‹ Formation à l'humilité et par elle à l'ensemble des autres vertusChapitre 16 sur 50 · PRÉPARATION · texte numérisé non relu

PRÉPARATION

2" A ces quatre méditations abstraites, et en quelque sorte impersonnelles, succède la considération de nos fautes. Là, par exemple, c'est bien de nous qu'il s'agit et non de tous les autres. Là, point de vérités métaphysiques, c'est notre œuvre qui s'étale à nos yeux, l'œuvre de toute notre vie ; et elle englobe tous nos actes, toutes nos pensées et jusqu'à nos coupables omissions. Vaste champ qui recèle assurément des parties obscures, dans le lointain du passé, et sous les ombres de l'illusion; mais qui peut néanmoins s'éclairer vivement à la lumière d'un examen sérieux. Cette méditation doit être le fondement de notre humilité, de notre humilité à nous; de cette humilité qui baisse le front, non plus seulement devant Dieu, mais déjà devant les hommes; humilité qui brise le sentiment exagéré de l'estime personnelle et qui interdit la recherche d'une estime particulière, que l'on sait ne point mériter.

3<* Estimer un objet, c'est reconnaître sa valeur ; mais sa valeur ne peut être évaluée qu'à l'aide d'une mesure, qui est ici la comparaison avec d'autres. A qui me comparerai-je? Ace qui est bas et misérable? Non, car cela est sans râleur et ne mérite pas l'estime. Je dois donc me comparer à ce qui est grand et à ce qui est beau ; or, en face des Saints et en face de Dieu, me voilà bien en face de la vraie mesure du grand et du beau, de ce qui détermine l'estime. Cette méditation est destinée à compléter l'effet des raisonnements abstraits, par la force d'uoe impression sensible.

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4" De ce que plusieurs motifs d'humilité s'appliquent indistinctement à chacun de nous et ne nous abaissent réellement que devant Dieu, faut-il en conclure qu'ils ne sauraient exercer une influence véritable sur nos rapports avec les autres hommes, par conséquent qu'ils ne nous forment pas à l'humilité pratique*

Nullement. En effet, l'humilité qui a deux objets : Dieu et les hommes, n'a pourtant qu'une même essence ; l'inclination à un juste abaissement ; or, en développant cette inclination à l'égard de Dieu, ces méditations la développent en elle-même. Désormais plus forte, plus habituée à s'abaisser, cette disposition nous portera, suivant les occasions, et dans une sage mesure, à modérer nos prétentions; et nous aidera, s'il le faut, à les briser. On sait que toute culture intellectuelle accroît la puissance générale à s'instruire, et que les affections de famille disposent le cœur à mieux sentir Dieu. Il en est de même de l'habitude de l'humilité, quel que soit l'objet de son exercice.

Pénétrez-vous donc de ces vérités, qui, pour ne vous être point strictement personnelles, courberont néanmoins votre front si bas, qu'il n'osera se relever imprudemment devant personne.

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Le Néant de la Créature

Premier point : Le néant de l'être : Je ne suis rien. — Deuxième point : Le néant de l'acte : Je ne pais rien.

Préparation pour la veille. — Si nous tenions notre être d'une matière quelconque existant en dehors de Dieu; ou encore si, étant créés par lui de toutes pièces, nous emportions, par impossible, de sa substance la plus imperceptible parcelle, nous aurions une valeur, et cette valeur, si minime fût-elle, serait j^ourtant appréciable.

Il n'en est point ainsi : car, si nous venons de Dieu, nous ne sortons pas de son sein fécond, mais d'un acte extérieur, d'un simple vouloir de sa toute-puissance ; nous ne sommes pas des êtres à proprement parler, mais ce quelque chose d'inconsistant, de fugitif, que l'on peut comparer h des notes de musique, s'échappant d'un instrument sous les doigts de l'artiste. Dieu n'est ni enrichi par le fait qu'il

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devient Créateur, ni diminué par le fait que nous existons.

Voilà la vérité certaine, démontrée par la raison, admise par la philosophie la plus rigoureuse.

Et pourtant je suis, j'ai une sorte d'être ; cet être a une étendue, des formes; il agit, il déplace la matière et la transforme ; il veut ou ne veut pas, il est libre ; son intelligence lui donne conscience de tout l'univers, son génie peut enfanter des merveilles. Tout cela n'est-il donc rien? Un être et des actes sont pourtant quelque chose !

Entendons-nous bien, ce quelque chose, en face de Dieu, est si vain, si fugitif, que FEcriture l'appelle « un quasi-néant, tanquam nihilum ante-teyy; en résumé : un être qui ne compte pas!

Ainsi se trouve mise en lumière cette parole de saint Paul : » Quis te discernit ? Quid habes quod non acce^is^'." Qu'as-tu qui te distingue ? Qu'as-tu que tu nie l'aies reçu?» — Vue profonde jusqu'à iious déconcerter, saisissante jusqu'à nous troubler; mais surtout conclusion rigoureuse et pressante qui s'impose à l'âme tout entière et détermine la volonté; car enfin, l'humilité n'est pas seulement une conviction, elle est plus que cela, elle est une vertu agissante. Il ne suffit donc pas de philosopher sur toutes ces questions, il faut principalement en poursuivre la pratique.

Méditation

Prélude. — Demander la grâce de concevoir une impression si vive de mon néant, qu'elle me pénètre tout entier et me dirige.

I. Le néant de l'être : Je ne suis rien. — Notre-Seigneur dit à sainte Catherine de Sienne : « Sais^tu^ ma fille, qui je suis et qui tu es? Tu seras bien heureuse' si tu le saisi (Si tu le sais d'une façon lumineuse, pénétrante et pratique) : Je suis Celui qui est; tu es celle qui n'est pas! »

Dieu est l'Être dans toute la plénitude de ce mot, c'est le nom qu'il se donne : « Ego sum qui sum. » — Moi, je suis le néant dans tout son vide, et c'est mon nom : « Substantia mea tanquam nihilum. Ma substance est une sorte de rien. »

Avant la création, je n'existais pas même dans l'élément le plus lointain. Il y a mille ans, cent ans, j'étais une simple possibilité qu'un rien eût pu détourner de l'arrivée à l'existence.

J'ai apparu un jour sur la terre. Des siècles m'y précédèrent; des siècles, sans doute, s'y succéderont après moi. Dans cette durée, je remplis quelques heures courtes et précipitées. Puis le silence se refermera sur moi, comme une eau profonde engloutit bientôt la pierre c|ui rida un instant sa surface,

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Cet être que j*ai, est la fragilité et riDConsistance mêmes, une vapeur qui s'élève pour disparaître aussitôt : « Vapor est ad modicum parens. » Il n'est qu'une poussière vivifiée : « MementOy homo, quia pulvis es. »

A la clarté de la vérité pure, ce qui se verrait en moi, dans la matière de mon corps, dans la substance même de mon âme, ce serait un néant, de toutes parts soutenu par la puissance créatrice. Ecartez un instant cette action nécessaire, quoique invisible : mon être disparaît et s'évanouit comme la fumée dans les airs, comme le nuage dans le ciel, sans laisser aucune trace : « ad nihîlum redactus sum et nescivL »

« 0 rien inconnu ! ô rien inconnu! » répète dans l'extase la bienheureuse Angèle de Foligno. — Cri de profonde vérité, sommaire de nos dérisoires grandeurs I mais aussi, point d'appui des sentiments les plus puissants, les plus élevés, les plus dignes de Dieu.

Si je suis le Néant, ô Seigneur, vous êtes l'Etre I Si je suis le rien, vous êtes le Tout.

Cetto double vision forme, par son contraste, le rythme des chants du ciel. Sous ces clartés d'en haut, la condition des bienheureux apparaît semblable à la mienne; mais leur humilité est ma honte comme ma leçon. La gloire fait sans cesse resplendir à leurs yeux la vérité de leur néant, tandis que mes multiples misères parviennent à l'obscurcir aux miens...

II. Le néant de l'acte : Je ne puis rien. — Nos actes sont de la même nature que notre être.

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Notre être subsiste, et nous ne voyons pas la puissance créatrice qui le soutient. Nous agissons, et nous ne voyons pas davantage cette même puissance qui l'anime. Il nous semble que tout notre acte nous appartient.

1» Je remue la main ou la tête, je combine une affaire, je trouve une solution, ^je pense, jechoisis,j'aime...Ehbien! tout ce qui, dans ces actes, est positif, se trouve produit par l'action de Dieu, beaucoup plus que par la mienne.

Il ne peut en être autrement. La nature des choses s'y oppose ; et Dieu, qui peut tout, ne peut pas me donner le pouvoir d'accomplir en dehors de Lui un acte positif : ce serait me constituer créateur I... Conséquence aussi écrasante de mystère, qu'éblouissante de vérité! conséquence qui envahit jusqu'au sanctuaire de ma détermination libre.

2® Là encore, dans cette résolution que je prends de devenir humble, et qui semble m'appartenir exclusivement, parce que je l'ai prise pouvant la laisser. Dieu agit mille fois plus que moi; et ma participation, je ne la trouve que dans l'adhésion à son influence qui m'y sollicitait.

Et si je veux chercher, au fond de cette adhésion même, pourquoi je l'ai donnée, la force qui m'y a conduit, je retrouve encore Dieu. Enfin, pour expliquer comment avec cela je demeure libre, je suis forcé de me dire : Je sens que je le suis, et je sais que Dieu est assez puissant pour respecter ma liberté dans ses

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conditions essentielles, tout en la remplissant jusqu'à son dernier effet *.

3<» Si je fais le mal, l'action de Dieu, obéissant à des lois générales d'une sagesse supérieure, prête son concours à tout ce qui est, là comme ailleurs, acte positif; et m'accompagne encore au moment où, m'éloignant de l'ordre, je me soustrais à son influence.

Le mal est une défaillance dont je suis responsable : Je détourne l'action de Dieu et je l'empêche d'aboutir; je la force à s'égarer, et, finalement, à s'évanouir !

Ah 1 Seigneur 1 je ne me comprends pas I Qu'elle est donc vaine et ridicule, la complaisance que je prends en mes qualités, même les plus réelles!... Qu'elle est téméraire ma confiance en ma volonté, même la mieux affermie!... Qu'elle est injuste, l'attribution que j'ose me faire du bien qui s'accomplit par moi! Comment croire en moi? Comment me préférer à un autre ?

Le simple voile du créé recouvre tout ce néant. Ce voile est bien léger et mille accidents le soulèvent; il est suffisant néanmoins pour que je me trompe moi-même. Il est bien transparent aussi ; mais je ne suis pas attentif, je ne regarde pas ce qu'il cache : je continue à prêter une réalité absolue à tous ces actes contingents, et j'y appuie mes prétentions I

1. Dieu ne nous détermine pas; dous conservons réellement le pouvoir de choisir ; voilà qui est certain, mais aussi mystérieux que certain. Ici le fait seul nous importe; •a conciliation relève de la pbiloaopbie>

f-REMlÈRfi MÉDITATION §3

((Seigneur, vous qui voyez!» que devezvous penser de cet aveugle? Ayez pitié de lui, ouvrez ses yeux, et faites surgir ,rapparition de votre Infini, devant sa misérable petitesse, confuse de son passé d'orgueil.

— Sérénité parfaite que donne cette vue au milieu des succès comme des revers : vaut-il donc la peine de tant s'émouvoir 1 — Haute sagesse qui place les choses sous leur vrai jour et dans leur exacte proportion I — Grandes ombres du néant, qui font ressortir l'éclat de l'Etre qui est tout ! — Disposition admirable à la contemplation I

Résolution. — Contempler souvent rinflni qui m'enveloppe de toutes parts, m'y perdre, y laisser tout orgueil. — Déterminer un moment, ce matin, et un autre moment, ce soir, pour y penser à genoux en savourant ces belles paroles : « Mon Dieu et mon tout I »

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