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LES HOMMES-DE-CAGES

Jusqu'ici j'ai surtout parlé, dans cette étude, des forestiers cultivateurs, de ces jeunes gens qui travaillent, dans les chantiers voisins des établissements agricoles, une partie de l'année, et qui, le reste du temps, sont occupés sur les terres de leurs parents ou sur leurs propres terres ; mais il est une classe d'iiommes qui consacrent tout leur temps à l'exploitation forestière qui se fait loin des centres de population. Ces travailleurs, que le peuple a appelés hommes'de-ca^es, du nom donné aux immenses trains de bois particuliers aux grandes rivières de notre pays, ces travailleurs passent toute l'année à préparer et à convoyer le bois d'exportation. De bonne heure l'automne ils montent aux bois, et là, jusqu'à la saison du printemps ils abattent les grands arbres, les équarrissent, et les amènent aux rivières ; à la fonte des glaces, ils confient les pièces de bois aux courants, les réunissent en cribes, drames et cages, s'établissent dessus, et, conduisant leurs demeures mobiles à travers les mille et mille difficultés de la route, ils flottent ainsi sur les eaux du Saint-Laurent

et de ses grands tributaires pendant des semaines et des mois, jusqu'à ce qu'ils atteignent les foulons, ou dépôts de bois, de la vaste rade de Québec.

Déjà j'ai décrit les camps des chantiers au milieu des grands bois ; cette description convient à tous, à cette exception près que le poêle des camps dont j'ai surtout parlé est remplacé, dans les chantiers de l'Outaouais et des grands lacs, par la cambuse, cadre de charpente grossière, élevé de quelques pouces au milieu du logis, et rempli de terre. C'est sur cet âtre qu'on allume le vaste brasier dont la fumée s'échappe par une ouverture ménagée dans le toit et qui sert à la cuisine et au chauffage. La vie et les allures des bois sont les mêmes partout ; mais il me reste à donner une idée de la besogne des forestiers cageurs et flotteurs.

Cette vie des horames-de-cages prête bien à des descriptions ; elle ne manque certainement pas de pittoresque ; mais c'est, en fin de compte, une assez triste existence, pleine de dangers de toutes sortes, et surtout de dangers de l'ordre moral. Sous ce dernier rapport, cependant, le sort de ces malheureux travailleurs a été amélioré, depuis que de bons religieux, les pères Oblats, se sont fait une mission de les aller visiter dans leurs chantiers, de les accompagner dans leurs voyages, et de les surveiller aux endroits où les occasions de mal leur font courir les plus grands périls.

Ces hommes de Dieu parcourent les bois, en suivant les divers chemins de chantiers. Voyezles, au soir d'une journée de pénible voyage à travers les neiges, descendre de voiture et franchir en se courbant la porte d'un camp de chantier ! entendez-les s'enquérir de l'état des tra-

Tailleurs, sonder leur dispositions, leur distribuer le pain de la parole divine, les inviter à s'approcher du tribunal où les péchés sont remis !

Après l'instruction et la prière en commun, les pères disent leur bréviaire, tandis que les travailleurs examinent leur conscience ; puis on dresse le confessionnal, et le temps propice du repentir et du pardon commence.

Savez-vous comment s'établit le confessionnal dans le camp d'un chantier ? voyez. Deux alênes ou deux fourchettes ont fixé aux deux parois du camp, dans un coin, une couverte qui, tombant comme un rideau, fait de ce coin une petite pièce à part, au fond de laquelle s'établit, dans l'angle étroit, sur un siège de chantier, le ministre de Dieu. Chaque pénitent vient à son tour soulever la couverte et s'installer à genoux près du prêtre. La couverte, en retombant, dérobe aux regards ces deux hommes autour desquels toutes les idées du monde font silence, pour ne les laisser occupés que de la présence d'un Dieu offensé mais plein de miséricorde.

Puis le matin, un quart de lard ou de farine mis sur ses jables reçoit l'autel portatif qui suit partout le missionnaire ; l'homme de la prière y attache le crucifix qu'il porte à sa ceinture. De l'armoire qui constitue le tombeau de cet autel le prêtre retire les vases sacrés, les ornements, les espèces saintes du sacrement ; le divin sacrifice commence, et bientôt fait monter jusqu'au ciel, du sein de la vaste forêt, de l'humble et rude demeure des chantiers, l'encens de la grande propitiation, < t les forestiers reçoivent dans la sainte communion leur Sauveur et leur Dieu.

Ah ! toi surtout, peuple travailleur, qui peux

tant mériter, n'oublie jamais ce que font pour toi Dieu, ton maître, et l'Eglise, ta bonne et sainte mère ; car, autrement, ton travail ne sera qu'un sceau de réprobation !

Ce sont donc ces hommes-de-cages qui amènent au port de l'ancienne capitale du Canada, ces immenses trains de bois que vous voyez défiler sur le fleuve les uns à la suite des autres, et sans interruption depuis le mois de mai jusqu'au mois de septembre ; caravanes flottantes, qui donnent au Saint-Laurent une animation si singulière.

Tout le monde a vu ces cages, avec leurs mâts de sapin couronnés d'une petite touffe de feuillage, leurs banderolles de couleurs variées, leurs nombreuses voiles, et leurs cabanes faisant de chacune d'elles un petit village qui marche sur l'onde. Tout le monde les a vues voguer à la voile quand le vent et les courants sont favorables, dirigées par les longues ramos disposées sur chacun des côtés de leur carré long, ou traînées contre le vent et le courant par un vapeur remorqueur, qui fume et pouffe à ce travail pénible.

Qui n'a pas passé des heures à voir ces trains de bois la nuit, alors que le brasier de leur vaste cambuse les illumine d'une étrange lumière qui se reflète dans l'eau ; alors que les hommes-decages, qui marchent, rament, ou dansent au son de la voix ou du violon, apparaissent dans le clair-obscur comme autant d'êtres fantastiques faisant sorcellerie sur l'eau ?

Mais étudions un peu la composition de ces trains de bois, et suivons un peu les procédés du laborieux travail de leur descente {la dérive) accidentée à travers les rapides et les lacs.

2t8 FORESTIERS ET VOYAGEURS.

Les pièces de bois carré du commerce, planfons, une fois amené s, au moyen des travaux déjà décrits, à une grande rivière, l'Outaouais par exemple, sont réunies en radeaux plus ou moins considérables, lesquels, à leur tour, s'articulent ensemble pour former une cage.

Les radeaux qui constituent la cage sont de deux espèces, les cribes et les drames. Les premiers, plus petits et moins solides, sont faits pour les descentes comparativement moins rudes et moins périlleuses, les drames pour les circonstances plus difficiles. C'est ainsi que le bois, qui a dû traverser les grands lacs et les énormes rapides du Saint-Laurent, arrive à Québec en drames ; les mesureurs de bois ou colleurs et les débardeurs, qui les reçoivent au port de Québec, disent que c'est du bois de la Rivière du Sud. Les cages de l'Outaouais au contraire arrivent composées de cribes ; les colleurs et débardeurs disent alors que ce bois est venu par la Rivière du Nord.

Au reste, si les cribes et les drames diffèrent par leurs dimensions et le plus ou moins de solidité qu'on leur donne, la disposition des matériaux est la même ; et voici comment on les confectionne. Les pièces de bois sont amenées, à flot, les unes près des autres à se presser du mieux possible ; puis, de chaque côté de cet assemblage de plançons on ajoute deux pièces de bois rond, qu'on nomme flottes, lesquelles sont liées ensemble par d'autres pièces de bois de rebut équarries sur deux faces, qu'on appelle traverses, au moyen de grosses chevilles qui les transpercent. Sur ces traverses on dispose un second rang de plançons dont le nombre varie ; ces pièces du second rang se maintiennent en place par leur propre poids ; quelquefois on arrête celles des bords par des harts. S'agit-il de

la confection d'une drame, on ajoute à ces moyens de liaison des pièces de bois rond placées comme les traverses, qui prennent le nom de bandages, auxquelles on attache chaque plançon un par un ou deux par deux, selon leur grosseur, avec d'énormes harts à lien, qu'on noue par un procédé fort ingénieux qu'il serait difficile de faire comprendre à la simple lecture. Les drames portent, en outre, une beaucoup plus grosse charge de plançons de second rang que les cribes.

Les cribes sont faits pour passer dans les glissoires, construites par l'Etat sur les rivières de grande exploitation comme moyen de détourner les chutes et les rapides trop violents ; c'est pour cela que leur largeur ne dépasse pas vingt-six pieds, les glissoires ayant environ trente pieds de largeur ; la longueur des cribes n'a de limite que celle des plançons qui les composent, car les cribes n'ont jamais plus qu'un plançon de longueur.

Les drames n'ont point à passer de glissoires ; mais quelquefois elles peuvent avoir à passer par les canaux du Saint-Laurent, d'autres même par le canal "Welland ; elles ont alors des dimensions réglées par les nécessités de la route qu'elles suivent. Les grandes drames ont quelquefois cent et quelques pieds de long sur quarante et quelques pieds de largeur.

Les drames et les cribes sont amenés, côte à côte et les uns à la suite des autres, pour former la cage ; on les lie ensemble avec de longs bâtons et de fortes harts, dont chaque train de bois est amplement pourvu pour cet objet, et encore pour être toujours en mesure de réparer les avaries qui, assez souvent, arrivent dans les rapides ou par l'action du vent et des flots.

Le cribe ainsi fait (prenons - le pour type commnn) est l'élément de la cage, qu'on doit pouvoir diminuer de sutface selon les exigences des endroits que l'on traverse Sur les cribes sont distribués les objets nécessaires au voyage, câbles, chaînes, ancres, canots d'écorces ou de bois, pirogues, provisions, cabanes. Ordinairement les cabanes sont faites pour deux hommes ; longues de sept à huit pieds, hautes de quelques pieds seulement, elles sont construites d'écorces disposées sur des cerceaux, ou de planches minces fixées à une légère charpente.

Un cribe se distingue entre tous les autres dans chaque cage, c'est celui qui porte la cambuse ; on le bâtit avec plus de soin, puis on construit sur des traverses exprès placées une plateforme de planches à joints serrés, sur laquelle on dispose environ dix-huit pouces de terre retenue par un cadre de bois pour servir de foyer ; un vaste abri de planches recouvre cet âtre géant et le met à l'abri des orages. Des crémaillères de bois pendent au-dessus de ce foyer ; de grands chaudrons et de grandes poêles sont rangés autour ; ils servent à confectionner les soupes au lard et les amas de crêpes, que digèrent sans peine les vigoureux estomacs des hommes-de-cages.

Une cage contient souvent cent cribes et plus, c'est-à-dire quelquefois jusqu'à 2,500 plançons, et couvre plusieurs arpents de superficie. Ces cages sont conduites par un nombre d'hommes proportionné à leur grandeur, souvent trente hommes et plus.

Avant la construction des glissoires sur les chutes et les points où les rapides ne permettent pas de descendre les cribes, il fallait envoyer les plançons en liberté, et les recueillir pour refaire

les cribes au pied des rapides ; mais, atijourd'hui, les cribes auxquels il n'arrive pas d'accident se confectionnent au départ pour tout le voyage.

Supposons une cage, une fois faite, engagée dans un bon courant ; elle ira ainsi, guidée par les rames, jusqu'à ce que se présente un lac sans courant, une chute ou un gros rapide, ou que souffle un vent assez fort pour empêcher les hommes de la diriger. Si c'est le vent qui empêche la cage d'avancer, on l'accoste au rivage oii elle reste alors attachée, et son équipage dort ou s'amuse jusqu'à ce qu'il plaise à messire vent, comme dirait le bon Lafontaiue, de ne plus souffler si Ibrt. Si c'est un lac sans courant, alors il faut à la cage un vent favorable ou la remorque. Dans les cas ci-dessus décrits, la cage est laissée en son entier ; mais s'il s'agit d'une chute détournée par une glissoire, ou d'un rapide trop considérable pour y engager le train tout entier, oh ! alors il faut désarticuler la cage et la passer en détail.

Dans ce dernier cas la cage est amarrée à la rive, aussi près que possible de la glissoire, ou du rapide ; on détache les cribes les uns après les autres ; deux hommes ou plus montent chaque cribe qu'ils engagent dans le courant ou dans la glissoire en le dirigeant avec leurs

rames, et là, là, là, les voilà qui descendent,

doucement d'abord, puis comme un trait, à travers les bouillons ou les replis de l'onde, à la grâce de Dieu. Le cribe est tantôt soulevé, et on dirait qu'il va être éparpillé dans l'espace, tantôt il s'enfonce, et, à l'eau qu'on voit sourdre à travers les interstices de sa charpente, on croirait que tout va être englouti, hommes et choses. Sauf de très-rares exceptions, cependant, tout arrive en bon ordre au pied du rapide ;

on arrête le cribe au rivage, et les hommes remontent, en partageant, pour aller descendre d'autres cribes, jusqu'à ce que toute la cage, ayant été ainsi descendue cribe par cribe, se trouve reconstituée pour continuer sa route.

Et ainsi l'on va, pendant des semaines et des semaines, portés par les courants, poussés par les vents, ou traînés par la vapeur, jusqu'à ce qu'on arrive à cette rade que Jacques-Cartier trouvait " belle en toute perfection."

Quand il s'agit du bois qui vient par les lacs Huron, Erié, Ontario, ce sont encore les mêmes procédés ; seulement au lieu de glissoires pour passer la chute de Niagara, on a le canal "Wellaud. D'ailleurs tout le bois carré qui se fait au-dessus de Niagara ne passe pas, à beaucoup près, par le canal ; une grande partie fait portage, du lac Huron au lac Ontario, par le chemin de fer du Nord, et une partie vient en bâtiments jusqu'à la décharge de l'Ontario. Là, en face de Kingston, qu'on devrait bien appeler de son nom sauvage Katarakoui, se trouve une petite île qui se nomme l'Ile-au-jardin ; c'est là que ces bâtiments viennent décharger leur bois. îSi vous avez jamais occasion de visiter cette île pendant la belle saison, vous y verrez des centaines d'hommes-de-cages occupés à cager ce même bois pour la descente, et, de temps à autre, vous verrez partir pour Québec d'immenses trains de bois de près de deux arpents de large sur plusieurs arpents de long quelquefois, montés d'une quarantaine d'hommes, qui vont sauter les rapides du Saint-Laurent et notamment le saut Saint-Louis, le plus terrible qu'il soit possible à une drame de traverser {^).

(•) Les trains de bois venant de l'Oulaouais descendent par

Les drames sont préparées pour cet effet, et on élève au milieu une espèce de petite estrade, sur laquelle montent les hommes une fois lancés dans les terribles courants, afin d'éviter le danger d'être emportés par l'eau qui balaye la Burface des radeaux. C'est quelque chose de terrifiant que de voir s'engager ces hommes dans ce passage dangereux : ils sont là d'abord qui rament avec force, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sur l'ordre du gui le iroquois qui leur sert de pilote ; puis, lorsque le radeau est engagé dans le chenal, les efforts de l'homme devenant impuissants, on retire les rames, et, s'abandonnant à la merci des grandes eaux, les hommes-de-cage montent à l'estrade et s'y cramponnent, pendant que tout est précipité dans le goufire tourmenté qui mugit et bouillonne sous leurs pieds

On amène aussi à Québec des trains de billots de sciage et des cages de madriers ; mais comme cette espèce de flottage n'a qu'une importance comparativement médiocre, et qu'il est, du reste, facile d'imaginer les modifications que subit ici le cageage, il n'est pas nécessaire d'entrer dans de plus longs détails à ce sujet.

Tous ces grands trains de bois, ces îles flottantes, avec ces troupes d'hommes qui s'agitent à leur surface, qui descendent, poussés par toutes ces forces qui les emportent, vents, courants et vapeurs,... qui s'éparpillent, quelquefois, laissant aux rivages qu'ils parcourent leurs débris d'hommes et de choses, et finissent, après leur long voyage, par aller se perdre au sein du vieux monde !... tout cela ne vous semble-t-il

la Rivière des prairies et, par conséquent, évitent le sault baini-Louis.

pas une image des vents et des courants qui emportent, sur le fleuve du temps, les peuples, les générations et les individus vers les régions du tombeau ?

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