FRANÇOIS-LE- VEUF
J'arrivai an terme de ma course bien avant l'heure ordinaire du retour de l'ouvrage et de la rentrée des travailleurs au camp. En approchant du logis, mes oreilles furent frappées par un chant d'une mélancolie douce, que modulait une voix dont les accents avaient des larmes et allaient au cœur.
Je reconnus cette voix, qui partait de l'intérieur de la cabane du chantier, pour l'avoir entendue dire le même air d'un lit de douleur, au milieu des enivrements délirants de la fièvre.
Après le prêtre, le médecin est celui de tous qui est le plus à même de comprendre les joies et les douleurs de la sensibilité. Il est peu des souffrances de la pauvre humanité qui ne s'étalent devant ses yeux et peu, par conséquent, auxquelles il ne participe, s'il est digne de l'espèce de sacerdoce qu'il exerce.
Si tout était peine dans cette communion d© souffrances, l'homme sensible serait bientôt brisé à ce contact de tous les jours ; mais il y a,, dans ce partage des angoisses de ceux qui souffrent, des consolations qui font plus de bien encore à celui qui donne sa sympathie qu'à celui qui la reçoit. Et, pour ce qui est des peines morales, notre nature est ainsi faite que:
toute douleur légitime porte en elle comme un baume qui en adoucit l'amertume. Le poète a
dit:
La peine a ses plaisirs, la douleur a ses charmes !
Dans un ordre supérieur d'idées, en dehors de cette sensibilité purement humaine qui a ses périls, il y a cette parole du sermon sur la Montagne : *' Heureux ceux qui pleurent. " Tant il est vrai que si l'on descend au fond de soimême, on ne tarde pas à découvrir qu'il n'est pas une seule corde de l'âme humaine qui ne résonne à l'unisson de la véritable doctrine, même dans le sens naturel des choses.
Celui dont j'avais reconnu la voix au milieu des bois, et que j'appellerai François, souffrait d'une douleur dont le charme menaçait de lui devenir funeste. C'était une de ces natures d'élite qui semblent comme dépaysées au milieu du monde tel qu'il se présente d'ordinaire : il y avait, dans son organisation, d'immenses ressources à côté de très grands dangers. Jeune encore, il avait pendant plusieurs années vécu du bonheur d'une union parfaitement assortie: l'idée que ce bonheur pouvait ne pas durer ne lui était pas même encore venue à la pensée, lorsqu'une maladie soudaine lui enleva sa femme, le laissant seul chargé du soin de trois jeunes enfants.
La douleur que François ressentit fut aussi profonde qu'elle était sincère ; le changement opéré dans son caractère fut tel que ses parents «et amis ne crurent rien voir de mieux à faire.
Tine fois la première année de veuvage passée, que de lui conseiller de se remarier. Cette proposition n'eut pour résultat que d'aggraver son mal, et de l'irriter à peu près contre tout le inonde. Il se ressouvint alors que sa femme lui parlait souvent de secondes noces assez malheureuses, arrivées dans leur voisinage, et ■qu'elle déplorait le sort de pauvres petits enfants, traités dans le nouveau ménage, comme des étrangers fort mal vus.
Il se ressouvint que sa jeune femme était tellement préoccupée du sort de ces pauvres petits, qu'elle avait adopté pour chanson favorite une mélodie populaire fort touchante, dont les paroles ont trait au sort de petits orphelins confiés aux soins d'une marâtre.
François avait entendu tant de fois chanter cette mélodie à sa femme, alors qu'elle faisait tourner son rouet ou berçait ses enfants, qu'il la savait par cœur. Du reste, il ne faisait pas grande attention au sujet, au temps de son bonheur ; ces couplets étaient bien connus dans le pays, et ce à quoi François prenait alors le plus de plaisir dans une chanson, c'était à la voix de sa femme.
Mais l'air et les mots de cette mélodie lui revinrent en mémoire à la proposition d'un nouveau mariage, et avec eux les propos de sa femme et le sort des enfants qu'elle plaignait tant. Il voyait dans cette conduite de celle qu'il avait tant aimée quelque chose de prophétique. Tout cela fit un tel ravage dans le cœur
et la tête du pauvre veuf, déjà fort fiévreux, qu'il en contracta une maladie assez sérieuse, à laquelle, cependant, sa forte constitution l'arracha bientôt.
C'était donc ce chant de sa femme, ou plutôt cette complainte, comme le peuple a si bien nommé ces compositions naïves et mélancoliques, que François-le-veuf chantait lorsque j'arrivai au chantier. Appuyé sur les pièces de la cabane à l'extérieur, près de l'une des petites fenêtres de ce rustique logement, dans le demijour de la forêt, je l'écoutai jusqu'au bout, avec un intérêt plein du charme douloureux que savait rendre le chanteur.
La complainte des trois petits enfants a dû être composée par quelque jeune mère, allant s'éteindre dans la dernière période d'une douce consomption. Elle raconte que trois petits orphelins voyaient la maison de leur père régie par la verge de fer d'une marâtre ; qu'un jour, maltraités outre mesure, ils quittèrent le toit paternel pour aller à la recherche de leur mère absente. Ils n'avaient pas fait long de chemin qu'un messager céleste les accoste, au pied d'une croix plantée près de la route, et leur dit ;
Où allez-vous mes anges, Trois beaux anges du Ciel !
Les enfants répondent ingénument qu'ils cherchent leur mère, et demandent au Chérubin s'il ne l'a pas vue. — Oui, répond celui qui est sans cesse au pied du trône de l'Agneau, et allez
•dire à votre père de venir ici avec votre bellejnère pour ki voir, elle veut vous parler à tous.
Les enfants obéirent, et il est dit qu'après l'entrevue du père, des deux mères et des enfants, au pied de la croix, en présence des anges, les orphelins n'eurent plus à se plaindre.
Ce petit drame, si poétique, est rendu dans un langage tellement naif que la musique seule peut en faire passer les mots ; ce qui est le cas, du reste, pour beaucoup de cantates autrement prétentieuses et moins belles de librettistes célèbres.
Dans le moment dont je parle, la complainte des trois petits enfants était chantée loin du foyer domestique, en l'absence de toute femme et de tout enfant, par un hercule du travail qui se croyait seul à s'entendre, ou plutôt chantait pour les absents ; et ce chant, passant par cette forte poitrine, n'avait rien perdu de sa candeur €t de sa tristesse.
Il était évident qu'il y avait là un grand service à rendre, ou du moins à tenter de rendre à cet infortuné jeune homme ; car les choses ne jMDUvaient pas aller longtemps ainsi sans affecter la santé ou la raison, peut-être les deux à la fois.
François avait une intelligence supérieure, un grand bon sens naturel et un profond sentiment du devoir ; il était attaché à la religion et avait une honnête détermination d'en accomplir les préceptes. Avec cela tout est possible.
J'entrai dans la cabane du Chantier, et, don-
nant la main au rigoureux garçon qui s'y trou* vait seul, et que ma brusque apparition avait évidemment décontenancé, je lui dis :
— Mon pauvre François, toujours triste et pas encore raisonnable ! Et pourquoi avoir abandonné la hache que tu manies si bien et qui te rapporte de gros gages, pour accepter le poste' de cuisinier qui ne va pas à tes habitudes et. pour lequel tu es moins payé ?
— Docteur, vous m'avez découvert ! Vous savez bien que je n'ai pas peur des gros travaux ; mais j'aime à être seul, et le conque est presque toujours seul au camp.
— Oui, le conque du camp des Deux-Hivières aime à rester seul, pour chanter sa tristesse et nourrir sa douleur ; en attendant que cette douleur le tue, et que sa mort prive de père trois enfants qui ont déjà perdu leur mère... Tu te rappelles ce que je t'ai dit, pendant ta convalescence l'été dernier. Eh bien ! ne t'aperçois-tu pas que tu es pâle ? ta santé ne résistera pas, et tes enfants ont besoin de toi, pourtant... Voilà deux ans que ta femme est morte ; il est temps que, sans l'oublier, tu songes surtout aux enfants qu'elle t'a laissés.
— Je comprends cela, me répondit François ; mais si j'ai l'air un peu moins triste, si je me mêle aux autres, ils sont tous là qui me guettent, me parlent de me remarier... Ils sont sans cesse à me dire : " les morts avec les morts, les *' vivants avec les vivants"... Et si j'aime mieux
FORESTIERS ET VOYAGEURS. 3t
les morts, moi ; et si j'ai peur des belles-mères pour les petits enfants ?
— Ne sois pas injuste envers toutes les femmes, parce qu'il y en a de mauvaises, François, tu en as d'autant moins le droit que la tienne était excellente : d'ailleurs, tu n'es pas obligé de te remarier si cela ne te convient pas. Je serais indigne de te donner des conseils, si je ne comprenais pas tout ce que ta peine a delégitime et d'honorable pour toi ; mais il ne nous est pas permis de tout donner au senti-ment, le devoir a ses droits et la raison les siens : tu n'as pas oublié ce que M. le Curé t'a dit à ce sujet... Ah! si ta femme pouvait te parler, du haut du Ciel où Dieu l'a reçue bien sûr, elle se joindrait à tous ceux qui s'intéressent à toi pour te donner les mêmes avis. Si tu ne te rendais pas enfin, tu serais coupable et ta douleur même n'aurait plus le même droit à l'intérêt de Dieu et des hommes. Il faut se soumettre aux décrets de la Providence.
Et puis, tu dois comprendre qu'il n'est pas juste d'imposer ainsi ta tristesse à tout le monde. Tes compagnons de labeur ont besoin de leur gaieté pour les aider à supporter leurs durs travaux: tu n'as pas le droit de mettre ainsi ceux* que le sort amène sur ton chemin dans l'alternative d'épouser une douleur, qui dépasse les bornes prescrites, ou d'encourir ta mauvaise grâce... Tu ne peux pas ainsi faire ton devoir.
Allons, sois sage, ajoutai-je, en tendant de
noiweau la main à mon brave ami ; car on entendait le bruit de quelqu'un à la porte.
François s'arrêta, me regarda en face comme pour me lire au fond de l'âme, puis il dit : — Je serai sage, et cela avec un air de décision et de calme énergie qui me fit plaisir.
François a tenu parole ; mais jamais il ne voulut suivre l'avis de ses proches qui voulaient le faire remarier.
Au moment où François achevait de parler, on entendit battre des raquettes ; un instant après la porte s'ouvrit, laissant pénétrer dans la cabane un vigoureux vieillard, chargé d'un loup-cervier et de quelques lièvres pris au 'Collet.