LA CONTESTE
Je VOUS ai dit que j'étais engagé pour cinq ans à la Compagnie du Nord-Ouest et que pendant ces cinq années-là j'ai parcouru bien du pays. Oui, bien du pays, depuis la Baie d'Hudson jusqu'aux Montagnes Rocheuses à l'Ouest, et depuis la Rivière-Rouge jusqu'au -grand lac des Esclaves au nord.
A l'expiration de mon engagement, la compagnie me proposa un second marché pour quatre ans, avec des gages presque doubles de ceux que j'avais auparavant. Comme je voulais emporter un peu d'argent pour m'établir, j'acceptai.
C'était justement au commencement des dilfi.cultés entre la Compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie de la Baie d'Hudson. C'était à qui des deux compagnies aurait les hommes les plus capables et les plus entendus, et les Canadiens étaient portés sur la main. La Compagnie du Nord-Ouest qui les avait déjà, les garda presque tous. On s'attendait qu'il y aurait du tapage et les Canadiens n'aimaient pas à se diviser : au reste le Nord-Ouest payait bien «on monde.
Cette chicane entre ces deux compagnies de traite s'appelle la conteste ; tous les vieux voyageurs connaissent ça. La conteste a fini par un grand procès ; puis les deux compagnies se sont jéunies et n'en ont plus fait qu'une.
La conteste a commencé à peu près dans le même temps que la dernière guerre avec l'Améri' que ; mais elle a duré plus longtemps : à preuve c'est que de vieux oflS,ciers et soldats de Bonaparte qui ont servi pendant la guerre contre les Américains, ont été engagés par Le Milord {^) pour venir s'emparer des forts du Nord-Ouest ; on les appelait les Meurons.
Je vous assure que nous avons eu de rudes temps à passer durant la conteste ; ça serait trop long de vous raconter tout ce que j'ai vu ; mais je vais tâcher de vous en donner une petite idée.
Toute la chicane venait de ce que la Compagnie de la Baie d'Hudson voulait faire dans les pays d'en haut, ce que la Compagnie des Postes du Koi faisait sur les côtes du Nord ; elle voulait empêcher tout le monde, excepté elle, de traiter avec les sauvages.
Avant l'arrivée de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les pays d'en haut, il n'y avait jamais eu d'habitants dans ces endroits : la population se composait des différentes nations sauvages, des hommes libres et des engagés. Les Iiommes libres étaient de vieux voyageurs mariés à des sauvagesses ; ils vivaient de leur chasse et du prix de l'ouvrage qu'ils faisaient de temps «n temps pour le Nord-Ouest. Ce sont les des-
(•) Le Milord est le nom par lequel tous les vieux voyageurs de ce temps-là désignent Lord Selkirk, acquéreur d'une partie des droits de la Compagnie de la Baie d'Hudson et fondateur de la colonie d'Assiniboïa sur la Rivière-Rouge.
cendants de ces hommes libres qu'on nommait et qu'on nomme encore aujourd'hui mitis ou ôojsbrûlés. Les engagés, comme le nom le dit, étaient les voyageurs employés par la compagnie pour un temps fixe. Puis il y avait encore parmi les blancs les bourgeois des postes, les interprètes et les commis ; mais eux aussi étaient des engagés. Le plus grand nombre des bourgeois et des commis étaient écossais ou anglais ; mais presque tous les interprètes et voyageurs étaient canadiens.
La Compagnie de la Baie d'Hudson, elle, employait des gens de toutes sortes de nations, mais surtout des Ecossais, des Irlandais, des Anglais et des Bostonnais : elle comptait aussi parmi ses employés quelques Canadiens, qui avaient bien de la misère avec ces voyageurs de nouvelle espèce qu'on appelait les pigeons. C'en était des voyageurs que ces nouveaux déballés ; ça ne connaissait ni les bois ni les rivières ; le moindre petit rapide leur faisait peur ; ils faisaient portage en descendant comme en montant... une vraie compagnie pour notre Benn dont je vous ai parlé.
Voyez-vous, il n'y a que cela qui a soutenu la Compagn e du Nord-Ouest et a forcé l'autre compagnie à la prendre en société ; si le Nord- Ouest n'avait pas eu les Canadiens pour elle, elle n'aurait pas pu lutter seulement pendant six mois ; parce que Le Milord était bien plus riche et bien plus puissant que les associés du Nord- Ouest,
Les Canadiens et les brûlés étaient donc pour le Nord-Ouest, et les sauvages aussi ; mais on ne pouvait guère compter sur ceux-ci. Ils s'apercevaient bien que ni l'une ni l'autre des compagnies ne s'occupaient de leurs intérêts, que toutes les deux cherchaient à faire le plus de profit
possible avec eux. Tous seraient même restés parfaitement neutres, s'ils n'avaient pas vu les gens de la Baie d'Hudson commencer à faire des arpentages et à cultiver la terre ; ce qui leur fit appréhender qu'on voulût s'emparer de leur pays.
La Compagnie de la Baie d'Hudson ne pouvait pas soutenir la concurrence, pour la traite, avec notre compagnie, qui avait les meilleurs hommes et les plus habiles interprètes ; aussi son plan était-il d'avoir des soldats et de s'emparer des forts et des canots chargés, attendu qu'elle se prétendait la seule maîtresse.
La Baie d'Hudson avait bâti un fort sur la / Rivière-Rouge : là elle avait des canons et des| soldats ; elle avait, de plus, fondé une colonie | dans cet endroit qu'elle nommait la colonie» d'Assiniboya. Il y avait là au bout de deux ans* une quarantaine de familles écossaises et irlandaises. C'est au fort en question que résidait 1& gouverneur du territoire de la Baie d'Hudson.
Les bois-brûlés et les sauvages n'aimaient pas ces colons, qu'ils appelaient les jardiniers. — Ce pays-ci, disaient-ils, est fait pour les chas, eurs ; on n'a pas besoin de jardiniers dans les prairies et les bois des pays d'en haut.
n n'y avait pas deux ans que le gouverneur de la Baie d'Hudson était à la Rivière-Rouge qu'il s'était déjà emparé de plusieurs canots du Nord-Ouest : il avait même réussi à gagner, par son argent, quelques commis du Nord-Ouest ; mais pas des Canadiens, Dieu merci. Voici ce que fit l'un de ces traîtres.
Notre compagnie avait un poste sur la rivière à la Souris ; ce poste contenait dans ce momentlà des provisions pour un parti de canotiers qui devait passer par là dans le cours de la saison. Le poste était gardé par des Canadiens sous les
ordres d'un nommé Pritchard. Le gouverneur de la Rivière-Rouge, ayant gagné ce Pritchard, envoya une troupe de ses gens pour s'emparer du fort ; les Canadiens étaient bien disposés à se défendre ; mais avant l'attaque, Pritchard avait caché les munitions, et ils ne purent tirer un seul coup de fusil. Quand donc les canots du Nord-Ouest arrivèrent en ce lieu, ils trouvèrent que le poste était occupé par leurs ennemis ; mais, comme il fallait livrer leurs armes et leurs pelleteries, mourir de faim ou bien s'emparer du fort, ils déclarèrent qu'ils étaient déterminés à mourir en combattant, si on ne leur livrait pas les provisions qui leur étaient destinées : alors le commis de la Baie d'Hudson leur remit les provisions.
Enfin, c'est ainsi que les choses allaient ; mais le sang n'avait pas encore coulé : on faisait la guerre aux provisions et aux ballots de pelleteries ; il était clair, cependant, que ça ne pouvait pas durer longtemps ainsi ; les oreilles commençaient à chauffer aux canadiens et aux brûlés ; on était exposé à mourir de faim, puisque les voyageurs du Nord-Ouest comptaient entièrement sur les appiovisionnements des forts, pour vivre durant les longs voyages qu'ils faisaient.
La première rencontre où il y eut du sang de répandu eut lieu à la rivière aux Anglais. Je ne pourrais pas vous dire combien il y avait d'hommes de chaque côté, parce que je n'y étais pas, et que chacun racontait les choses à sa façon. Toujours est-il qu'un parti de nos voyageurs Canadiens se trouva, je ne sais comment, à camper tout près d'un parti de la Baie d'Hudson, Les gens du Milord, faisant mine de bonne humeur, vinrent se mêler aux Canadiens, puis finirent par leur engendrer chicane et par les atta-
qtier avec des bâtons et des pierres ; mais ils n'y firent pas leur afi'aire ; car nos gens, s'armant à la hâte comme ils purent, ne mirent pas grand temps à les repousser. Il y eut des yeux pochés et des égratignures des deux côtés dans cette première échaufFourée ; mais ce n'aurait pas été grand'chose, si le commis de la Baie d'Hudson n'avait ramené ses gens, armés cette fois de fusils, pour s'emparer des effets du Nord-Ouest.
Les gens de la Baie d'Hudson, pressés comme des voleurs, tirèrent toutes leurs armes de loin, sans faire d'autre mal à nos gens que quelques blessures, dont un homme mourut cependant. Là-dessus, les Canadiens se mirent à courir sur leurs ennemis pour ne pas leur donner le temps de recharger leurs fusils et de tirer à petite distance : arrivés à moyenne portée, ils firent une décharge générale qui tua le commis de la Baie d'Hudson, deux autres hommes, et en blessa plusieurs ; tous les autres prirent la fuite, et les gens du Nord-Ouest ne furent plus inquiétés de ce côté-là.
Enfin les choses en étaient venues aux extrémités ; chacun sentait qu'il allait se passer des événements sérieux, et l'on se préparait à ce qu'on voyait venir. C'était justement la dernière année que j'ai passée dans les pays d'en haut.
La Compagnie du Nord-Ouest avait un poste à la Rivière-Qu'appelie, à l'entrée du pays de grosse chasse, et c'était là qu'on amassait la plus grande partie des provisions de pémicaii que les canots emportaient dans les voyages. On eut vent que le gouverneur de la Baie d'Hudson faisait des préparatifs pour s'emparer de tout le pémican et de toutes les pelleteries du fort Qu'appelle. Imaginez alors quelle aurait été la situation des deux ou trois cents voyageurs qui
comptaient sur cet approvisionnement pour vivre.
Les employés du Nord-Ouest, alarmés de ce qui se passait, demandèrent au bourgeois de ce district, M. Alexandre MacDonell, de prendre des mesures pour prévenir les malheurs qui me* naçaient.
Le bourgeois, pour répondre à cette sommation des voyageurs, lit venir pendant l'hiver autant d'hommes qu'il put des postes les plus voisins et les moins exposés ; puis, au printemps, il partagea tout son monde en deux partis, l'un devait garder le poste de la Rivière Qu'appelle, et l'autre maintenir les communications entre ce poste et le lac Ouinipeg.
Au mois de Juin je faisais partie d'une expédition de cinquante hommes composée de Canadiens, de brûlés et de sauvages, commandée par un commis écossais, M. Grant, et un interprète canadien, M. Boucher.
On avait ordre d'éviter la colonie de la Baie d'Hudson, de rallier en route les convois du Nord-Ouest et de leur prêter main forte au besoin. Au lieu de faire tout le trajet par eau, comme c'était l'usage auparavant, on devait en faire une partie par terre, pour éviter la colonie et le fort qui commandait la rivière.
Pour ne pas nous rapprocher de trop près de l'établissement du Milord, nous avions fait un détour, bien avant d'arriver vis-à-vis de la colonie. M. Boucher marchait le premier avec vingt-cinq hommes ; M. Grrant venait à environ un quart de lieue en arrière avec les vingt-cinq autres.
Les gens de la Compagnie de la Baie d'Hudson avaient eu connaissance de notre marche, et en avaient informé leur gouverneur, M. Semple.
Arrivés à la hauteur du fort à peu près, nous
TÎmes venir à notre rencontre une troupe armée. Nous marchions presque sans ordre et dispersés ; mais à cette rue tous les hommes furent rappelés auprès de notre chef, M. Boucher, qui dépêcha de suite un messager vers M. Grrant, et nous dit à nous : — Je vais aller voir ce que nous veulent ces gens-là ; restez tranquilles ici jusqu'à ce que je revienne pour vous donner des ordres, à moins qu'on ne tire sur moi ; dans ce cas vous viendrez à mon secours.
M. Boucher s'avança seul avec un sauvage sauteux, qui avait mis sa couverte en manteau sur son dos pour montrer qu'il ne s'avançait pas pour combattre. Quand ils furent à peu près à mi-chemin entre les deux troupes, M. Boucher fit signe à celui qui commandait les gens de la Baie d'Hudson de venir comme lui sans ses hommes. Il fut compris ; car nous le vîmes venir accompagné de deux hommes à la rencontre de notre capitaine.
Je ne sais pas ce qu'ils se dirent ; mais au bout de quelques minutes, nous viraes un des trois mettre la main sur M. Boucher, comme pour s'emparer de lui. M. Boucher, qui était un maître homme, n'eut pas de peine à se dégager, €t aussitôt il tourna le dos à ses adversaires pour revenir vers nous.
Nous remarquâmes, en ce moment, que les trois hommes de la Baie d'Hudson gesticulaient avec violence en parlant ensemble, et que le reste de leur troupe marchait vers eux. Puis nous vîmes deux d'entre eux mettre en joue, les amorces brûlèrent, et nous entendîmes les deux coups de fusil. M. Boucher fut blessé légèrement à l'oreille et l'autre balle perça la couverte du Sauteux, comme nous l'apprîmes plus tard.
Au bruit de cette détonation, nous nous élançâmes au secours de M. Boucher, qui s'était
Tetonmé yers ses agresseurs, en nous faisant signe d'accourir. Le Sauteux, lui, s'était débarrassé de sa couverture, et, prenant son temps pour bien viser, il avait tiré son coup de fusil, qui renversa blessé le chef des gens de la Baie d'Hudsonet rien moins que leur gouverneur, M. Semple. La chute de M. Semple avait été saluée par un cri de joie féroce poussé par le sauvage ; mais presqu'au même instant, nous recevions une décharge qui nous tua un bois-brûlé et blessa quelques - uns de nos gens. Après nous être avancés encore un peu, nous fimes halte et ripostâmes par une volée générale, sous laquelle nous pûmes voir tomber plusieurs de nos ennemis.
— Les couteaux ! cria alors M. Boucher, et nous mîmes nos couteaux dans les canons de nos fusils {^), en reprenant notre course vers les hommes de M. Semple.
Nos sauvages hurlaient comme des loups, et nous entendions les cris de nos gens de la bande de M. G-rant qui Amenaient à notre aide : c'était une scène que je n'oublierai jamais.
Nous n'eûmes pas la peine de faire usage des couteaux ; la troupe de la Baie d'Hudson, affaiblie par notre décharge et entendant les cris de nos camarades, se retira promptement en arrière et déposa ses armes.
Au moment où nous arrivions au milieu des tués et des blessés, le Sauteux dont j'ai parlé, lequel avait pris le temps de recharger son fusil
(♦) Les voyageurs et les autres hommes de l'Ouest, n'ayant pas de bayonnettes, faisaient usage pour les combats corps à corps, à l'instar de nos anciennes milices, d'un couteau, dont le manche de bois s'adaptait au fusil en s'introduisant dans le canon.
Tint au gouverneur Semple qui se soutenait à moitié assis avec sa main droite, et lui tira à bout portant une balle dans la tête en disant : " — Tiens, chien, c'est toi qui es la cause de tout cela ! " Puis, allant ramasser sa couverte, il s'enfonça dans la prairie, nous laissant glacés d'horreur à la vue d'un pareil acte de vengeance.
Il y avait cinq morts, en comptant le gouverneur Semple, et neuf blessés du côté de nos adversaires, sur environ trente hommes qu'ils étaient. Nous avions tiré à petite portée en visant : c'est qu'il n'y avait pas de badinage, il fallait donner ou recevoir la mort. Nous avions, nous, un tué et six blessés ; mais parmi ceux-ci un seul hors de combat.
Nous nous laissâmes de suite, profondément tristes des deux côtés. Après avoir enterré notre camarade, marqué d'une petite croix le lieu de sa sépulture et prié pour le repos de son âme>. notre troupe continua son voyage vers le fort Qu'appelle.
Ce fut ma dernière expédition dans le Nord- Ouest ; car je repartis de suite pour revenir au lac Ouinipeg, et de là descendre en Canada avec les canots de retour de cette saison. Le bruit de notre victoire d'Assiniboïa s'était répandu dans tout le pays d'en haut et avait jeté les gens de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans la terreur ; ils s'écartaient des lieux où nous devions passer, et nous n'entendions presque plus parler d'eux dans le Grand-Ouest ; mais il n'en fut pas ainsi lorsque nous arrivâmes au fort William.
Je faisais donc partie d'un convoi de vingt canots qui emportaient au fort de la Kaministikoïa le reste des pelleteries de l'année ; ce n'étaient pas des grands canots comme les maîtreS' canots avec lesquels on va du fort William ,à Lachine, des canots de six brasses qui portent
jusqu'à quatre tonneaux de charge (marcliandises et provisions) et douze hommes d'équipage ; mais c'étaient des canots bien plus petits, ce qu'on appelle des canots-du-nord, faits pour hanter les petites rivières et pour passer partout. Yoici comment les voyages étaient organisés : on partait du Canada avec les maîtrescanots qu'on laissait au Fort pour prendre les canots du nord, et, en descendant, on reprenait les grands canots pour traverser les grands lacs et les grandes rivières.
Ainsi que je vous l'ai dit, notre voyage jusqu'au fort William ne présenta rien d'extraordinaire ; mais à notre arrivée, nous ne fûmes pas peu surpris de voir en face du Fort, sur l'autre côté de la rivière, un immense campement surmonté du pavillon anglais, avec des •canons braqués sur les constructions de la Com- I)agnie du Nord-Ouest.
C'était le 12 Août 1816, et le Milord venait d'arriver, un petit moment avant nous, avec plusieurs canots et douze bateaux, montés par un certain nombre de guides et de voyageurs, des soldats anglais et cent vingt soldats français du régiment des Meurons, armés jusqu'aux dents et munis de canons, comme je viens de vous l'indiquer. Ils étaient venus par les lacs, en passant par Katarakoui, Niagara, le Détroit et Makinâ ; car, voyez-vous, le Haut-Canada commençait déjà à être pas mal établi dans ce temps-là, et on abandonnait petit à petit les canots et les vieux chemins de portage, pour se servir des voiliers sur les grands lacs... Par exemple, on ne parlait pas encore de bateaux à vapeur, et celui qui nous aurait dit alors qu'il y aurait bientôt des bâtiments allant sans rames ni avirons, contre vents et courants, aurait passé pour un
drôle de corps, à moins de parler du navire enchanté navigué par la- main-blanche {^).
Pour en revenir au Milord, il avait bien avec lui deux cents hommes, décidés à tout confisquer ce qui appartenait au Nord-Ouest, au profit de la Baie-d'Hudson. Le Milord avait pour commandants deux anciens officiers de Bonaparte, le capitaine d'Orsonnens et le lieutenant Fauché ; je ne les connaissais pas avant d'arriver au fort William ; mais je les ai bien connus après. Il n'y avait pas longtemps qu'ils avaient pris terre sur les bords de la Kaministikoïa que, traversant de notre côté, ils vinrent dans le fort faire prisonniers les bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest, et s'emparer, au nom du Roi, de tout ce qui se trouvait dans l'endroit. Or, imaginez qu'il y avait là environ six cents ballots de pelleteries, prêts à être expédiés en Canada, et presque toutes les marchandises pour la traite de l'année, sur le point de partir pour l'Ouest. Notre convoi était le dernier attendu et nous nous trouvions là réunis près de cent canots, tant du Nord que du Canada, et environ cinq cents engagés, bourgeois, commis, interprètes, guides et voyageurs.
Mais, me direz-vous, comment se fait-il qu'étant presque trois contre un, vous vous êtes laissé tondre ainsi comme des moutons sans vous défendre ? — Attendez un peu ; d'abord, ce n'était pas notre affaire, mais celle des bourgeois... Je vous prie de croire que si on nous eût mis les armes à la main, il y avait là des gens capables de s'en servir : les Canadiens n'ont pas peur de la poudre ; mais il paraît que le Milord, qui parlait au nom du Roi, avait des papiers .'... Pour piquer
(*) Conte de fee intitulé " Le tils du pécheur " ou " La main blanche. "
au plus court, je n'ai jamais bien compris cette affaire-là ; le fait est que nos bourgeois ne firent aucune résistance. Au reste, l'ennemi avait des canons et des bayonnettes, et il ne faudrait pas vous imaginer que le fort William était comme la citadelle de Québec ! C'était tout simplement un amas de maisons, de cuisines et de magasins entourés d'une^alissade en pieux debout.
Quand donc le Milord se fut emparé de tout, nous nous trouvions, nous autres, quasiment comme prisonniers ; on ne voulait pas permettre de faire partir les pelleteries pour le Canada, ni les marchandises pour l'Ouest ; mais on expédia sur Montréal, quelques jours après la prise du fort, quatre canots, conduits par dos Iroquois, emmenant douze bourgeois et employés du Nord-Ouest prisonniers, avec une escorte de soldats sous les ordres du lieutenant Fauché. Ces canots portaient vingt personnes et plus, chacun avec les provisions du voyage et un gros drigail (*) : à voir cet équipement-là, tous les voyageurs étaient bien contents de ce qu'on n'avait pas voulu prendre de Canadiens pour former les équipages. Aussi, comme je l'ai appris depuis, ces canots ne purent se rendre sans accidents ; l'un d'eux chavira et M. Kenneth Mackensie, un de nos anciens bourgeois, se noya avec huit autres personnes.
Pour nous, commis, guides, interprètes et voyageurs, nous étions à rien faire et sans savoir ce qui allait advenir de tout cela. Il y avait de temps en temps des rencontres entre les voyageurs et les soldats désarmés, dans les environs du Fort : je vous réponds que les soldats s'en
(*) Mot populaire qui signifie un amas de meubles, ustensiles armes, bagages, formant un tout fort embarrassant.
faisaient donner des ramasses ; c'était la seule consolation qu'on pouvait se procurer de s'être ainsi laissé dépouiller sans tirer coup ; au surplus, c'étaient presque toujours les soldats qui commençaient.
Dans une de ces bagarres, un meuron, qui avait été battu par un voyageur, en conserva un tel dépit et une telle haine qu'il tua cet homme. On étouffa l'affaire, afin d'éviter le bruit, et le Milord, comprenant alors qu'il ne pouvait ainsi garder, ensemble dans le même lieu, des centaines d'hommes oisifs et appartenant à deux partis, sans qu'il en résultât de graves désordres, concerta avec les commis du Nord-Ouest restant le départ des marchandises pour le haut et des pelleteries pour le bas. Je faisais partie du convoi de retour, qui suivit l'ancienne route.
Je n'ai pas besoin de vous dire si j étais Jier d'abandonner un pays si tourmenté. Il vous serait, en effet, difficile de comprendre l'acharnement avec lequel ces deux compagnies se faisaient la guerre. J'ai appris depuis, dans le temps, qu'il y avait eu encore des meurtres, puis des procès qui ont duré plusieurs années dans le Haut-Canada, à Montréal et à Québec. J'ai même assisté, deux ans après mon retour, à Québec, au procès d'un meuron du nom de Reiuhard, qui fut condamné pour meurtre d'un des officiers du Milord {^)
(•) Toutes les aventures, les péripéties, les suites et le dénouement de cette lutte entre la Compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie de la Baie d'Hudson sont consignés dans un grand nombre de brochures, publiées dans le temps. Ces brochures sont des récits, des plaidoyers, des apologies et des compte-rendus de procès criminels, qui renferment des contradictions à désespérer la critique la plus habile et la plu» patiente.
Nous laissâmes le fort William aux derniers jours d'Août, et dans les premiers jours d'Octobre nous arrivions à Montréal, sans autre rencontre que celle d'un canot à la chute du Grand Calumet, tout près de l'endroit de la tombe de Cadieux, dont je vous ai parlé. Ce canot était monté par des explorateurs qui étaient allés examiner les chutes et les rapides de l'Outaouais, pour voir si ces chutes étaient praticables pour la descente du bois. Car il est bon de vous dire qu'à cette époque-là on n'avait pas encore lait de bois au-dessus des Chaudières ; puis, c'était pas comme à présent, les cages n'étaient pas si grandes et n'étaient pas gréées comme aujourd'hui ; au cas de retard, on les attachait au rivage avec des cordes de bois blanc ou d'écorce de cèdre, et il fallait attendre le bon vent sur les lacs. Aujourd'hui il paraît qu'il y a des remorqueurs partout, que les ca^es portent des chaînes et des ancres comme les navires, et qu'on en voit qui sont grandes comme de moyennes îles.
Ici notre vieux conteur, le père Michel, interrompit le fil de son histoire, pour entamer un bout de conversation et se reposer un peu.
Dame, dit-il, je vous parle de ces choses-ci, pour en avoir comme ça entendu dire un mot, par ci par là ; car vous seriez peut-être surpris si je vous disais que, depuis ce temps-là, je ne suis jamais allé plus haut que Québec. Mais, dites donc, docteur, est-ce vrai qu'on amène du bois carré à Québec du fond du lac Huron ?
— Oui, père Michel, répondis-je,»du fond du lac Huron. Yous n'auriez pas cru cela quand vous campiez sur ces bords éloignés et solitaires ?
— Mais, racontez-moi donc un peu : Comment s'y prennent-ils ? allons, donnez-nous une idée de ces travaux qui chargent tous les ans à
Qnébec ces centaines de navires qui passent et repassent ici devant nos yeux ? De mon temps, il y avait bien quelque chose ; mais ce n'est plus comparable à ce qui se fait à présent. J'exp iquai au père Michel et à son auditoire du chantier les merveilles de cette immense exploitation forestière des vallées des grands lacs et de rOutaouais. Le lecteur de ces articles ne sera pas fâché, sans doute, que je change un peu la forme de mes descriptions d'alors, pour en faire le chapitre suivant de cette esquisse. Après ce chapitre, qui tient lieu de la conversation du chantier, je donnerai de nouveau la parole au père Michel, qui finira le récit de ses aventures.