LES CHALOUPIERS
En revenant de mon voyage de Kamouraska, je logeai chez nn nommé Levêque, à l'Ile Yerte. Levêque était chaloupier : il passait toute la belle saison sur l'eau, à chasser, à mener des voyageurs, à faire des messages et à transporter des effets, allant de la côte sud à la côte nord, de Québec à Gaspé, partout où il y avait quelque chose à faire.
Dans ce temps-là, — un bon chaloupier ne manquait pas de besogne, et comme Levêque, à part de cela, était un bon chasseur de marsouins, il vivait fort à son aise.
Quand je lo«*eai chez lui, il venait justement de perdre son associé. Dans la conversation, il me proposa de prendre la place du défunt, me fit part de ses projets, et me charma si bien que je consentis à sa proposition.
Je redescendis donc en hâte à E.imouski, pour retirer mon argent et remonter aussitôt à l'Ile Yerte. Mon ami me remit le dépôt que je lui avais confié, je lui fis cession de la terre que j'avais concédée, et, au lieu de m'établir, je me vis de nouveau lancé dans les aventures.
Revenu à l'Ile Yerte, j'achetai, de la veuve de l'ancien compagnon de Levêque, sa part de la
chaloupe et tous les agrès, pour devenir associé avec moitié des risques et des travaux et moitié des profits.
Je n'ai pas besoin de vous dire toutes les courses que nous avons faites, à travers lesquelles nous trouvâmes le tour de tuer deux marsouins dans le cours de la saison.
Ce serait une belle chasse que la chasse au marsouin, si on en tuait plus souvent. Ça se fait en chaloupe à la voile : un des associés gouverne la chaloupe dans les eaux où se trouvent les mouvées de marsouins, l'autre se tient debout à l'arrière, appuyé sur son harpon à longue tige de fer : aux pieds du harponneur est un petit baril servant de bouée, qui se fixe au harpon au moyen d'une longue amarre du meilleur fil. Ou tient de plus, tout prêts, une couple de fusils chargés à balle.
Les marsouins passent et repassent, à quinze, vingt, trente pieds dans l'eau, sous la chaloupe ^ souvent ils croisent la course de l'embarcation, ou prennent le sillage. Vous savez comme l'eau salée est claire et transparente ; avec de l'habitude on finit par se rendre compte de ce qui se passe ainsi à plusieurs brasses de profondeur.
Le harponneur suit les mouvements de son gibier, et donne ses ordres au timonier en conséquence. Le marsouin, à la profondeur où il se tient d'ordinaire, apparaît comme une tache jaune plus ou moins grande, selon l'épaisseur de la couche d'eau qui le sépare de la surface. Le chasseur guette le moment où la tache jaune
«e montre en ligue droite avec le derrière de la chalonpe, et alors, prompt comme l'éclair, il lance son harpon droit à pic et jette la bouée à la mer.
Si le marsouin est frappé, il fait beau voir courir, plonger et bondir la bouée, à la suite de l'animal. L'affaire des chasseurs alors est de suivre la bouée du mieux possible, et, dans toiis les cas, de ne pas la perdre de vue. Le marsouin finit bientôt par diminuer la rapidité de sa course, puis par s'arrêter, ou à peu près : alors, on s'empare de l'amarre, par le moyen de la bouée ; en tirant avec précaution sur le harpon, on cherche à s'approcher du marsouin, qui vient respirer de temps en temps à la surface. Dès qu'on trouve sa belle, on lui envoie une balle dans le voisinage du soufflet et le marsouin est à soi, il ne s'agit plus que d'aller à terre, pour le décapoter et faire fondre l'huile {^).
Dès les premiers jours que j'étais avec Levêque, il me parla d'un projet qu'il avait formé depuis longtemps, celui d'aller faire la traite avec les sauvages sur la côte du Nord. Il y avait des risques à courir, mais de gros profits à faire. En mettant le reste de mes épargnes
(•) Cette manière de capturer le marsouin n'est pratiquée que par un petit nombre de chasseurs : presque tout le marsouin qui se prend dans le Saint-Laurent se prend dans des pêcheries tendues avec des perches sur les battures, qui restent à découvert ou à peu près à marée basse, ou bien à l'eau profonde avec des lilets; mais la description de ces méthodes n'entre pas dans le plan de cet écrit.
arec les siennes, il y avait moyen de partir ce commerce avec une bonne pacotille.
Ce projet ne me souriait pas ; cependant, je finis par céder, et il fut convenu que le printemps suivant nous irions tenter les chances de la traite avec les Montagnais. En attendant, pour préparer les voies et se ménager des intelligences avec les sauvages, nous profitâmes d'une occasion qui se présenta d'aller passer quelques jours à Tadoussac, durant la mission qui eut lieu au commencement de Juillet.
Yoici comment cette occasion se présenta. Nous avions fait havre dans un de nos voyages à la Pointe-aux-orignaux, et, laissant notre char lovipe en soin aux gens des pêches, nous étions allés faire un tour chez les habitants des coteaitx de la Rivière- Quelle. Là nous rencontrâmes un habitant, M. Langlais, qui faisait des affaires avec la Compagnie des Postes du Roi, et qui nous proposa de le mener à Tadoussac avec les provisions qu'il allait vendre au commis de la Compagnie. Ça faisait deux fois notre affaire, il va sans dire que le marché fut bientôt conclu.
Mais avant d'aller plus loin, écoutez bien, cette histoire. Il y avait dans les coteaux un vieillard et sa femme, habitants à l'aise et sans enfants : un beau matin que le vieux était à. se promener sur la grève de la devanture de sa. terre, il vit une boîte, sur le rivage : en approchant de cette boîte qui n'avait point de couvercle, il y trouva un tout petit enfant bien portant en apparence. La boîte était d'un bois.
FORESTIERS ET VOYAGEURS. lit
étranger au pays, et l'enfant était autrement attifé que les enfants du pays : comme en ce moment il y avait une chaloupe qui abordait un navire anglais arrêté à quelque distance au large, le vieux se dit : — Ce sont les Anglais qui sont venus mettre ici cet enfant ; mais c'est égal, le pauvre petit n'y perdra pas : le bon Dieu me le donne et je l'accepte ; allons leporter à la bonne-femme et le faire baptiser.
Trois heures après le vieux et la vieille, endimanchés pour le compérage, partaient dans leur calèche pour aller à l'église.
Rendu devant les fonds baptismaux, après avoir entendu raconter l'aventure et avant de commencer les cérémonies du baptême, M. le Curé demanda au parrain :
— Quel nom voulez-vous donner à cet enfant?
— J'en sais rien, M. le Curé, répondit le vieux.
— Comment, vous n'en savez rien ?
— Eh ! bien non, j'en sais rien ; mais je suifr^ quasiment sûr que c'est un Anglais.
Le fait est que le vieux ne savait pas trop quel saint il fallait invoquer, pour obtenir la grâce de faire un bon chrétien d'un Anglais.
— Dans ce cas, reprit le curé, nous allons le nommer Jean Sérien dit Vanglais. Ce qui fut dit fut fait.
Or c'était ce même Jean Sérien dit Langlais, héritier de son vieux parrain et devenu un des plus respectables citoyens de la Rivière-Ouelle,.
que nous conduisions en ce moment au Sagnenay, avec des produits de sa riche terre.
Nous arrivâmes à Tadoussac, la veille de l'ouyerture de la mission : et je puis vous dire de suitç que les deux jours suivants sont parmi les plus beaux jours que j'ai passés dans ma vie,
Tadoussac est placé comme un nid, au milieu des rochers de granit qui entourent l'embouchure du Saguenay. La chapelle et les maisons du poste occupent le rebord d'un joli plateau, au sommet d'une dune escarpée qui suit les contours d'une charmante petite baie. Ainsi perchés, ces édifices dominent l'étroit rivage de sable fin qui s'arrondit à leurs pieds. A droite, la vue plonge dans les eaux profondes du nombre Saguenay ; en avant, elle se perd dans l'immense Saint-Laurent. Tout autour de soi des montagnes couvertes de bois de sapins et de bouleaux. Par l'ouverture que s'est frayée la puissante rivière a travers le roc, on voit les battures, les îles et les rives sud du Grrand Fleuve. C'est un endroit délicieux !