‹ Forestiers et voyageursChapitre 4 sur 25 · LE PÈRE MICHEL · texte numérisé non relu

LE PÈRE MICHEL

— Bonjour, Père Michel, m ecriai-je en reconnaissant le nouveau venu, je vois que vous faites ici la guerre au gibier et que vous ne réussissez pas mal, comme d'ordinaire.

— Bonjour, docteur, bonjour ! Mais je ne peux pas me plaindre depuis que je fais la gargotte avec François. Pourtant les loups-cerviers sont donc futés cet hiver!... Sapristi, si j'avais su que vous veniez nous voir, je vous aurais bien fait dire de m'ap*porter de la drogue. J'ai du rognon de castor, ah ! pour ça, je n'en manque jamais ; mais j'aurais besoin de Sartifida et d'Huile d'Aspic (1). Tenez, j'en avais composé une il y a deux ans, que les loups-cerviers me suivaient à la piste ; si bien, que je ne tendais presque plus au parc, je les prenais quasiment tous à la passée (2) !

(1) Mots consacrés par les chasseurs pour désigner l'Assafoetida et la Lavande, qui entrent dans certaines drogues faites pour attirer le gibier.

(2) Ces termes canadiens «le chasse expriment deux façons de tendre les collets pour la capture des bétes sauvages. Tendre au parc, c'est placer le collet à l'entrée d'un petit enclos soigneusement fait de branches et au fond duqpiel est déposé l'appât. Tendre à la passée, c'est tendre un collet sans enclos ni appât, sur un chemin que l'animal a coutume de suivre, ou qu'on lui fait prendre par quelqu'expédient de chasseur.

Le Père Michel était un beau vieillard d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, chez qui la force de la constitution se révélait dans toute l'habitude du corps. Ses larges épaules et son cou nerveux portaient une tête magnifique, dont la chevelure, toute blanche, était encore aussi toufiue que celle d'un jeune homme. L'ensemble de sa personne avait cet air de négligence, ce chifibnné qui plaisent tant aux artistes. La vivacité de son regard et de sa parole contrastait avec cette allure lente et mesurée^ qu'acquièrent les hommes que n'ont point épargnés les fatigues et les aventures. Gai d'ordinaire, il tombait quelquefois dans des rêveries silencieuses, dont il n'était pas toujours facile de le faire sortir. C'était un grand conteur : comme il avait beaucoup vu, beaucoup entendu et un peu lu, son répertoire n'était jamais épuisé : il aimait, du reste, autant à conter qu'on aimait à l'entendre. Il savait, sur le bout du doigt, l'histoire de V Oiseau Figuelnousse, Le Conte du Merle Blanc, beaucoup des histoires de la littérature populaire, des légendes, des récits de chevalerie, et, surtout, son histoire à lui, qui n'était pas le moins prisé de ses récits. Le vieux diseur avait une excellente éducation domestique, une assez bonne instruction élémentaire, une coupe heureuse d'esprit : aussi l'écoutait-on avec un intérêt plus qu'ordinaire.

Le Père Michel ne faisait pas partie du personnel du chantier, il se trouvait là en qualité de chasseur. C'est assez l'habitude des anciens

trappeurs, qui n'osent plus entreprendre de longues et pénibles chasses et qui redoutent la soli» tude, comme presque tous les vieux, de s'aller loger dans un chantier, autour duquel, à quelques lieues à la ronde, ils établissent leurs chemins de plaques et leurs tentures. Ils n'attrapent guère que des lièvres, des perdrix et des loups-cerviers, qui sont comme les reliefs de leurs anciens festins. Si, par hasard, un castor ou une loutre leur tombe entre les mains, il faut voir avec quelle joie ils s'en emparent, avec quelles précautions oratoires d'apparente insouciance ils en parlent à tous ceux qu'ils rencontrent, quand ce ne serait qu'un castor errant (1) !

Après avoir déposé, en entrant, son gibier dans un coin, le Père Michel était venu me donner la main et s'était assis près de moi, pour entamer, en avancement d'hoirie, un bout de conversation.

— Mais, dites donc, quelle bonne idée vous

(I) Les chasseurs appellent castor errant un castor qui, privé de son associé ou de ses compagnons par un accident quelconque, mène une vie complètement solitaire : sans chaussée et, par conséquent, sans étang, sans cabane et sans amas, il cherche, dans les berges des rivières, dans les tas de bois charroyés par les courants et arrêtés sur les îles ou en travers des ruisseaux, un abri où l'eau pénètre.

Ainsi placé seul en un coin, il est lacile de voir que ses moyens de garde et de fuite sont réduits à peu de chose : d'ailleurs, comme l'habileté d'un chasseur de castor consiste i prendre, les uns après les autres, ces intéressants animaux, sans alarmer le reste de la troupe, on conçoit pourquoi la capture d'un castor errant n'est pas comptée pour une très grande prouesse.

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avez eue de venir nous voir. Si j'avais su ça, je TOUS aurais conservé une queue de castor pour vous régaler : avec ça qu'ils sont gras les castors cet hiver, celui que j'ai pris il y a quinze jours faisait envie à voir.

— Yous ne ferez donc jamais votre paix avec les castors. Père Michel ?

. — Que voulez-vous ? A dire le vrai, je crois que je ne serais pas bien reçu si je me présentais dans le paradis des castors, comme disent les sauvages. Enfin, dans la peau mourra le renard comme dit le proverbe!... Mais à propos, vous souvenez-vous de notre pêche slux flétans (1), de votre gros flétan de sept pieds... et du mirage ?

Ici le Père Michel me rendait des points : mon flétan de sept pieds (il n'en avait réellement que six et demi) valait bien son castor, si gras qu'il fut. Qm voulez-vous ? J'avais fait mes premières lignes de pêcheur de flétans avec le Père Michel : en rappelant la journée que nous avions passée ensemble sur les fonds (2), il tou. chait à un souvenir agréable pour tous deux.

(1) Ce poisson plat, qui atteint quelquefois une longueur de dix pieds et un poids de deux à trois cents livres, est abondant dans certains endroits du bas Saint-Laurent. Sa pêche est une lutte pleine de sensations et d" intérêt.

(2) Les fonds sont les endroits du fleuve oîi l'on pêche. Il y a les grands et les petits fonds ; sur les grands fonds on pêche dans les quinze à vingt brasses d'eau, sur les petits fonds dans les cinq ou huit brasses.

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