DE L’IMMORTALITE DE L’AMB
saurait donc être un mal ». Le prêtre catholique J. Meslier écrit de mème : « Est-ce que la peur de ne pas durer éternellement est plus terrible que celle de n’avoir pas existé de toute éternité ? La crainte de perdre l'existence n’est en réalité un mal que pour l'imagination qui seule a créé le dogme d’une vie future ». Et déjà Socrate dit dans Platon que la mort, même en nous enlevant la conscience de nous-même, constituerait un avantage merveilleux, puisqu’un sommeil profond et sans rêves est préférable à chaque journée, même de la vie la plus heureuse. Il serait très aisé de faire tout un recueil de maximes semblables, tirées des tragiques grecs. . .
Vit-on jamais quelqu'un se désoler de n’avoir pas été au siège de Troie? Quelle raison y aurait-il de se chagriner, parce que vous ne serons pas la pour voir les évènements futurs remuer le monde et les hommes ?
« La mort n’est rien, la mort ne nous regarde pas, Puisque l’âme et le corps ont le même trépas.
Ainsi que nous n’etions pas là, lorsque Carthage
De la guerre chez nous apporta le ravage ;
Que nous ne sentions rien, quand l’horrible clameur Ebranlait l'air au loin et que, plein de terreur, | Le genre humain tremblait, et ne savait en somme Qui serait la maîtresse, ou Carthage ou bien Rome; De même, après la mort, l’äme et le corps disjoints Tous deux constituant notre être une fois joints,
Nous ne sentirons plus, quand bien même les cieux Et la terre et les mers se confondraient entre eux » (1).
Celui qui éprouve le besoin d'être consolé à cet égard, peut bien plutôt se réjouir à l'idée que ces évènements sont le fruit du présent et qu'ils ne pourraient se produire sans lui. L'homme qui aspire à l'immortalité ne doit pas la désirer pour sa pauvre personnalité, simple vague perdue dans l’Océan de la vie, mais pour la part qu'il aura prise, comme individu, à l'existence du Tout. Quelle que puisse avoir été cette part, insignifiante ou non, il ne disparaîtra plus dans la vie de l'ensemble, mais son action continuera de se faire sentir dans l'éternité, de même que, dans la circulation éternelle de la force, le plus petit mouvement ne se peut
d) Lucrios, LI, v. 84-854,
perdre sans porter atteinte à la loi immuable de la cause et de l'effet. C'est donc avec raison que Schiller s’écrie : « Tu trembles devant la mort ? Tu souhaites limmortalité ? — Vis dans Te Tout! Longtemps après ta disparition, il subsiste, lui ! (4) ». Et Rückert exprime exactement la même pensée, quand il dit : « Le néant te fait peur aussi longtemps que tu es seul. Sens-toi un dans le Tout, qui est indestructible (2) ».
Les philosophes de l'Ecole sentant le sol trembler sous leurs pas, dans cette question de l’immortalité et désirant d’autre part, assujettir sous le même joug la philosophie et la foi, ont eu recours dans cette affaire délicate à des procédés aussi étranges que peu philosophiques. « L’immortalité, dit Carrière, est un postulat nécessaire en face des aspirations de notre nature et du penchant irrésistible qui nous porte à chercher la solution de tant d’enigmes ; des maux innombrables sur la terre produiraient une dissonnance choquante dans l'accord universel, si elle ne pouvait être résolue en se perdant au sein d’une harmonie süpérieure, ces maux servant à la purification et au perfectionnement de la personnalité. Ces considérations et d’autres du même genre montrent que nous avons, en faveur de notre opinion sur l’immortalité de l’äme, la certitude subjective, la conviction du cœur », etc.
Les « convictions du cœur » peuvent être évidemment le privilege d’un chacun. Mais de pareilles « convictions » ne sauraient se draper dans le manteau de la philosophie. Il se peut que nous soyons environnés d’énigmes dont la solution serait une grande joie pour les penseurs. Cependant ce n’est ni au moyen des « convictions du cœur », ni à l’aide des écarts d'imagination des cuistres de la philosophie que nous approcherons de cette solution, mais bien p2r la réflexion basée sur la raison et sur l'expérience; et, en procédant ainsi, on doit nécessairement conclure, dans le cas qui nous occupe, que la personne, que l'individu aura une fin, comme tout phénomène transitoire de la vie d'ensemble ds l'univers. La solution complète de l'énigme du monde, telle que
(1) « Vor dem Tode erschreohst Du? Du wünschest unsterblich su leben? Leb'im Ganzen | Wenn Du lange dahin bist, es bleibt lo | SCHILLER.
@) « Vernichtung weht Dich an, so lang Du Einsler bist, O, fühl im Ganzen Dich, das unvernichtbar ist la Rücxsnt,
te L'MOnTALITÉ am n’ANB 2
Carribre paraît la désirer, ou, on d’autres termes, la connaissance absolue des choses doit être considérée d’ailleurs comme impossible à réaliser pour l'esprit humain. Point de vie possible |à où il n’y a pas d’effurt à faire; la connaissance de la vérité „Nüdre seraite “u arrêt de mort pour oelui qui l’aurait acquise, et celui-là périrait infailliblement dans l’apathie et dans l'inaction. Déjà Lessing associait à cette idée un tel sentiment d’ennui, qu’il « en avait le cœur serré ».
Que si l’on se contentait d'admettre l'existence, dans une autre vie, d’aspirations continuelles toujours plus parfaites, la question de l'extinction ou de l’immortalits de l’esprit humain n'aurait pas fait un pas de plus pour cela : on éloignerait seulement le moment de la conclusion. La seconde vie serait une édition corrigée et augmentée de la première avec les mêmes lacunes, les mêmes contradictions, la même absence de résultat définitif. Mais de même que l’aspirant fonctionnaire aime mieux accepter une place provisoire que de rester sans emploi, de même des milliers de gens, dans leur ignorance, se cramponnent à la perspective problématique d’une prolongation de l'existence, éternelle ou temporaire.
Ils ne valent guère la peine d’être réfutés, en somme, ces philosophes qui ne se gönent pas pour pendre au croc, dans cette question de l’immortalité de l’äme, les principes philosophiques dont ils aiment tant à faire parade en d'autres occasions, et pour en appeler à un vague surnaturalisme. Voici, par exemple, ce que décrète le fameux philosophe Fitchte : « L'immortalité ne peut être expliquée par des circonstances naturelles et n’a pas besoin de l'être, parce qu’elle est au-dessus de la nature. Si donc, en nous plaçant au point de vue de l’expörienoe sensible, nous ne pouvons comprendre la possibilité de la vie éternelle, cela n'empêche qu’elle ne soit possible : car elle réside dans ce qui est au-dessus de toute la nature ». De pareilles formules n'ont de valeur que pour “celui qui croit ou veut croire, et qui, par conséquent, n’en a pas besoin ; tous les autres trouveront naturel que dans une question controversée l’homme ait recours au criterium de ses connaissances, et qu’il examine si les conclusions sont conformes à l'expérience, à la science et à la raison. Er: procédant ainsi, ils verront que Fichte n'avait pas tort de conseiller aux gens de renoncer à l'expérience sensible] > pour "comprendre ia pos-
sibilité de P’ existence personnelle après la #
au | PDC BT MATRA
Nous demandesons la permission d'indiquer rapidement aussi, et en passant, les difficultés, les impossibilités qui se présenteraient dans l'hypothèse de l'immortalité, au point de vue de la vie éternelle et en commun de ces multitudes, de ces troupeaux innombrables d’âmes provenañt des hommes ou des habitant: intelligents d'autres corps célestes. Déjà dans quelques-uns des précédents chapitres il a été démontré scientifiquement, qu'il n'y a pas, et qu’on ne peut même concevoir d’endroit existant en dehors de la terre, où puissent se réunir les âmes des trépassés affranchies des liens de la pesanteur. Mais quand bien même on échapperait à cette nécessité d'un lieu d'habitation, les différences énormes dans le degré de culture intellectuelle et morale des morts meitraient le plus grand obstacle à la perpétuité de la vie en commun, La vie éternelle doit être, selon l’avis assez unanime des théologiens et des métaphysiciens, un développement, un
rfectionnement de la vie terrestre. Il serait done indispensable que chaque âme parvint sur la terre à un certain degré de culture, qui lui a servi de point de départ pour s'élever plus haut. Que l'on songe maintenant aux âmes des enfants morts en bas âge, à celles des vieillards tombés en enfance, à celles des aliénés, des idiots, des gens sans instruction, des faibles d’esprit ou seulement aux personnes de la basse classe dans notre société européenne ! L’instruction défectueuse du peuple ou l'éducation des enfants seront-elleg continuées et perfectionnées Là haut ? « Je suis las de trainer ma vie sur les bancs de l’école », — dit le Danton de George Büchner dans le célèbre drame de oe dernier : La mort de. Danton, Dans tous les cas, l’imagination humaine s’est montrée beaucoup moins féconde, on la sait, dans la peinture des joies célestes que dans celle des tourments éternels de l'enfer. On n’a pas pu donner une idée satisfaisante des agréments d’un état qui, d'après l'opinion des chrétiens, ne consiste, à proprement parler, qua dans une adoration perpétuelle de Dieu. Par contre, les souffrances et les terreurs de cette vie ont fourni des matériaux en abondance pour le peinture apposée.
Une des plus constantes objections de l’Église contre la science consiste à l’accuser de matérialisme. Mais peut-on nier que l'idés de la vie future avec la résurrection des corps, ne soit un dogme empreint (du plus grossier matérialiame, dans le mauvais sens du mot ? Que fera-t-on — demanderons-nous enfin, -— de l’äme
des animaux dans l'hypothèse de l'immortalité ? L'hogame, dans
| 2e L'IMMORTALITÉ Du LANE sa vanité, n°e songé qu'à lui-même dans cette obcésion ef n'a pas
voulu vois qu’il n'y avait aucune raison de refuser le même droit aux animaux, qui possèdent aussi une âme (quand même elle ne serait qu’animale). Nous démontrerons d'ailleurs, dans un autre chapitre, qu’il n’y a pas d’opposilion fondamentale entre l'âme de l'homme ef celle des animaux, mais seulement des différences de degré, et que l’origine et le point de départ des plus hautes facultés intellectuelles de l’homme se retrouvent dans le règne animal : c’est une différence de degré ou de développement, non de nature. Burmeister est donc pleinement justifié quend il s'écrie : « Si l'âme de l’homme est immortelle, celle de l’animal l'est aussi. Toutes deux, en raison de leurs qualités fondamentales identiques, ont les mêmes droits à l’immortalité. » Si, restant
fidèle à la logique, on descend jusqu'aux animaux les plus infé-
rieurs, jusqu'aux monères ou êtrés primordiaux les plus simples, auxquels on ne peut pas plus refuser une âme qu'aux autres, on voit s’écrouler toutes les raisons morales invoquées en faveur de l'immortalité individuelle et l’on arrive à des absurdités qui ruinent complètement l'édifice de ces folles espérances. |
N'oublions pas, d’ailleurs, que l'âme d’un animal intelligent, tel qu’un chien, un singe ou un éléphant, est manifestement de beaucoup supérieure à celle d’un idiot ou d’un crétin. Quelle absurdité n’y aurait-il donc pas à concéder l’immortalitö à ceux-ci en la refusant à ceux-là |
On a soutenu enfin, et on soutient encore, que l’idée de l’immortalité (comme l’idée de Dieu) fait partie intégrante de la nature humaine, qu’elle est innée, et par conséquent indéniable. On ajoute que, pour les mêmes raisons, il n’y a pas de religion qui n’adopte l’immortalité individuelle comme un de ses dogmes fondamentaux. Pour ce qui regarde les idées innées, nous croyons avoir épuisé le sujet ; quant aux peuples et aux religions qui ont repoussé ef qui repoussent encore cette idée de J'immortalité, ils
ont toujours été en si grand nombre qu’à la vérité, c'est bien .
plutôt une partie relativement restreinte”de l'espèce humaine qui ’est rattachée à cette idée. Bien que les juifs doivent. être oonsilérés comme les précurseurs du christianisme, leurs principales ecles religieuses n'avaient aucune idée de l’immortalité de l'âme. En particulier, la secte plus émancipée des Saducéens, opposés ıux Pharisiens, ces jésuites de la Judée, enseignaient que l'âme humaine ne survit pas au corps, mais qu’elle passe avec celui c;
276 | FORCE NT MATIÈRÉ
dans les atomes planétaires et dans de nouvelles transformations, 1l n’y a pas, selon eux, de résurrection : tout homme est maître de sa destinée. On doit aimer Dieu pour lui-même, non par intéröt ou par crainte. Cette doctrine n’influengait en rien la moralité des adeptes, qui ne se faisaient aucun scrupule de goûter les joies permises de la vie. Selon Richter (4), l'immense majorité de nos théologiens s'accordent à reconnaître qu'on ne trouve pas de traces certaines de la doctrine de l’immortalité de l’âme dans les livres de l'ancien Testament composés avant la captivité de Babylone. La loi de Moïse ne renvoie jemais à une récompense dans le ciel ou après la mort.
La religion primitive du grand Kong-fou-tse ou Confucius ne parle pas plus d’une vie future, d’un Dieu extérieur an monde, d'un dogme ou d'une classe des prêtres, que l’ancienne religion populaire des Chinois, qu’elle remplaça. Chacune d’elles constitue un athéisms et un matérialisme déguisés ou raffinés, et repose sur une conception du monde entièrement positive. Confucius, ainsi qu’on l’a dit dans un chapitre précédent, ne parle jamais d’un créateur ou d’un ordre supérieur de l'univers, et la piété envers les ancêtres est le seul précepte de sa religion qui franchisse {es limites de la vie réelle.
Le Bouddhisme, cette religion fameuse, la plus répandue de toutes et l'une des plus anciennes, qui compte parmi ses adhérents près du tiers (31 pour cent) des habitants du globe, ignore complètement l’immortalité de l’âme et considère (exactement comme nos modernes pessimistes, Leopardi, Hartmann etc.) le non-être, c’est à dire l’anéantissement définitif de l'existence personnelle dans le célèbre Nirvana (ou néant), comme le but de l’affranchissement suprôme,
La noble nation des Grecs, dont la culture était, à tant d’ögards, si supérieure à la nôtre en dépit de notre infatuation, ne connaissail d’autre demeure pour les trépassés que le royaume des ombres. Cet « Hadès », comme ils l’appelaient, n’était nullementun lieu de délices, mais un pâle reflet de la vie réelle, et, en quelque sorte, le tombeau poétisé. Leur grand poète Homère le dépeint, comme on sait, sous les plus sombres couleurs et fail dire à Achille, venu avec les ombres à la rencontre d'Ulysse, qu'il aimerait mieux labourer la terre, serviteur du plus misérable des
@) Rıcnrer. Vorträge über persönliche Fortdauer.