‹ Force et matièreChapitre 49 sur 66 · IDÉES INNÉES · texte numérisé non relu

IDÉES INNÉES

d’une plante, quede que fût la bonne conformation de son cerveau, et personne n’osera affirmer qu'un tel homme serait capable d’un acte intellectuel quelconque par la force de ses idées « innées à.

Le règne animal fournit aussi des arguments décisifs contre la théorie des idées innées, bien que le soi-disant instinct des bêtes ait été invoqué comme preuve à l'appui. Dans un des chapitres qui suivent on s’efforcera de démontrer qu’il n’y a pas d’instinet dans le sens ordinaire du mot, c'est à dire dans le sens d'une impulsion inconsciente, irrésistible et toujours la même, ne se trompant jamais, sans cesse dirigée vers un but déterminé et devant son origine à une intervention divine ou surnaturelle, — mais que les animaux, tout comme les hommes, bien qu’à un degré moindre, pensent, apprennent, connaissent, ressentent et réfléchissent. Ainsi les animaux s’instruisent et se forment, comme l’homme, par l’action des milieux, des parents, de l'expérience, de l’âge, de l’exemple, etc., si tant est, même, que les qualités et les dispositions du système nerveux transmises par les ancêtres, n’agissent pas, chez eux, avec plus d’efficacité pour produire tel ou tel ordre de pensées, d’actes et de sensations. Par exemple le talent bien connu des oiseaux chanteurs n’est nullement inne: mais leurs aptitudes innées ont besoin d’être réveillées et développées par l'apprentissage, l'exemple, etc. Aussi remarque-t-on souvent que certains oiseaux, tels que les pinsons, chantent d’une façon tout à fait différente dans les pays différents ; on voit encore plusieurs chanteurs reproduire des chants étrangers, ou bien d’autres oiseaux, surtout ceux qu'on élève seuls, rester toujours de médiocres artistes et apprendre des mélodies propres à une autre espèce. Il arrive que dans certaines contrées on ne trouve plus de bons chanteurs, parce que les plus habiles ont été détruits, et qu’il n’y à plus d'instruction possible pour les autres. Le chant du loriot d'Allemagne n'est pas rythmé de la même façon que celui du loriot de l’autre côté des Alpes; enfin, iln’ya pas deux chanteurs qui modulent exactement de la même manière, et d'autre part, on peut entendre des oiseaux qui s’exercent positivement à chanter, etc., etc.

On a encore eu recours aux animaux pour appuyer la théorie des idées innées, en vertu de ce raisonnement : les bêtes, &-t-on dit, possèdent des sens comme l’homme, et souvent ‘même beaxcoup plus subiäls, et pourtant ce ne sont que des bêtes. Mais on

234 BORCE ET MATIERE

neglige Aınsi la difference spécifique entre l’homme et l’animal, à savoir, celle qui est relative au volume et à la structure de !’organe de la pensée, comme aussi la différence provenantde la forme du corpsetdu genre de vie. Les sens ne sont pas les créateurs, mais seulement les intermédiaires des facultés intellectuelles. Iis transmettent les impressions au cerveau et au système nerveux, qui les élaborent dans la mesure de la perfection de leur structure et de leur énergie fonctionnelle. En dehors des sens, ce processus ne peut se réaliser; d'où il suit que c’est en eux que la connaissance a sa source immédiate. Mais avec les sens même les plus subtils, le processus ne peut s’accomplir que dans une mesure tres restreinte, lorsque l'appareil de l’éntendement n'est pas développé d’une façon proportionnelle. Or, nous nous sommes suffisamment expliqué, dans un précédent chapitre, sur le rapport qui existe entre le cerveau de l’homme et celui des animaux. Il y a dans le cerveau des aptitudes innées qui les prédisposent à des activitésde tel ou tel ordre; mais il n’y a pas d'idées, de conceptions ou des connaissances innées. Ces aptitudes demieurent perpétuellement à l'état virtuel, incapables de se développer, lorsque les impressions extérieures font défaut ; celles-ci sont aussi indispensables pour la production des facultés de l’âme ou de l'esprit, que la présence d'un corps pour former, par son union avec un autre, une combinaison chimique. |

On a insisté, pour réfuter le sensualisme, sur l'existence de certaines idées ou conceptions générales qui semblent prévaloir chez les individus comme chez les peuples avec une telle force, une telle précision, avec un caractère d’universalité si marqué, qu'on ne pourrait songer à les considérer comme le résultat de l'expérience; elles auraient été implantées chez l’homme à l’origine, telles quelles et d’une façon absolue, par une puissance supérieure. En première ligne viendraient les notions métaphysiques, esthétiques et morales et les idées du « vrai », du « beau » et du « bien ». |

Nous répondrons à cela d'abord, que l'idée, et plus spécialement « l'idéal » n’est pas le fait d’un seul individu, mais bien l’épanouissement au point de vue de l'intelligence, le fruit ultime des . labeurs de toute l'espèce à travers d'innombrables génèrations et pendant de longs siöcles..Elle acquiert ainsi, peu à peu, le droit de cité, revêt une forme objective, et l'individu qui paraît alors, n’a plus besoin de recommencer le travail entier du passé: il lui |

LDÉBS 1NNÉES 235

suffit d’assimiler ce qui est déjà tout préparé. Ce en quoi il est admirablement aidé par les aptitudes de l'organe de l’entendement, aptitudes qui lui ont été transmises, surtout dans ce but. par toute la série des ancêtres. Ce n’est que lentement et peu à peu que l’homme primitif, abandonné sans entrave au déchatnement de ses appétits animaux, put s'élever jusqu'à lidée, jusqu’à l'idéal.

« Art, poésie, science, moralité, toutes ces manifestations les plus élevées de l'esprit humain, dit Ribot, sont pareilles à une plante coûteuse et délicate, qui a germé tard et n’a porté des fruits que grâce au travail prolongé d'innombrables générations. L'idéal ne s’est pas développé d’un seul coup ; il s’est dévoilé peu à peu. »

Sans cet indispensable coup d’œil en arrière sur l’histoire de l'origine de l'idée, l'individu qui se l’est assimilée dès le premier moment de son existence par des milliers de conducteurs invisibles et qui la rétrouve tout à coup dans sa conscience, peut très bien la considérer comme innee. Mais jamais elle n’aurait pu se développer sans ce rapport déterminé entre le monde objectif et la faculté de conception de l'individu. Il faut avoir l'esprit bien aveuglé par le « surnaturel », pour affirmer avec Liebig que l’on ne sait pas « d'où provient l'idée ».

Il on est de même de certaines formes de la pensée ou de la connaissance dites « à priori », telles que les idées de « temps », « d'espace » et de « cause », dont plusieurs philosophes disent qu’elles ont été implantées primitivement dans notre esprit, indépendamment de toute expérience, et auxquelles par conséquent nous ne pouvons faire autrement que de nous conformer. Ce dernier point est exact, non parce qu'une puissance supérieure a imprimé, à l'origine, cette direction à l'intelligence humaine, mais parce que l’action réciproque de l'esprit de l’homme et du monde extérieur l’un sur l’autre, action continuée d’une façon incessante pendant un temps incalculable et qui se continue encore, ne pouvait amener d'autre résultat. Peut-être l'étendue de l'organe de l’entendement et le temps que prend un processus intellectuel pour se réaliser dans le cerveau, suffisent-ils pour rendre compte de la prétendue innéité des idées d’espace et de temps.

1 faut encore rappeler un fait qui ruine complètement les assertions des philosophes spiritualistes touchant l’origine divine

ou surnaturelle, ou l’innéité des idées. Si les notions esthétiques, morales et métaphysiques étaient innées, immédiates, surnaturelles, elles devraient présenter partout et dans toutes les circonstances un caractère identique et avoir une valeur absolue et invariable. Nous voyons, au contraire, qu’elles sont essentiellement relatives et variables, et qu’elles présentent à des époques diflerentes, chez des peuples différents et chez les individus les difiérences les plus tranchées, au point d’en arriver même aux contradictions les plus complètes.

Pour ce qui concerne les idées esthétiques, en particulier, nous ne pouvons trouver une meilleure preuve de leur instabilité, de leur caractère variable et indéterminé, que dans la « mode », qui se manifeste par les fantaisiés les plus étonnantes, les plus oontradictoires et parfois les plus grotesques. Il en est parmi nous des idées esthétiques comme de celles de finalité. Nous trouvons une chose belle et conforme au but parce que nous y sommes habitués, que nous y sommes faits, en quelque sorte, et parce qu'elle s’est mise à l’unisson de notre organe visuel, ou encore parce que la sensibilité de cet organe s’y est adaptée. Pour les mêmes raisons, nous ne }, trouverions sans doute ni moins belle ni moins conforme au but si, tout en se présentant sous une autre forme, elle était également en rapport avec nos besoins ou avec nos sensations. C’est pourquoi l’homme considère comme belles, en général, toutes les idées qui s’offrent le plus souvent à lui et qui excitent le plus vivement son imagination, tandis que les impressions non babituelles ou anormales produisent l'effet contraire. Des choses qui, dans d’autres temps et chez d’autres peuples, provoquaient l'admiration ou la joie la plus vive, nous paraissent abominables et repoussantes, tandis'que certains objets nous ravissent, qui laissent les autres complètement froids. L’antiquite classique, en dépit du caractère admirable de son sentiment esthétique, n’était pas frappée, comme nous le sommes aujourd'hui, par les beautés de la nature, et entremélait parfois dans les œuvres d'art la forme humaine avec celle de certains animaux, € qui ne nous semble maintenant ni beau ni relevé. De même le méridional ne trouve belles que les couleurs claires et éclatantes parce que son œil est accoutumé à une excitation lumineuse plus intense, tandis que l’habitant du Nord, moins favorisé sous @ rapport, préfère les couleurs ternes ou sombres.

Il est impossible qu’il y ait dans l'esprit de l’homme, comme

mées nnizs | 237

Darwin le remarque très justement, un critérium quelconque de la beauté relativement à ce qui nous touche de plus près, c’est à dire à notre propre corps, quand nous observons sous ce rapport les aberrations et les oppositions les plus singulières. Les Chinois trouvent adorables les femmes les plus chargées d’embonpoint, avec les pieds tordus, les yeux obliques et de grandes oreilles, toutes choses qui nous semblent abominables. Les Javanais n’admirent que les leints jaunes, et ils se teignent les dents en noir parce qu’il leur semble horrible d’avoir les dents blanches, pareilles à celles d’un chien, tandis que nos poètes ne peuvent célébrer assez « les rangées de perles », quiornent la bouche de leurs mattresses. Les habitants de Ceylan sont tellement habitués à la vue des dents noircies par la mastication du bétel, que les dents blanches leur paraissent laides, ét d’autre part, lors de la conquête de cette île par les Chinois, ces derniers trouvérent le nez plus ou moins recourbé des Singalais si abominable, -en comparaison de la forme aplatie de celui de leurs compatriotes, qu’ils mandèrent chez eux que les habitants de Ceylan élaient un peuple repoussant, avec un bec d’oiseau en place de nez. Les Batokas, de l'Afrique australe, arrachent les incisives supérieures aux enfants des deux sexes à l’époque de la puberté, ce qui fait crottre d'autant celle de la mâchoire inférieure et donne à leur visage un air vieillot et repoussant. Les filles qui n'ont pas encore subi cette opération se regardent comme horriblement laides. De fait, dans tous les temps et sous toutes les latitudes, les hommes des races et des nationalités les plus différentes déforment et mutilent diverses parties de leur corps sous prétexte de les rendre plus parfaites ou plus belles, conformément à l'idée qu'ils se font de la perfection ou de la beauté. Ils s’arrachent ou se liment les dents, si indispensables à la fois pour la beauté et pour le bienêtre, et dont les altérations et les défauts sont l’objet de la préoccupation des hommes civilisés ; — ils s’arrachent les poils de la barbe et les cheveux, que nous considérons comme le plus bel ornement de l’homme et de la femme, ou encore les sourcils, sans lesquels aucun visage ne saurail nous paraître beau ; — ils se perforent le nez, les lèvres, les oreilles et introduisent dans les trous des chevilles de bois ou différents corps &trangess ; ils se déforment le crâne, se couvrent la peau de peintures et de scarifications, etc., etc. Ces pratiques et d’autres semblables résul- ‘tent de l’idée que se font de la beauté la plupart des peuples sau-

vages, chez 1esquels, comme le remarque Derwin, le visage paraît uniquement destiné à être déformé et mutilé de toutes sortes de façons, plus bizarres les unes que les autres.

La femme de Sir Samuel Baker fut pressée par cells d’un chef des Latoukas, de se faire arracher les dents de devant de is mâchoire inférieure et de porter à Is lèvre correspondante un fragment de cristal long et pointu, pour se rendre fout à fait jolie! Les femmes de quelques tribus nègres de l'Afrique australe portent à la lèvre supérieure un disque creux ou plat, le « Pelele », ce qui leur donne un aspect repoussant. Livingstone ayant demandé à l'épouse d’un chef, quel était l’objet d’une pareille coutume : — « Fh! quoi, r&pondit-elle tout étonnée, c’est pour la beauté ! Les femmes n'ont que cela de joli, Les hommes ont de la barbe, les femmes n'en on$ pas. Que seraient-elles sans le « pelele » ?

Cette anecdote nous rappeile que chez les races humaines munjes de barbe, les individus se montrent extrêmement fiers de cet ornement, tandis que chez celles qui ont la face glabre, les gens se donnent un mal infini pour s’arracher le moindre poil, qui, selon eux, dépare leur visage, Les habitants imberbes de la Nouvelle Zélande ont un proverbe disant qu’il n’y a pas de femme pour un homme velu, tandis que les Turcs, qui ont de la barbe, y aftachent nne telle importance qu’ils jurent par celle du prophète. Nos femmes d'Europe doivent voir aussi dans la barbe un ornement ; car elles ont un proverbe affirmant qu'un baiser sans barbe est comme une soupe sans sel. — « Que l’on demande à un Indien du Nord, dit Hearne, observateur distingué qui a vécu de longues années au milieu des Peaux-Rouges de l'Amérique, — quels sont les caractères de la beauté chez la femme, et il vous répondra : une face large et aplatie, de petits yeux, des pommettes saillantes, trois ou quatre rajes noires et transversales sur chaque joue, un front bas, un vaste menton, un énorme nez re- -courbé, une peau d'un jaune brun et des mamelles pendant jusqu'à le ceinture. »

On pourrait accumuler à loisir ces exemples de la diversité du sentiment esthétique. S’il y a dans ce sentiment quelque chose de général, d’uniforme, cela tient uniquement à l’upiformité de l'espèce, des milieux et des conditions de la vie et, dans une mesure plus restreinte, à la force de l'habitude, à l’éducation, à l'exemple et à l'hérédité. I] est facile de démontrer, aussi, que

IDÉRS 1NNÉES ; 239 jamais un art quelconque n'a créé un id&al complètement en . dehors de la réalité, et que chaeun d’eux, an contraire, a puisé ou plutôt trié toutes ses particularités dans Je monde objectif. Réuvir dans un ensemble harmonieux, ou du moins considéré comme {el, les beautés disséminées dans Jes cas particuliers, — voilà le but de Part! Il faut se garder d’oublier, d’ailleurs, que dans le domaine de l’art et dans celui de la pensée chaque peuple laisse toujours discerner clairement les effets de son caraçtère propre. - | Les idées morales doivent étre également epnsidérées comme le fruit d’une éducation progressive, Les peuples, dans l’état de : nature ou sauvage, sont dépourvus de toute nolion de moralité, et commettent des excès ei des cruautés dont les nations civilisées n’ont pas la moindre idée, et pourtant, amis e} ennemis ‘accordent à tromver cela parfaitement naturel. Par exemple, ils n'ont pas le sentiment de la propriété, en général, si ce n’est parfois à an degré extrêmement faible ; d'où le penchant des sayvages au vol. Chez les Indiens, un vol bien exécuté passe pour un fait des plus méritoires, et même chez les Lacédémoniens on considérait comme une action extrémement honorable yn larcin accompli avec beaucoup de ruse et d’habilete. Au pauyre boh&mien aflamé, le vol apparaît toujours, non comme une mauvaise action mais simplemenf comme une nécessité. D'après le capitaine Montravel, les indigènes de la Nouvelle-Calédonie partagent ce qu'ils possèdent avec ceux qui en ont besoin ; à peine ont-ils reçu un objet qu’ils le donnent au premier venu, de sorte que des choses de grand prix passent souvent très yife par des milliers de mains, etc. Même chez des peuples d’une civilisation plys avancée, le sentiment de la ropriete est très peu développé ; on sait assez que les Chinojs et les Slaves ne se font pas yn point d'honneur de le respecter. | Non seulement le yol, mais eneore le mensonge, la fourberie, le meurtre et l’inceste sont habituels et licites, ou même honorés chez certaines peuplades ou demi-civilisées. Chez les indigènes de lIngdo-Chine c’est yne mesure de pradente et nue règle sujours observée, d’après le docteur J. Helfer (1) de ne jamais dire la vérité, même quand il n’y a nullement sujet de mentir — vice que ‘Von censtaterait, sélon {e.même auteur, chez toutes les peuplades

asiatiques. Les Motous, tribu de la Nouvelle-Guinée, sont au dire de Stone (1), complètement étrangers au sentiment de la vérité ainsi qu’à celui de l'honneur. Ils n’ont de penchant que pour le mensonge et la fourberie ainsi que pour le vol, qu’ils ne considèrent pas comme un crime. Îls n’ont aucune idée du sentiment de la reconnaissance. Ils ne croient à aucune divinité et n’observent aucune pratique religieuse. Brehm (2) rapporte que les nègres du Soudan oriental, loin de considérer comme des crimes la fraude, le vol et l'assassinat, les tiennent pour de véritables exploits. Le mensonge et la fourberie leur semblent constituer le triomphe de la supériorité intellectuelle sur la sottise. Burton, le fameux explorateur de l'Afrique, rapporte encore des choses plus choquantes des nègres da l'Afrique orientale. Leur raison ne procède pas comme la nôtre -lle se meut, sans ombre de logique, au milieu des contradictions les plus flagrantes. La pitié, la probité, la reconnaissance, la prévoyance, l’amour de la famille, la bienveillance, la conscience et le remords leur sont complètenient inconnus: ils n’ont ni histoire, ni traditions, ni poésie, ni morale ; manquant d'imagination et de mémoire, leurs idées ne sortent pas du cercle étroit des perceptions sensibles ; ils ne se doutent pas des grands mystères de la vie et de la mort, et n'ont ni religion ni croyances en dehors du fétichisme le plus grossier. Ils ne savent pas ce que - c'est que de s’affliger de la mort d'un proche, et les liens de la famille n'existent pas pour eux; chez ces nègres au contraire, comme chez les animaux, le père et le fils sont ennemis. Ils tuent, volent, pillent, mentent, jouent, boivent et mendient selon l’occasion, etc. La capitaine Speke (3) raconte des Somalis, habitants d’un pays situé au sud d’Aden et séparé par le golfe de ce nom des côtes de l'Arabie, que la fraude couronnée de succès leur semble le moyen d’existence le plus agréable et que le récit d’exploits de ce genre forme le sujet habituel et le plus plaisant de leurs entretiens. Chez les indigènes des tles Fidji, répandre le sang n’est pas un crime: c’est une action d’éclat. Quelle que soit la victime, homme, femme ou enfant, qu’elle alt été tuée à la guerre ou par trahison, peu importe ; devenir un meurtrier fameux, tel est l'objet de l’ambition sans trôve de tous ces insu-

(4) Sronz. Journal of the Anthropological Institute, “ (2) Breum. Reiseskissen aus Nordost-Afrioa, 1855. (8) Carr. Sronm. In Blackwood’s Magasine.

IDÉES INNÉES a4i

ares ! Les enfants égorgent leurs parents et ceux-ci leurs enfants sans le moindre rémords. Ils ignorent ce que c’est que la reconnaissance : le capitaine d'un vaisseau étranger ayant pris à son bord et soigné pendant deux mois un indigène qui s'était blessé à la main, celui-ci, une fois guéri, voulut avant son départ, que son sauveur lui fit présent d’un fusil : sur le refus qu’on lui opposait, il mit le feu au séchoir et brûla pour 300 dollars de marchandises, D’une façon générale, le meurtre passe pour très méritoire aux yeux de la plupart des sauvages, et un individu est d'autant plus considéré qu'il peut produire un plus grand nombre de têtes d'hommes tués par lui, — de quelque manière qu'il s’y soit pris. C'est une faute capitale que de pardonner à un ennemi ; la vengeance est la première des vertus. Il existe dans l’Inde une secte monslrueuse, une véritable corporation d’assassins, les Thugs, pour lesquels l’assassinat, exécuté mystérieusement, constitue une pratique religieuse. |

Gason (1) dit des indigènes de l’Australie: « Je ne crois pas qu'il existe une race au-dessous de celle-ci. Ils s’assimilent l’esprit de trahison avec le lait maternel et mettent la chose en pratique jusqu’à leur mort sans soupconner seulement qu'ils font mal. Pour la moindre futilité, ils tuent leur meilleur ami. Dans le moment même où ils sourient agréablement à leur victime, ils lui donnent sans sourciller le coup de la mort. Rien ne peut les lier avec des étrangers. Ils semblent prendre au mensonge ua plaisir tout particulier; non seulement ils trompent les blancs, mais ils se trompent entre eux sans y voir de mal». Parlant des Bogos, peuplade du nord de l’Abyssinie, Werner Munzinger (2) rapporte que les idées du bien et du mal tout à fait confuses dans leur esprit, n’ont trait qu’à ce qui leur paraît soit avantageux, soit inutile. Les vertus, d'après eux, sont l’intrépidité, la vengeance, la dissimulation, qui leur fait couver silencieusement lets haine jusqu’au moment favorable, la politesse, la fierté, la paresse, le mépris pour les travaux grossiers, la générosité, l’hospitali:e, l'amour du faste et la prudence. D’après Waitz (3), ur sauvage interrogé sur la différence entre bien et mal, confessa d’abord son

{1} Gason. In Globus, 1883, p. 169. .

(2) W. Munziaer. Ueber die Sitten und das Recht der Bogos, Wintherthur, 1888.

(3) Waits. Ansropologie der Naturvölker, 1850, u a

ignorance, puis ajouta, après réflexion, que c’est « bien » quand on enlève les femmes des autres, « mal » quand les autres vous enlèvent vos femmes. Sir John Lubbock raconte un fait semblable à propos des Polynésiens, qui sont incapables d'exprimer dans leur langue la différence entre le bien et le mal. Comme un missionnaire s’eflorcait en vain de leur faire comprendre -que c’est mal, que c'est mauvais de manger son prochain, ils lui répondirent avec la plus grande ingénuité : « Mais nous t’assurons que c'est très bon ». Un autre sauvage auquel un missionnaire essayail d'expliquer ce'que sont les tortures d’une mauvaise conscience, ne pouvait, d’après E. Tylor, se faire une idee de la chose que sous la forme d’une violente colique. Les Albanais, aujourd’hui encore, n'auraient pas de termes dans leur langue pour les idées de bien et de mal. |

Les Papous sauvages de l’intérieur de la presqu’tle lo Malacca n’ont, au dire du voyageur russe N. de Niklucho-Maclay, aucune idée précise de l'inceste ; car les pères exercent sur leurs filles, une fois nubiles, le jus primæ noctis, — coutume qu'on rencontre d’ailleurs dans d’autres endroits, dans les Moluques orientales par exemple. Chez les Damaras de l'Afrique australe, qui sont polygames et ne savent pas non plus ce que c’est que Pinoeste, Anderson {1) trouva dans le harem d'un chef la mère et la fille de ce dernier. Les liens conjugaux entre frère et sœur, qui nous semblent abominables, étaient fréquents el regardés comme honorables dans l'antiquité, principalement en Perse et en Sgypte.

Le suicide passait aussi dans l'antiquité pour une action courageuse et méritoire, taudis que le sentimentalisıne religieux de notre époque le flétrit comme un péché. |

L’infanticide est justement considéré chez les nations civilisees comme un crime horrible, comme un acte monstrueux. Mais il n’en est pas moins vrai que ;resque tous les peuples civilisés ont traversé, daus les sieches antérieurs, une période durant laquelle ils le regardaient comme parfaitement naturel et licite. C'était encore le cas à l’époque du christianisme, puisque Constantin dut interdire l’infanticide, devenu général dans l'empire romain au premier siècle de l’ere vulgaire. On le constate enètre aujourd’hui chez presque tous les peuples sauvages, où il est pratiqué surtout à cause de la difficulté qu'ils trouvent, wit à se procurer

(4) ANDEBSON. Exploration in South- Western Africa. London, 1856.

Le

mins InNins 243

des moyens d’existence, soit à transporter les enfants dans leurs déplatements. L’habitude et les mœurs étouffent peu à peu le sentiment si puissant de la maternité, à ce point que les mères aident à tuer leurs enfants. L’infenticide est surtout en vigueur aujourd'hui dans les îles de la mer du Sud, où les deux tiers des nouveaux-nös et la moitié des enfants à naître sont ainsi supprimes. On tue toujours les enfants à la mamelle, quand la mère meurt, et on les enterre avec elle. En Australie, dans l'Afrique centrale, dans l'Inde, chez les Peaux-Rouges et chez différentes tribus nomades, comme les Kamtschadales, l’infanticide est pratiqüé sans distinction de sexe, tandis qu’en Chine les filles sont surtout sacrifiées. De même que les enfants, chez plusieurs peuples sauvages, chez les nomades principalement, les gens affaiblis par l’âge sont tués aussi et mangés. C’est pour cela que, d’après le capitainé Wilkes, on rencontre dans les îles Fidji très peu d'individus ayant plus de quarante ans. | |

C'est non seulement chez les sauvages, mais encore dans les natiohs civilisées et cher quelques-uns des individus qui les composent, que l’on trouve les idées morales extrêmement peu developpées ou contradictoires, au point de présenter les différences : les plus radicales et de se montrer avec un caractère tellement relatif, c'est à dire variant avec les circonstances et avec les conceptions individuelles, qu’il semble à toutes les époques, — et qu’il semblera toujours impossible de trouver une définition compiète de l’idée du bien. Des milliers d'exemples, tirés de la vie journalière, le démontrent amplement. S'il nous semble discerner, au premier coup d'œil, dans les principales prescriptions de la morale quelque chose de fixe, d'immuable, il faut en chercher la cause dans la forme déterminée des lois ou des œuütumes que la société a jugées nécessaires à sa conservation, et qu’elle a successivement établies. Or, comme la constitution des communautés humaines repose partout, d’une façon générale, sur les mêmes besoins, ces lois ou ees coutumes ont dû présenter partout une certaine uniformité, due à des causes toutes naturelles ; ce qui ne les a pas empêché de se modifier considérablement, parfois, dans le détail. sous l’influence des circonstances extérieures, en raison de la différence des temps et des idées. L'avortement provoqué comme on ka déjà dit, n’était pas regardé par les Romains comme une atteinte à la morale : aujourd’hui, on le punit sévèrement, tandis que des Chinois pratiquent encore l'infantieide, qui leur

244 forte BT MATIÈRE

paraît tout à fait licite. Le paganısme érigeait en vertu la haine des ennemis ; le christianisme ordonne de les aimer. De quel côté est la morale ? Une foule de choses que les mœurs condamnent aujourd'hui paraissaient autrefois parfaitement naturelles. L’éducation, l’instruction, Pexemple nous familiarisent tous les jours avec ces préceptes et nous font croire à l’existence d’une Loi morale innée, d’une « conscience », dont les parties constituantes apparaissent à un examen plus approfondi, sous la forme d’articles du Code pénal ou comme le résultat palpable des habitudes de la vie en société. Lorsqu'une Musulmane éprouve du remords pour s'être découvert le visage, un Hindou pour avoir mangé d’un aliment réputé impur ou pour avoir perdu sa caste, il n'est personne qui n’attribue cela aux effets d’un préjugé social. Chez les anciens Egypliens, on trouvait tout naturel de faire mourir quiconque avait tué un ibis, même par mégarde, ce qui nous semble aujourd’hui, le comble de la folie. Peut-être en sera-t-il de même ‚un jour pour bien des choses que nous considérons comme justes ou morales. « On ne pourrait guère citer un crime que la conscience n'ait sanctifié quelque part comme un devoir, dit Savage (1) et on ne pourrait gugre citer un devoir, digne de ce nom, qui n'ait été quelque part condamné comme un crime ; la théorie du juste et de l’injuste a été, pendant tout le cours du développement humain, l'objet d’un changement et d’un progrès incessants. La conscience de chaque homme se modifie et évolue conformément à sa situation, à son éducation et à son développement depuis l'enfance jusqu’à la vieillesse. . . . . Tout ce que nous savons contredit la théorie en vertu de laquelle la conscience serait « la voix de Dieu dans l’âme » ou « une lumière intérieure », etc. . . . . Il y a üne conscience de race, une conscience de famille, une conscience d'Eglise, une conscience de nationalité, tout comme une conscience « professionnelle, d’affaires ou une conscience animale ». De fait, il y a une très grande difference entre les lois de l'Etat et celles de la morale une plus grande encore entre les lois de l'Etat, de la morale, de la religion, d’une part, et celles que l'individu se present, de l’autre, dans chaque cas particulier, en raison de son caractère propre et de la tournure de son esprit. Ces différences ont fourni et fournissent toujours à l’histoire et à la poésie leurs sujets les plus tragiques.

Savaou. Die Retiaion im Lichte der Darwin’schen Lehre, 1886.

nées modes 245

En general, l’&cart profond entre la « justice lögale » et la « morale » est le r&sultat des circonstances et suffit à prouver que l’idée de «bien » n’a pas de valeur absolue. La plupart des crimes sont commis par des individus de la basse classe et résultent presque toujours d’un défaut d'instruction et d'éducation ou d’une faiblesse congénitale des facultés intellectuelles. Au fur et à mesure des progrès de la civilisation, la moralité s'élève et les crimes diminuent. — Il n'est pas possible, non plus, de considérer comme innée l’idée de justice. « Tous les juristes, dit Czolbe, admettent pour la juslice une réciprocité de fait parmi les hommes, sans laquelle elle serait aussi peu concevable que les théorèmes de géométrie sans la supposition de lignes, d’angles, de figures ou de corps déterminés. » S'il existait véritablement une justice objective, est-ce qu’il pourrait y avoir une différence entre la justice et la loi écrite ? |

Enfin, l’idée du « vrai » doit son origine et son développement d’une façon plus directe encore, au progrès des sciences et des connaissances humaines ; elle est si peu constante, que les hommes se sont cassé la tète dans tous les temps à propos de son interpretation exacte, et qu’il en sera toujours ainsi. Cependant, si les lois de la pensée ou de la logique présentent un certain caractère de fixité, cela vient, comme on l’a exposé plus haut, de ce que ces lois, de même que celles de la morale, sont des lois de nature développées dans le cours de l’évolution naturelle et déterminées par la loi immuable qui régit l’univers. La raison humaine, comme on l’a déjà montré, n’est qu’un miroir qui réfléchit le Tout : logique et mécanique, c’est tout un.

C’est ainsi que les plus précises de toutes les sciences, les math£matiques, sur le caractère expérimental ou intuitif desquelles on a tant discuté, reposent sur des rapports évidemment objectifs, en dehors desquels même les lois mathématiques ne sauraient exister : aussi la plupart des mathématiciens de nos jours sont-ils d'avis de ranger les mathématiques parmi les sciences naturelles et non parmi les sciences philosophiques ou abstraites. Les idées d'espace, de grandeur, d’étendue, de hauteur, de largeur, de profondeur nous viennent de l’expérience sensible et de la perception, sans lesquelles elles n’auraient jamais existé. Les nombres expriment uniquement des idées, non pas absolues, mais relatives et sans aucune réalité en dehors des objets qu'ils désignent : ils ne représentent que la forıne sous laquelle nous apparaît la

réalité, Aussi le nombre en lui-même, et sans rapport avec les objets, est-il une pure abstraction. La formation des noms de nombre eut lieu assez tard, comme on peut le constater à l'aide de l’étymologie : elle semble avoir constitué pour les différents peuples une opération assez pénible. Aujourd'hui encore, une foule de peuplades sauvages sont extremement erriérées à 08 point de vue et dans l'impossibilité complète d'exprimer des nombres un peu élevés. Les nègres sauvages de Surinam ne peuvent compter au delà de vingt ; ils se servent pour cela de leurs doigts et de leurs orteils et du nom de chacun d'eux pour désigner chaque nombre. Tout ce qui dépasse le chiffre de leurs vingt doigts et orteils devient, pour eux, impossible à compter et s'appelle « viriviri », c’est à dire « beauooup ». D’après Sir John Lubbock (4), aucun dialecte Australien n’a de mots pour exprimér les nombres au-dessus de quatre ; les Damaras et les Abipones ne comptent que jusqu’à trois : certaines peuplades brésiliennes jus= qu'à deux seulement. Les Abipones disent « pop» ou « beau

coup » pour tout ce qui dépasse trois. Plusieurs tribus americaines et africaines, d'après Tylor, pour exprimer le nombre de cinq, disent « une main » : pour six, « un de l’autre main » : pour dix, « deux mains » : pour onze, «un du pied » : pour vingt, « un Indien »: pour vingt et un, « un de la main d’un autre Indien » — ou, en abrégé, pour onze, a pied un »: pour douze, « pied deux » : pour vingt, « toute la personne » ou « un homme ». Le nombre cent est exprimé par « cinq hommes » Les Arfakis de la Nouvelle-Guinée ne comptent avec précision que . jusqu'à cinq et n'ont de termes exacts que pour ces nombres,

ainsi que le docteur A. E. Meyer a pu le constater positivement.

De cinq à dix, ils sont déjà sujets à se tromper; mais les doigts de la main leur viennent en aide. Pour dire « vingt », ils rapprochent les doigts et les orteils ; leur numératian s'arrête là, Cependant, on ne peut pas dire qu’ils soient inintelligents squs d’autres rapports.

Beaucoup de peuples sauvages manquent complètement da termes pour exprimer des idées ou des propriétés générales, convenant à des objets différents, tels que les mots « couleur », « son », « arbre », etc. ; ils ont un nom particulier pour chaque

couleur, pour chaque espèce d’arbre, mais pas d'expression géné-

@) Ssn Joux Lusnoox. Prshistorio times,p. 568,

mins cine | 241 ra. B'après-ke père Baegert, missionnaire qui vécut longtemps parra les iadigèæes de la basse Californie, ceux-ci n’ont pas de mots® pour les idées générales ou les abstractions, comme vie, morl, temps, chaleur, froid, amitié, vérité, maladie, mattre, serviteur, j t, riche, pauvre, pieux, vieux, jeune, etc. : ils n'ont d'expressions que pour les objets concrets, que l’on peut voir ou sentir, ou pour certaines personnes déterminées, eomme une jeune femme, un vieillard, ete. (4).

Il n’y a pas, à proprement parler, de connaissance transcendante et tous les systèmes métaphysiques, quelque bien imaginés qu'ils fussent, se sont écroulés avec le temps. « La métapbysique, dit très bien A. Leftvre, s'élève au-dessus de ce qui est, pour atteindre à ce qui n’est pes. » Fous les raisonnements philosophiques qui n'ont pas les faits et les objets pour base, deviennent aussitôt mintelligibles et absurdes, et ne sont le plus souvent que le reflet tout subjectif et fantaisiste d’un jugement obtenu antérieurement par l'expérience, — un cliquetis de mots et d'idées. Que chacun de nous en fasse l'épreuve et se demande s’N à jamais pu comprendre une proposition générale, ce qu'on appelle une abstraction, sans recourir aux exemples, aux objets extérieurs. « Les idées les plus élevées, dit Virchow (2) se développent ellesmêmes lentement et peu à peu du trésor sans cesse accru de l'expérience sensible, et elles ne sont reconnues pour vraies que lorsqu'il est possible de trouver pour elles des exemples concrets dans la réalité. »

Quant à ce qu'on a dit de la manifestation de certaines idées générdes chez l’enfant, on peut nier hardiment la possibilité d’une pareille manifestation là où font complètement défaut les influences de l’éducation, du milieu, de l’exemple, etc. L'idée du juste ne peut se développer chez l'enfant que lorsque la vie en commun lui permet d'établir des comparaisons et des catégories particulières, tandis qu'en l’absence de ces conditions, on voit se développer des caractères fantasques, impérieux et intolérants, C’est seulement lorsque l'individu est arrivé à un certain âge, que l'Etat le considère comme responsable, — ce qui suffit à prouver qu’on ne reconnalt pas chez l'enfant l’innéité de l’idée de justices

(1) Reronrs of the Smithsonian Institution, 1864, p. 189. (2) R. Vırcnow. Die Kinhaits-Bestrebungen in der wissenschafttichen Medisin. Berlin, 1868,

De même, ses idées morales et esthétiques n’apparaïsseat en aucune façon comme des conceptions innées. Au contraire, les enfants nous étonnent souvent et nous font rire par la bizarrerie de leur goût. Ils ignorent, ou peu s’en faut, la distinction du «tien » et du « mien », n’ont aucune idée du mal qu’il ya à mentir ou à voler, sont égoïsiles au suprême degré, enclins à la ruse et Ala cruauté, etc., et ressemblent, par beaucoup de points, aux sauvages qui, en raison de leur manque d'instruction el d'éducation, peuvent être considérés comme de grands enfants. Cette ressemblance s'affirme d'une façon frappante par l'absence d’un sentiment qui se manifeste avec tant de force chez l’homme civilisé, après fa puberté, le sentiment de la pudeur, — bien qu'ici les impulsions ou les aptitudes héréditaires jouent certainement un rôle. Au contraire, chez les Australiens et les Mélanésiens, chez les indigènes de l'Afrique australe et des tles Andaman, etc., en constate d’après Dubok, Orton, Schiele et autres, une absente complète de ce sentiment, Ils vont, pour la plupart, entièrement nus ou se couvrent les parties génitales uniquement pour les protéger contre les accidents possibles et font l’amour, sans se cacher, à la façon des animaux. D’après Lorimer Finson, les insulaires des îles Fidji s’accouplent dans les rues à l'occasion de certaines fêtes et tous les peuples arctiques ont l'habitude d'offrir leurs femmes et leurs filles à leurs hôtes. Selon Ludwig Wolf(1), il y a là des esclaves qui sont complètement nus, les femmes eomme les homunes : seuls les hommes libres portent des turbans et des chemises de coton. Les sculptures des anciens temples de l'Inde prouvent, d’après Sir J. Lubbock (2) qu’un peuple est susceptible de s'élever à un degré de civilisation assez avancé, sans éprouver en aucune façon le besoin de se vêtir ; aujourd’hui encore, les idées qu’on se fait dans l'Inde et dans l’île de Ceylan, de la chasteté et de la pudeur sont absolument différentes des nôtres. Les Ismaélites, secte religieuse de l'Orient, sont dépourvus de tout sentiment de pudeur ; des doctrines abominables et des pratiques d'un cynisme révoltant constituent les dogmes fondamentaux de leur culte. Les Japonais, peuple très avancé dans ia civilisation, ont, sur la morale et sur les convenances des nolions tellement différentes des nôtres et qui paraissent en réalité si contraires aux

(1) Lunwıo Wour. Voyage dans le Nord du Dahomey, 1888, (2) Sin Jomn LuspocK. Prehistoric times, p. 553.

1DÉES ınnkas 249

bonnes mœurs, qu’il n’y a pas de comparaison à établir. D'après l'excellente relation de W. Reinhold, on comprend la morale au Japon tout autrement que chez nous. Ce que nous flétrissons ici sous re nom de « prostitution », constitue au Japon une coutume générale, réglementée par les lois et placée sous la surveillance de l'Etat ; et cette manière de voir qui nous semble si extraordinaire, prévaut partout, dans les familles comme dans le public en général. Seule, la prostitution clandestine, non légalisée, est considérée comme déshonorante. « Il est difficile, dit très bien Reinhold, do se rendre compté de cette distinction, si l’on n’attribue pas à la moralo un caractère relatif. » En somme pour affirmer, avec Liebig, que « la nature morale de l’homme demeure éternellement la même », il faut, en quelque sorte, ne pas soupçonner l’existence des faits presque innombrables qei démontrent Je contraire. | ,

Le sens du « vrai », du « beau » et du « juste » a toujours besoin d'être exercé pour acquérir une certaine force et une cerfaine valeur, bien qu’il finisse par s’&veiller jusqu’à un certain point nécessairement, chez tous les individus un peu instruits et occupant un certain rang dans la société. Quelle différence entre le raisonnement et le jugement du savant éclairé, habitué à penser, et ceux de l’homme uniquement oceupé de travaux manuels ! Quelle ardeur pour le droit et la justice ne manifeste pas celui qui a quelque expérience de la vie et qui connait l’hisioire, en comparaison du jeune homme obéissant à l’impulsion encore obscure et mal déterminée de son cœur! Comme le connaisseur sait juger de la beauté autrement que le profane ! Comme la plante qui plonge dans le sol, ainsi par notre savoir, par notre pensée, par notre sensibilité, nous prenons racine dans le monde objectif, tirant de la l'épanouissement de l’idée ; une fois arrachés de ce sol, il nous faut comme la plante sécher et mourir.

Il suit immédiatement de tout cela que nous ne pouvons avoir aucune notion, aucune idée de « l'absolu », c'est à dire de ce qui dépasse les bornes du monde sensible qui nous entoure. En vain les métaphysiciens se sont efforcés de définir l'absolu ; en vain ls religions, en admettant une révélation directe, ont tâché de faire croire à sa réalité : rien n’a pu remédier à ce vice capital. outes nos connaissances, toutes nos idées sont relatives et pro-

iennent de Ja comparaison que nous établissons entre les objets seusibles qui nous environnent. Nous n'aurions aucune idée de

l'obscurité uns la lumière, de la grandeur sans La potitessa, du la chaleur sans le froid, eto. : nous n'avons point d'idées ahsolues, Nous sommes incapables de nous représenter, même apyÿ.oximativement, ce que c'est que « l'éternité » ou « l'infini x, parce que notre intelligenee, enfermée dans lea limites des sens, trouve dans l’espace et dans le temps, un obstacle infranchiasable. Parce que nous sommes habitués à trouver une cause dans le monde sensible, partout où nous voyons un effet, nous avons conclu, à tort, à l'existence d’une cause supérieure, d’nne cause première de tout ce qui exists, bien qu'une pareille idée soit complètement inaccessible à notre esprit et en contradiction avec l'expérience scientifique. « On peut affirmer d’un nombre considérable de phénomènes naturels qu'ile « naissent » c’est à dire que les effets résultent de certaines oauses, écrit Czolbe. On en a eonclu faussement que la nature elle-même, que le Tout a une eauss. Mais non seulement on manque de base expérimentale pour affirmer, que la matière et l’espace sont « nés », ont eu une origine, peuvent être modifiés ou détruits : on n’est pas non plus en état de se faire une idée quelconque de la chose. C’est pourquoi nous devons tenir la matière et l’espace pour éternels. »

Il n’y a dono aucun fait scientifique déterminé et d'ordre queleonque, qui puisse nous forcer d'admettre l'existence dans notre esprit d'idées, de connaigsances, de conceptions innées, implan. iées par une puissance supérieure. La nature ne connalt ni bul ni dessein, ni conditions matérielles ou spirituelles quelconques qui lui auraient été imposées du dehors ou d'en haut: Zu commencement à la fin alle s’est développée et se développe sans cesse organiquement d'elle-même.

Nous ne saurions mieux terminer ee chapitre qu'en empruntant à Moleschott oette importance citation ı « Dans l'enseignement des écoles, on rend l'étude aussi difficile que possible aux jeunes gens, parce que l'école ne peut se décider à développer le jugement ei les idées conformément à la réalité vivante. En dépit de l'insuccès de la méthode, on ne met que plus d’acharnement à persuader aux élèves qu'ils doivent détourner leurs regards de l'arbre verdoyant. et leurs pensées de la matière, pour. arriver à s'encombrer le cerveau d'idées quintessenciées, qui les forcent à se mouvoir dans un monde chimérique. »

j gps

Page 1