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LES POSTES DU ROI

Notre saison de chaloupe avait été assez bonne ■et nous étions, Levêque et moi, comme je l'ai dit, décidés à faire un essai de traite sur la Côte-du-Nord. Je passai l'hiver en partie chez Levêque à faire des projets et en partie à me promener.

Au printemps, après avoir acheté, argent comp» tant, à Québec, une bonne pacotille, nous fîmes voile pour Les Postes-du-Roi.

La Compagnie des Postes-du-Roi avait alors la possession du domaine du Nord, et faisait bonne garde pour empêcher les traiteurs de faire

imagina alors, contre ces fâcheux, un moyen qui- montre que le bon Père avait autant de fine satire dans l'esprit que de bonté dans le cœur: il écrivit le quatrain suivant, qu'il afficha sur sa porte, fermée pour l'occasion :

Pour un homme occupé, rien de plus ennuyeux Que de gens désœuvrés la visite importune ; J'aimerais presqu'autant qu'on me crevât les yeux Que de venir ici, pour m'en procurer une 1 Ces vers eurent leur effet sur les importuns visiteurs qui, assez mal venus partout, prirent bientôt le parti de délivrer CJhicoutimi de leur désagréable et pernicieuse présence.

Le vont et la pluie ont emporté et détruit le feuillet ; mais mon grand-père, ses enfants et ses petits-enfants ont retenu les vers affichés par le Père Labrosse, sur la porte du petit jjresbytère de l'ancien poste de Chicoutimi.

le trafic avec les sauvages : ses gardes-côtes visitaient toutes les chaloupes qui fréquentaient ces parages, et confisquaient toutes les fourrures qu'ils trouvaient en la possession de ceux qu'ils pouvaient arrêter.

Nous étions donc engagés dans une entreprise pas mal risquée, mais qui pouvait donner do beaux profits, en cas de succès. Nous avions une bonne chaloupe, Levêque était un gaillard qui n'avait pas froid aux yeux, fort comme un ours et bon marin ; sans me vanter, j'ose dire que je pouvais aussi moi tirer mon épingle du jeu : nous partions donc pleins d'espoir et bien décidés à déjouer les gardes-côtes.

Nous nous rendîmes de suite à Mingan pour, de là, faire la traite en remontant le fleuve. Tout alla pour le mieux, pendant tout le temps de notre expédition jusqu'au moment dont je vais présentement vous parler : bien entendu que les alertes et les relâches ne nous manquèrent pas, c'était prévu. Il n'en pouvait pas être autrement. Par un gros temps, par exemple, il nous fallut une fois aller chercher refuge à rile d'Anticosti, une autre fois aux Capucins, sur la côte du Sud ; on ne pouvait pas, voyez vous, s'enfermer dans un havre du nord, au risque d'être pris comme dans un piège. Mais je peux vous dire que notre commerce avait été bon, et que les gardes-côtes n'avaient point eu l'occasion de nous molester.

Enfin, il ne nous restait qu'une très-petite quantité d'effets à échanger, et nous avions

donné rendez-vous à quelques sauvages, aux Bennavalles : l'endroit était assez propice et ce devait être notre dernier arrêt.

C'était un beau matin, au point du jour, notre chaloupe était cachée dans le racroc de la point» du Sud-Ouest de la baie : nos échanges avec les Montagnais allaient à merveille pour les deux parties, attendu que nous donnions aux sauvages des prix beaucoup plus élevés que ceux que donnait alors La Compagnie, lorsque deux jeunes sauvages, placés en sentinelle dans un canot, vinrent nous avertir qu'on apercevait une chaloupe de gardes-côtes, venant de notre côté.

L'embarcation signalée était une des chaloupes du poste de Portneuf descendant à la rame, elle doublait en ce moment la Patte-delièvre et longeait de près le rivage. Aussitôt, nous terminons à la hâte les affaires déjà commencées, les sauvages prennent le chemin de leurs cabanes, et nous, nous sortons en ramant de la baie, nous dirigeant droit au Sud. Il faisait un calme plat ; mauvais temps dans une pareille circonstance.

A peine avions-nous débouté les pointes que nous aperçûmes la chaloupe du poste, par le travers de la Rivière du Sault-au-cochon. En nous apercevant, celui qui la commandait mit la barre au Nord, et la chaloupe se dirigea vers nous.

Il nous était impossible de fuir à la rame avec notre grosse chaloupe chargée. Nous ne fîmes d'abord semblant de rien, continuant à

ïamer tranquillement, mais avec force. Ils étaient à enriron trois quarts de lieue de nous.

— Peut-être vont-ils s'en retourner, dis-je à Levêque, qui, malin comme il était, commentait à rougir dans les oreilles.

— Pour ça, t'as pas besoin d'y croire, dit LevèqUe. Mais je te demande un peu, de quel droit ces gens-là veulent-ils nous empêcher de fréquenter la côte, et défendre aux sauvages de vendre à qui leur plait le produit de leur propre chasse. Est-ce que nous sommes des voleurs, pour être ainsi poursuivis par ces commis des postes ?

La légère chaloupe nous gagnait promptcment. Levêque, retirant tout à coup sa rame de l'eau, s'écria :

— Ils sont trois, et nous ne sommes que deux ; mais si tu veux dire comme moi, ils n'auront pas un poil de notre pelleterie ; en même temps, il retirait son fusil de dessous les bancs de la chaloupe.

— Assurément, lui dis-je, tu n'iras pas tirer comme ça sur des hommes, pour la valeur de quelques peaux de castor et de marte.

— Non, excepté qu'ils fassent mine de tirer sur nous ; alors, ''faime mieux ttter le diable que le diable me ttce. "

Levêque, un peu radouci, mais pas trop maître de lui encore, se remit à ramer.

Quand l'embarcation fut à portée de la voix, celui qui tenait la barre et qui portait sur sa

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poitrine la médaille de la compagnie se mit à crier :

Chaloupe, olié ! — arrêtez un peu.

— C'est comme rien, me dit Levêque, on peut pas se laisser tondre comme ça. Ote ta rame et prends ta gaffe, pour les repousser s'ils veulent nous accoster.

La chaloupe garde-côtes manœuvrait, en ce moment, pour nous aborder par derrière ; le commis de la compagnie, qui la commandait, était en ce moment debout, tenant la barre de la main gauche et portant un pistolet dans la main droite. Elevant la voix vers nous, il dit :

— Qu'avez-vous dans votre chaloupe ?

— Ce qu'on a dans la chaloupe, dit Levêque, en sautant sur un des bancs, son fusil à la main, c'est de l'huile de loup-marin, des peaux de castor et de marte, et tout ça, ça s'appelle touches y pas !

— Nous allons voir cela, dit le commis avec calme ; prenez garde à ce que vous allez faire.

— Le premier d'entre vous autres qui lèvera une arme contre nous, je 1 étends rai de mort^ répondit Levêque, je suis dans mon droit !

Personne ne fit de menace, et Levêque ne tira pas ; mais à l'instant d'après, la chaloupe de la compagnie voulant aborder, venait presque effleurer la nôtre qui tournait sur elle-même au courant. Je dirigeai vers l'embarcation ennemie un vigoureux coup de gaffe pour l'éloigner ; mon instrument manqua le but et alla frapper, avec une violence terrible, le malheureux-

commis dans le bas-ventre : il poussa un gémissement et s'affaissa sur lui-même : ses hommes s'élancèrent à son secours.

Nous nous éloignâmes de quelques coups de' rames, puis nous nous arrêtâmes, instinctivement, pour voir ce qui arriverait. Au bout d'un temps, qui me parut bien long, le commis se releva avec l'aide des deux engagés et s'assit sur l'arrière de sa chaloupe, en appuyant sa tête et ses mains sur le carreau de l'embarcation : puis les deux rameurs reprirent leurs rames,, dirigeant leur course vers Portneuf, sans nous dire un mot.

— Dieu merci, il n'est pas mort, dis-je à Levêque ; mais il en mourra peut-être. Voilà une triste affaire, que je n'oublierai pas de sitôt.

— C'est bien triste, en effet, répliqua Levêque,. mais que veux-tu qu'on y fasse ! ce n'est pas notre faute à nous. Il n'a pas l'air méchant pourtant, ce commis-là, et, pour te dire le vrai,, si tout ce que nous avons ici pouvait le sauver,^ ma foi, je le donnerais de bon cœur, malgré les peines que ça nous a coûtées. Que le bon Dieu soit béni, nous n'y pouvons rien !

Nous ramions en silenc3 et la tristesse dans l'âme. La figure douce et calme de ce pauvrejeune homme, son air de bonté, la position qu'il avait lorsqu'il tomba sous le coup de gaffe» étaient constamment comme une image devant moi 1

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