‹ Forestiers et voyageursChapitre 5 sur 25 · UNE DIGRESSION · texte numérisé non relu

UNE DIGRESSION

Aussi, était-ce une belle et tiède journée du mois de juillet que celle dont mon vieil ami venait de me parler. Au moment où il en évoquait le ressouvenir, nous étions au mois de janvier, au milieu de la forêt enveloppée de neiges ; l'hiver charroyait avec fracas d'énormes glaçons sur le fleuve, à l'endroit même où le jour dont il s'agit notre berge reposait mollement sur l'onde, retenue par son grappin.

Oui, c'était une belle journée et nous fîmes une bonne pêche ! J'ai tant de plaisir à me les remémorer, que je veux un instant oublier que je suis dans les chantiers, pour en parler un peu.

La pêche au flétan est bien une des pêches les plus intéressantes que je connaisse ; une véritable guerre qui demande une tactique particulière.

Les engins de cette pêche consistent en une ligne d'une quarantaine de brasses au moins» soigneusement roulée sur un cadre de bois qu'on nomme carrette, un harpon, une hache et une gaflfe. La ligne, semblable à celles dont on se sert pour la pêche à la morue, porte une cale de plomb, dont le poids varie selon la force des ourants au milieu desquels on pêche ; de l'ex-

trémité de cette cale partent deux avançons, armés chacun d'un gros haim ou croc.

Le flétan est difficile, il faut lui servir pour bouete du poisson très frais, autrement il ne donne pas. Il mord, d'ordinaire, fort doucement, •en produisant sur la main du pécheur la sensation d'un poids considérable ajouté à la ligne.

Dès qu'un flétan a mordu à l'une des lignes de ceux qui pèchent dans la même embarcation, l'heureux pécheur donne avis aux autres, qui tous retirent promptement leurs lignes ; car autrement il y aurait danger de voir toutes ces lignes se mêler pendant la lutte avec l'animal. ■Ceci fait, on accroche, c'est-à-dire qu'un coup sec fait entrer le croc dans la gueule du flétan. Alors le poisson part et il faut, en ménageant •cependant une certaine résistance, lui donner de la ligne ; autrement il briserait tout, ou vous seriez obligé de tout laisser aller, comme cela arrive quelquefois ; puisque l'on prend des flétans qui ont des crocs attachés aux cartilages des mâchoires. Un pécheur m'a même dit qu'il avait pris un flétan de neuf pieds, lequel avait sept crocs dans la gueule ; mais je ne garantis pas l'exactitude du fait.

On donne donc de la ligne, mais avec parcimonie, jusqu'à ce que la traction opérée par le flétan diminue ; alors, on reprend la ligne, sans secousses. Toute cette opération se renouvelle autant de fois qu'il est nécessaire, pour fatiguer l'énorme pQisson, noyer le flétan, en terme du métier.

Enfin, on attire doucement l'animal près de l'embarcation ; s'il résiste encore, à cinq ou six pieds dans l'eau on le harponne, sinon de suite on h gaffe par la tête. Au besoin, on lui sépare l'épine dorsale en deux, d'un coup de hache.

Une fois l'animal embarqué, il se débat et frappe l'intérieur de la chaloupe à coups redoublés de sa puissante queue : si alors le flétan menace de devenir trop incommode, on l'assomme d'un coup de tête de hache entre les deux yeux.

Yoici, en peu de mots et en gros, ce que c'est que la pêche au flétan, pleine d'émotions, de fatigue et d'entrain, pour peu qu'on soit chan- €eux ; tout cela ayant lieu sur les grandes eaux salées du Saint-Laurent, à une ou deux lieues au large, par un temps calme et dans la plus belle saison.

Notre pêche avait été heureuse cette fois-là : à une heure de l'après-midi, nous avions pris cinq beaux flétans, tous vigoureux et que, par conséquent, nous avions eu le plaisir de ligner chacun plusieurs fois. Le dernier capturé venait de cesser de se débattre au fond de la berge ; le bruit des derniers coups frappés sur levaigrage^ par sa large queue, s'était éteint dans le silence qui régnait en ce moment.

Il faisait un calme parfait ; la mer (1) était

(1) Dans le bas du fleuve on dit toujours la mer en parlant des eaux du fleuve, qui, étant salées, soumises au flux et au reflux et formant une vaste nappe, alFectent en efl"et tous lea caractères des eaux océaniques.

comme de Vhuile : de petites vapeurs déliées ei légères s'élevaient de la surface des eaux. A lai douce tiédeur de l'air, au calme des ondes, tout autour de nous semblait enseveli dans un demisommeil plein de douce langueur, vraie sieste de la nature au milieu d'un beau jour d'été.

A notre droite se déroulaient à l'horizon, comme un ruban bleu, les côtes du nord : à notre gauche étaient l'Ile Saint-Bemabé, et, plus loin, l'amphithéâtre que forment les contrefort» des montagnes de la côte sud ; en avant de nous, l'Ile du Bic et le Biquet ; en arrière, les eaux à perte de vue ; à distance autour de nous, quelques berges de pêcheurs, des canots de chasseurs à la pourcie, et quelques grands navires à l'accalmie au large.

Le phénomène du mirage est fréquent sur le fleuve Saint-Laurent ; mais quelquefois il se présente avec des splendeurs qui déjRent toute description : c'est un spectacle de ce genre qui commençait, en ce moment, à se dérouler devant nous.

Les Napolitains, à qui on voudrait enseigner à se vendre, à s'enivrer et à se déchirer dans les élections, ou bien à s'ensevelir dans les mines pour la plus grande gloire du régime constitutionnel, et qui ont le mauvais goût de trouver plus agréable de se chauffer au soleil, comme du temps du bon roi Ferdinand II, les Napolitains appellent poétiquement le mirage Les enchantements de la Fée Morgane.

La Fée Morgane vint donc, ce jour-là, étendra

avec une complaisance extraordinaire sa baguette enchanteresse sur le grand fleuve qu'elle^ visite souvent. Alors tous les objets commencèrent à se mouvoir lentement, en changeant de forme et d'aspect. Les uns s'élevaient au-dessusde l'eau en prenant des contours fantastiques,, les autres semblaient descendre dans des ondes d'une transparence extrême, où ils apparaissaient comme autant de fantaisies de dimensions colossales, au fond d'un aquarium géant.

Les navires du large se montraient, tantôt avec une coque immense surmontée de toutes petites mâtures, tantôt avec d'énormes antennes portées sur uûe charpente à peine visible.

Quelquefois, dans ces changements incessantsd'effets scéniques, l'image des objets apparaissait dans les airs et renversée ; quelquefois deux figures du même objet se montraient, juxtaposées l'une à l'autre, de telle façon que deux images d'un navire, par exemple, se dessinaient ,^ l'une portée sur la surface de l'onde et droite sur sa quille, l'autre flottant dans l'air et la voilureen bas. Dans cet effet d'optique, deux embarcations se touchaient par l'extrémité des mâts, deux îlots couverts de verdure, par le sommet des arbres.

Les îles voisines prenaient les contours les plus variés et les plus féeriques ; des clochers, des dômes, des minarets, des palais, des tours, des murailles, s'élevaient graduellement dans un lointain vaporeux, pour de suite faire place aux dessins les plus bizarres.

Tout cela était baigné dans une atmosphère d'une douceur délicieuse, qui fondait les contours de tous les objets et leur prêtait une couleur particulière, dans des tons si chauds qu'il semble impossible de les voir jamais reproduits par le pinceau des artistes.

Il y avait des instants où tout disparaissait ; alors nous demeurions comme suspendus dans un milieu indéfinissable, espèce de vide apparent, à travers lequel nulle forme, à nous étrangère, ne se laissait voir. " C'est comme une vision de rien ! " disait un de mes compagnons de pêche, dans son langage pittoresque. Il y eut un moment où cet isolement de tout fit soudainement place à une apparition réellement fantasmagorique.

Un petit canot de chasse, monté de deux hommes nageant debout à l'aviron, s'était approché tout près de nous, sans nous voir et sans être vu. Le mirage nous le découvrit tout à coup arrivant sur notre embarcation ; mais dans des proportions telles que les chasseurs faisaient l'efiet de deux géants, dominant notre esquif de leu^ taille et semblables à des ogres prêts à faire de nous leur proie. L'apparition fut si subite et si étrange que tous nous poussâmes une exclamation, ne nous rendant pas de suite compte de ce qui nous menaçait ainsi.

Ces efiets de mirage, se produisant comme dans un kaléidoscope, durèrent, avec une intensité qui variait d'un moment à l'autre, pendant environ une demi-heure. La science explique

pins OU moins ce phénomène ; mais rien de ce que peut faire ou imaginer l'homme n'est capable de donner une idée de sa magnificence.

Jamais, pour ma part, je ne l'avais vu se manifester dans les conditions de splendeur qu'il affecta cette fois : le Père Michel était tellement de cet avis, lui aussi, que je ne l'ai presque pas rencontré de fois depuis qu'il ne m'en ait parlé.

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