L'IDÉE DE DIEU
S'il est vrai qu'il n’existe pas d'idées inndes, ceux-là sont nécessairement dans l'erreur, qui affirment de l’idée de Dieu, c'est à dire de la conception d’un être personnel tout puissant, créateur, gouverneur et conservateur du monde, qu'elle est implantée par la nature dans l'esprit de l’homme, fatale, instinctive et par cansequens & fous points irréfutable, D'après les partisans de cette doctrine, il n’y a pas de peuple, pas même d’invidu, si sauvages ou si grossiers qu'ils soient, chez lesquels on ne rencontre l’idée de Dieu, la croyance à un être suprôme et personnel, et cet universel consensus gentium sarait la meilleure preuve de la réalité de leur affirmation. — De fait, la connaissance exacte et l'abservation irapartisle, tant des individus que des peuples, dans un état de aivilisation peu avancé ou tout à fait grossier démontrent précisément le contraire ; af il existe d’après le témoignage unanime des marchands, des philosophes, des vavigsteurs et des missionnaires, un bon nombre de peuples sans aucune trace de croyance religieusæ, ou en présentant des rudiments si imparfails qu’on ne peut guère y yoir de religion proprement dite. Mais, puiequ'äl y a des philosophes et des naluralistes, et en assez grand nombre, qui voient dans Ja « religiosité » et, plus spécialement encore, dans l’idée de Dieu, la marque distinctive de l'humanité, de la qualité d'homme, de deux choses l’une ; ou leur opinion est fausse,ou un bon nombre d'hommes, et qui le sont incontestahlamsent, sopt dépourvus de la marque distinctive de l'humanité.
« Il est hors de doute pour moi, dit le célèbre anthropologiste Broca, qu'il y a parmi les races inférieures, des peuples sans eulte,, sans dogmes, sans idées métaphysiques, sans croyances commumes et par conséquent sans region » ; et le voyageur de
auture écait : « C’est une erreur singulière que de s’imagines
que tous les peuples croient à l'existence d’un Dieu ; j'ai vu quantité de sauvages qui n’en avaient aucune idée ». « Ceux qui affırment, dit Sir J. Lubbock (1), que même les races sauvages les plus inférieures croient à l’existence de Dieu, émettent une affirmation en contradiction complète avec la réalité. » De même Darwin : « De nombreux témoignagnes, provenant non pas de voyageurs pressés, mais d'hommes ayant résidé longtemps parmi les sauvages, prouvent que de nombreuses races ont existé et existent encore sans avoir la moindre idée d'un ou de plusieurs dieux, sans même posséder dans leurs langages de mots pour exprimer cette idée. » (2)
Darwin lui-même durant son fameux voyage à bord du « Beagle »,- pas plus que ses compagnons, ne put constater chez les habitants de la Terre de Feu, — l’Archipel situé à la pointe du continent américain, — la croyance en un être que nous appel- - lerions Dieu, ni la trace d’une pratique religieuse quelconque. D'après R. Elcho (3), les Indiens de la Californie n'ont absolument aucune idée d’un être suprême ou surnaturel pas plus que d'une force conservant et gouvernant le monde. Quelques tribus considèrent ka mort comme la fin de tout, tandis que d’autres révent d’une vie meilleure dans une terre lointaine située à l’occident, S'ils parlent du « grand homme » ou du « vieillard de là haut », ce n’est qu'une conception récente greffée sur une autre plus ancienne ; car cet être ne joue aucun rôle dans leurs affaires, et il n'est pas question de lui dans la mythologie populaire : il ne crée ni ne conserve rien. La nature est leur seul Dieu, et son serviteur .est le « coyote », espèce de chien ou de chacal, qui & fait le monde et tout ce qu'il renferme.
Le père Baegert, qui a passé dix-sept ans comme missionnaire parmi les Indiens de la Californie, affirme que les idoles, les temples, les pratiques religieuses et le culte divin leur sont inconaus, qu'ils ne croient pas au seul et vrai Dieu et qu’ils n’en ont même jamais adoré de faux (4). La Pérouse, Colden, Hearne rapportent des faits semblables de différentes tribus d’Indiens du con-
| | R (4) Sin Joux Lunocx. Prehistoric times, p. 568. |
(2) Ca. Darwin. Descent of man, p. 93.
(8) R. Ercno. In Westermann's Monatshefte. Juillet 1881. — V. aussi Globus, t. XXIX, ne 21.
4) REPORTS of the Smithsonian Institution. 1863-1864. p, 390,