sont soumises à des modifications continuelles ; mais il faut un long. espace de temps pour que nous puissions nous en apercevoir. Il nous est souvent impossible, quand nous avançons dans la vie, de nous replacer au point de vue des opinions, des idées, des tendances qui étaient les nôtres dans les années antérieures, ou de comprendre que nous ayons jamais pu être organisés de telle ou telle façon. Nous avons de la peine à nous reconnaître dans les phases de notre passé, si bien que — comme le dit spirituellement Forster, s’il était possible de réunir et de mettre face à face les différentes personnalités d’une seule et même vie, celles-ci apparaltraient dans un tel antagonisme, que loin de se reconnatire, elles souhaiteraient de ne jamais se rencontrer. De notre première enfance nous ne savons rien, en général, si ce n’est ce que nous en avons entendu raconter, En réalité, nous ne devrions point parler d’un état fixe et déterminé de la conscience (Bewusstsein), mais bien plutôt d'un perpétuel « devenir » avec alternalivrs de progrès et de décadence (Bewusstwerden).
Au surplus — et c'est ce qu’on ne saurait trop répéter aux théistes et aux panthéistes — la conscience ne peut se développer que chez les individus, parce qu’ils onf en face d'eux un objet, un « Non-Moi », dont elle leur sert à se différencier, tandis qu’il ne peut jemais en être question pour « l'illimité », qui n’a pas d'objet en face de lui et ne reçoit aucune impression des choses en dehors de lui.
Les spiritualistes, qui voient des fantômes partout et cherchent, par un débordement de paroles, à obscurcir les choses les plus simples, ont torturé la signification du terme, « conscience » plus encore s’il est possible que celle du mot « âme » ; ils ont voulu en faire une entité métaphysique, jmmatérielle, simple et une, inétendue et indivisible, immuable et toujours semblable à ellemême, servant de base definitive à toutes les activités de l’äme et dirigeant l’ensemble — en quelque sorte, à la manière d’un directeur de théâtre, — cachée derrière les coulisses du monde des phéaomènes ou des sensations occasionnées par les impressions diverses... Ces attributions ne conviennent pas plus à la conscience qu’à l’Anıe, qui n’est pas cet être simple, identique, inétendu et indivisible que les philosophes spiritualistes aiment à se représenter, mais bien quelque chose de très complexe, en rapport intime avec toute une série d'éléments distincts, séparés les una
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des autres, constituant le cerveau et le système nerveux. Loin d’être simple ou identique, inétendue ou indivisible, la conscience est bien plutôt composée, étendue, divisible et susceptible de changement, comme le prouve ug nombre infini de faits empruntés à la psychologie pratique. C’est une des erreurs les plus grossières, comme le remarque Bastian, que de considérer la conscience comme embrassant l’ensemble de la vie intellectuelle, quand on sait par expérience que tant de processus psychiques peuvent se réaliser en dehors d'elle. En réalité, il résulte d’un grand nombre de faits, que la conscience peut disparaître ou s’obscurcir sans que la vie intellectuelle s’éteigne. D'autre part, on la voit se conserver parfaitement intacte dans beaucoup de cas de la vie journalière, où elle reste cependant étrangère à une foule de sensalions ou de mouvements en conformité avec un but, Lorsque, par exemple, nous lisons à haute voix, il se produit, selon la remarque de Huxley (1), une foule de mouvements musculaires très compliqués, dont le lecteur n’a nullement conscience, tels que les mouvements de la main, des yeux, des lèvres, de la langue, du larynx et des muscles de la respiration, etc., l'attention demeurant fixée toute entière sur les pages du ivre. On bien encore, ‘ lorsque dans une discussion animée nous joignons à nos paroles des gestes appropriés, cela se produil généralement d’une façon tout à fait instinctive, sans que la volonté consciente y ait la moindre part. De même, un soldat qui marche en dormant ou un animal auquel on a enlevé le cerveau exécutent toute une série de mouvements en conformité avec un but, sans que la conscience y soit pour rien. On sait assez comment, pour ce qui regarde la sensibilité, lorsque la conscience, ou l'attention, se trouve absorbée ailleurs, on cesse de percevoir une foule d’excitations qui seraient ressenties dans d’autres circonstances. D'autre part, il y a.toute une série d'expériences physiologiques et pathologiques qui ne permettent pas de douter de la réalité de sensations possibles sans conscience ; et nous savons enfip, depuis la découverte de l’hypnotisme, que des phénomènes psychiques très actifs se passent durant le sommeil hypnotique sans que la conscience y participe autrement que d’une façon insignifiante. Dans le semnambulisme, également, on sait que le sujet endormi
(4) Huxrey. Prinoipes de physiologie. Ile legen.
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accomplit certains actes, certains travaux auxquels il lui est plus ou moins difficile de se livrer dans l’état de veille.
La conscience est divisible, comme le démontre cette expérience qui consiste à couper en morceaux certains animaux inférieurs, tels que des vers ou des polypes, après quoi chaque fragment continue de vivre à l'état d’individu nouveau avec une conscienie distinete. Lyonnet ayant coupé une Naïs (sorte de ver d’eau douce) en quarante morceaux, vit chacun d’eux se développer en un animal complet (4). Un fait analogue a lieu ches un grand nombre d'animaux inférieurs qui se reproduisent par simple scission et chez lesquels on voit la conscience, précédemment simple, se dédoubler par suite de cette division mécanique. Du reste, ce processus de scission s’observe en dernière analyse chez les animaux les plus élevés dans la hiérarchie et chez l’homme lui-même; toutes les fois qu’us nouvel être est engendré, il se détache comme on sait, du corps des parents un fragment par lequel se trouvent communiqués au rejeton, non seulement les carectères physiques, mais encore les qualités morales de ces derniers.’
Le fait que la conscience complètement développée, n'est ni simple, ni immuable, ni indivisible comme le veulent les spiritualistes, se trouve encore démontré par les observations, accumulées en si grand nombre dans, ces derniers temps, de double conscience où de dedoublement du « moi », observations dans lesquelles le même individu jouit d’une conscience différente à différentes époques et ne sait plus, tel ; jour, ce qui lui est arrivé dans tel autre.
Schröder van der Kolk, Jafle, Krishaber, Aram, Galizier, LAveran, Camuzet, le docteur J. Theyskens, etc., nous 0 naître, à cet égard, des faits d'un extrême intérêt, mieux comparer l'état étrange de ces sujets, suivant le docteur Krishaber, qu’à celui d’une chenille qui dans le moraent où elle conserve ses souvenirs de chenille, se trouve lout à coup transformés en papillon avec les sens et les sensations de ‘cet animal. Eatre l’ancien ot le nouvel état, comme entre la chenille et le papillon, il ya un abime; les nouvelles sensations ne peuvent se raltacher aux anciennes, et le sujet est incapable de se retrouver, si bien qu'il en arrive à cette premiére conclusion : 4 je ne suis pes moi », puis à ealle-ei : » je suis un autre », ou qu'il se consi-
@ C. Dames. Les variations des plantes et des auinaus. T. EL, » 471
in
- re, B
Mr, cd
dere comme un enfant qui vient de nattre. D’autres s'imaginent avoir cessé d'exister et tâtent leurs corps sans parvenir à se convaincre de sa réalité : d’autres enfin se croient dédoublés, transformés en deux personnes. Quelquefois, la chatne des souvenirs est si complètement interrompue entre les deux états, que le malade, non seulement croit être mais est réellement un autre individu. Lorsque le second état persiste ou devient normal, comme ce fut le cas chez Felida X. (1859—75), toute une période antérieure de la vie se trouve complètement perdue pour la per-
. sonne afteinte. Dans une observation du docteur Camuset (1), une
année entière s'était complètement effacée de la mémoire d’un jeune homine de dix-sept ans.
Ces phénomènes remarquables, dont l'étude jette plus de jour sur la question du « moi » ou de la conscience que des volumes entiers de métaphysique, doivent leur origine, d’après quelques uns, à un spasme momentané des vaisseaux sanguins destinés à une partie déterminée du mésocéphale, d’après d’autres à un fonctionnement inégal des deux moitiés du cerveau. Ils montrent que la conscience de la personnalité n'est qu’une résultante, sujette à varier, de la somme de nos sensations et qu’elle demeure la même, aussi longtemps, seulement, que celles-ei suivent leur cours régulier et uniforme. Viennent-elles à être troublées, aussitôt on voit disparaître l’identité du « moi. » Les modifications les plus profondes ont lieu dans ces cas de conscience double : les ‚plus légères
> net celles qui se produisent par les transitions les moins sensibles
‘arrivent par l’effet’ordinaire des progrès de l’âge. La conscience du vieillard est autre que celle de l'homme fait, celle de l’homme fait n’est, pas celle du jeune homme, et celle du jeune homme difière de telle de l'enfant. La conscience du riche est autre que celle du p&uvre, celle du savant est autre que celle de l’ignorant, celle du malade diffère de celle de l'individu bien portant, ete.,
- ete. Ces cas de conscience double peuvent donc être considérés
comme le,degré le plus élevé d’un processus physiologique, naturel, de sorte qu'à ce point de vue, le nom de « maladie » ne peut guère leur convenir. De même, ces sujels sont parfaitement raisonnables, nullement atteints d'affection mentale. En somme, le « moi » ne semble le même qu’en tant que les sensations sont les
@) Camuser- Annales matloo-peyshologiguss. Janvier 1888,
mömes : il Helen ame le ei roparalk an gu’ me viennent à l’état normal.
L'unité et l’immatérialité de La conscience atfrmées par les spiritualistes reposent aussi sur des illusions et sur l'ignorance. Déjà; re fait que la conscience doit être considérée comme l'actévité des cellules nerveuses répandues sur une étendue aussi considérable que celle sur laquelle se développe la couche corticale grise du cerveau, ainsi que dans l’intérieur de oet organe, ce fait est en contradiction complète avec toute idée d’unité au point de vue spiritualiste : contradiction mise encore en évidence par cette autre circonstance bien connue, que la destruction de certaines parties du cerveau fait disparaître complètement chez des blessés la mémoire de périvdes entières de leur exsitence. On ne peut parler de l’unité de la conscience qu’en tant que celle-ci apparlient à un individu distinct, et qu’elle trouve un centre orgenique dans la connexion de tous les éléments du système nerveux entre eux, exactement eomme le corps qui, tout en étant composé de plusieurs parties distinctes, présente cependant un caractère d’unité. Mais il n’y a là, néanmoins, rien de simple ou d’indivisible, La physiologie n’a pas encore réussi, et ne réussira jamais, à trouver un point unique pour la conscience dans l’intérieur du cerveau ; et le fameux sensorium commune ou centre commun du cerveau dans lequel, d'après les idées anciennes, toutes les impressions devraient se concentrer pour agir de là sur le moterium commune ou centre commum de tous les mouvements, est depuis longtemps relégué dans le domaine des contes physiologiques.
D'ailleurs, la découverte d'un point semblable ne suffirait pas à justifier les prétentions des spiritualistes, la conscience ne pouvant, en tant qu'immatérielle, êtro rattachée à un point étendu, mais seulement à un point « inétendu », ce qui est encore une impossibilité. Maintenant, comme il suffit d’un coup sar la tête ou de quelques gouttes d’opium ou de quelques verres de vin de . trop, ou encore d’un spasme des vaisseaux du cerveau, de Le diminution dans la quantité ou de l'altération dans la qualité du sang qui rive aux cellules nerveuses, pour faire disparaître ou pour ohvurcir la conscience, il ne peut être question sérieusement de son immatérialité. La conscience est, exapfement comme la pensée, une fonction ou une manifestation de activité de eertaines parties du eerveeu et est suberdonnée comme telle à toutes
#0 vonen ie marken les molificstions Eh repnert aves l'état, le nutrition et le dévelop: pement de cet organe. Quant à le question de savoir sielle exists à l’état latant dans l'atome, comme le veut Meynert, ca si elle se développe par suite d'une corabinaison particulière des atomes dans des circonstances déterminées, nous n'avons pas à nous y arrêler ; car, la réponse à cette question, dans un sens qu dans l'autre, n’a aucune valeur au point de vue du fait en lui-même, — bien que l'on ne puisse pas en vouloir à Nägeli lorsqu'il fait remarquer que si le tout possède les propriétés de la partie, oelleei ne possède jamais les propriétés du tout. Il n'est pas passible d'attribuer la sensibilité à l’atome comme tal, mais seulement à des « composés » d’atomes dans de certaines conditions déterminées. Il est tout à fait indifférent, pour le hut que nous poursuivous, desavoir pourquoi et oomment les atomes, les cellules nerveuses ou, d'une façon générale, la matière, peuvent produire la sensibilité ou là eonscience : il nows suffi d'étre assurés que le fait emiste.
Aussi, les efforts qu'un physiologiste öminen‘ a faits récemment, à la grande joie des coteries spiritualistes, pour prouver que la conscience ne peut ôtre et ne pourra jamais être expliquée par des conditions matérielles (1) neus paraissent-ils absolument vains at sans portée : ils ne se sont produits que parce que la question était mal posée. Comment pourrait-on songer à expliquer la conssionce par des conditions matérielles, lorsqu'on ne sait rien de l'essence de la matière, et qu'on n'est pas en état de se rendre complètement compte de celle des forces et des phénomönes, de pénétrer dans les entrailles même de la nature ? Si l'on voulait exiger pour le progrès de nos connaissances et de nos idées, que nous répondions à des questions semblables, nous courrions risque de rester toujours muets. Par contre, nous savons, avsæ toute la certitude possible, que l’être collectif et universol, y compris la sensibilité et la conscience, est, ou doit être un, continu, dominé par la loi de la cause st de l'effet, at qu'il ne paraît pouvoir sortir, sur auoun point et en aucun temps, de ces limites nécessaires. M. Dubois-Reymond pourra d'autant moins contester cela, que lui-même s'est eforcé ailleurs d’établir ls « loi de la causalité mécanique ». Cela suffit parfaitement pour
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présenter le point de vue monists comme le saul Juntiiö dans la question de la eonscience aussi bien que.dans celle de l’âme et: du cerveau, étant donné d'ailleurs que cette conception a été reconnue depuis longtemps comme la seule admissible pour les choses du macrososme. Il est vrai qu’on voit s'évanouir aingı toutes ces sspérances chimériques et anti-scientifiques que le spiritualisme philosophique et religieux a fait si langtemps miraiter aux yeux des hommes, pour les abuser, et dont nous parlerons d’une façon plus préciss dans un des chapitres suivants. Dans tous les cas, on ne peut nier que la conscience, dont la matière s'est fait peu à peu un attribut dans le cerveau de l’homme, ne soit en opposition, et d’une manière peu satisfaisante, avag le sentiment moral de l'individu, et que cette opposition n’ait sus- cité à bon droit les lamentations poignantes et sans fin des poètes et des penseurs dans tous les temps. Mais celuj qui prendrait ce sensiment pour point de départ de ses opinions philosophiques, eormint le font malheureusement tant de gens, eslui-là, selon l’exprssien de Wiessner, ferait de la philosophie aveo ses désirs, | et non avec des raisons.