CHAPITRE XXV
LE LIBRE ARBITRE
Puisque l'homme, avec ses facultés physiques et intellectuelles, est, comme on l’a montré dans les chapitres précédents, un produit de la nature, mère de toutes choses, il n’est pas douteux que non seulement son être, mais encore sa volonté, ses actes, ses sentiments et ses pensées, ne reposent sur les mêmes connexions naturelles et sur les mêmes nécessités de nature que l’ensemble de l'univers. Il n’y a qu’une observation superficielle et bornée de l’homme et de l'existence humaine, jointe à des préjugés spiritualistes ou métaphysiques, qui puisse nous amener à croire que les actions des individus comme celle des peuples sont le résultat ou l'expression d’une volonté complètement libre*ét consciente d'elle-même. Une étude plus approfondie nous apprend au cantraire que Findividu se trouve avec la nature-et.les influences
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natureites dans un rapport tellement intime et nécessaire, qu’il ne peut être question de bon plaisir et de libre détermination qu'à un point de vue très restreint ; elle nous apprend à reconnaître l'effet de lois déterminées dans tous ces phénomènes attribués jasqu’ici au hasard ou au libre arbitre. « La liberté humaine dont chacun est si fier, dit le grand penseur Spinoza, consiste simplement en ce que les hommes ont conscience de leur volonté, et non des causes qui la déterminent ».
Ça été le grand service rendu par la statistique, cette science qui n’a été quitirée et appréciée à sa juste valeur que dans les temps modernes, d'avoir démontré l'existence de règles déterminées dans la production d’une foule de phénamènes qu'on mettait, avec assurance, sur le compte du hasard ou du bon plaisir. Lorsque, per exemple, le statistique nous montre que dans certaines eirconstances déterminées et dans un temps donné, il y a toujours ia même nombre de meurtres, de suicides, de vols au de mariages, atc., etc, on est hien forcé d'admettre à la place du hasard ou du caprice, pour déterminer ces actes, l'existence d'une règle ou d’une sorte de destination naturelle, C’est en considérant le détail et les faits isolés que nous perdons de vue le point d'appui nécessaire pour constater le réalité de ces lois, tandis que dans l'ensemble se révèle de toutes parts un ordre des chosss qui, dans une sertaine mesure, domine inexorablement l'humanité et les hommes. De fait, — on peut l’affirmer sans exagération, — ka plupart des médecins et des psychologues positifs se rangent aujourd'hui dans Ja vieille controverse relative à la liberté de la volonté, du côté de ceux qui admettent que les actions des hommes dépendent partant, et on dernière analyse, de nécessités physiques déterminées ou d’influences provenant du dedans ou du dehors, at que dans chaque cas partioulier il reste bien peu de place, souvent pas du tout, pour la liberté du dhoix.
Nous ne pouvons songer à donner ici tous les détails relatifs à œtte grande vérité, — qui est d’ailleurs le corollaire forcé de existence d’un ordre naturel des choses, — et à traiter à fond catie inépuisable matière, puisqu'il nous faudrait parcourir pour cela, ay peu s’en faut, le domaine entier des connaissances humaines. Nous nous sontenterons de dévelapper cartains points faciles à saisir et propres à établir la possibilité de cette démonstration.
D y a-trois groupes principaux d’influences qui dominent plus
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ou moins complètement la volonté de l’homme et circonscriven! ses actions dans des limites déterminées.
Le premier a trait à l’organisation spéciale de chaque individu et aux aptitudes physiques et intellectuelles, aux impulsions, aus penchants, aux analogies de caractère, etc., qui lui ont été trans mises par ses parents et par ses ancêtres, — facteurs important et qui influent sur ses actes d’une façon si décisive qu’il ne reste que bien peu de place, et souvent même pas du tout, pour le libre choix.
La seconde catégorie d’influences est due à la culture, à l'éducation et à l’exemple qui, en modifiant soit en bien, soit en mal, les dispositions congénitales, circonscrivent le libre arbitre de la façon la plus complète. |
Un troisième ordre résulte des circonstances extérieures de la vie et de l'action des milieux au sein desquels tout individu s meut nécessairement. Nous comprenons ici, au point de vue le plus général, non seulement le pays, le sol, le climat, les condi- | tions physiques en général, mais encore les mœurs, les habitudes, les institutions politiques et sociales, le degré de culture et 4 savoir, les particularités du caractère, la façon de vivre et de se nourrir de la peuplade, de la nation ou de la race auxquelles appartient l'individu ; enfin les circonstances particulières et personnelles qui, outre les conditions générales, exercent une influence spéciale sur l’homme vivant en société, telles que Ia santé, l'alimentation, la pauvreté ou la richesse, l’abondance ou les prvations, la position sociale, le bonheur ou le malheur, | etc., etc. |
Galton (1) écrit : « La différence qui sépare, sous le rapport du moral et du physique, les tribus de l'Afrique australe, est en rapport intime avec l’aspect, le sol et la végétation des divers pays qu'elles habitent. Les plateaux arides de l’intérieur, couverts uniquement d'épaisses broussailles et d’arbusles, sont occupés par - les Boschimans à la taillé de nains et au corps nerveux ; dans ks contrées ouvertes, montagneuses, présentant ces ondulations, r&sident les Damaras, peuple de pâtres indépendants, où chaque chef de famille exerce la souveraineté dans son petit cercle; les riches pays de la couronne, dans le Nord, sont habités par la tribu
(4) Gaurow. In London Journal {of übe Royal Geogunphient Sesit, $. XXII. |
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des Ovampo, la plus civilisée de toutes et de beaucoup la plus avancée ». D’après Desor, l’histoire, les mœurs et le caractère des Indiens d'Amérique, qui) divise en tribus des prair'es et tribus des forèts, correspondent parfaitement à la nature différente du sol qu’ils habitent. Le désert a transforıne le Bedouin en u chat », selon l’expression de Karl Müller, et la devise de cetie race ner fide et, d’après le général Daumas : « Baise le ehien sur la bouche jusqu'à ce que tu eu obtiennes ce que tu veux ». Dans leur pays aride et sablonneux, qui ne leur assure qu’une existence précaire, les Arabes sont toujours resies à l'état de peuple grossier, non civilise, ne valant guère mieux que les hordes sauvages qui les entourent. Mais quel changement, dès qu’ils eurent conquis la Perse, l'Espagne et l’Inde ! Et queile diffrence, au point de vue de la culture et du caractère de la population, .entie les riches contrées du Nil, siège d’une civilisation aussi ancienne que merveilleuse, et le désert qui leur est immédiatement cuntigu | Il y a deux siècles et demi environ que les premiers eMons arriverent à Ja Nouvelle Angleterre, — de vrais Anglais sous {oës les rapports. Quel changement chez leurs descendants depuis cette époque, et sous la seule iniluence du sol et du climat ! Le peu d'euxbonpoint, la peau jaune et sèche, les cheveux longs etraides, l'allongement du cou et celui de tous les os longs et particulière ment.des membres inférieurs, le peu de developpr ment du systeme glandulaire, les yeux profonds, elc., permelien en général de distinguer, au premier coup d’eil, un Yankee d’un Anglais proprement dit. L’agitation, l’activité presque fébrile des Américains, qui explique en parlie le développement considérable, et si rapidement effectué, des Etats-Unis, peut avoir quelque rapport avec l'extrême sécheresse de l'air; et l’on croit avoir remarqué que cette agitalion augmente par le vent du Nord-Ouest, qui s’est dépouillé de ioute son humidité en traversant le siganteique continent. Plus remarquables encore sont les altérations que le type anglais a subies en Australie, particulièrement dans la Nouvelle- Galle méridionale. Dans le caractère de l’Angla's lui-même se marque l'empreinte du ciel sombre et nébuleux, de l'atmosphère pesante, des limites étroites de son pays natal, tandis que dans celui de P’Italien on retrouve l'aspect souriant de son ciel togjours bleu et de-son soleil éclatant, Les contes fantastiques et les”idées des Orrentaux sont à Funisson de la nature luxuriante qui les entouxe. Là où les hommes sont exposés aux tremblements de terre, | | 20
aux incursions des bêtes féroces, aux ouragans, où la santé, où la propriété sont continuellement menacées, la superstition et la terreur simplantent d’autant plus solidement, et l'imagination se développe outre mesure aux dépens de la raison Au contraire l'extrême Nord, avec son atmosphère glaciale et si peu favorable à la vie, ne voit se développer que de misérables broussailles, des arbres rabougris et une race d'hommes peu ou point accessible à la civilisation. Là seulement, où le climat, le sol et l'aspect de ls surface terrestre se présentent dans des conditions moyennes, ave une certaine mesure, comme en Europe, on voit l'homme s’élever à ce degré de culture intellectuelle et morale qui donne à l'Européen une si grande prépondérance sur tous les autres peuples du lobe.
8 Le savant français, Trémaux (1), croit pouvoir, à côté de l’influence du climat, démontrer par des exemples empruntés à l’ethnologie, l'existence d’un rapport tout à fait précis entre la nature géologique des contrées et les facultés intellectuelles et morales des peuples qui les habitent. L’homme le moins parfait, dit M. Tremaux, appartient aux terrains les plus anciens et, subsidiairement, aux climats les moins favorisés, tandis que l'homme le plus parfait appartient au pays qui, sur le moindre espace, offre la plus grande variété de terrains en laissant prédominer les plus récents. Si un peuple ou des animaux arrivent sur un terrain nouveau & au milieu de nouvelles conditions d'existence, ils changent à leur avantage si le terrain est plus récent, à leur désavantage s’il est plus ancien que celui qu’ils ont quitté. Nouveau sol, nouvel étre — telle est: \a pensée fondamentale qui se dégage des recherches de M. Trémaux. |
Comme le sol, le climat, etc., l’état politique et social exerce une influence considérable sur le caractère et, par conséquent, sur les actions des peuples et des individus, ainsi que Phistoire et l’ethnographie nous en offrent d’innombrables exemples. Dans an Etat despotique, les hommes, comme cela se voit si souvent en Orient, deviennent des esclaves hypocrites, sans honneur et sans dignité, prêts à tout faire pour le plaisir du maître, tandis que dans une République ou dans un Etat libre ils apprennent à & respecUr el acquièrent des vertus qu'on ne leur connaissait pas auparavant. Ces mêmes Romains qu’on avait vus si vertueux €
(4) Taimaux, In Revue contemporaine. 1866, t. X, 0. 381-384.
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si dignes au temps de la République, tinrent à honneur, sous l'Empire, d'offrir leurs femmes et leurs filles aux désirs du mattre et de sec créatures, et Rome s’emplit de tous les vices et de toutes les infamies. Dans les grandes époques, et profondément agitées, apparaissent en foule les grands hommes et les caractères admirables, qui remplissent l’histoire de leur renommée ; dans les petites, dans les périodes de stagnation, tout esprit semble éteint, toute grande action impossible.
S1 les peuples, en général, dépendent au point de vue de leur caractère et de leur histoire, de la nature du pays et de l’état social au sein desquels ils se sont développés, l'individu est également le produit, la résultante des activités naturelles, tant intérieures qu’extérieures, non seulement quant à l’ensemble de ses qualités physiques et morales, maïs encore dans tous les détails de sa conduite. Celle-ci dépend avant tout de son individualité intellectuelle et de son caractère propre. Mais qu'est-ce donc que cette individuelité qui agit si nettement sur l’homme, et détermine sa conduite dans chaque cas particulier, — abstraction faite des circonstances extérieures, — d’une manière si décisive, qu’il ne reste que bien peu de place pour l’intervention du libre arbitre ? Cette individualité est-elle autre chose que le résultat nécessaire des dispositions congenilales, tant physiques qu'intellectuelles, en rapport avec l’éducation, l'instruction, l'exemple, l’habitude, la position, la fortune, le sexe, la nationalité, le climat, le sol, l’époque, etc, ? La même loi qui régit la plante et l'animal, domine aussi l'individu — ef c’est cette loi dont nous avons déjà rencontré les traits caractéristiques dans le monde primordial. De même que la plante, pour son existence aussi bien que pour sa grandeur, sa forme et sa beauté, dépend du sol où elle a pris racine; de même que l’animal est grand ou petit, apprivoisé ou sauvage, beau ou repoussant, suivant les conditions au milieu desquelles il s’est développé ; comme l’entozoaire se transforme selon l'espèce de l’animal dans le corps duquel il séjourne ; — de même, l’homme, l'individu, au point de vue physique et intellectuel, est le produit de circonstances, d’accidents, de dispositions analogues et n'est point, par crnséquent, l’être spirituel, indépendant et libre que les moralistes et les métaphysiciens aiment à se représenter. Celui qui est né avec un penchant décidé pour la bienveillance, pour la compassion, l'amour de la justice, etc., sera généralement un homme d’une haute moralité, à moins qu'une mauvaise éduca-
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tion ou une situation sociale inf/r. ure n'aisrt étouffé ces diencsithons ; anis qu'inverse.nent ii n’y a 185 de voionl? qui puisse domoter ou contenir les individ'- put. à la mélancolie, à la paresse. à la légéreté, à la vanité, à lV’arro once, : Pavarız, à la lubrivite, à l'ivroynerie, au jeu, à Lx viole te, etc. L'expérience de tous les jours nous montre, et de la facon le plus claire, que la
couduite de chaque individu et eu rap rt avec son caractère et avec ses penchants:et ces iinpilsions. ces pen-hants congénitaux exercent sur nas jugements et sur nos actions une influence en face ae k..jueile disparaissent plus cu moins complètement toute: les autres, et en particulier ceiles qui proviennent de la réflexion ou de la relizion. « Les actions des homunes, fait dire Auerbach à un de ses personnages, sont in:.épridantes de ce qu'ils pensent de Dieu : ils agissent selon leurs inspirations et leurs babitudes ».
Combien de fois n’arrive-t-il pas qu’un homme connaissünl assez son caractère pour savoir quelles fautes il commettra, se trouve incapable, cependaut, de lutter avec succès contre cette force intérieure ! Il cominet toujours les méies fautes et se mei dans les mêmes situations fäch uses; car ce n’est qu’exceptionnellement que les impulsions de la ynsée sont en état de remporisr la victoire sur celles de la sensation. Le jeune homme et le voluptueux sacrifient tout au penchant amoureux ; le vieillard, Yavare et celui qui aime le gain, à la scif d’erquérir et de posséder ; le paresseux au besoin du repos ou’& son aversion pour le iravail ; l’ambitieux à la poursuite des hanneurs et des distinctions, la mère à son amour pour ses enfants, etc. L'avare qui a déjà amassé des millions, continue d’en entasser jusqu’à son dernier soupir tout en sachant parfaitement qu'ils.ne protiteron! ni à lui ni à d’autres. La passion l’emporte sur toutes les -considéralions, n’écoute nullement la raison et ne connaît nt la prudence ni le danger. Aucun homme ne peut, par le, seul effort de sa volonté, dominer une timidité ou un marque .de courage innés, et ka poitronnerie ou la faibiesse de caracière héréditaires peuvent réduire à néant les projeis ur Jes actes les plus éctatante, L’horaiue violeni commet, nuns ses &crès de colère, des actes dont 1j veconnati L absurdité des au'il fps SO!) Sang-b Qi. L'homme bon et compaltı-sani se sacrilic, iur et ses intérûts ‘les plus chers, pour le bien ces autres, tandis qu'il u'ya pas de gricres, pas de scene de désolstion, pas de crainte de f'.ufer
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qui soient capables d'émouvoir celui quia le cœur dur. L’orquei, le désir de plaire vu l'amour de la gloire peuvent devenir la source des plis grands crimes ou des actions les plus perverses, comme lis neuvent aussi, suivant les circonstances, procure les plis raagnifiques résultats, etc., etc.
ioûtes ces 1n3.. tions, tous ces penchants héréditaires ou aous, sont tel'enieat puissants, que la réflexion, comme on l’a déjà dit, ne peut leur opposer qu'une bien faible digue, et la relisıon aucune ; et toujours nous voyons que l'homme se laisse aller très volontiers et très facilerent à sa nature, c’est-à-dire à ce qui lui paraît le plus agréable. Nous secourons celui qui souffre, non pour obéir aux prescriptions de la morale, mais parce que la pité nous y pousse, ou parce que, nous mettant involontairement sa piace par la pensée, nous faisons pour lui ce que nous voud'ions que d'autres fisseni your nous dans le même cas. « Bien, dit ‘auerbach, c’est ce qui convient à l’homme : «mal» ce qui ne lui eomvient {as ».
Mais no: seulement le caractère particulier de chaque individu
“étermine la façon duni il agira, non seulement ses actions deri- “ent nécessatreinent de sa nature propre : chacun de ses actes est encore soumis, à chaque instant, à des influences physiques puisantes qui limitent son libre arbitre. Qui ne sait avec quelle force les variations atmosphériques agissent sur nous, sur notre humeur et, partant, sur nos déterminations ? qui n’en a fait l’expérience directement ? Nos résolutions varient avec le baromètre, et une foule (’acles que nous croyons avoir accomplis par le fait de notre libre choix, n'étaient peut-être que le résultat d’influences accidentelles ou passagères. L'état et les dispositions du corps exercent aussi une iniinience presque irrésistible sur notre humeur et sur nos déterminaticns. « Le jeune homme, dit Krahmer, a d’ auires idées que le vieillord, l'homnie couché pense autrement que V’horıme debout, celui qui a faim auireinent que celui qui est rassasié, luomre de honre humeur autrement que celui qui est triste ou irrité, etc. ». L’iefluence considérable exercée sur la pen te et six Les actions de l'homme par les désordres si variés di. tilférents organes, est trop connue pour qu’il soit nécessaire PRET , ercovler culs chose gu "une simpie mention ; on l'€ "d’ailmes Srigure p'usieurs fais dans un des pi Scöddenis chapitres: fre | es fes plus borriblee out &ié souvent provog':es, en dehors fe Le volonté de jeags auteurs, nar des éfats anormaux de l’orga-
nisme. C’est senlement de nos jours que la science a commencé à approfondir ces faits remarquables et à reconnaître des maladies dans des cas où lon n’aurait pas hésité, autrefois, à proclamer l'existence d'une libre détermination.
En somme, quiconque aura examiné les choses à fond, reconnaîtra que le libre arbitre de l'homme doit étre circonscrit, au point de vue théorique aussi bien que pratique, dans les plus étroites limites ; comme le dit l’auteur anonyme de l’important ouvrage sur l’idée de Dieu (1) : « Notre vie tout entière, comme notre organisation, reposent à la fois sur la nécessité et sur la liberté. » L'homme est libre, mais il a les mains liées ; il ne peut dépasser les limites que la nature lui a tracées, mais il peut, en dedans de ces limites imposées par les lois naturelles, se déterminer lui-même en tant que les idées conformes av but peuvent l'emporter sur celles qui ne le sont pas, ou que l'rntelligence et la réflexion triomphent des penchants innés ou acquis, des appéits ou des dispositions momentanées. Plus un homme a l'esprit cultivé, plus sa volonté est forte et plus sa responsabilité est grande; tandis que celle-ci décrott proportionnellement, à mesure que ls raison et la réflexion sont moins en état de soutenir la lutte contre les impulsions basses ou involontaires de l’âme. C'est pourquoi la plupart des criminels qui violent les lois de l’Etat et de la société, doivent être considérés comme des malheureux plus dignes de pitié que de mépris. L’immense majorité des crimes est le résultat manifeste des passions ou de l'ignorance, du manque d’instruction ou de la faiblesse d'esprit, etc. L'homme cultivé sait trouver le moyen de se bébarrasser des obstacles sans violer la loi positive ; l’homme sans éducation ne connait d'autre voie que le crime pour se tirer d’affaire : ilest victime de sa situation. Où est le libre arbitre de celui qui, agissant sous le coup de la nécessité ou dominé par le sentiment irrésistiblé de la conservation, vole, pille et assassine ? Quelle peut bien: être la responsabilité d’un homme chez lequel le penchant à la destruction et la disposstion à la cruauté sont très developpés, et dont l'intelligence est faible ? Le défaut d'intelligence, la pauvreté et le manque d'instruction sont les:trois grands facteurs des crimes. Déjà Platon avait su entrevoir cette vérité : « Les crimes, dit-il, sont causés par le défaut de culture, par la mauvaise éducation et par la mauvaise orga-
(4) Die Gottesidee. Nördlingen, 1850,
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nisation de l'Etat. » Et le judicieux auteur, déjà cité souvent, des « Elements of social science » s’écrie : « In’ y « rien d'étrange ni d’extraordinaire dans le crime et dans la folie. L’un et l’autre proviennent de causes fixes et déterminées, tout aussi accessibles à nos recherches que les lois de la physique, avec cette différence que celles de l'esprit humain, en raison de leur plus grande complexité, sont plus difficiles à saisir . . . . . C’est un fait constant, que chacun de nous pourrait devenir criminel ou fou s’il était placé dans des conditions appropriées, etc. »
Il n’y a rien d’exagéré dans le rapprochement établi ici entre le crime et la folie : un grand nombre de travaux récents, dus A des médecins, confirment le fait. Ces travaux ont établi que, sinon tous les criminels, du moins un grand nombre d’entre eux, étaient prédisposés et, en quelque sorte, prédestinés au crime par l’imperfection de leurs facultés physiques et intellectuelles. Il résulte des recherches de Saure sur les causes de la folie dans les prisons, qu'il y a la plus grande analogie entre les aliénés et une certaine classe de prisonniers composée de gens d’une organisation imparfaite ; une partie de la population des prisons serait mieux placée, selon lui, dans les asiles ! Il prétend aussi qu’actuellement fen plein XIX”* siècle) le nombre des condamnations prononcées contre des fous est considérable. Des résultats analogues ont été obtenus par le doeteur Benedikt, de Vienne, qui a eu l’occasion d’examiner les cerveaux d’un bon nombre de grands criminels et a toujours trouvé leur conformation entièrement défectueuse. Les circonvolutions, en particulier, étaient remarquablement peu développées et les lohes postérieurs, siège du sentiment st des impressions morales, étaient si atrophiés qu'ils ne recouvraient plus complètement le cervelet. Le professeur Benedikt considère le crime et la tolie comme deux jumeaux, et est d’avis que le criminel agit aussi peu que possible sous l'influence de la liberté morale et de la détermination spontanée (1).
Tel est aussi l’avis du docteur Bordier, de Paris, qui en examinant le cerveau de 36 suppliciés, a trouvé chez presque tous la région pariétale considérablement développée aux dépens de la région frontale ; ce qui indique un degré inférieur d’intelligence et un penchant prononcé à la violence. Cette conformation correspond aussi à la conformation ordinaire du cerveau de l’homme
(à Compte-rendu &u Congrès des Naturalietes à Graz. 1878.
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préhistorique, de sorte qu'on peut la considérer comme an fait d’atavisme ou comme un retour isolé à l’état de barbarie primitive. On rencontre tres-rareınent chez les criminels, d'après les mêmes auteurs, ds cerveaux nurmaiement constitués. Le plus souvent on trouve de l’asymétrie, l’ossification prématurée des sutures. des traces d’une inflammation ancienne des méninges, de la congestion etc.
Le docteur Fiesch, un des savants qui se sont occupés le plus récemment de la question, est arrivé à des résultats qui nous font apparaître la conduite de ces malheureux sous un jour bien différent de celui sons lequel on a l'habitude de considérer les actes des criminels. Tous les faits receuillis nous montrent, dans un grand nombre de ces derniers, des malheureux, atteints d’aliönation mentale soit à ses débuts, soit en plein développement.
Pius récemment encore, le criminaliste italien R. Garofalo (2), a constaté qu'aucun des grands criminels soumis à son examen n’était exempt de stigmates physiques ou moraux analogues à ceux de L'Homme sauvage ou primutil. Règle générale, il rencon-
trait, avec un manque absolu de sens moral, le front petit et
étroit, fe progaathisme, la protminence des arcades sourcillières, les cheveux laireux ou er'pus, l'absence de barbe, etc. Ce « type criminel », suivant l’expres-ion de Garoïalo, peut étre considéré comme un effet de l’alavisms ou comme une monstruosité ; il se rapprocherait des types humains inférieurs, dont le criminel partage les instincts : la enpidite, l’inctahilité et l’élourderie, ,
Le professeur C. Lombroso, de Turin, est arrivé, il y a déjà huit ans, aux m&mes résultats. D’après lui, le prognathisme, les cheveux crépus, la barbs rare, {a peau trés brune, la petitesse du cerveau, Ja saillie! des pomunettes, le front fuyant, la grandeur démesurée dis oreilles, la faiblesse relative du système museulaïre, — saut de: signes qui rapprochent le criminel européen du ty De mon ol.
C'est pourquoi, dit G. Forster, nous ferions beaucoup mieux de ne juger et de ne candaniner personne. » Et c’est pourquoi dans quafaues siècles, alors que l'humanité sera devenue meil-
(4) Dr Frese. ÜUntersuchungen über Verbrecher-Gehirne, Würzb.urg, (4) R. Garoraro. In Revue philosorhique. 1586. p. 30% et auiv.
teure, plus sage et plus heureuse, on considérera les procès criminels de notre époque avec le même sentiment que celui qui nous est inspiré aujourd'hui par les condamnations des sorciers e° par les jugements de l’inquisition au Moyen-äge,