‹ Forestiers et voyageursChapitre 16 sur 25 · UN VŒU · texte numérisé non relu

UN VŒU

Kous gagnâmes l'Ile du Bic à la rame, le Xîalme continuant. Il avait fait très-chaud toute la journée, et nous étions épuisés de fatigue ; nous fîmes donc halte sur l'ile pour prendre quelque nourriture et nous reposer.

Le soleil allait se coucher derrière les montagnes du nord, quand nous prîmes terre : il était minuit quand nous quittâmes l'Ile-du-Bic. La nuit était sombre et il y avait apparence de mauvais temps ; mais, comme nous n'étions pas sans crainte sur les suites de cette mauvaise aiFaire, nous voulions hâter autant que possible notre retour à l'Ile Verte.

J'étais triste au-delà de tout ce que je puis dire : il me semblait que la nature se révoltait contre moi.

Les brises de vent qui venaient à passer me semblaient autant de soupirs arrivant des tombeaux ; les gros nuages noirs qui chassaient vers le sud me paraissaient des fantômes échappés des anses et des rochers de la côte du nord ; les gros grains de pluie qui tombaient de temps en temps me faisaient l'effet des larmes figurées sur le drap des morts.

Pour comble d'infortune, nous n'avions pas fait une lieue qu'une tempête épouvantable

nous assaillait. Le vent était au nord-ouest et il y avait danger d'être affalés le long des Murailles, où nous aurions infailliblement péri. Il vint un moment où notre chaloupe faisait tant d'eau que nous fûmes obligés de jeter à la mer une partie de notre chargement, pour ne pas engloutir.

Pendant tout ce temps, l'image du commis de Portneuf était toujours là devant moi !

Au plus fort de la tempête et de ma douleur, je fis un vœu :— " Mon Dieu ! m'écriai-je, si vous *' daignez sauver ce jeune homme, je promets de " faire, aussitôt qu'il me sera possible, après en *' avoir appris la nouvelle, un pèlerinage à la *' bonne Sainte- Anne-du-Nord ! "

Ce vœu me soulagea, et je me sentis à l'instant délivré d'une partie du poids qui me pesait 6ur la poitrine : je restais triste, mais il me semblait recevoir de ma conscience le témoignage que je n'étais pas un criminel.

Enfin nous pûmes prendre havre à la G-rosse E-assade, pour y attendre en sûreté que la tourmente fût apaisée. Sur le soir du lendemain de notre triste aventure, nous pûmes reprendre notre route, avec une bonne brise qui nous porta à l'Ile Verte en quelques heures.

Une fois rendu là, je dis à Levêque : — Tiens, garde pour toi ce qui nous reste, et je te donne, de plus, ma part dans la chaloupe et tous les agrès. Tu as femme et enfants et tu es obligé de rester ici : pour moi je m'en vas, et Dieu sait

quand je reviendrai. Ne desserre pas la bouche' sur ce qui nous est arrivé.

Levêque essaya de me retenir, en me persuadant qu'il n'y avait aucun danger, que c'était un pur accident, et que les gens de la Compagnie, prenant toujours la justice dans leurs mains, n'avaient pas coutume de poursuivre ceux qui en usaient de même à leur égard.

Tout fut inutile : la terre me brûlait sous les pieds. Levêque me donna ce qu'il avait d^argent à la maison : je dis adieu à lui et à sa famille, et je partis pour Québec, sans savoir d& quel côté je dirigerais ensuite mes pas.

En arrivant à Québec, je rencontrai un guide* des Pays d'en Haut, qui me demanda si je voulais m'engager pour quelques années à la Compagnie-du-Nord-Ouest. Trois canots chargés devaient partir dans quelques jours pour faire le voyage, et on avait encore besoin de quelques engagés à long terme, pour compléter les équipages et le nombre des voyageurs requis là haut.

Cette proposition me convenait fort ; mais je pensai à mon vœu, et je craignis que les obligations qu'il m'imposait ne fissent obstacle à ce projet. J'allai trouver un prêtre, pour lui soumettre mes scrupules. — Mon ami, me dit le prêtre, votre vœu n'est point une objection à votre départ. Vous pouvez vous engager pour tout le temps qu'il vous plaira et demeurer même autant d'années qu'il vous conviendra dans ces endroits. Il sulB&t que vous vous en-

treteniez dans la ferme détermination d'accomplir votre promesse, s'il y a lieu, dès que la. chose vous sera possible sans vous exposer à des dangers ou vous soumettre à de graves inconvénients : dans le cas de mort dans ces sentiments, votre vœu non accompli ne pourrait pas être un obstacle à votre salut.

Parfaitement rassuré de ce côté, et consolé par la conversation que j'eus avec le bon prêtre, je m'engageai pour cinq ans.

La principale partie de la flotte des canots de la Compagnie partait de Lachine ; ces canots et les nôtres, partant de Québec, devaient se réunir à un jour dit au Lac des deui Montagnes, pour faire route tous ensemble.

A peine étais-je embarqué, moi dixième, dans le canot qui m'était destiné, que je me mis à réfléchir à une chose qui ne m'avait pas frappé d'abord... Je me trouvais en ce moment engagé à l'une de ces compagnies de traite, moi qui leur faisais la guerre il n'y avait pas plus de neuf jours, et j'étais sous les ordres d'un de ces commis dont j'avais peut-être tué le camarade, la semaine précédente. Ce que c'est que la vie de l'homme sur la terre... Nos amis d'hier sont nos ennemis d'aujourd'hui, et nos ennemis d'hier sont nos amis d'aujourd'hui.

Mais il me fallait, de toute nécessité, chasser ces tristes idées, pour faire mon devoir. Un voyageur ne peut pas porter son sac et le chagrin tout à la fois. Je me mis donc à faire chorus avec

mes compagnons ; car vous savez que les voyageurs chantent presque toujours.

Notre départ, au reste, avait l'air d'un triomphe : les gens, attirés par nos chants, venaient sur les quais et le rivage pour nous voir passer et nous crier — bon voyage ! tandis que nos canots, entraînés par le courant de la marée montante et poussés par les avirons, glissaient rapidement sur les eaux qui baignent le pied du roc de Québec.

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