II. Applications. — Méditons ces conclusions théologiques
1* Pour persévérer durant un temps assez considérable, il faut une grâce spéciale;
2° Pour persévérer en face de grands dangers, il faut une grâce du même genre ;
3» La brièveté de la vifl est souvent un don spécial ;
40 Le choix favorable du moment de notre mort l'est toujours.
0 Dieu 1 j'ai peut-être devant moi des années d'existence. Je me perdrai si je n'obtiens pas votre grâce spéciale...
Q Pieu, ae surviendra-t-il pas, à un momeQt
104 DEUXliMS 8BMAIRB
imprévu, quelque grave danger? J'y succomberai si je n'ai pas alors votre grâce spéciale...
0 Dieu I je peux être infidèle dans l'âge mûr, dans la vieillesse, à mon dernier jour ; je puis pécher gravement, et, sans une grâce spéciale, être surpris parla mort...
Si, tombant dans le péché mortel, je perds la vie de l'âme, je n'ai rien en ro.oi qui me constitue capable de la reprendre ; je ne puis rien faire qui mérite absolument que Dieu me la rende; je ne saurais même m'y disposer complètement et prier assez pour l'obtenir, sans une grâce spéciale 1...
Sentir vivement ce que c'est que d'être ainsi à la merci de Dieu. ..Nous tenir devant lui prosternés dans l'attitude de la dépendance absolue. . . Redouter comme une insigne audace l'attitude de l'orgueil.
III. Le rôle sauveur de l'humilité. — L'esprit agité, le cœur abattu, je jette de tous côtés des regards anxieux... Ma condition m'apparaît désolante. C'est le péché qui me l'a faite... Je ne puis compter sur moi... Je ne puis rien exiger de la justice divine... Suis-je donc en face d'un problème insoluble?
Non, car la miséricorde le résout.
Elle se penche vers mon indignité et la considère avec tendresse, comme une mère. Elle fait entendre à mon abattement les promesses les plus inespérées : pardon, secours, grâce, amour même, tout est mis à ma portée.
Or, les engagements qu'elle prend sont sacrés ; ils vont constituer tout un ordre de mi-
séricorde, aussi formel que le serait l'ordre de la justice.
C'est ici qu'il faut redoubler d'attention. Si le régime de la justice a ses lois, celui de la miséricorde a les siennes, et ces lois résultent de leur condition même.
Sous le règne de la justice, la condition c'est le droit ; sous le règne de la miséricorde, la condition, c'est l'humilité. Si je me fais humble; si je me tiens en tout comme impuissant par moi-même;sije me garde de mépriser les autres; si je prie, j'accomplis ma loi ; et Dieu, en tenant ses engagements, accomplit la sienne : malgré ma misère, il m'aime, il me protège, il me donne sa grâce. Ce que je ne saurais exiger de sa justice, je le reçois infailliblement de sa miséricorde.
Miséricorde et humilité sont des termes corrélatifs. La misère est un abaissement comme l'humilité. Mais la misère résulte de notre condition; l'humilité, de notre vouloir. La miséricorde aime la seule misère qui s'humilie ; et elle la sauve.
Je comprends maintenant pourquoi les Saints attribuent à Thumilitéle don de lapersévérance.
!• Si je suis humble, je reste dans l'ordre, qui est la soumission universelle. Oserai-je distinguer parmi les volontés de Dieu, et repousser celles qui n'obligent pas sous peine de péché? — Murmurerai-je devant les devoirs difficiles, ou les circonstances douloureuses?... Mais, si je ne Lui doispoint rigoureusement certains degrés de soumission. Dieu ne me doit pas non plus certaines grâces de préservation I
106 OIUXIÈMI SSMAINI
2« Le rôle de la prière se montre ici dans toute sa clarté. Par elle, j'obtiendrai ce que je ne saurais^avoir de moi-même, ni mériter entièrement. Plus je sentirai le poids de ces écrasantes vérités, plus je sentirai le besoin de prier.
De quel cœur ne répéterai-je pas ce cri de la liturgie sacrée : ^c Deus, in adjutorium meum intende! « De quel tressaillement ne serai-je pas saisi quand je redirai : « Et ne nos inducas in tentationem /... » Comme je m'adresserai, les mains jointes, à tous ceux qui peuventintercéder pour moi, aux saints, aux anges, à Marie! Quel accent de foi ne mettrai-je pas dans cette formule toute-puissante : « Nous vous le demandons par Jésus-Christ Notre-Seigneur l »
La grâce que j'implore à cette heure, grâce des grâces, c'est celle de devenir humble 1 Je la réclamerai sans cesse; et pour l'obtenir, j'emploierai les abaissements de la Chananéenne: je veux être humble, car je veux me sauver!
Résolution. — Me voir à la merci de Dieu, tel que je suis, aujourd'hui, demain, toujours, jusqu'à la mort. Crainte néanmoins, toute détrempée de confiance en Dieu, notre Père.
XI* KLMaCI
Notre Condition
iV««»«r f9imt : Lk Mture de noire liberté. - Z>ntxtV*t« p»int : Nos m&UTftis penchants, — TrM>tstèm9 jr«i»t : le
Prépuntion pour ta yei7/o. — La méditation de demain sera le développement de la précédente et eu quelque sorte sa démonstration. Une analyse de notre condition, par rapport au bien et au mal, nous montiera Textréme fragilité des ressources personnelles qui soutiennent noti-e Tertu, et la redoutable puissance des causes ennemies qui travaillent à la renvei"ser.
En jetant un grand jour sur notre situation infiniment précaire, ces considérations nous fer\>ut toir, d'une façon plus sai-^issante, la nécessité d'un secours spécial. Ains\, fa conriction raisonnée aujourtrhui, viendra s'ajouter à l'impression ressentie dans la troublante méditation d'hier. J'appliquerai toute mon attention à cette recherche, (|ue je ferai dans le but, qoq
108 OinXliMS SEUAINB
point d'appuyer une vérité de foi sur des raisonnements, mais d'en développer la lumière. 0 mon Dieu, vous devoir son salut, est-ce donc si triste pour celui qui vous aime? 0 mon Dieu, sentir son impuissance totale, est-ce ionc si redoutable à celui qui se confie en vous? 0 mon Dieu, ma misère a beau s'étendre sans limites à mes regards, votre miséricorde m'apparaît s'étendant plus loin, toujours plus loin, immensément... Or, cette miséricorde me reste ouverte, tant que je me tiens devant elle avec la conviction de mes infirmités, tant qu'il reste à ma voix la force de lui crier : Pitié !• ô mon Père l
Méditation ^>
Prélude. — Afin d'ajouter la conviction à l'impression, demander la grâce de voir avec plus de clarté les circonstances qui rendent nécessaire une intervention spéciale de la miséricorde.
Ces considérations, de tout temps proposées par l'Eglise, doivent être suivies sans contention et sans curiosité vaine ; à plus forte raison, sans exigence déplacée : « Scrutator majestatis opprimefur a gloria. L'œil qui veut imprudemment scruter la majesté divine, sera aveuglé par l'éclat de sa gloire. »
I. La nature de notre liberté. — Considérons d'abord la nature de ce frêle instrument, à l'aide duquel nous faisons notre éternité heureuse ou malheureuse : la liberté !
QUATRIEME MÉDITATION i09
Je le sens, elle hésite et varie bien souvent Elle esf agitée par les impressions diverses qui se succèdent ; elle dépend si profondément des motifs qui la frappent. — Se mettre sous de bonnes impressions, s'arrêter aux motifs favorables, tel est son principal moyen de se bien gouverner.
Et si elle est imprudente dans ce choix, si elle s'attarde par faiblesse sous des influences contraires, la voilà entraînée au mal... Or, après toute une vie de fidélité, ma liberté demeure essentiellement défectible.
0 Dieu I avec quel bonheur je vous remets ma liberté, je l'assujettis à votre domination, je la confie à votre miséricorde 1 Prenez-la, gouvernez-la, soutenez-la, et, au besoin, réservezlui vos inépuisables pardons !
0 mon Dieu 1 vous parler ainsi, n'est-ce pas commencer à être humble?
II. Nos mauvais penchants. — Parmi ces influences funestes qui détournent notre liberté vers le mal, nos penchants tiennent le premier rang. Ils sont inhérents à notre être. Un simple manque d'équilibre les constitue. Ils se dissimulent sous mille apparences de bien; et, s'ils sommeillent, ils ne sont pas moins redoutables, car leur réveil souvent nous trouve confiants en nous-mêmes et par conséquent désarmés. Bon gré mal gré, ils vivent au fond de nous. Favorisés, ils commandent en maîtres ; combattus, ils demeurent une influence latente qui travaille sourdement.
Nos penchants vont plutôt vers le m9^ :
HO DtUXiÈMB SKMAIN8
l'Eglise l'enseigne, Texpérience le montre, le péché originel l'explique.
Les sophistes seuls peuvent dire que l'homme au fond veut toujours le bien. Oui, il veut le bien, mais d'une façon indéterminée. En pratique, il confond le bien en lui-même avec son bien à lui ; et c'est souvent ce dernier qu'il préfère. Là, encore, il se laisse tromper par l'apparence, quand il place son bien uniquement dans la jouissance, voulant jouir, et jouir immédiatement.
Cette tendance égarée agit sur la liberté par l'illusion et par l'attrait.
Quel sujet d'épouvante, quand on regarde au fond de soi-même! Pour y projeter une plus vive lumière, formons l'étrange supposition que voici : il n'y a plus d'enfer à redouter ni de Dieu à aimer; il n'y a plus de réputation à ménager et plus d'inconvénients à craindre... Demandons-nous jusqu'où iraient alors nos excès et ce que serait notre vie...
Elle serait exactement ce que la feraient nos penchants, s'ils n'étaient point contenus... Or, ces penchants existent en puissance, et ils sont, hélas ! nous-mêmes.
A cette force native, si l'habitude vient ajouter la sienne, quelle tyrannie! La liberté se trouve alors asservie et désemparée; l'horreur du mal ne lui offre plus ses répulsions instinctives; les mauvais penchants grossis l'entraînent comme un torrent, et la conscience des faiblesses passées lui ôte tout courage ; or, que d'habitudes fâcheuses, despotiques peutêtre, formées par de nombreuses défaites I
QUATRIÈME MÉDITATION dll
Qui arrachera à la mort cette victime? La seule miséricorde de Dieu ! Qui portera la miséricorde à s'exercer? L'humilité I — On a vu des personnes, même durant la série de leurs fautes, se jeter dans Vhumilité comme dans un lieu de refuge, et la miséricorde ne les a point repoussées...
in. Le monde et le démon. — Le monde, maudit par le Sauveur, nous enveloppe comme l'atmosphère, et nous pénètre de ses poisons comme les épidémies de leurs ferments.
Rien n'agit aussi fortement sur l'homme que la conduite des autres hommes. Ce que tout le monde fait, on admet instinctivement qu'on peut le faire ; et devant cette persuasion sans raisonnement, tous les raisonnements succombent.
Les Saints, qui ne sont pas comme nous des esprits forts, savent quelle est la puissance du démon, et quelle est son activité. Mais son influence n'est-elle pas plus fatale sur ceux qui ne la remarquent pas?
Or, nous ne pouvons pas quitter le monde ; nous ne pouvons pas nous tenir à l'écart du démon. L'esprit du monde nous amollit ; la ruse du démon épie le moment favorable. Complices de nos penchants, ne peuvent-ils pas réunir leurs forces, pour entraîner notre imprévoyante liberté ?
Que deviendrons-nous si notre orgueil, nous aliénant le cœur de Dieu, nous livre seul à de tels adversaires?
IV. Les circonstances. — Il est des circonstances où nous succomberions certainement, quoique librement.
Dieu les connaît toutes et jusqu'aux plus redoutables; il mesure le degré de résistance que nous pouvons leur opposer, et il sait que, dans tels et tels cas, ce degré, suffisant en luimême, serait rendu impuissant par nos propres défaillances.
Ces cas désespérants, les laissera-t-il se produire, ou les écartera-t-il?... Une fois la lutte engagée, viendra-t-il à notre secours, ou permeltra-t-il notre chute?... C'est le secret de sa libre détermination.
Mais s'il éloigne le danger ou s'il fortifie la résistance, c'est l'efTet d'une grâce qui ne nous est point due... Qu'elle est donc écrasante, notre dépendance!
0 mon Dieu ! vous connaissez le concours de tous les événements... Vous prévoyez ces jours de désœuvrements énervés, où Tàme s'abandonne... Vous constatez ces relâchements successifs, qui détendentles ressorts de la volonté... Avant de vous décider à envoyer un secours spécial, vous jetez les yeux sur les dispositions de cette âme en danger. La voyez-vous humble et soumise, vous étendez la main, et elle est sauvée I... La voyez-vous raidie par l'orgueil, vous détournez votre visage, et elle est perdue I
0 Dieu, ô Père, je n'ai point peur de vous ; je n'ai peur que de moi ; et je n'aurai point peur de moi, si je me cache dans le sein de votre miléricorde. Oui, j'y veux entrer et n'en plus
sortir. J'en étudierai avec amour les lois bienfaisantes ; j'y apprendrai à me faire doux, indulgent pour les autres, comme vous l'êtes pour moi; à ne réclamer aucune estime d'excellence quelconque; à vous laisser la louange du bien, qui d'ailleurs ne m'appartient pas.
Toutes les peines de ma pauvre vie, tous les oublis, tous les dédains, toutes les déceptions, et jusqu'aux humiliations les plus profondes, ô Dieu, ôPère,^e les accepterai, comme l'action réunie de votre justice et de votre miséricorde, comme l'agent providentiel de ma réhabilitation présente et de ma grandeur future.
0 Dieu, ô Père, ne m'avez-vous pas donné votre Fils, Jésus ! Avec Lui, je suis sûr de Vous. — Vivant de Lui, je suis sûr de moi. — 0 Jésus, venez dans mon néant, remplissez-le, animezle. Vivons ensemble... Ensemble aimons et avançons !
0 Dieu, ô Père, vous ne me faites sentir vivement monimpuissance que pour m'amener dans vos bras. — Entre vos bras, et sans cesse sur l'abîme, quel bonheur 1 Je dépends de vous... et je me presse plus étroitement sur votre poitrine adorée!
Résolution. — Prendre en pitié ma vaine assurance, supplier Dieu de dissiper mon aveuglement.
ÉCLAIRCISSEMENTS Sur les deux méditations qui préoèdent
Un étonnemenl mêlé de frayeur est l'impression qui résulte presque inévitablement de l'analyse de toute vie, vie de l'âme, vie du corps, vie même de la plante. Tout y apparaît si délicat, si compliqué, si fragile, que l'on craint à chaque instant de voir un tel organisme victime du plus léger accident. La lecture des livres de médecine, par exemple, a coutume de produire cet effet.
Heureusement, pour réagir, on a mieux que l'analyse; on a l'expérience. Il semblerait que notre être n'est pas viable, mais il vit; qu'il ne peut résister à tant de causes de destruction, mais il dure... Ainsi en est-il dans l'ordre surnaturel. L'analyse des lois qui le régissent reste menaçante, mais la réalité des faits modère nos alarmes. Il y a, toujours en jeu pour remédier à tout, cette merveilleuse action, qui, dans l'Univers, s'appelle la Providence, et qui prend ici un nom plus rassurant encore, celui de miséricorde.
1. Pas un chrétien qui, de fait, n'ait largement le pouvoir d'éviter tout péché mortel, et celui de se relever, s'il pèche.
2. Pas une âme qui ne puisse obtenir par la prière tout ce qui lui manque, et pas une qui
tfCLAIRGISSEMBNTS, KTG. 115
soit, à un seul moment, privée du pouvoir de prier. 7;
3. Ce que nous ne pouvons peut-être pas aujourd'hui, nous le pourrons demain, si nous usons bien des grâces moindres qui nous préparent à ce dernier effet. {Gratiœ remote sufficientes.)
4. Certains secours qui ne nous sont pas dus rigoureusement, nous seront pourtant donnés infailliblement : et qu'importe pour nous le droit strict à ces secours, s'ils nous arrivent aussi sûrement par grâce.
5. Au jour du jugement, chaque âme sera contrainte, par l'évidence, de confesser que Dieu a été bon et très bon pour elle; il n'y aura pas une exception à cette règle, car nous sommes sous le régime de la m.iséricorde, et partant, ne l'oublions pas, sous celui de Vhumilité,
Nota. — Lire dans le Traité de V Amour de Dieu les chapitres où saint François de Sales traite cette question avec sa sûreté de doctrine et sa lucidité ordinaires (liv. IV, chap. vu et suiv.).
Deuxième Semaine
XII" EXBRCICB
Nos fautes
Premier point : L'examen de la cause. — Deuxième point Le jugement motivé.
Préparation pour la veitle. — Ici, nous mettons le pied sur notre territoire propre, car rien n'est autant notre propriété que le péché. 11 est à nous, et à nous seuls; il est Tunique chose où Dieu ne soit pas.
Cette terre désolée, abordons-la avec courage ; proposons-nous d'y faire une exploration sérieuse. Trop souvent nous l'avons parcourue d'un œil distrait, comme une route familière où rien n'étonne.
Il s'agit de nous bien voir, et de nous bien juger, au point de vue de notre valeur.
Ne nous laissons point suivre par cette idée, côtoyant peut-être nos constatations humiliantes : Je ne suis pas le seul !
Que d'autres soient pécheurs, en sommesnous moins coupables? Qu'une prison soit pleine de crimineis, chacun d'eux en est-il
moins méprisable? L'homme est en face de Dieu seul : « Tibi soH peccavi. »
Ne fût-i^ qu'en face de lui-même, de sa conscience, de sa dignité, de son idéal, il trouverait encore ces trois grandes choses qui l'accuseraient, sans égard pour des fautes semblables commises par d'autres hommes.
Et, d'ailleurs, quel est notre rang parmi les pécheurs? Nous l'ignorerons jusqu'au dernier jour. Ce n'est ni le nombre, ni la grandeur apparente des fautes, qui déterminent les degrés de culpabilité.
Nous envisagerons plus loin quelle attitude devant les autres nous impose l'humilité; ici, nous avons uniquement à rechercher quel jugement nous devons porter sur nous-mêmes, de par notre œuvre; et si nous arrivons à une persuasion raisonnée de notre peu de valeur personnelle, si nous nous sentons bien bas devant Dieu et devant notre conscience, nous aurons une très grande facilité à nous défendre de tout mépris pour le prochain, de toute arrogance et de toute susceptibilité.
Nous aurons également assez de logique pour ne point prétendre à une estime particulière que nous savons ne pas mériter.
0 mon Dieu, vous m'aiderez à me connaître dans la vérité I Vous me garderez de l'illusion qui voilerait la gravité de mes torts, et de l'exagération qui n'établirait rien de solide. Je veux me juger comme vous me jugez vous-même. Je ne partirai pas de l'idée préconçue qu'il faut, pour être humble, se croire d'avance vil et misérable ; j'étudierai la cause froidement^
118 DKUXIÈMd âE^AINK
avec la liberté d'un esprit indépendant, avec la rigueur d'une raison qui veut affirmer le vrai, «conclure le juste et rien d'autre.
Méditation
Prélude. — Demander la grâce d'une grande clairvoyance pour reconnaître ma vie, et d'une grande loyauté pour la juger.
I. L'examen de la cause. — i"" Les faits. C'est une sorte de confession générale, renouvelée devant Dieu seul. C'est une revue intime et douloureuse des actes de notre libre arbitre.
Il sera bon de partager sa vie en périodes successives, et de s'arrêter à ce qui domine en chacune.
On pourra faire utilement une addition approximative du nombre de ses fautes, du moins des fautes graves.
On fixera son attention sur les péchés les plus humiliants, si l'imagination ne doit pas en souffrir.
2® Les motifs, les vrais, ceux que nous n'avouons pas. — Les motifs des fautes sont toujours bas : certains sont plus vils, quelquesuns sont abominables... Au fond, c'est pour nous satisfaire que nous avons péché.
Dans nos bonnes actions elles-mêmes, voyons le vice de l'intention. N'ont-elles pas été quelquefois inspirées par le désir et par le besoin,
CINQUiiMI MÉDITATION ilO
hélas 1 de paraître meilleurs que nous ne sommes?
3° Les grâces. A côté de l'histoire de l'ingratitude, l'histoire de la miséricorde : éducation religieuse privilégiée,... situation favorable,... grâces de piété,... de ferveur même,... grâces de préservation... Que serions-nous sans elles?... Repentir peut-être longtemps attendu, merveilleusement provoqué. Evaluons le nombre de nos absolutions... et de nos rechutes... Si nous n'avions pas compté sur ce pardon facile, peut-être aurions-nous moins péché...
Etonnement en face de la Providence de Dieu, si bonne et si persévérante. — Etonnement plus grand encore en face de notre ingratitude, étrangement persistante... Et nous n'étions pas même heureux I...
Notre attitude d'aujourd'hui n'est point précisément celle du repentir; mais c'est celle de l'humilité : « Peccatum meum contra me est seni' per. » Les fautes sont effacées ; le^ effets peutêtre. — Le fait... jamais I
IL Le jugement motivé. — 1® Au point de vue de notre raieur personnelle, quelle confiance méritons-nous?
La confiance ne peut s'appuyer que sur l'esprit de conduite et la fermeté d'âme.
Or, passer par des alternatives continuelles de fautes, de repentir et de fautes nouvelles, est-ce là conduire sa vie ?
Succomber pour des riens, parfois sans résistance, par le seul fait d'un peu de temps
120 DKUXIÈMS SKMAINB
écoulé et du retour offensif de l'habitude, est-ce là être maître de soi ?
On a voulu pourtant, on s'est cru changé et voilà que l'on est retombé!... Que vaut notre volonté? — Que de fois ne s'est-on pas dit ; Mais c'est insensé!... Et la raison, qui voyait si juste, n'a pas su parler assez haut.
Quelquefois l'instinct le plus bas a tellement dominé l'intelligence elle-même, qu'il l'a conduite à lui fournir de fallacieuses justifications...
En vérité, le mal a été mon maître, et je n'ai pas le droit d'avoir confiance en moi.
2° Au point de vue de la dignité personnelle, l'honneur nous est-il dû?
L'honneur s'attache à la dignité. Or, la dignité exige qu'on se tienne à son rang sans déroger, et qu'on soit fidèle à sa parole sans y fôrfaire.
Combien de fois, et à quel point, n'ai-je pas avili ma dignité de chrétien, peut-être ma dignité d'homme?
N'ai-je pas introduit dans les facultés de mon âme, dans les dispositions de mon corps, un principe de dégradation ?
Le caprice, la passion, l'égoïsme, l'orgueil, n'ont-ils pas souvent remplacé, comme mobiles, le noble amour du bien?
Et je me croirais digne d'honneur !
— Le violateur de sa parole en est-il digne aussi ?
Parole donnée en pleine connaissance de cause..., parole donnée à sa conscience, à son confesseur, à Dieu même!... Un seul cas de ce genre déshonorerait un homme du monde, et
je ne puis compter le nombre de mes défections 1
Que dire d'une violation de ces promesses passée en habitude, et accompagnant la marche de la vie entière !
En vérité, n'ai-je pas perdu toute dignité personnelle; et à quel honneur puis-je prétendre?
3° Au point de vue de mon idéal, où en suis-je?
Mon idéal, c'était mon histoire possible, écrite par la bonté de Dieu... c'était la série graduelle des dons qui devaient m'être offerts, si j'étais fidèle... C'était ma personnalité prenant de perpétuels accroissements, et ma destinée s'embellissant de jour en jour.
Quel idéal! et à sa place quel état! Grâces rendues vaines, efforts refusés, amoindrissement de tous côtés... A chaque pardon, plan restauré avec miséricorde, mais sur des bases moins larges... finalement défiguré par de perpétuelles défaillances!...
Je vois Dieu travaillant sans cesse à le refaire, et je me vois travaillant, hélas ! avec non moins de persévérance, à le défaire.
L'idéal réalisé eût été la beauté, l'élévation de mon être... Qu'en ai-je fait? Et que suis-je? Laideur liassesse, un vrai contraste!... Graduellemenl l'action de Dieu en moi s'est diminuée ; son image a pâli; sa joie s'est éteinte !
Ah! je n'ai de refuge que dans la confusion, l'aveu, le repentir... Je n'ai de refuge que dans la plus sincère humilité I
122 OBUXIÈMS BEMÀlNl
0 Dieu magnanime, vous ne sauriez frapper celui qui s'humilie le front contre terre. 0 Dieu de pitié, vous vous attendrissez sur le mendiant, qui étale les haillons de ses déchéances. Dans ce pauvre, ô Dieu père, vous reconnaissez les traits visibles, mais déformés, de Jésus, votre Bien-Aimé. Laisserez-vous son sang dégénérer en moi? N'aurez-vous pas compassion de sa gloire ?
Sa gloire? oh ! qu'elle sera pure et grande, si, d'un être misérable, vous parvenez à faire une créature nouvelle, droite et belle, tendre et forte, confiante et généreuse... mais surtout vraiment humble !
Eloignez de mon avenir toute faute, je n'en saurais vouloir aucune; mais laissez-moi, s'il le faut, d'humiliantes misères; laissez-moï surtout l'impression vivante de ma bassesse, afin qu'elle m'accompagne dans mes progrès personnels et dans les succès de mon zèle; stimulant sans cesse ma reconnaissance, mon désir de réparation, et, dans une humilité profonde, l'Amour Sacré, votre vie et la mienne, fruit divin de votre miséricorde et délices de mon repentir!
Résolution. — Confusion d'un malheureux traduit devant un tribunal, et qui vient d'entendre des témoignages accablants. Vivre aujourd'hui sous celte impression.
Deuxième Semaine
xiu* ixsacicx
Prière éditée par le pape Urbaia VIII
(PLAÇiB AD COMMENCEMENT OU BRÂVrAlM ROMMIf)
Préparation pour la veille, — Il ne s'agit plus ici d'établir l'humilité par le raisonnement, mais de la développer par Vexpression ardente de sentiments aussi vifs que sincères.
Dans l'acquisition d'une vertu, la conviction est certainement la première force, la première en date, mais le sentiment est peut-être une force plus pénétrante et plus déterminante encore. Son expression vibrante émeut l'âme tout entière et la rend plus consciente des motifs mêmes qui l'ont établie.
La conviction est un acte de l'intelligence, l'expression du sentiment est un acte de la volonté; or, c'est dans la volonté que se forme et se perfectionne la vertu, c'est-à-dire l'inclination aux actes et la facilitée les accomplir. Nous n aurons donc qu'un seul but demain: nous plonger dans l'humiliation. Avec les accents sortis du cœur d'un saint, nous déplorerons nos ingratitudes, nos retours d'égoïsme,
124 ^lUXIKMB SEMAINK
nos rechutes sans fin ; et aussi, avec les élans de la confiance, nous nous jetterons tout entiers dans le sein de la miséricorde, nous livrant à Jésus Sauveur.
0 mon Dieu, préparez-moi pour demain un cœur plus vivant, un cœur qui s'attendrisse, un cœur qui du moins s'efforce de sentir 1
Je ne vous demande point de larmes, mais une vraie douleur.
0 mon Dieu, déterminez en mon âme cette inclination d'humilité qui seule fait les humbles, mais rélevez-moi par la confiance qui seule fait les vaillants.
Je n'ai en propre que des fautes etdes misères, c'est vrai; mais je peux avoir de vous les richesses et la beauté de Jésus. 0 vie de Jésus, comme une semence divine, daigne jeter d'abord tes racines dans le fumier de ces misères; un jour tu fleuriras au ciel.
Méditation ^
Prélude. — Demander la grâce de faire passer dans mes sentiments et mes sanglots tout le repentir que doit m'inspirer ma vie.
Ante oculos tuoSy Domine, culpas nostras fcrimus. Chargés et accablés, nous déposons devant vos yeux le lourd fardeau de nos fautes, ô Dieu juste, ô Dieu père I Et plaças quat accepimui
conferimus, et les plaies que nos péchés ont faites, nous les montrons à vos regards. Elles nous défigurent, elles nous font souffrir, elles noustiennentdans la plus dépendante faiblesse, car elles sont et nombreuses, et profondes, et mal cicatrisées.
Si pensamus malum quod fecimus, minus est quod patimur,majus est quod meremur. Mon front courbé dans la poussière, ma bouche qui baise vos pieds, mes larmes qui les arrosent, la pitié que j'implore, tout vous crie que je reconnais ma faute et que j'accepte le châtiment. — Les peines de ma vie présente, celles que l'avenir me réserve, toutes ensemble ne sont rien eu égard à celles que je mérite. Gravius est quod commisimus, levius est quod toleramus.
Peccadi pœnam sentimus et peccandi pertinaciam non vitamus. Oh! voilà qui est inconcevable! Sous l'aiguillon du châtiment, je frémis d'indignation contre moi-même, et sous la ténacité du péché, je me retrouve aussi lâche !... 0 expérience de tant de grâces reçues, de tant de résolutions prises, de tant de châtiments subis! Expérience de mes douleurs, de mes regrets, de mes aspirations renouvelées, tu cèdes à cette vie du mal qui est en moi ; tu renais quand la douleur passe !
In flagellis nostris infirmitas nostra leritur et iniquitas non mutatur : vous nous brisez et nous ne sommes pas changés; nous voilà meurtris et plus mauvais encore 1 — Mens segra torquetur et cervixnon flectitur: tristes, malades, torturés, nous ne savons pas assez courber le front !... Vita in dolore suspirat^ et opère non se emendat ;
notre vie s*en va dans la douleur et le gémissement, sans trouver le chemin du r'îtour 1
0 cœur humain, ô mon cœur, que tu es faible et facile à entraîner I que tu es inconstant et facile à changer 1... Tu souffres du mal, et tu veux en souffrir encore... Tu te sens malade et tu ne veux pas sincèrement guérir!... Tu gémis sous tes chaînes, et tu les traînes toujours I
Si expectas, non corrigimur.. . 0 Seigneur, votre patience est longue et, par ma faute, elle est vaine... Vous attendez et nous ne nous corrigeons point. — Si vindicas^non duramus: si vous devenez le Dieu des vengeances, c'en est fait de nous ! — Confitemur in correctione quod egimus, obliviscimur post visitationem quod flevimus : vous venez nous châtier, et nous avouons nos fautes ; vous vous éloignez, et ce que nous pleurions tout à l'heure, nous l'avons oublié I... Si extendas manum, facienda promittimus : si suspenderis gladium, promissa non solvimus : vous étendez la main et nous promettons tout; vous retirez le glaive, et nous sommes parjures !
Si ferias, clamamus ut parcas, si pepercerisy peccamus ui ferias: vous frappez, et nous crions grâce ; vous pardonnez, et nous voilà à provoquer vos coups !
Habes, Domine, confitentes reos! novimtis quod nisi dimittas, recte nos perimus. Ah 1 du moins. Seigneur, je ne me défends pas : je suis coupable et je le confesse bien haut. Cet aveu m,e soulage ; il est l'explosion de ma conscier \ à la vue de mes interminables rechutes et dt. mes iDcessantes provocations!... Si vous
SÎIliME MEDITATION Itl
n'avez pitié, je suis perdu, et rien n'est plus juste 1
Prœsta, Pater omnipotens, sine merito quod rogamus, qui fecisti ex nihilo, qui te rogarent per Christum Dominum nostrum. 0 Père tout-puissant, cet être fait de néant vous implore. Il n'a aucun mérite à alléguer; mais, puisque vous lui donnez la grâce de prier, c'est bien pour avoir le droit de pardonner... Vous mettez dans mon cœur des accents qui vous touchent; vous armez ma prière d'un nom qui vous commande ; vous regardez en moi Celui que vous aimez, ce Jésus par lequel je prie.
Dans cette longue litanie de nos misères, étudions l'action de l'humilité.
C'est elle qui parle, qui gémit, qui touche.
C'est elle qui donne à Dieu son vrai rôle, à nous l'attitude qui convient.
C'est à travers ses larmes que passe la miséricorde; c'est sur son front courbé que descend le pardon.
C'est elle qui fait disparaître notre triste personnalité, pour mettre Jésus à sa place...
Supposons l'orgueil voulant relever la tête, quelle confusion et quel châtiment! L'orgueil ne saurait attendrir ni le cœur de Dieu, ni Te nôtre !
« Le trône de la miséricorde de Dieu, c'est notre misère», disait saint François de Sales. — Le chemin du cœur de Dieu vers le pôtre, et du nôtre vers le sien, c'est l'humilité.
Dès qu'elles sont touchées des reflets de cette vertu, nos misères prennent une teinte de sur-
naturelle beauté. Dès qu'elles sont touchées par la miséricorde, elles se transforment en amour.
Résolution : Entretenir un sentiment profond et doux de la bonté de Dieu : « Je chanterai éteimellemeni vos miséricordes. »
Benziéme Semalnd
XIV* EXERGICB
En face des Saints
Nota. — Si l'on tient à ne consacrer que trente jours à cette probation, on unira en une seule les deux méditations suivantes. Tout en parcourant des régions différentes, elles se réunissent au même terme : Timpression vive de notre humiliante médiocrité.
Préparation pour la veille. — Quels effets dois-je rechercher dans la contemplation des vertus des saints? Le vif sentiment de ma petitesse et aussi un stimulant pour ma lâcheté, car l'humilité qui rabaisse les fausses prétentions excite le vrai courage.
l" Comme au pied des hautes montagnes ou en face de l'Océan, nous éprouvons devant la vertu des Saints une impression de grandeur qui nous écrase. Ne pas se contenter de cette impression générale, mais faire passer sous nos yeux le détail de leur supériorité : vertus, sentiments, œuvres... et en même temps, du même regard, considérer nos vertus, hélas! nos sentiments, nos œuvres I
HUMIUTi. — 0. i
130 DBDIIÊHK SEMAINI
Dans un milieu de basse ignorance, Thomme qui sait lire fait le fier; Tadmirez-vous ? Eh bieni songez à ces sentiments de vaine estime qui vous redressent dans votre milieu, s'il est ordinaire.
2*> Mais, pour avoir une juste appréciation de notre valeur, convient-il donc de se comparer aux saints qui sont l'exception? Oui, dès lors que l'on prétend à une estime particulière. En effet, c'est dans ce qui est élevé que se trouve la règle du mérite et non point dans ce qui est médiocre. Y a-t-il lieu de s'enorgueillir, par exemple, de ce qu'on est moins bas qu'un être misérable ?
3° A la vue de toute supériorité, deux sentiments peuvent se faire jour, celui de la lâcheté, qui, ne se sentant point de force à atteindre si haut, renonce même à en tenter l'entreprise; et celui de la grandeur d'âme, qui répèle avec saint Augustin : « Ne pourrai-je pas donc ce qu'ont pu ceux-ci et ceux-là ? » Les larmes d'une sainte émulation montent aux yeux ; une émotion presque violente soulève la poitrine, et l'on s'écrie, le regard tourné vers le ciel : « Je puis tout en Celui qui est ma force! »
L'orgueilleux considère l'insuffisance de ses propres ressources et s'affaisse; l'humble considère en même temps la force divine et s'élance. 0 vous qui faites les saints, ô mon Dieu ô mon Père, /îommencez par me pétrir d'humilité. Je serai entre vos mains ce limon infime, mais malléable, qui se prête à recevoir quelques traits de votre image.
8IPTIÈME HÉDITÀTION 131
Méditation ^
Prélude. — Demander la grâce de m'élever à une telle vue de la beauté morale des Saints, que je sente le besoin de me mépriser profondément moi-même.
L'Apôtre. — C'est un saint Pierre, un saint André, un saint Paul... Il ne s'appartient plus; l'Esprit de Dieu le possède et le gouverne; spn zèle s'étend au monde entier et descend au plus pauvre esclave. — Les fatigues, les persécutions, le glaive, ne font que le stimuler ; les verges humiliantes le réjouissent. — Les miracles raccompagnent. Des villes, des peuples tombent à ses geaoux... Il meurt, et il s'ensevelit dans l'humilité : l'époque et le lieu de son martyre restent souvent ignorés.
Ah 1 mon zèle 1 mon courage ! mon abnégation I mes conquêtes divines 1 mes dons personnels! je les regarde avec pitié ; et la vue de mon orgueil me couvre de confusion I... Et j'accepte des louanges ; et je me complais dans le peu que je fais î
— Me mettre à côté d'un Apôtre et me mesurer avec lui... quelle humiliation I
La Vierge martyre. — C'est une sainte Lucie, une sainte Agnès, une sainte Agathe... Elle n'a aimé que Jésus, et elle l'a aimé d'une chaste passion. Son âme est un ciel où la lumière se répand pure et douce. Pas l'ombre d'une pensée fâcheuse. L'amour est allé gran-
132 DIUXliME SKHAINB
dissant, et n*a pas laissé de place aux rêves des sens.
Appartenir à un être mortel, jamais !.,. Souriante, elle incline la tête sous la main du bourreau : mourir, c'est être à Jésus ! « 0 quam pulchra est cqsta generatio cum claritate 1 » Qu'elle est belle cette noble race dans son éblouissante pureté 1
A cette blancheur, à cette paix, à cet amour suave, essayons d'opposer notre âme et notre vie... Imagination, rêves, tourments, luttes..., tout ce passé qui m'échappe, et dont Dieu se souvientl... Ah 1 ne soyons pas fiers de notre vertu conservée, réparée peut-être, mais si imparfaite toujours!
L'Anachorète. — C'est un saint Antoine, un saint Pacôme, un saint Hilarion... Suivons-le dans le désert. Oubli et silence autour de lui !— Le regard de Dieu est le seul astre qui éclaire ses voies. — Prières presque continuelles. — Sommeil et nourriture mesurés juste assez pour éloigner la mort. — Effrayantes mortifications de tous les jours, de toutes les nuits, de la vie entière 1
Me voir, à côté d'eux, me donnant toutes les aises de la vie 1... Il le faut peut-être !... Mais quelle dérision, si l'on me croit mortifié ; quelle honte, si je le crois même I... Oh I qu'il m'est facile de me voir petit et de me faire humble 1
Le Docteur de l'Eglise. — C'est un saint Ambroise, un saint Augustin, un saint Chrysostome, un saint Thomas... Sa science est si étendue
SEPTIÈMB MÉDITATION 133
qu'elle nous confond encore. L'influence qu'il exerce sur son siècle et qu'il exercera jusqu'à la fin des temps, témoigne de sa haute valeur. Et je serais fier de quelque science, peut-être sans fond et sans mérite, d'une science toujours courte et que l'on trouve d'ailleurs dans des milliers de livres !... Et je me réjouirais, d'une joie inepte, en voyant mon influence s'étendre à cent pas de distance !...
L'Ame contemplative. — Nous voici à la hiérarchie suprême des âmes. C'est un saint François d'Assise, une sainte Catherine, une sainte Thérèse.
Quelles ascensions! et de ces hauteurs, quelles vues, quels élans 1 Et dans ces étreintes, quel amour, quelle union !... Pureté, lucidité éclatante de toutes leurs facultés intellectuelles ; embrasement de toutes leurs facultés alTectives; souverain détachement; effets merveilleux des faveurs célestes..., âmes en quelque sorte fondues et liquéfiées, se moulant admirablement dans le cœur de Dieu î
A genoux, les yeux en haut, je regarde s'élever cette vision, à la lumière de laquelle je me vois grossier et terne... Suis-je de la même nature ? Ah I que sont mes oraisons et que produisent-elles ? Quelle est mon application à Dieu? Mon amourse fait-il sans cesse plus pur, plus haut, plus intime, plus chaud, plus rayonnant ? .
Les Ames inconnues. — Elles auront passé, travaillant, priant et sou£frant... Elles faisaient
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le bien si paisiblement que nul bruit ne e'en est répandu... Dieu seul a su les grâces données par leur intercession... D'autres auront récolté la moisson extérieure qu'elles avaient semée...
Que d'héroïsme dans certaines vies de pauvres femmes aux prises avec les duretés de l'existence ! On les voyait calmes, on les croyait heureuses; et elles l'étaient en effet..., mais d'une autre manière.
Nous en avons connu peut-être ; les valonsnous?
Résolution. — Retenir une de ces vues. — Se la représenter plusieurs fois durant ce jour.
Deuxième Semaine
XIV» KXERCICB bis
En face de Dieu
Préparation pour la veille. — Evoquer l'infini et le contempler, pour éteindre dans l'éblouissement de sa beauté les vaines lueurs de l'estime propre : voilà le but.
Ménagez-vous demain un long moment de méditation et beaucoup de tranquillité extérieure. Nos yeux ont besoin d'une ^attention prolongée pour sonder les mystérieuses splendeurs de l'Etre par excellence. Tous nos sens intérieurs ont besoin d'un grand dégagement pour s'ouvrir à ces vues qui n'ont rien de sensible. ^
!• Vous considérerez une à une les perfections divines, et vous mettrez en regard vos lacunes et vos laideurs. Ce contraste est à la fois facile, suggestif et pénétrant; vous en retirerez des sentiments d'humble confusion, qui vous suivront dans la vie pratique. Se sentir abaissé, anéanti devant Dieu, dispose plus qu'on ne le croit à ne se point prévaloir devant les hommes.
2* Voyez, dès ce soir, quel serait le penchant le plus fâcheux de votre nature ou le genre de
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fautes le plus humiliant de votre vie, et proposez-vous de le faire comparaître devant celle des perfections divines qui en fera le mieux ressortir la laideur par le contraste : l'inaltérable pureté opposée à nos souillures, la sereine immutabilité opposée à nos inconstances, la paix souveraine à nos agitations et à nos troubles, etc., etc.
Méditation
Prélude. — Demander la grâce de ressentir une telle impression des grandeurs divines, qu'elle absorbe tout sentiment de vaine estime personnelle.
De la contemplation des Saints montons à la contemplation de Dieu. Goutte d'eau tremblante en face du majestueux Océan, petite lampe des nuits sous les feux du Soleil, telle est la sainteté de l'homme devant la perfection de Dieu!
Attributs divins, mystérieux abîmes, oiîi la pensée se perd avec un trouble plein de ravissement, si vous vous entr'ouvrez pour quelques âmes, vous restez fermés à la plupart. Le cœur a besoin d'être si pur pour plonger dans vos profondeurs! L'intelligence a besoin d'être si attentive pour écouter vos grands silences I... Nous n'essayerons pas de tracer ici une route qui vous livre à tous, et nous serions mal venu d'offrir notre aide à ceux qui ont su trouver le chemin de la lumière. Laissez-nous seulement vous saluer en passant; laissez-nous mettre en contraste notre petitesse devant votre
SEPTIEME MEDITATION (ftis) 137
majesté. Ainsi les peintres placent un homme au pied d'un grand monument, dont ils veulent faire sentir l'écrasante dimension.
0 Dieu ! vous êtes la toute-puissance; et je suis l'infinie faiblesse!
Vous êtes l'immensité; et j'occupe dans l'espace un point imperceptible!
Vous êtes la sagesse, la paix, l'harmonie, la mesure ; et je suis l'erreur, l'imprévoyance, l'empressement, le trouble, le désordre...
Vous êtes la sainteté pure, élevée, complète, impérieusement ennemie de tout mal ; et moi, je suis le défaut, la convoitise, le péché !
Vous êtes l'immutabilité ; ^e que vous êtes, vous l'êtes toujours; ce que vous pensez, ce que vous voulez, vous le pensez et le voulez éternellement; moi je suis l'inconsistance, l'instabilité. Mes impressions et mes goûts dépendent d'un nuage qui passe!...
Vous êtes la beauté sans tache, sans ombre, sans déclin : tout ce qui, sur la terre, nous séduit, nous enchante, nous arrache à nousmême, n'est qu'un reflet lointain de votre ravissante beauté 1 Voûte du ciel avec ton doux azur et tes pensives étoiles; tièdes haleines du printemps, ivres du parfum de mille fleurs; grandes voix des forêts et des eaux, qui êtes le concert d«. a nature; flots de lumière qui semez de toutes parts des éblouissements, qu'êtes-vous?... Un peu de mouvement, un peu d'apparence, un rien !
Ame de l'homme, génie de l'homme, qu'êtesvous?... Un reflet plus haut de l'éternelle intelligence) mais un simple reflet!... Cœur de
rhomme, source de tous nos sentiments ; foyer de toutes nos générosités ; plus grand, plus haut que tout par ton amour, tu n'es qu'une étincelle auprès de l'amour infini!
Cette vue des perfections de Dieu, en contraste avec nos inénarrables misères, provoque deux ordres de réflexions et de sentiments.
1° Que suis-je près de lui ?... et si je m'y compare : quelle dérision ! Donc sentir le vide de l'orgueil.
2° Qu'est-ce que l'offense de Dieu?... Toutes ses perfections sont atteintes ;... toutes ses perfections se dressent contre nous et nous condamnent. — C'est une injure, une profanation, une folie.
Qu'elle serait belle et douce, l'humilité faite de ces deux regards : regard sur Dieu, regard sur moi !... — Regard sur Dieu, regard reposé et ravi!... Regard sur moi, regard attristé et reconnaissant, mais toujours humble!... Qu'il ferait bon s'écrier alors, comme saint François, durant des nuits entières : « Mon Dieu et mon Tout! Mon 2)ieu et mon Tout!!! » Humilité d'amour et d'adoration.
Résolution. — Honte de mes haillons, honte plus profonde de mon orgueil — sainte émulation aussi. Dieu ne m'est-ll pas donné pour modèle? Que fautil à ia toute-puissance pour faire de moi un suint ? Beaucoup d'humilité de ma part.