‹ Force et matièreChapitre 62 sur 66 · CHAPITRE XXIV | L'AMB DES BÊTES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV | L'AMB DES BÊTES

Les meilleures antorités en physiologie et en psychologie animale sont d'accord pour déclarer que la différence entre l'âme des bêtes et celle de l'homme est une affaire de quantité ou de degré, non de qualité. L'homme n'a pas de prééminence absolue sur l'animal ; tous ses éléments de supériorité sont plus ou moins relatifs. Il n’y a pas de faculté intellectuelle qui lui appartienne en propre : c'est seulement l'intensité at le développement plus considérable de ces facultés et leur jeu d’ensemble plus perfectionné qui l'élèvent d'une façon si merveilleuse au-dessus de

(9) I6na, 1880.

d'au sus sûre F7]

animal. Ces conditions résultent en partie, ehes lui, deda sèrneture plus parfaite de l'organe de la pensée, en partie des chgngements apportés dans le mode de l’existence par la station üroite, par le rôle particulier des membres supérieurs et par le développement du Jangage articulé. De même qu’il y a une échelle de perfectionnements non interrompus dans le développement physique de l’organe de la pensée, de l’animal le plus inférieur à l'homme le plus parfait, de même cette échelle se retrouve dans le développement des qualités de l’âme et de l'esprit, depuis le degré le plus inférieur jusqu’au plus élevé. Il n'y a aucune difference essentielle, morphologique, chimique, macroscopique ou microscopique entre le cerveau de l’homme et celui de l’anımal : il y a pourtant des différences notables, mais de degré seulement, non de nature. Toutes les tentatives faites par quelques savants, jusqu’à l’époque la plus récente, pour découvrir des caractères distinctifs essentiels et pour assigner, en se fondant sur ees caractères, une place spéciale à l’homme dans l’histoire Ge la nature ou dans les classifications, toutes ces tentatives ont é:houé misérablement.

De la même façon, tous ces prétendus signes distinctifs, en partie physiologiques, en partie psychologiques, présentés dans tous les temps comme décelant l’existence d’un abtme infranchissable entre l’homme et l’animal, ont été reconnus pour être imaginaires, ou comme présentant seulement un caractère relatif, non absolu, C’est une proposition admise aujourd’hui par tous les psychologues qui se guident par l'expérience; que les plus hautes facultés de l’âme humaine commencent à germer dans jés régions les plus humbles, et que les activités intellectuelles, les sentiments et les penchants de l’homme se retrouvent indiqués, à un degré presque incroyable, dans l'âme des bêtes, L'amour, la fidélité, la reconnaissance, le sentiment du devoir, la religiosité, l'amitié et l'amour du prochain, la compassion ef le dévouement, le sentiment du juste et de l’isjuste, mais ausm) la vanité, la jalousie, la haine, la méchanceté seur:oise, la perfidie, le désir de la vengeance, la auriosité, ete., sont le prop des animaux de même que la réflexion, la prudence, la finesse, la prévoyance, le souci da l’avenir, etc. Il n’est pas jusqu'à le gourmandise d’une part, de l’autre, jusqu'à ka faculté de réalisez le progrès, attribuées à l'homme seul, qu'ils ne partagent aveo lui, L'animal cannalt-aussi et zasi en œuwmse les prineipes ak les

se PÜRCR ur MATIÈRES L

institutions de Filet ot de la société ; il connaît l'esclavage et la hiérarchie, l’économie domestique et l’agriculture, l’éducation, les soins À donner aux malades et la médecine ; il tient des assem-

blées, des réunions consultatives, même des cours de juslice pour

prononcer sur les coupables ; il arrête les conventions les plus précises à l’aide d’un langage complet, formé de cris, de signes et de gestes ; il se‘souvient du passé, s’instruit par l’expériencs : en un mot c'est un être tout autre — et infiniment mieux doué — que le commun des hommes ne l’imagine.

: C'est par l'effet d’une ignorance et d’une présomption singulières, que l’homme s’est complu à donner aux manifestations intellectuelles incontestables des animaux le nom « d’instinct », mot dérivé du latin instinguere (exciter) et supposant par conséquent Pexistence d’un agent surnalurel qui excite. Mais il n°y à pas d’instinct dans le sens habituel du mot, c’est à dire dans le sens. d’une série d’impulsions naturelles inconscientes et irrögistibles, infaillibles, ne changeant jamais et déposées dans l’âme des bêtes en vue de leur bien-être et de leur conservation : iln’y en a pas plus que de force vitale, que de substance de l’âme ou que d’idées innées, et tous les savants libres de préjugés se prononcent énergiquement contre une hypothèse aussi dépourvue de bases et qui ne tend à rien moins qu’à supprimer toute psychologie animale systématique. Le mot « instinct » n’est manifestement, selon l'expression du docteur Weinland, « qu’une invention de

notre paresse, pour nous dispenser de l'étude si difficile de l’âme

des animaux », ou, comme le remarque l'anglais Lewes, « une de ces expressions au moyen desquelles les hommes aiment à se dissimuler à eux-mêmes leur ignorance ». Ce n’est ni une impulsinn aveugle et involontaire, ni l'influence d'une puissance supérieure qui dirigent les animaux dans leurs actes, mais bien la délibération née de la comparaison et du jugement, et à côté de laquelle l’organisation et les aptitudes intellectuelles héritées des ancêtres jouent, sans aucun doute un rôle essentiel. Le pro-

eessus intellectuel qui se réalise ici, est absolument le même, :

dans son essence, que celui qui s’observe chez l’homme, bien que la puissance du jugement soit plus faible chez les animaux, et que les dispositions intellectuelles héréditaires demeurent au second plan en raison de celle faiblesse. Si donc on veut faire dériver de l’instinct les actions des bêtes, on pourrait affirmer avec autant de raison, que l’homme, dans ses actes, cède à des impul-

L’AME DES BÊTRS 203

sions instinctives. Mais les deux affirmations sont également fausses. £es uns et les autres agissent en vertu de l'intelligence ou de la raison — et aussi d’après l'instinct, en désignant par ce mot les uispositions intellectuelles héréditaires et les aptitudes du système nerveux, — avec cette différence que l’animal est surtout guidé par l'instinct, l’homme par la réflexion. C’est une difference,"non pas de nature, mais seulement de degré. Le sens de l'odorat par sxemple, infiniment plus dévéloppé, comme on sait, chez les animaux que chez l’homme, leur permet d'accomplir des actes inexplicables au premier abord, et qui semblent supposer l'existence nécessaire d’un instinct spécial et inne, tandis que pour les hommes instruits il ne s’agit que de rapports aussi simples que naturels.

« C’est le comble de la folie, dit le célèbre auteur du Système de la Nature, que de refuser les facultés intellectuelles aux animaux ; ils sentent, ils ont des idées, ils jugent et comparent, ils ‘choisissent et délibèrent, ils ont de la mémoire, ils montrent de l'amour et de la haine, et souvent leurs sens sont plus fins que les nôtres ».

Ce n’est point par instinct que le renard établit sa tanière avec deux issues et vole les poules de la basse-cour dans le moment précis où il sait que le maître et les serviteurs sont absents ou à table : — c'est par réflexion. Ce n’est pas l'instinct qui rend les vieux animaux plus prudents et plus prévoyants que les jeunes : — c’est l’expérience ; et si l’on a remarqué que dans les endroits où l’on chasse béaucoup le renard, les jeunes animaux font preuve de beaucoup plus de prudence qu'ailleurs, dès leur première sortie, cela provient de la disposition particulière à s’effaroucher qu’ils tiennent de leurs ascendants. Pourquoi les animaux qu'on tire à la chasse, tels que les corbeaux et les moineaux, n'ont-ils pas peur des gens qui n’ont point de fusil ? et pourquoi, dans les terres inhabitées, les animaux qui n’ont jamais été poursuivis et n’ont jamais vu d'hommes, ne les redoutent-ils pas ?

Woldemar Schultz raconte dans ses voyages au Brésil (1), que des mulets qui ont vieilli au service de l’homme ne se possèdent plus à la, vue de paquets et de bagages, et lancent des ruades dans la direction de Fobjet qui cause leurs tourments. D’autres, plus sournois, se laissent charger, mais se mettent aussitôt à oa-

(4) Woısusar Sanvzrs, ia Ausland, 1886, no 24.

racoler et à courir jusqu'à oe que toute la charge soit à bas. « 0 est émerveillé, dit Schultz, en voyant les vieux mulets en march choisir entre les rochers et les troncs d’arbre les passages as larges pour les admettre, eux et leur fardeau, et faire souven dans ce but, de grands détours. Les jeunes mules, au contrair n’y mettent pas tant de précaution et font effort pour s'engage avec leur charge dans les intervalles les plus resserrés. » Le faits qui prouvent que les animaux peuvent réfléchir et jug sont aussi connus que décisifs, et tellement nombreux qu'o pourrait en remplir des volumes. Toutes les personnes qui 0 l'occasion d'observer les chiens, peuvent raconter des cho merveilleuses, presque incroyables à propos de leur intelligenc et de leur finesse. Qu’on lise ce que Dujardin rapporte de l’intel ligence des abeilles, Burdach de celle des corneilles, Vogt de cal des dauphins et de l’&tonnante éducation d’un jeune chien pa un vieux ; qu'on se rappelle l'anecdote bien connue de l’hiron delle qui, revenant au printemps et trouvant son nid occupé pa un meineau, veulut se venger de l’usurpateur qui se dns ‘et se mit, avec le secours d’autres hirondelles, à murer l’entré du nid tandis que le moineau, ayant pleinement conscience di sort qu’on lui préparait, démolissait à coups de bec les construc: tions nouvelles ! Qui ne connaît les institutions étonnantes, propres à ces états formés par les fourmis, les abeilles ou les termites et à La description desquelles l’auteur a consacré la plus grand partie de son livre sur la vie psychique des bêtes? Qui n’aı quelque récit relatif aux colonies de chiens dans les prairies d l’Amérique du Nord ? ou quelque exposé des coutumes politique et sociales, si incroyables et pourtant réelles des fourmis, qu livrent de véritables combats, font des razzias, remènent des & claves et les emploient à leur service, entretiennent dans leur . demeures spacieuses ef si bien disposées des bêtes qui leur serven de vaches à lait, se livrent à l’agriculture, etc. L'anglais Hooker dit en parlant de l'intelligence de l'éléphant l’un des animaux les plus élevés dans la serie: « La docilité de animaux est conaue depuis l'antiquité, mais les récits une ‘peut faire sont tellement au dessous de la réalité que leur bon! leur oböissance, leur intellignce me surprirent autant que si n’en eusse jamais entendu parler. Notre éléphant était parlal | quand il ne lui prenait pas quelque fantaisie particulière : il étai ‚sa docile qu'on lui faisait ramasser des piences qu'il jetait pa

L AMB DES Dre 295

debsus ba téts au cAvalier, ainsi dispensé de mettre pied à terre dans les excursions géologiques, »

On connaît l'intelligence des singes, les animaux qui se rapprochent le plus de l’homme, bien qu'il ne s’agisse que d'une parenté collaterale et non d’une descendance proprement dite; on pourrait remplir des volumes avec les récits merveilleux et parfaitement authentiques qui s’ y rapportent, L’auteur.a vu au jerdin soologique d’Anvers un singe qui avait dans sa cage un Lt complet ; il s’y couchait le soir en se couvrant comme aurait pu faire un homme. Il faisait des tours avec des cerceaux et des balles qu'on lui avait : onnés, et se tournait, en jouant vers les spettateuts, domme s’il eut voulu leur parler et leur montrer son adresse. On avait remarqué aussi qu’il suivait du doigt le contour de son ombre sur le mur ! Tout cela faisait naître un sentiment pénible ; on se disait malgré soi qu’on avait sous les yeux un être sensible, intelligent, de la même espèce que l’homme, et mis en cage. Par contre, le nègre, d’après la remarquable description de Burmeister, se rapproche du singe de la façon la plus irappante au point de vue de ses qualités intellectuelles et physiques, Al présente la même manie d’imitetion, la mêrne poltronnerie, en un mot les mêmes traits de caractère. Dans toute son histoire, et de même à Haïti, le nègre se montré, suivant l’expression d’un trédacteur de la Gasette d’'Augobourg, « moitié tigre, moitié singe ». L'homme primitif du Brésil est représenté par Burmeister comme un animal ne manifestant, dans ses aotes, rien dé ce qui caractérise la vie intellectuelle d’un ordte un peu élevé. « Dans les déserts de l’intérieur de Bornéo et de Sumatra, raconte Hope (4), et dans les îles de la Polynésie errent des hordes de sauvages dont on ne peut méconnaître la ressemiblance avec le babouin et qui, au point de vue du cotps et de l'esprit, ne s'élèvent guète au dessus de la brute, Ils ont peu de mémoire, encore moins d'imaginätion. Ils semblent incapables de se souvenir en quoi que ce soit du passé, de montrer aucune prévoyance en vue de l’avenir, etc. La faim seule les fait sortir dé leur apathie, Il est impossible de découvrir chez eux d'autre signe d'intelligence que cette ruse basse et bestiale, attribués au singe » ete.

On entend dire souvent que le langage constitue le trait carac- Wristique qui distingue l’homme de l'animal, si bien qu'on ve

(1) Horn. Es om che origine nr man. 1884,

peut révoquer en doute, l'existence d’un gouffre infranchissable entre eux. Les auteurs de cette objection ignorent certainement que les animaux aussi peuvent parler, qu'ils possèdent à un haut degré la faculté de se communiquer leurs idées, et même sur des choses tout à fait concrètes. « Comment peut-on affirmer, dit Broca, que l'homme seul possède la faculté du langage, et que les animaux en sont dépourvus? Il faut être aveugle pour ne pas voir que les animaux sont en état de se communiquer leurs idées par des moyens qui, tout en étant différents de ceux qu’on observe chez l'homme, n’en représentent pas moins les diverse formes du langage. »

Dujardin eut l’idée de placer dans une niche, bien loin d'un ruche, une tasse pleine de sucre. Une abeille qui, seule, avait découvert ce trésor, imprima dans sa mémoire l'état des lieux en volant autour des bords de la niche et en s’y heurtant la tele, s’envola, et revint au bout de quelque temps avec un essain de ses compagnes qui se jetèrent sur le sucre. Ces animaux n° s'étaient-ils pas parlé ? De nombreux exemples prouvent que le: oiseaux se font des communications détaillées, arrêtent des conventions, tiennent des assemblées, des cours de justice pour juge les coupables, etc. La façon dont les chamois s’y prennent pou! placer des sentinelles et se renseigner sur l'approche du danger, indique l'existence, chez eux, de la möme faculté. (Et cette prévoyance ne peut être due à l'instinct, puisqu’apres tout les chasseurs de >hamois sont postérieurs aux chamois !) Un. grand nombre d’animaux vivant en société se choisissent un chef, sou: les ordres duquel ils se placent volontairement. Cela peut-il avoi ” lieu sans communication réciproque ? La manière dont des troupet de chiens, de loups, de renards organisent des chasses d’après un plan déterminé, montre clairement qu’il doit y avoir eu entre le: différents animaux prenant part à la chasse, une entente pré alable, possible seulement par des communications à l'aide du langage. Mais l’homme, ne comprenant pas celui des animaus, croit préférable de le nier tout à fait !

L'Anglais Parkyns, qui a voyagé en Abyssinie, se Livre longtemps à l’observation des singes et de leurs mœurs et reconnul ainsi « qu'ils avaient une langue aussi intelligible pour eux que la nôtre l’est pour nous ». « Les singes, dit-il, ont des chefs aurquels ils obéissent mieux que cela n’a lieu chez les hommes, « is organisent un système régulier de pillage. Lorsqu'une de leurs

L'AMR DES BÄTns 09 297

tribus descend des fentes des rochers qu’elles habitent pour aller ravager un champ de blé par exemple, elle emmène tous ses membres, mâles et femelles, jeunes et vieux avec elle. Des . claireurs, choisis armi les plus âgés de la tribu et que l'on reconnaît aisément à leurs poils abondamment fournis, examinent avec soin chaque fondrière avant de descendre et grimpent sur tous les rochers du haut desquels on peut découvrir les environs. D'autres sentinelles marchent sur les flancs et sur les derrières : leur vigilance est remarquable. De temps en temps, elles s'appellent et se répondent pour faire connaltre si tout va bien ou s’il y a du danger. Leurs cris sont si perçants, si variés et tellement significatifs, qu'on finit par les comprendre ou du moins par se figurer qu’on les comprend. Au moindre cri d’alarme, la troupe entière fait halte et prête l'oreille jusqu'à ce qu’un second cri d’une intonation différente l’engage à se remettre en marche », ete. 7

Les canards sauvages, d’après les observations faites par les punters en Angleterre, tiennent de véritables parlements et votent.

Ces bateliers ne connaissent, en général, du langage des canards que des cris d'avertissement et de sécurité, tandis que ces oiseaux ont, comme toutes les bêtes, des façons spéciales d'exprimer leurs . sensations de plaisir, de douleur, de faim, d'amour, d’anxiété, de jalousie, etc. Mais le punter expérimenté sait reconnaître quand il est question entre eux de départ, de repos, de danger, de sécurité, d'amour, de colère, etc. ; chaque espèce a son langage particulier, Avant le départ du matin, une discussion très-bruyante et très vive s’engage toujours, et ce n’est qu'après 10 à 20 minutes de délibération que les oiseaux prennent leur vol. — On raconte qu’une oie tombée malade en couvant alla en trouver une autre : avec laquelle elle jacassa : sur quoi celle-ci vint remplacer la malade. Cette dernière se coucha à côté de l’autre et mourut une heure après. — Le renard, d’après F. W. Gruner, a dans la voix des intonations et des réflexions très variées. Le chien aboie. autreisen} quand il est content que lorsqu'il est en colère, ev sait exprimer la plupart de ses sensations par une inflexion pir:iculière de la voix. Il en est de même de presque lous nos animaux domestiques, qui savent très bien se faire comprendre par reurs sons de-voix, de la personne qui s'occupe d’eux. Chaque animai a 801 langage spécial et un crr!rın nombre de sons de voix

298 FORCE ur MATIÈSS

déterminés pour exprimer ses désirs, ses besoins, ses sentiment: ete. Le langage des insectes (abeilles, fourmis, scarabées, ete.) formé de sons et de gestes, par le moyen du toucher et de b pression, à l'aide des antennes, de la strid'lation, du grésillement d-: frottement des élytres, etc., est, comme on sait, aussi riche que perfectionné. =

Un observateur a raconté, il y a peu de temps, qu'il avait asisté un jour de printemps à l’intöressant spectaclé d’une assom blée délibérante tenue par des hirondelles. Uns paire de cs oiseaux avait commencé à construire son nid sous les combles d’une maison. Un jour, il arrive une foule d’autres hirondelles, et une discussion bruyante s'engagea entre celles-ci et les pro. priétaires du nid. Toutes rassemblées sur le toit de la maison, non loin du nid commeticé, elles se mirent à crier et à gazouiller à qui mieux mieux. Après que cette délibération eût duré quelque temps, le nid ayant été inspecté dans l'intervalle par une parte des hirondelles, la réunion se sépara. Le résultat fut que le couple abandonna le nid comméncé et se mit & em construire un autre dans un endroit du toit mieux choisi !

Une anecdote semblable est racontée par Julius Hensel dans le Tagl. Rundschau de Bodenstedt : Au mois de Septembre 1864, le narrateur vit à Osterode, dans le Hanovre, une jeune hirondelle qui se trouvait prise dans la girouette du clocher, arrélée dans son vol, par trop téinéraire. Des bandes d’hirondelles essaytrent en vain d’arracher leur sœur au trépas. Le lendemain matin, alors que le petit oiseau était mort depuis longtemps, dés nuées d’hirondelles entouraient le falte de ce dangereux clocher, et en si grande quantité que le ciel en était noir. On s'était fait de l'évènement, et on avait voulu voir ls danger de pres afin de l'éviter dans la suite. Deux heures plus tard, l'assemblée était de nouveau complètement dispersée. - -

On connaît aussi les réunions si remarquables que les oiseaux de passage ont coutume de tenir dans des endroits déterminés, un ou plusieurs jours avant leur départ, et dans lesquelles le plan du voyage est fixé d’après des conventions réciproques. Beaucoup plus compliquées encore doivent être ces assemblées que beaucoup d'oiseaux tiennent, en manière de cours de justice, surtout contre eeux qui violent le principe de la monogamie observé si ‘strictement chez un grand nombre d’entse eux. L'auteur a donné dés détails complets sur os cours de justise sinet-que eur l'emien

L’AME DES Bürss 299

conjugale des oiseaux dans son livre sur l'émouwr et les mœwre amoureuses dans le règne animal (1),

On veut bien reconnaître, enfin, que les animaux possèdent un langage, mais on nie qu'il soil susceptible de perfectionnement, Encore une assertion dépourvue de bases ! Si nous ne pouvons rien savoir de précis, relativement au perfectionnement réel ou possible du langage des bêtes, par ia raison que nous ne le comprenons pas, il ne manque pas cependant de faits et d’ohservations qui semblent démontrer que leur langage, réalisé par des oris, par des gestes ou par la mimique, est susceptible d’un certain perfectionnement, C'est ainsi qu'on remarque, d’après Fuchs (2), des différences essentielles entre les sons de voix des animaux sauvages et ceux des animaux apprivoisés de même espèce, La pertection à laquelle arrivent artificiellement les bétes (comme le perroquet, par exemple) auxquelles on apprend à parler par le secours de l’imitation, est trop connue pour qu'il soit nécessaire d’y insister. Et si nous revenons à l’homme, il faut nous demander de quel perfectionnement est susceptible, après tout, le langage de ces peuples sauvages dont les voyngeurs disent qu'ils parlent plutôt par signes et par gestes qu’à l’aide de la voix, ajoutant que les sons qu’ils laissent échapper, ressemblent davantage au cri et au glapissement des animaux qu’au langage humain articulé.

Nous savons aussi que les facultés intellectuelles des animaux sont susteptibles, en général, d’être développées et perfectionnées comme celles de l’homme, ainsi qu’on peut le constater par les effets souvent merveilleux du dressage. Si l'éducation de l’animal exige tant d'efforts et de temps, cela tient moins à son manque d'intelligence qu’à la difficulté de se faire comprendre ; il faut employer avec lui les mêmes moyens — et on les emploie en effet — dont on se sert dans l'instruction si pénible des sourdsmuets. Mais sans être dressés d’une façon particulière, les animaux domestiques deviennent, comme on sait, par leur contact perpétuel avec l’homme, beaucoup plus intelligents que dans l'état de nature, Ainsi, nos chiens de chasse, qui descendent du loup et du chacal, sont non seuleinent devenus remarquablement intelligents ; ils on: acquis de plus des qualités morales telles que les sentiments

(4) P. 69 et suiv.

@) Fucas. Das Seclenleben der Thiere, 1854,

affectueux, la conscience, la fidélité, la compassion, le sentiment du devoir, etc. Même dans l'état sauvage, la plupart des animaux se modifient et se perfectionnent, conformément aux modifications survenues dans les conditions au milieu desquelles ils vivent, sous le rapport des besoins, des habitudes, du lieu d’habitation, etc., — modifications qui, en général, se produisent si lentement, qu’elles échappent plus ou moins, il est vrai, à notre observation. L’hirondelle de cheminée fait exception à cette règle dan» la construction de son nid ; car F. A. Pouchet (1) a constaté directement un perfectionnement notable dan: cette construction, dans le cours des 40 à 50 dernières années, perfectionnement qui consisie en ce que les pelits ont plus d’espace et sont mieux abrités contre les animaux hostiles, contre la pluie, etc. Le même observateur rapporte qu, le loriot d'Europe construit aujourd’hui son nid. uniquement à l’aide de brins de fil, ce ‘qui n'a pas pu évidemment se réaliser qu’avec les débuts de l'industrie de l’homme. « Affirmer que les animaux sont de simples machines, continue M. Pouchet, c'est prouver qu’on n’en a jamais observé un seul ! S'ils ne sont que des machines, encore l'étude la plus superficielle des plus humbles {d’entre eux montre-t-elle que ces machines savent observer, comparer et juger, en d’autres termes, qu’elles possèdent toutes les facultés de l’intelligence ».

Affirmer que la raison humaine seule est susceptible de se développer et de progresser par ses forces propres, tandis que l’intelligence de l'animal resterait éternellement stationnaire sans l'impulsion imprimée par l’homme, c’est &noncer une proposition qui, d’une part (comme on en a donné de nombreux exemples), ” n’est pas complètement juste, de l’autre est impuissante à établir une différence essentielle, entre l’âme de l’homme et celle des bêtes. Dar c’est un fait notoire que l'intelligence des races humaines inférieures est complètement étrangère à ce mouvement spontané, et qu'en conséquence, ces races n’ont pas d'histoire ; de plus, nous avons déjà dit ailleurs, qu'il a fallu au genre humain, pris dans sa totalité, un temps infiniment long en” regard de la période historique, pour que cette impulsion spontanée se fit sentir. |

La transition insensible qui, par d'innombrables degrés inter-

„in F-A. Foucuer. etes de usés d'Histoire naturelle de Rouen, t, EL

L'AMS pes sûres 301

médiaires relie l’animal à l’homme, sous le rapport des facultés inte)’ectuelles aussi bien que physiques, ne peut donc plus étre niée que par ceux qui veulent faire prévaloir leur opinion contre les faits. Tous les signes distinctifs bien connus qu’on a cités en faveur d’une séparation rigoureuse n’ont qu’un caractère relatif, non absolu. Comment pourrait-il en être autrement ? La nature est un ensemble qui se développe en une chatne non interrompue dans toutes les directions, et qui ne connaît ni limites, ni séparations absolues : ces dernières sont le produit de l'intelligence humain” qui veut tout systématiser. L'homme a donc tort de vouloir se placer au-dessus du monde organiqué et de se considérer «omme un être d'une nature différente et d’une espèce supérieure’; il lui faut, au contraire, reconnaître l'existence du lien solide et indestruclible qui l’unit à la nature ; il a la même origine et la même fin que tout ce qui vit et s’épanouit.

« Ce qui n’a pas peu contribué à nous dérober si longtemps le côté psychologique du monde des animaux, dit l’auteur de Menschen und Dinge, Mittheilungen aus dem Tagebuche eines reisenden Naturforschers (185%), c’est l’ancienne opinion qui veut que l’homme, doué seul de raison, soit séparé de l’animal par un abtme infranchissable. — Une fois débarrassés de cette erreur... et convaincus que sous le rapport des facultés non seulement physiques, mais encore intellectuelles et morales, le monde animal est « un homme décomposé en ses divers éléments », nous pourrons instituer une psychologie comparée, tout comme nous avons su créer peu à peu une anatomie comparée ».

« Aujourd'hui, dit judicieusement et en excellents termes Fr. Friedrich, il y aurait non seulement de l'injustice mais encore de l’ineptie à méconnaître la place que les animaux occupent par rapport à l’homme dans le grand Tout. Celui qui refuse aux premiers des facultés intellectuelles et morales, est incapable de rien discerner dans la nature, au delà de ce que son œil aperçoit immédiatement : il ne peut rien connaître, en général, touchant les forces intellectuelles ».

‘ M. le professeur B. Cotta cite le fait remarquable, observé d’abord par Darwin dans les îles Keeling, d’une écrevisse qui ouvre d’uve certaine manière les noix de coco avec ses pinces et mange j’amande qui s’y trouve contenue. On a voulu trouver dans cette circonstance la preuve de l'existence d’un instinct inne, et l’auteur du récit semble porté à y voir une démonstration caractéris-

92 PORER ET marre

tique en faveur de la sagesse infinie du créateur, qui aurait formé un aniınal pour ce but particulier. Au fond, il n'est pss douteux que l'écrevisse n'ait fait des tentatives nombreuses à cet effet, spécialement sur les noix de coco, avant d’avoir l’idée de se servir de ses pinces de cette façon, et que, de plus, le procédé n'ait acquis, par l'effet de la sélection naturelle, le degré de perfection actuel. Chercher autre chose dans ce fait, ets’imaginer en particulier que l'animal a été gratifié de ses pinces en vue de la noix de coco — c'est assurément de la témérité ! On pourrait affirmer avec autant de raison que les nez sont faits pour porter des lunettes, ou que l'homme a été créé pour voyager en chemin de fer, qu’il construit des locomotives par instinef, et qu’il a reçu des jambes pour monter en wagoR, .

Page 1