HUMILITÉ, VERTU SPÉCIALE
Que pas une âme de bonne volonté ne se décourage devantces hautes vérités, en se jugeant impuissante à les atteindre ; qu'elle envisage plutôt les secours d'en haut. La science humaine ne se livre qu'à ses adeptes; la science de Dieu se prodigue aux petits et aux humbles: ceux-ci n'ont pas toujours besoin de longs raisonnements. Si, donc, telle partie de ce livre leur reste fermée, qu'ils ne s'attristent ni ne s'attardent : la clarté les attend, peut-être au détour d'un chemin, sous une formule plus simple, mais tout aussi pleine de vérité. Parfois tel détail sera pour telle âme toute une révélation. ,
Cependant, afin de satisfaire certaines intelligences qui aiment les vues d'ensemble, nous allons jeter ici un rapide coup d'oeil sur le chemin à parcourir tout le long de ce livre. Un premier regard sur l'humilité en tant que vertu spéciale, un second sur sa sphère d'influence, nous suffiront.
§ I. — Humilité, vertu spéciale
I. L'orgueil n'est qu'une déviation de deux ,êndànces légitimes. —Sentiment de supériorité, recherche de prééminence, l'orgueil est-il un souvenir de notre grandeur originelle? Son tort serait alors de n'être plus en situation. Roi déchu par sa faute, et fier sous ses haillons, « Dieu tombé qui se souvient des cieux », tel nous apparaîtrait l'homme dans sa tendance
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à l'orgueil Ou plutôt, l'orgueil, désordre et vice, au lieu d'être l'empreinte d'une couronne perdue, ne serait-il pas le stigmate de la révolte vaincue? « Eritis sicut dii. » La tentation aurait ainsi passé dans le sang pour le troubler. Cette double origine expliquerait ce qu'il présente à la fois de grand et de bas.
En fait, cependant, il est plus exact de regarder ce défaut comme la déviation de sentiments utiles mis par Dieu même dans la nature humaine. Ces sentiments se réduisent en dernière analyse à ces deux: estime de soi, désir de Vestime des autres. L'estime de soi est la base de 'la dignité personnelle; le désir de l'estime des autres est une des bases de la sociabilité.
Ces inclinations sont si profondes et si spontanées qu'elles appartiennent pour une part à la classe des instincts, et ressemblent à celui de la conservation. Elles ont d'ailleurs une fonction du même genre : l'instinct de la vie attache Thomme à une existence ordinairement misérable; celui de l'estime de soi rattache à sa personnalité, malgré son peu de valeur ; celui du désir de l'estime l'attache au bien public, malgré la fragilité des avantages qu'il donne.
Ces deux dernières tendances sont sujettes à des déviations si faciles et si naturelles qu'elles portent l'empreinte de la déchéance originelle; c'est pourquoi souvent les moralistes les appellent sans distinction un vice.
IL L humilité est la vertu chargée de s'opposer à ces déviations. — « C'est elle qui afifermit
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l'esprit et l'empêche de s'élever d'une manière déraisonnable ^ » (de se surfaire, superbia). C'est elle qui reconnaît et maintient l'ordre dans l'estime de soi et dans le désir de l'estime des autres.
Elle est donc véÀtê et justice. Elle est vérité, et, à ce titre, elle trace la règle de direction. Elle est justice, et, à ce titre, elle incline à agir conformément à cette règle 2.
En tant que vérité, elle réside dans l'intelligence; en tant que justice, elle réside dans la volonté. Mais ces deux facultés agissant l'une sur l'autre, tout développement de lumière augmente la force de l'inclination, et tout développement d'inclination porte à mieux chercher et à mieux saisir les motifs et les règles de l'humilité.
Cette probation s'adresse donc à l'une et à l'autre de ces deupt facultés, pour les mettre en l'état le plus favorable ; or, l'état le plus favorable de l'intelligence, c'est la conviction, et l'état le plus favorable de la volonté, c'est la propension.
Deux sortes de lumières produisent la conviction : la lumière de la raison et celle de la révélation. Deux forces produisent la propension : celle de la volonté et celle de la grâce actuelle. Il est sage de s'aider de tous ces se-