V EXERCICE
Vertu viciée dans sa formation par un org^ueil inconscient
Premier point : Le fait et ses causes. — Deuxième point i Signes indicateurs.
Préparation pour la veille. — 1° Dans la méditation de demain, je me livrerai à un examen rétrospectif; je remonterai au temps de ma formation; je scruterai les mobiles qui m'ont porté au bien ; je rechercherai les influences extérieures qui m'y ont peut-être maintenu. — Je mettrai d'un côté tout ce qui était pur, désintéressé, animé de la vue de Dieu ; et de l'autre, tout ce qu'altéraient, plus ou moins consciemment, le désir de l'estime et la complaisance en moi-même.
0 mon Dieul éloignez-moi de moi-même afin que je me trouve placé à la juste distance qui permet de bien voir. Faites surgir en ma mémoire tels et tels de ces petits détails qui reconstituent tout un passé. De grâce, s'il y eut beaucoup d'orgueil dans la préparation de ma vie pieuse, faites-le moi enûn connaître, sentir et abhorrer.
«^ Méditation
Prélude. —Prier Dieu de projeter une vive lumière sur mon passé, afin que je sache si mon humilité est sincère et solide.
I. Le fait et ses causes. — Il y a des vertus formées sous l'influence plus ou moins active d'un orgueil inconscient. Il y a même beaucoup de ces vertus... La mienne est peut-être de ce nombre?,.. Quoi! l'orgueil m'aurait aidé plus ou moins à m'établir dans les habitudes de la piété, et je ne l'aurais point senti !... On parle souvent d'un orgueil caché, d'un orgueil qui se dissimule... Je ne songeais pas que je pouvais en être la victime! Et pourtant mon relâchement, mes fautes, ne viendraient-elles pas de ce que mes vertus reposaient, pour une large part, sur ce fondement faux et fragile de l'orgueil?... 0 mon âme, sois attentive, et prie.
Avons-nous jamais bien suivi les conséquences de ces deux observations psychologiques : l'homme est essentiellement imitateur; l'homme subit l'influence des milieux et s'y adapte. Essayons d'en faire l'application à la périodb de notre formation.
De quelles personnes avons-nous été entourés alors? Quelles idées régnaient dans le lieu où nous vivions? Etait-ce une maison d'éducation, un séminaire, un noviciat?... Il suffît de dire : c'était un entourage choisi, un milieu
de piété. Rien n'y était plus en honneur que la vertu. On parlait avec admiratioia des actes héroïques des Saints. On traitait avec vénération les personnes en qui apparaissait un rayon de sainteté. Livres, entretiens, tout concourait à développer cette heureuse impression !
Oh! comme nous estimions ces choses I comme nous portions envie à ceux qui nous édifiaient !
Etaient-ils purs, absolument purs, tous ces sentiments, qui, à la vérité, nous excitaient au bien ? Faudrait-il une analyse très rigoureuse pour y découvrir quelque alliage? Le désir d'entrer dans ce mouvement honoré de Testime commune, n'était-il pas pour beaucoup dans l'ardeur qui nous poussait ? Le contentement au service de Dieu n'empruntait-il rien au contentement de soi ; et surtout à la conscience plus ou moins claire de la place que nous occupions dans l'esprit des autres?... Ahl qui sondera ce mystère que Dieu seul connaît?
Notre humilité d'alors n'était-elle pas ellemême inspirée par l'orgueil, du moins en partie? Rien n'est plus facile à concevoir que cette possibilité.
Dans le milieu dont nous parlons, on estime et on admire par-dessus tout cette vertu. On la reconnaît comme capitale. Il estpresque impossible de n'en point prendre les formes extérieures, de n'en point adopter les expressions, et jusqu'à une sorte de sentiment intime. Se croire humble, suffisamment humble, est un besoin.
CINQUIEME MEDITATION 6!i
Cette humilité peut sans doute être vraie, car de telles influences favorisent merveilleusement sa croissance ; mais elle peut, et très facilement, n'être qu'une humilité factice. Une âme naturellement orgueilleuse prendra le change, et de l'humilité qui marche devant elle, elle n'aura poursuivi que l'auréole.
Encore une fois, qui sondera ce mystère que Dieu seul connaît.
II. Signes indicateurs. — Le divin Maître a dit : « Vous jugerez V arbre par ses fruits. » Demandons la réponse au développement de notre vie.
Lorsqu 'après notre formation, nous avons changé de milieu, cette belle ardeur n'est-elle point tombée? Le zèle pour la perfection, et particulièrement pour l'humilité, ne s'est-il pas éteint? Ce résultat ne s'est-il pas produit bien vite et sans grande résistance?... Aucune secousse particulière ne s'est fait sentir.
Et pourtant, ce nouveau milieu contenait encore, quoique en moindre proportion, l'estime et l'admiration des mêmes choses... Mais il était saturé d'idées toutes différentes; et, trop fidèles à la loi de notre nature si pliable, nous nous sommes adaptés à ce nouveau milieu, de la façon la plus favorable à notre amourpropre.
Un autre signe également caractéristique, c'est notre attitude en face des contradictions, des insuccès, des injustices, du dédain plus ou moins éprouvé. — Trouble, tristesse, préoccupations : voilà le fait d'une vertu imparfaite,
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reposant plus ou moins sur l'orgueil. — Découragement réel, colère, animosité, jalousie, ré vol le : voilà le signe d'un orgueil très profond et qui nous domine.
Notre humilité n'était donc que de surface! ses sentiments n'étaient donc que des sentiments appris!... Si elle eût été vraie et foncière, elle nous eût inspiré le calme et la résignation, peut-être même ce contentement supérieur et cette joie des grandes âmes qu'éprouvaient les Apôtres, battus de verges : « Ibant gaudentes. »
Merci, ô mon Dieu, de ce vif rayon de lumière plongeant au fond de ma vie... L'avoue rai-je? il me blesse par sa clarté... Je souffre... Je me demande si tout en moi n'est pas à refaire... Mon apparente vertu ne serait-elle pas le simple effet du milieu où je vis encore?... Que serais-je si tout changeait autour de moi : position, occupations, personnes?... A la pensée de cet isolement moral, je me sens un extrême besoin de me cacher dans votre sein, car vous m'apparaissez comme mon seul refuge!... 0 mon Dieu, créez en moi une âme nouvelle, cette fois bien humble I « Multi humilitatis umbram, pauciveritatem sequntur, de l'humilité beaucoup poursuivent l'ombre, peu la réalité », dit saint Jérôme.
Résolution. — Me demander, à roccasion, si j'aurais la même tenue, la même affabilité, le même zèle, si nul autre que Dieu ne devait s'en apercevoir et m'en savoir gré.
Première Semaine
VI* KXKRCICK
Humilité, gardienne des vertus
Premier point : Humilité, sel qui préserve de la corruption. — Deuxième point : Lumière qui dissipe les illusions.
Préparation pour la veille. — Si notre vertu est fondée, du moins en partie, sur un orgueil inc«nscient, rédifice est bâti sur le sable : le péril de ruine n'est que trop constant. — Si elle est établie sur Dieu, rassurons-nous pour le passé, mais ne soyons pas sans crainte pour l'avenir, car l'orgueil peut détruire l'édifice le plus solidement construit.
« Celui qui, sans humilité, s'enrichit de vertus, dit saint Jérôme, ressemble à l'homme qui porterait au vent une mobile poussière. 0"» sine humilitate virtutes congregat, quasi in ventum pulverem portât. » Ohl que de vents violents soufflent autour de nous; et en quel danger ne sont pas nos fugitives résolutions!
Saint Antoine, effrayé paf une vision qui lui montrait le monde rempli de pièges, s'écria :
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a; Seigneur, comment s'en préserver?» — «< Pur Vliumililé ! » lui fut-il répondu.
L'humilité, qui est la base des vertus, en est aussi la gardienne et pour les mêmes raisons : elle fait de Dieu le principe et la fin de nos actes. L'orgueil se les attribue injustement et raine Tédifice. Cette vérité, toute la tradition l'enseigne ; nous la répétons à notre tour; mais si c'est là une maxime reçue, est-ce chez nous une conFiction véritable? Ressentons-nous une impression de crainte, quand nous constatons que, si nous ne sommes pas positivement des orgueilleux, nous ne sommes pas non plus des humbles?
L'humble éprouve, à toute occasion, le besoin de Dieu, de son indulgence comme de son secours. Il éprouve, à la vue de sa misère et de sa faiblesse, l'impression d'un homme qui marche avec une blessure : tout mouvement la rend douloureuse.
Qu'une vertu est bien gardée par une telle humilité! ô mon Dieu, qu'elle devienne la mienne 1
Méditation
Prélude. — Demander la grâce de me jeter dans l'humilité comme dans une citadelle qui me défende.
I. L'humilité, sel qui préserve de la corruption. — 1° Plus une vertu est grande, plus elle donne prise à l'orgueil : car tout bien est matière à
la vaine complaisance de l'âme et à l'applaudissement des hommes.
— La Faine complaisance commence l'œuvre de désorganisation. Elle est si douce et se fait si bien écouteci Elle est si ondoyante et sait si bien se déguiser!
Gomme un poison mêlé à de saines substances, elle s'insinue dans le contentement de la gloire de Dieu et du salut des âmes; elle se retrouve dans les consolations sensibles; et nous suit dans les élévations les plus sublimes.
C'est insensiblement qu'elle fait ses progrès comme ses ravages. Ce genre d'action lente endort la vigilance : et ainsi le poison pénètre dans les plus belles vertus.
— La vaine complaisance a commencé l'œuvre de désorganisation, le désir de la louange l'achève. Ce murmure qui vient du dehors, retentit si agréablement au dedans!... Certes, on s'assure bien qu'on ne s'en laisse point charmer ; qu'on subit à regret ce que l'on ne peut éviter; que l'on en rapporte à Dieu toute gloire... cependant, la jouissance est réelle et profonde.
— Sous cette double influence, le mal gagne : ce n'est plus un acte passager qui en est vicié, c'est toute une série d'actions semblables; ce sera bientôt peut être l'ensemble de la vie. . Les vertus se corrompent.
Pendant un temps, elles tiennent debout par la force de l'habitude, et aussi par les exigences de l'orgueil lui-même. Toutefois, cette vie factice ne saurait se soutenir toujours... Des ten-
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talions plus fortes, des circonstances imprévues, un rien, en auront bientôt fini.
2» Qui préviendra ces maux? L'humilité.
« Elle sera avec la vertu, dit saint Augustin, ou la vertu ne sera pas. Virtus non est nisi conjunctam habeathumilitatem.» Elle s'y répandra comme le sel jeté sur une substance que Ton veut conserver; elle s'opposera à toute fermentation nuisible; elle dégagera de toute vue trop personnelle, et fixera en Dieu tous nos contentements.
Mais pour un tel effet, il est nécessaire que cette vertu soit vraiment vertu, c'est-à-dire qu'elle agisse avec la facilité, la spontanéité, l'inclination que donne seule l'habitude. Autrement, que de surprises et quelle fatigue extrême!... Il faut que le mouvement de l'humilité nous soit devenu aussi naturel que l'était celui de l'orgueil... Adressons nos prières à la Reine et au Maître des humbles.
II. L'humilité, lumière qui dissipe les illusions. — 1® C'est une réflexion commune, mais profondément vraie, que l'orgueil aveugle ; et les maîtres de la vie spirituelle ont si bien compris le rôle de l'humilité, qu'ils font de cette vertu leur critérium le plus sûr pour le discernement des esprits. Telle vertu est-elle vraie ou fausse? Telle oraison extraordinaire vieni-elle de Dieu? Telle vision est-elle une réalité ou une illusion? Le jugement dépendra de la conviction préalable sur l'humilité de la personne ainsi favorisée.
Cette règle doit également s'appliquer à la vertu la plus ordinaire.
Rappelons-nous les aveuglements d'orgueil si souvent surpris chez les autres... Craignons noire appréciation sur nous-mêmes, si elle ne nous fait pas bien petits, car bien petits nous sommes et bien faibles et bien misérables...
Dieu ne juge pas comme les hommes. Ceux qui nous prennent peut-être pour des saints, ne savent pas quelles ont été nos ingratitudes et nos fautes, quelles sont encore nos déplorables misères... Ah! pour nous mettre et nous tenir à notre vraie place, que notre humilité a besoin d'être lumineuse, de pénétrer notre intelligence, de lui montrer sans cesse notre néant, notre impuissance, nos torts; en un mot, qu'elle a besoin d'être une vraie vertu 1
20 II est si facile, en effet, de prendre le change, de s'égarer, et d'aboutir à la tiédeur ; on se compose des devoirs selon ses idées propres, puis une vie selon ses goûts ; on fait saint ce que l'on aime; on s'aventure dans des dangers que le devoir n'impose pas; on excuse ses fautes et on les continue; on ne sent pas le besoin de la prière; on vit pour soi et sans remords : la tiédeur règne et démoralise... c
Ah! si l'humilité avait été active, toutes ces décadences auraient été signalées et arrêtées, car elle donne Tinstinct du bien et )e sens du vrai. — Ahl du moins, si, à cette heure, nous étions saisis d'une profonde impression de défiance envers nous-mêmes, la lumière qui
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se répandrait en nous serait si vive, que npus nous trouverions placés entre la résolution de nous vaincre, oulacertitude de résister à la grâce.
3° Rien ne fausse la conscience comme l'influence ' d'un orgueil écouté; rien ne la maintient droite et décidée comme le sentiment de l'humilité. Sous sa dépendance, l'âme, se défiant d'elle-même, suit les méthodes sûres, consulte volontiers, craint les occasions dangereuses, prie sans cesse, emploie tous les secours. — Elle peut avoir de grandes vertus : elle ne les regarde pas. — Elle peut être affermie dans la pratique du bien : elle se sent toute fragile au fond... Ahl que ces vertus ont rencontré une parfaite gardienne I
Sans elle, au contraire, que de chutes, et quelles chutes! Les racines de l'arbre s'étaient corrompues, les fondements del'édifices'étaient effondrés. Survint la tempête des passions, ou l'effort violent de circonstances difficiles, et l'arbre fut arraché de la terre de l'Eglise, et le bel édifice la couvrit de ses ruines... Et Tarbre n'a pas été replanté, et les ruines ne se sont pas relevées, tandis que, tout à côté, tels pécheurs, qui se sont vautrés dans la fange, ont trouvé malgré leurs fautes, et dans ces fautes mêmes, l'humilité qui sauve. « Prxsumentes de se et de bona sua virtvte gloriantes, humilias : à celui qui présume de ses forces et qui s'enorgueillit de sa vertu. Seigneur, vous préparez Vhumiliation », dit l'Ecriture.
Résolution. — Vif sentiment de crainte de moimême; le porter constamment comme une plaie seasibia.
Première Semaine