LES MISSIONNAIRES
Le lendemain de notre arrivée était donc le jour de la venue du missionnaire. Les missions du Nord étaient alors desservies par M. Le Courtois (=^), un prêtre français échappé aux massacres de la révolution française.
Dès le matin les sauvages étaient sur l'alerte, se préparant à recevoir leur bon Père. Leurs cabanes, au nombre d'une trentaine, étaient dispersées sur le plateau, en arrière de la chapelle et des maisons rouges du poste, au milieu des petits bouquets de sapin.
Vers la mi-matinée, on vit le canot du père Le Courtois dédoubler -la pointe, accompagné de plusieurs autres canots de sauvages qui lui faisaient escorte. Alors sortit des cabanes toute la population montagnaise, les hommes en tête armés de leurs fusils, puis les femmes suivies des enfants.
Les hommes se mirent en rang devant la chapelle, et commencèrent une fusillade qui dura jusqu'à ce que le canot du missionnaire fût près de toucher le sable de la baie. Les femmes, coiffées de leurs jolis bonnets, étaient groupées,
(•) Arrivé le 26 juin 1794, en Canada, mort le 18 mai 1828 ^i'après la Liste Chronologique de M Noiseux,
avec les enfants, tout autour du talus de la dune.
Quand le canot du missionnaire prit terre, tous les Montagnais descendirent la côte, pour le recevoir au rivage et lui donner la main, les hommes les premiers et les femmes ensuite ; le père Le Courtois allait de l'un à l'autre, à travers les groupes, donnant à chacun la main, en répétant : Koille ! Koille ! Bonjour ! Bonjour !
Le Père se rendit ensuite, accompagné de tout son troupeau, à la Chapelle, pour offrir une prière au Seigneur et remercier Marie de sa protection.
Dans l'après-midi eut lieu le baptême de tous les enfants nés depuis la dernière visite du missionnaire. C'était vraiment touchant de voir tous ces bons sauvages et ces bonnes sauvagesses, les pères, les parrains et les marraines debout en rang devant les balustres pendant la cérémonie. Il y eut ensuite salut : les sauvages chantèrent des cantiques dans leur langue ; les hommes, tous placés du même côté, disent un verset, puis les femmes, rangées de l'autre côté, répondent par le verset suivant. Ils chantent à ravir, surtout les femmes.
Le soir, tard, après la brunante, tous les sauvages, hommes, femmes et enfants, se rendirent et ils font cela tous les soirs durant la mission, qu'il fasse beau ou mauvais, se rendirent au cimetière, et là, à genoux autour de la grande croix, ils chantèrent un libéra pour les âmes de leurs parents et amis défunts... Je n'ai jamais
entendu rien de plus solennel et de plus touchant que ce chant, si magnifiquement triste, redit au sein du calme et des ténèbres de la nuit, au milieu des tombeaux. C'est encore plus beau quand le vent souffle et que la tempête gronde.
Le lendemain le père Le Courtois chanta la messe solennelle, après laquelle il fit l'enterrement d'un vieillard mort deux jours auparavant. En pareille circonstance, tous les sauvages sans y manquer, hommes, femmes et enfants, viennent religieusement jeter, chacun à son tour, sur le cercueil descendu dans la fosse, trois poignées de terre.
Le pauvre missionnaire n'avait pas de repos ; du moment de son arrivée au moment de son départ, il fut constamment occupé à l'autel ou au confessionnal ; d'autant plus qu'il devait partir le surlendemain pour Chicoutimi.
Ce qu'il y a de bon et de beau chez les Montagnais, c'est que les enfants apprennent leurs prières, leur catéchisme et le chant même, sans que le missionnaire s'en mêle presque. Ils savent lire et écrire, et c'est dans la cabane que les premiers préceptes de la religion s'enseignent par le père et la mère.
Pendant les trois jours que j'ai passés à Tadoussac, cette fois-là, les sauvages et les canadiens du poste n'ont cessé de me parler du père Labrosse : ils m'ont montré le lieu où il a été enterré dans la chapelle.
Sur le plancher, vis-à-vis de la tombe, il y a
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FORESTIERS ET VOYAOEURS.
une croix percée à jour dans les planches : les Montagnais disent que ces ouvertures leur semblent être comme un moyen de communiquer encore avec leur cher Père.
Il y avait alors vingt-quatre ans que le père Labrosse {^) était mort et son souvenir était aussi vivant que le premier jour.
Le père Labrosse a été missionnaire partout, je crois bien, car on entend mentionner son nom
u . et
(•) Jean Baptiste Labrosse, prêtre de la Compagnie de Jésus, a exB' ce le saint ministère dans un très grand nombre de localités du Bas-Canada et du Nouveau-Brunswick pendant 35 ans; mais il est surtout connu comme missionnaire des Montagnais, parmi lesquels il a évangolisé pendant environ seize ans. Il existe dans les anciens registres de Tadoussac, conservés à l'Archevêché, une notice biographique fort intéressante sur le P. Labrosse.
Le bon père mourut à Tadoussac le II Avril 1782 à l'âge de 58 ans, dit l'acte de sépulture ; il fut enterré le lendemain dans la chapelle de la mission. Son corps a été depuis transporté de Tadoussac à Chicouiimi, il y a quelques années seulement.
C'est le Père Labrosse qui a mis la dernière main à cette belle chrétienté montagnaise si pleine de foi et de piété. Il a écrit la plupart des livres religieux qui sont encore en usage chez les Montagnais, a composé un dictionnaire de la langue de ce peuple, et traduit des passages considérables de la sainte Écriture dans cette langue. Le père Labrosse a encore répandu, chez ses bons et chers sauvages, l'usage de la lecture et de l'écriture, qui s'est transmis de génération en génération, dans toutes les familles de cette tribu, jusqpi'à ce jour. On serait tenté de croire, à lire les registres de Tadoussac, que la plupart des Montagnais ne savent pas signer leur nom : tel n'est pas le cas, cependant; mais le refus lacile qu'ils ne manquent jamais de faire à pareille demande vient chez eux d'une habitude due à l'extrême timidité naturelle aux sauvages.
des deux côtés de la Baie-des-Clialeurs, à K.imouski, dans la côte du Sud, à l'Ile d'Orléans, à Québec, dans les paroisses d'en haut ; il a baptisé et confessé des Français, des Canadiens, des Acadiens, des Irlandais, des Anglais, des Écossais, des Abénaquis, des Hurons, des Maléchites, des Micmacs et, surtoiit, des Montagnais,
C'est encore le père Labrosse qui a converti les premiers Naskapis qui se soient faits chrétiens, et voici comment la chose est arrivée.
Le Père était au lac Saint-Jean, et il y avait là plusieurs Montagnais, et quelques familles naskapis venues de l'intérieur des terres par la rivière Mistassini. Tous ces Naskapis étaient infidèles, et le missionnaire aurait bien désiré leur faire connaître la vérité ; mais la chose n'était pas facile. Les Naskapis avaient leurs superstitions et leurs usages payens qu'ils ne voulaient point abandonner. Bref, ils faisaient tous la sourde oreille à ce que leur disaient le Père et les Montagnais. Quand un sauvage est décidé à ne rien entendre, il n'y a pas de sourd qui soit plus sourd que lui : or, comme les Montagnais connaissaient cela, ils voyaient bien qu'il était parfaitement inutile de parler à leurs frères des terres.
Un beau matin un Montagnais, plein de foi et plein de zèle, vint trouver le père Labrosse, et voici, à peu près, la conversation qui eut lieu entre eux.
— Père, dit le sauvage, les Naskapis n'ont plus d'oreilles ; mais ils ont encore des yeux.
— Eh bien ! répondit le Père, qu'est-ce qu'il faut leur montrer à ces pauvres gens ?
— Je n'en sais rien, moi ; mais, si tu pouvais faire un miracle devant eux, ils ouvriraient les yeux et ils verraient.
— Mais, je n'ai pas le pouvoir de faire des milacles ; ce pouvoir n'appartient qu'à Dieu.
— Tu dis vrai ; mais le Bon Dieu donne quelquefois ce pouvoir : tu nous as parlé souvent des miracles des apôtres et des autres saints.
— ^Je suis apôtre, c'est vrai ; mais je ne suis qu'un pauvre pécheur. Au reste, tu sais ce que répondit Notre-Seigneur à ceux qui lui demandaient un miracle. Dieu ne donne pas de miracles à ceux qui en demandent.
Le sauvage se recueillit un peu, puis il reprit :
— Dieu ne donne pas de miracles à ceux qui en demandent, c'est vrai ; mais il en donne des fois à ceux qui n'en demandent point. Les Naskapis n'ont point demandé, c'est moi qui ai demandé ; dans ce cas-là, il faut que je m'en aille : eh bien ! je pars de suite pour Tadoussac. Le Bon Dieu ne donnera pas de miracle à celui qui l'a demandé ; mais il en donnera un à ceux qui ne l'ont point demandé et qui en ont besoin... C'est juste, c'est comme ça !
Et, sur ce, le brave sauvage s'en va de suite à sa cabane ; il donne l'ordre à sa femme d'enlever les écorces et les peaux, il charge son canot sur ses épaules, le porte à la rivière, s'embarque avec sa famille, et descend vers Tadoussac.
Il faisait alors une grande sécheresse, et il y
■avait da feu dans les bois : l'air était épais de fumée ; c'était comme une apparence d'un grand désastre. Sur le midi, le feu, poussé par le vent, courant au milieu des feuilles et des branches sèches, et s'élevant en pétillant dans les sapins, menaçait les cabanes. Les Montagnais et les Naskapis commençaient à déménager, pour se transporter dans une clairière humide voisine du lac, lorsque le Père Labrosse, qui était au milieu d'eux, leur dit, avec un ton d'autorité qui les frappa : — Laissez-là vos cabanes et vos effets, ne touchez à rien ; mais suivez-moi !
Les Naskapis, sans se rendre compte de ce qu'ils faisaient, et les Montagnais animés d'une confiance sans bornes, s'avancèrent avec le Père Labrosse, au-devant de l'élément destructeur.
Rendu à une certaine distance des cabanes, le Missionnaire prit un bâton et traça sur le sol une ligne de démarcation en ordonnant au feu de s'arrêter là. Puis il s'assit tranquillement à terre à la façon des sauvages.
Arrivées à l'endroit marqué, les flammes se tordirent, comme dans des convulsions, puis s'éteignirent, là et de chaque côté, en ligne du tracé qu'avait fait l'homme de Dieu.
Les Naskapis, comme aurait dit le Montagnais, avaient encore des yeux, ils les ouvrirent, virent et crurent à la parole qui leur était annoncée.
Les Montagnais disent encore que, huit mois avant sa mort, au moment où ils allaient partir pour la chasse, le Père Labrosse fit venir les chefs et les principaux de la nation pour leur
annoncer sa fin prochaine, leur faire ses adienr. et leur donner ses derniers avis.
— Je ne suis pas sans quelqu'inquiétude sur le sort de vos enfants, leur avait dit le Père, quand je serai parti d'avec vous. Les prêtres sont rares dans ce pays, les ouvriers manquent à la vigne, les conditions peuvent empirer encore, il sera difficile peut-être de vous procurer les mêmes soins que je vous ai donnés. Il viendra peut-être parmi vous des faux-prophètes, des loups sous la peau de brebis, pour surprendre votre bonne foi et vous détacher de l'Eglise de Jésus-Christ ; mais écoutez ce que je vais vous dire et retenez bien mes paroles, redites-les aux autres sauvages et répétez-les souvent à vos enfants... S'il se présente à vous des hommes que vous ne connaissez pas, quand vous serez dispersés loin des chapelles et des cérémonies du culte, et que ces hommes vous disent qu'ils sont les ministres du Seigneur, répondez-leur : Eh bien ! faites ce que font les ministres du Seigneur. Alors, quand ces hommes vous annonceraient le nom du Sauveur, quand ils prieraient et quand ils seraient pieux en apparence, s'ils ne font pas le signe de la croix, s'ils ne vénèrent pas la Sainte Vierge et les saints, s'ils ne disent pas le chapelet, et s'ils ne vous parlent pas comme moi du Grand- Evêque qu'il y a à Rome, successeur de Pierre, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, ne les écoutez point, ce sont des enfants de l'erreur !
Les Montagnais ont retenu les paroles du
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Père Labrosse et les ont transmises à leurs en» fants ; il y a des familles qui ont été des années sans voir de prêtres et dont les enfants étaient cependant parfaitement instruits des vérités de la religion.
Quand le Père Labrosse mourut, les clocbes de toutes les chapelles qu'il avait desservies, dans les missions de la Baie-des-Chaleurs, de Rimouski, de la Côte-no: d et d'ailleurs, ont sonné ses glas d'elles-mêmes : par une inspiration d'en haut, tous ceux qui les ont entendues 66 sont dit de suite : — Notre bon Père Labrosse est mort ; il nous avait bien dit, lorsque nous le vîmes pour la dernière fois, que c'était sa dernière visite dans notre mission !
Voilà ce que racontent les anciens sur Le Bon Père Labrosse (*).
(•) A ces récits du Père Michel, le lecteur me permettra bien d'ajouter une anecdote conservée traditionnellement dans ma famille. Nous la tenons de mon grand-père, qui a longtemps été bourgeois da Poste de Chicoulimi,et qui a bien connu le Père Labrosse.
Durant un séjour du bon missionnaire à Chicoutimi, il se rencontra là quelques étrangers, venus comme touristes, dont la miue et les allures n'allaient guère à personne dans le poste. Abusant de la liberté presqu'illimitée qui règne dans ces établissements et qui fait que la demeure de chacun appartient à peu près à tous, ces messieurs s'introduisaient partout et à toutes les heures. lia poussèrent l'indiscrétion jusqu'à rendr» des visites interminables au missionnaire, auquel ils faisaient sabir le questionnaire le moins cérémonieux du monde.
Le Père Labrosse, fort occupé de ses études et de ses travaux, leur avait bien laissé voir, avec délicatesse, qu'il n'avait pas beaucoup de loisirs ; mais ils n'en tenaient compte. Il