‹ Formation à l'humilité et par elle à l'ensemble des autres vertusChapitre 26 sur 50 · ÉCLAIRCISSEMENTS, ETC · texte numérisé non relu

ÉCLAIRCISSEMENTS, ETC

sieurs questions se posent. Un tel abaissement entre-t-il véritablement dans les exigences de cette vertu? Est-il de précepte ou de conseil?

Doit-il s'étendre jusqu'à cette intime persuasion qu'on est le dernier de tous les hommes?... Commençons par rappeler certaines vérités indiscutables.

Première vérité. — Au jour de la Cène, Notre-Seigneur se met aux pieds de tous les

Leur paix est imperturbable, elle s'appuie, non sur eux, mais sur Dieu. Aimés de lui que craindraient-ils ? Toute inquiétude, toute tristesse se noie, au besoin, dans sa miséricorde !

Leur dignité personnelle ! Ah I elle se fonde, non pas sur les qualités de nature qui élèvent peu ; mais sur les dons de la grâce, qui dépassent tout le créé. Dans leur conscience, ils se sentent enfants de Dieu, investis de la plus haute noblesse ; dans l'action, ils se savent les instruments des volontés divines.

Comparez ces consciences et ces vies à celles des ambitieux !... Si, de nos jours, la piété ne comprend pas assez l'humilité, c'est qu'elle est, sans s'en rendre compte, sous l'influence répandue partout du rationalisme ; or, le rationalisme, nous ne cesserons de le dire, n'est pas la raison, car la raison bien informée, reconnaît le devoir d'admettre les vérités surnaturelles. Il est une raison étroite, qui ne veut rien voir hors de sa sphère propre. Beaucoup de fausses idées, beaucoup de maux dérivent de cette erreur. — Mais, dira-t-on encore : sous le poids de tels sentiments d'humilité, il est impossible de jouir, d'aimer, de se distraire, en un mot, de vivre sa vie? Point du tout, voyez l'effet que produit sur vous la pensée de la mort, par exemple, de la mort qultfsûrement un jour viendra nous arracher de ce monde, et d'une mort subite qui peut fondre ^r nous à chaque instant? Si elle demeure, au fond, un avertissement utile, elle nous laisse néammoins calmes et occupés. Ainsi du sentiment de l'humilité. (Voyez, plni loin,/>e la prudence d ne l'humilité.)

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apôtres, aux pieds même de Judas ; et il déclare ensuite que cet abaissement doit être notre loi. — Plus tard saint Paul en rappelle l'obligation par ces paroles : « Traitez les autres comme vos supérieurs. » Rien de plus clair au point de vue pratique. Cette règle de conduite, tous les saints Tonl suivie, tous sans exception ; et l'Eglise ne canonisa jamais une humilité moindre : voilà donc légitimés, que dis-je? glorifiés ces prétendus excès !

Deuxième vérité. — L'humilité est le sentiment de nos résistances coupables, de nos fautes et de nos défauts. Or, ce sentiment, quand il est vif, s'empare de l'âme tout entière, voile à ses yeux les fautes ou les défauts d'autrui, et lui fait sincèrement rechercher la dernière place comme étant celle qui convient à tant de misère. Cette tendance à l'abaissement a toujours été regardée comme essentielle à la perfection de cette vertu.

Troisième vérité. — Une raison indirecte, mais très forte, de cette loi d'humilité se trouve dans ses rapports avec la loi de charité chrétienne : elle en est la sauvegarde la plus sûre. Il y aurait là de merveilleux points de vue à parcourir : il semble que la charité ne puisse s'étendre que dans l'espace fait par l'humilité.

De ces vérités il résulte : !• que l'abaissetnent devant les autres entre bien dans les

Eclaircissements, etc. 189

exigences de l'humilité, en ce sens que nous ne méprisions personne et que nous ne nous préférions à personne d'une façon absolue; 2» qu'au delà de cette réserve, l'abaissement n'est plus que de conseil, et n'a d'autres limites assignées que celles que lui impose la prudence.

Mais cet abaissement de conseil aux pieds de tous les hommes, est-il seulement une règle pratique? Serait-il, en outreu, ne règle de jugement? En d'autres termes, dois-je me mettre au-dessous des autres en inclinant à croire que c'est bien là ma place ? Assurément ! car le divin maître, ennemi absolu de toute hypocrisie, ne saurait nous demander une attitude qui fût en contradiction avec nos sentiments intimes.

Comment se forme une telle persuasion et comment peut-elle être sincère? C'est ce que nous étudierons dans la méditation de demain. Contentons-nous de déblayer le terrain en faisant remarquer, dès maintenant, que la juste appréciation de soi doit se baser sur la vie tout entière, spécialement sur la manière dont elle finit et qui nous classe; or, un voile impénétrable recouvre cet avenir, le nôtre, et aussi celui de tel homme actuellement méprisable. Cette impossibilité de se préférer à personne, permet donc de se mettre sincèrement audesfous de tous. C'est une conclusioD de

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simple prudence, il est vrai ; mais nous verrons comment l'humilité conseille de l'adopter.

Serrant de plus près la question, faut-il se demander si l'humilité parfaite, exige que l'on se juge numériquement le dernierdeshommes ! Nous répondrons avec franchise : Non. Qu'on soit le dernier, exactement le dernier, parmi cette multitude d'hommes qui remplissent la terre, c'est spéculativement peu probable ; et, si chacun doit le penser, c'est en fait une erreur chez tous, excepté chez un seul. — Cette réserve, qu'on pourrait étendre encore, n'enlève rien à la force des conclusions qui précèdent et que nous retrouverons bientôt. L'inclination pratique demeure, et c'est en elle que réside l'humilité.

Troisième semaine

XXI* EXSBCICE

« Le Mandat um novum »

Se mettre aux pieds de tous

Premier point : C'est l'humilité que Jésus entend nous enseigner ici. — Detixième point : Cette humilité est dordre surnaturel. — Troitième point : Raisons qui l'établissent.

Préparation pour la veille. — Cette méditation bien comprise est de nature à modifier profondément nos idées. Sous ses obscurités apparentes, rhumilité d'abaissement est au fond très lumineuse. Ses exigences sont les exigences d'un Dieu sage, qui connaît à fond la nature humaine. Si elle régnait parmi les hommes, une immense paix régnerait, avec elle et nul devoir ne serait trouvé trop dur.

Je commencerai par laisser à mon esprit toute sa liberté d'examen. Le convenu, le factice n'établissent rien de solide, ni conviction, ni vertu D'autre part, je me tiendrai en garde contre les préjugés qui émanent soit de la nature inconsciemment réfractaire à ces idées, soit de l'opinion humaine entièrement aveugle

Id2 TROISIÈUB SEMAINE

sur ces questions. Je me rappellerai que les vérités surnaturelles, une fois prouvées, deviennent comme les vérités de raison, desprincipes dont les conséquences doivent être admises, si elles en découlent rigoureusement.

Mais surtout je prierai, j'appellerai la lumière d'en haut ; et, quand ma conviction sera faite, je prierai, je prierai encore pour que la sève féconde d'une telle humilité, passant dans tous mes sentiments, donne à ma charité pour le prochain cette vitalité et ce charme, qui sont ses fruits.

0 Marie si humble, ô Jésus tout humble, pourquoi donc craindrais-je de m'abaisser autant que vous?

Eaux saintes de l'humilité q^i ne coulez que dans les basses vallées, transformez en oasis ces sables arides de mon stérile orgueil !

Méditation

« Le repas achevé, le démon agant mis la trahison au cœur de Judas, Jésus se lève de table^ dépose ses vêtements d'honneur et se ceint d'un linge. Puis, versant de Veau dans un bassin, il se met à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer,.. Il arrive à Pierre et Pierre lui dit : « Vouh, me laver les pieds? \amais! » Et Jésus lui répond : « Ce que je fais tu ne le comprends pas à cette heure, mais tu le comprendras plus tard... »

« Quand il eut fini de laver les pieds de tous les

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disciples^ il reprit ses vêtements et, se remettant à table, il dit : savez-vous cequeje viensde faire auprès de vous? Vous m'appelez Maître, et vous dites bien, car je le suis. Si donc fai lavé vos pieds, moi votre Seigneur et votre Maître, vous devez, à votre tour, vous laver les pieds les uns aux autres. Cest un exemple que je vous ai donné, afin qu'après moi vous fassiez ainsi... En vérité, en vérité, le serviteur na pas plus de dignité à sauvegarder que le Maître... Si vous comprenez bien ces choses, bienheureux serez-vous en les accomplissant ! »

Premier prélude. — Se représenter le Cénacle vaste et somptueux. — Au dehors, les derniers rayons du jour font pâlir les longues draperies des fenêlres. — A l'intérieur, les flambeaux étincellent. — Au milieu, la table de la Cène, entourée de riches divans. — Au dehors, Jérusalem silencieuse à cette heure...

Deuxième prélude. — Demander le saint abaissement devant tous les hommes.

1. C'est rhumilité que Jésus entend nous enseigner ici. — Tout le prouve ; le sens de Tae tien et rintention du Maître.

i" Le sens de raction. — De tous temps les hommes, et surtout les Orientaux, se sont servis d'une représentation matérielle, pour graver dans les esprits leurs leçons les plus importantes. Or, quelle action exprime mieux l'humilité que celle de laver les pieds,-' les pieds! cette partie basse qui foule le sol et se salit. — Mais ici ce n'est pas une humilité quelconque. HUMiLni. — 13.

c'est l'humilité à l'égard des hommes. — Humilité sans parade : Jésus ne se fait point a»der.

— Humilité résolue : il fait violence à saint Pierre. — Humilité extrême : il s'agenouille aux pieds du dernier des hommes, Judas... Pénétrons-nous de tous ces détails significatifs.

2° Vintention du Maître. — Par cet acte, Jésus entend imposer une forme nouvelle slux rapports des chrétiens entre eux, sans quoi la solennité de la leçon dépasserait l'importance de l'objet. — Il fait appel à l'attention des apôtres: « Vous avez vu ce que je viens de faire. »

— Il indique son motif formel : je l'ai fait « pour vous donner r exemple ». — Il prend la peine de démontrer l'obligation qui en découle : uSimoi, votre Maître et votre Seigneur y etc.». — Il appuie sur l'importance de ce précepte en appelant « bienheureux ceux qui le comprendront ei Vaccomp liront ».

Ce n'est donc pas un enseignement incident ou équivoque : c'est un enseignement préparé, expliqué, prouvé; il est plein et indiscutable.

— Porterait-il par hasard sur la pratique spéciale de laver les pieds aux fidèles? 11 n'est pas permis de s'arrêter un instant à cette hypothèse ; ce serait convaincre d'infidélité l'Eglise, gardienne infaillible et jalouse des traditions sacrées. La pratique matérielle, d'une importance secondaire et d'un usage souvent difficile, a disparu.'-— Elle n'était qu'un signe, l'humilité en était le sens, et son esprit n'a cessé d'animer la société chrétienne, s'adaptant immortel et flexible aux situations changeantes.

SEPTIÈME MÉDITATION 19ÎI

//. Cette humilité est d'ordre surnaturel. — Quelle est donc cette humilité que le chef des Apôtres ne peut comprendre encore et qu'il comprendra plus tard? Ce n'est pas la simple humi* lité de raison, c'est bien l'humilité surnaturelle que lui révélera le Saint-Esprit.

L'humilité de simple raison, c'est l'abaissement devant Dieu : rien n'est plus naturel. — C'est aussi la modestie, ce frein de nos prétentions : la sagesse humaine l'approuve. — Mais l'abaissement devant ses semblables, devant les méchants eux-mêmes, devant tous les hommes enfin ; mais cette attitude du plus grand se mettant aux pieds de tous, comme Jésus, et cela sincèrement : voilà ce que Dieu seul peut enseigner et imposer à l'homme.

En effet, pourquoi me mettre au-dessous des autres?... Et comment le pouvoir faire avec conviction, quand chaque homme doit prendre ce même rôle à son tour?... N'est-ce point là une théorie exagérée, dont le bon sens fait bientôt justice, — une fiction peu sérieuse, qui s'évanouit à la réflexion et ne nous accompagne pas dans la pratique?

,Non, ce n'est pas une théorie exagérée ; c'est l'enseignement universel des maîtres de la piété, à commencer par saint Paul : « Traitez tous les autres, nous dit-il, comme vos supérieurs. »

Non, ce n'est pas une fiction vaine ; c'est une inclination essentiellement chrétienne. Tous les Saints se sont tenus pour /es derniers des hommes; et s'il est une chose qui nous étonne plus que leur admirable vertu, c'est la conviction profonde de leur bassesse.

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Le secret de cet enseignement se trouve dans une considération subtile peut-être, mais juste, sur notre condition personnelle. Apportons à la méditer un esprit sans prévention. Certaines vérités nous déconcertent, uniquement parce qu'elles vont à rencontre des idées reçues.

III. Raison de cette humilité. — En chacun de nous il y a le bien et il y a le mal. Le bien vient finalement de Dieu, et nous n'avons pas le droit de nous en glorifier. Le mal au contraire vient tout entier de nous, et nous en méritons toute la honte. — Telle est notre condition devant la justice divine.

Or, en face du bien et du mal, l'homme se trouve dans une situation fort différente, selon qu'il s'agit du bien et du mal qui sont en lui, ou du bien et du mal qui sont dans le prochain.

En face de lui-même il est constitué juge. — Il a sa conscience; il se connaît et se sent responsable. — Il se voit au fond assez tristement mauvais ; il peut et, en vérité, il doit se déclarer tel.

En face du prochain il n'est plus juge, car il est sans compétence : — Laculpabilité s'apprécie par l'intention qui lui échappe; — l'ingratitude, par la proportion des grâces qu'il ne connaît pas; — enfin la valeur d'ensemble, par le résultat éternel qu'il ignore.

Pour lui-même, il a des certitudes; pour le prochain, il n'a que des conjectures. — Pour lui-même il a le devoir de se faire juge ; pour le prochain, remarquons-le bien, il en a la

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défense : « Qui judicat fratrem detrahit legi : Celui qui se permet de juger son frère va contre la loi. »

Si je n'ai pas le droit de juger les autres, comment aurais-je celui de me préférer à un seul?...

0 divin Maître ! faites pénétrer en moi cette doctrine qui me surprend étrangement : Juger les autres me paraissait aussi juste que se juger soi-même! Les hommes ne le font-ils pas tous les jours? — Ils se trompetit...jeme trompais avec eux 1

0 Jésus, ayez pitié de ma pauvre raison, qui ose à peine affirmer une telle humilité!... Elle la voit pourtant, mais au milieu des ombres... Donnez-lui du moins lavolontéd'être croyante... Donnez-lui surtout le courage des conclusions saintes 1

Dans mes frères je ne dois envisager que ce qui vient de Dieu, le bien. — En moi je peux aussi considérer le bien, œuvre divine; mais je dois avant tout juger mon œuvre propre, le mal.

0 sage partialité, tu rends la vie paisible et les rapports faciles!

0 sublime point de vue, tu éclaires à la fois la charité et l'humilité, ces deux vertus éminemment chrétiennes; tu les confonds dans ce même principe : Dieu vu dans le prochain... L'humilité l'y découvre, la charité l'y aime.

C'est un précepte nouveau» Ce n'est pas

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surprenant. Dès qu'un Dieu entre dans l'humanité, tout change, tout est nouveau; et si, par un vouloir formel et par de mystérieux rapports ce Dieu incarné se prolonge dans chaque homme, est-il donc étonnant qu'il y commande un respect surnaturel?

Résolution. — Si je n'ai le droit de juger personne, comment aurais-je celui de me préférer à un seul? — Me le répéter à roccasion. — • Me montrer plus déférent pour tous aujourd'hui.

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