LE P\SSA.GE DES MURAILLES
Ma chasse finie, le printemps, je résolus d'aller faire un voyage à Kamouraska avant de 'm'établir à Rimouski, où j'avais concédé une terre. Je possédais quelques épargnes, je les laissai à serrer à un habitant et je partis, pour aller rendre visite à mes gens et à mes anciens amis dans ma paroisse natale.
Dans ce temps-là, il n'y avait pas de Chemin du Roi entre les Trois-Pistoles et Rimouski, on allait par eau ou bien à pied en suivant la grève. Le long des Murailles on était obligé de prendre l'appoint de la marée pour passer ; car vous savez qu'à marée haute la mer vient battre le pied des Murailles, en bien des endroits.
On mettait environ deux jours à faire le passage : ce n'était pas commode, et pourtant c'était plaisant.
Tenez, je ne sais pourquoi, mais quand on voyage dans un grand chemin passant, en voiture, qu'on loge aux maisons, il semble que ce n'est rien ; on ne s'en souvient pas. C'est encore bien pis quand on va en bateau à vapeur ou en chemin de fer ; ah ! bien, dame ! alors, on ne voit rien du tout, et toute l'histoire véritable d'un voyage comme ça, c'est qu'on est
parti de telle place, à telle heure, et qu'on est arrivé à telle autre place, à telle autre heure.
Mais, quand on voyage en canot ou de son pied, qu'on saute les rapides dans les bouillons, ou qu'on fait portage, qu'on marche sur les feuilles ou sur le sable et les galets, qu'on chausse la raquette pour la neige, qu'on campe sur la grève ou dans le bois, qu'on dort sur le sapin... oh ! c'est tout difîerent ; on n'oublie pas ça, et il nous paraît qu'on voit toujours son tas de bois pour la nuit et la fumée qui monte de son camp.
Pourtant, il y a de la misère là-dedans ; et puis, ce n'est pas un établissement. Il faut rester seul pour mener cette vie-là, à moins de se faire sauvage... Aussi, je conseille toujours aux jeunes gens de s'établir sur des terres : ça vaut mieux, malgré tout. On peut aller à l'église régulièrement, on a toujours le prêtre à son service si on tombe malade, sa femme et ses enfants pour récomfort, et on couit plus de chances d'être bien préparé quand la mort vient ; <!ar, il faut que tout finisse par là, et on ne doit pas oublier qu'on est plus Longteînps couché que debout.
Mais, je reviens à mon voyage. Parti de la Rimère-hâtée le matin, je me rendis à la Pointe-àla-Cive, pour camper le soir. Je faisais route avec un des garçons du seigneur Eioux des Trois-Pistoles : c'est lui qui m'a appris l'histoire que je vas raconter sur le Père AmbroLse, un des missionnaires qui desservait la côte du
Sud, avant l'établissement des paroisses en baff de Kamouraska.
Le Père Ambroise logeait toujours chez le seigneur Eioux à Trois-Pistoles. La dernière fois qu'il vint faire sa mission, il passa là quelques jours pour exercer le saint ministère comme d'ordinaire. Pendant qu'il était là il arriva un tireur de portraits, qui allait ainsi par les campagnes, comme vous avez vu.
Il prit envie au seigneur E-ioux et aux autre» gens des Trois-Pistoles de faire prendre le portrait du Père Ambroise. Le Père ne s'en souciait pas trop ; comme on lui dit que ça ferait plaisir à tout le monde, il y consentit. Mais dans ce temps-là ce n'étaient pas des petits portraits dans de petites boîtes comme aujourd'hui, c'étaient des portraits faits en peinture et grands comme on voulait.
Quand le portrait fut fini, on le mit dans la Chambre de Compagnie, et les gens vinrent 1» voir. Chacun s'extasiait et on trouvait le portrait bien ressemblant : il y avait sa robe, son bréviaire sous le bras ; en un mot, tout y était et on ne pouvait pas s'y méprendre.
— Pour moi, dit le Père Ambroise, quand le peintre fut parti, je trouve que je ressemble à un noyé dans ce portrait !
Après la mission, le Père Ambroise, étant sur le point de partir pour Rimouski, dit au seigneur Eioux :
— Mon bon Monsieur Eioux, pourriez - vous me donner un vieux gobelet de ferblanc pour
mes voyages, j'ai eu le malheur de perdre celui que j'avais, je ne sais trop comment ?
— Mon Père, reprit le seigneur Rioux, en prenant sur la table un gobelet d'argent, faites-moi le plaisir d'accepter celui-ci en soavenir de^ moi.
— Ah ! je ne puis pas faire cela ; donnez-moi,, je vous prie, un gobelet de ferblanc.
— Mon père, vous ne me refuserez pas le bonheur de vous offrir un petit cadeau ; j'en serais peiné.
— Mon cher Monsieur Rioux, vous savez que je ne pourrais accepter ce gobelet qu'à la condition de vous le rendre, et si j'allais le perdre.
— Eh bien ! mon père, vous allez le prendre^ et il reviendra à moi ou à ma famille, après votre mort si vous le perdez, le Bon Dieu me le rendra.
— Ainsi soit-il, reprit le Père Ambroise, et que le Bon Dieu vous récompense, avec votre famille, de toutes les bontés que vous avez eues pour Son humble serviteur.
Le Père Ambroise partit dans un canot dirigé par deux hommes. La famille Rioux et les voisins le reconduisirent jusqu'au rivage : c'était comme un enterrement, tout le monde était, triste.
Dans les environs de la Pointe-à-la-Cive, lecanot, on ne sait par quel accident, chavira : le Père Ambroise et un des hommes qui conduisaient l'embarcation se noyèrent ; l'autre se:
cramponna au canot et réussit à se sauver {^).
Le lendemain matin, Madame Rioux, en faisant son ménage, trouva le gobelet d'argent sur la table de la Chambre de Compagnie, à la même place où il était, quand le seigneur Eioux l'avait pris pour le donner au bon Père.
On se dit, de suite : le Père Ambroise est mort ; il l'avait bien dit que son portrait était le portrait d'un noyé. Nous perdons gros ; mais il y a un saint de plus dans le Ciel !
Comme vous pensez bien, Le Gobelet d'argent est plus précieux que cent fois son pesant d'or, et on le conserve comme une relique.
1*) Amable Ambroise Rouillard, en religion Père Ambroise Prêtre Récollet, exerça de temps à autre le ministère dans les paroisses ou missions du bas du fleuve de 1727 à 1768.
La Liste Chronologique de M. Noiseux assigne l'année 1769 comme celle de la mort du Père Ambroise, sans mentionner le genre de mort qui l'enleva. Cette liste place au 19 juin 1734 l'époque de l'arrivée ou de l'ordination du Père, tandis qu'on trouve dans les anciens registres de Rimouski des actes écrits et signés par lui dès l'année 1727.
Quant à l'époque de la mort du Père Ambroise, j'ai toutes raisons de croire qu'elle arriva en 1768, et de la manière indiquée par la tradition. Il y a des actes signés du Père qui datent de 1767, puis il y a une lettre de M. Lepage de Saint- Germain, du 27 octobre 1769, précieusement conservée à l'Archevêché, qui évidemment fait allusion à la mort du Père Ambroise comme à un événement remontant déjà à quelque temps.