XXVIII® EXERCICE
Précautions diverses
Premier point : Du soin que Dieu prend de notre humilité, — Deuxième point : De notre correspondance à ce soiu divin.
Préparation pour la veille. — Sous ce titre : précautions diverses, nous allons étudier la principale raison- d'être de l'amour de la propre abjection ; nous verrons pourquoi la Providence lui fait une si large place dans son plan sur les plus belles âmes : l'abjection est pour leur humilité un préservatif et un remède; elle dissipe ces fumées d'amour-propre qui s'élèvent naturellement dans notre fond d'orgueil; et, en même temps, par ses abaissements extérieurs, elle contrebalance, aux yeux des hommes, l'admiration toujours dangereuse dont ils entourent la vertu. "^
Elle est un préservatif, mais elle es', autre chose encore, elle est un stimulant. A k pauvre nature humaine sujette à s'endormir, il faut des blessures sensibles, qui réveillent son
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ardeur comme fait Téperon aux flancs du coursier. Sous ces coups, le besoin de Dieu devient plus vif et la prière plus intense. Ce bienfait, il est vrai, lui est commun avec la douleur; mais ce qui lui est propre, c'est l'impression d'abaissement qu'elle laisse. Cette impression, quand elle est profonde et paisible, tient le cœur attendri à l'égard de Dieu et particulièrement doux au prochain. Elle donne à la physionomie elle-même ce quelque chose de déférant et de bon, qui est le reflet de la véritable humilité.
Ajoutons que, par le profond détachement qu'il opère, l'amour de l'abjection donne à l'âme sa liberté complète ; il est le coup d'aile tout puissant qui affranchit de la loi d'attraction vers la terre. Désormais la route aérienne des hauteurs est ouverte à son essor.
Méditation
Prélude. — Demander la grâce de sentir Dieu et sa bonté dans tout ce qui m'humilie.
I. Du soin que Dieu prend de notre humilité. — L'humilité nous est tellement nécessaire que Dieu permet l'humiliation en tout et partout.
1° Nos qualités sont accompagnées de défauts; et, d'ordinaire, ces défauts sortent de ces qualités mêmes. — Sont-elles parfaites? elles peuvent être méconnues, elles peuvent nous attirer la malveillance et l'envie... 0 mon Pieu, (\\ie vo'4s êtes boi^ 4ftns votre sagesse I
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2» Nous roulons le bien, mais souvent Timperfection s'attache à cette volonté pour la rendre empressée ou découragée. — Parfois l'imprudence et la maladresse la font dévier. — Nous aurions grande envie de nous irriter contre nous-mêmes? Non, non I c'est pour mon bien !... ô mon Dieu, que vous êtes bon dans votre sagesse I
3» Parfois ce que nous taisons de meilleur se trouve discuté, contrecarré, détruit... L'insuccès nous en est imputé... 0 mon Dieu, encore et toujours, que vous êtes bon dans votre sagesse î
4» Notre vie intérieure, elle aussi, est pleine d'humiliations : froideur et sécheresse dans nos prières, abattement dans nos travaux, insensibilité désespérante, dégoût pour toutes choses... Tel est le partage de plusieurs âmes aimées de Dieu. — Dans leur détresse, elles s'écrient : Pourquoi, ô Père, pourquoi? — « Mon enfant, constate que tu n'es rien, que tu ne peux rien... Cette connaissance expérimentable vaut des années de consolations... — Plonge tes racines dans les profondeurs de ton néant... — Lasse de toi, regarde-moi davantage... » — Merci, ô Père, merci !
5" Mais pourquoi ces tentations qui menacent la vie même de mon âme ?... Pourquoi ces bas calculs que je ne veux pas ?... Pourquoi ces ignominieuses images que repousse ma volonté, mais que savoure ma nature?... — « Virtus in infirmitate perficitur... » Il faut tout cela pour te faire humble. — 0 Père, du moins que je ne vous offense jamais 1
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6" Hélas ! hélas 1 II faut parfois bien davantage, il faut des fautes, tant notre orgueil est grand !... Dieu à regret retire son bras, et nous tombons. — Pourquoi, ô mon Dieu, pourquoi ?
— Jésus, pour guérir l'aveugle, n'employa-t-il pas de la boue faite de salive?... L'orgueil ne se guérit guère que par l'humiliation : à certains aveuglements, il faut de la boue 1... Merci, ô Père, pour cette grâce sévère... Mais, je vous en supplie, faites que je sois humble dans ce remède extrême 1
II. De notre correspondance à ce soin divin. — Après ces considérations, nous nous proposerons fortement de correspondre à cette action de la sagesse divine.
1® Notre premier devoir sera de la reconnaître, en étudiant les sujets d'humiliation qu'elle a daigné placer en nous et autour de nous. — Ils sont nombreux. — Efforçons-nous en même temps d'y être sensibles, — Si je n'en suis pas impressionné, cette grâce sera perdue, ce moyen sera sans effet... Dieu aura besoin de pousser plus avant la dure leçon 1...
Prenons garde auxruses de rameur-propre,
— Il est si enclin à éloigner la vue de nos défauts, et si habile à écarter une humiliation extérieure ! — Ne nous excusons que lorsque Dieu l'exige... laissons sur notre vertu si fragile ces épines qui la protègent.
2» Efforçons-nous d'aimer ràbjection de toutes ces choses. — Aimer l'abjection, c'est aimer vraiment l'humilité et c'est la nourrir substantiellement.
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Aimei rhurnilité, sans aimer i'abjecUon.
serait se tromper soi-même.
L'abjection, c'est avoir des défauts très apparents;... c'est ne pas réussir;... c'est se voit incapable;... c'est être tenté en des chose?, basses...
Aimer l'abjection, c'est se faire content de tout cela, hormis le péché, — C'est en cuitiver l'utile souvenir...
— 0 sagesse de mon Dieu, je vous entrevois enfin dans les précautions que vous avez prises pour me conserver humble. « Bonum mihi quia humiliastime...» C'était mon bien, et je ne le savais pas!...
Et à quoi ne vous ai-je point forcé par mon aveuglement?... Où en suis-je à l'heure présente? Ai-je de l'amour pour ces abjections que vous aimez et que vous cultivez?
— Quel spectacle splendide se révélera à nos yeux quand, arrivés au terme, nous contemplerons la sagesse, de notre Père, dans la sauvegarde de notre fragile humilité.
Alors s'expliqueront tous ces pourquoi qui nous tourmentent, en face des contradictions que subissent les Saints eux-mêmes. — Alors nos imperfections persistantes, nos défaillances inconcevables, nos fautes même, en un mot toutes ces lamentables misères qui font nos alarmes, nous arracheront des cris d'admiration.— La sagesse y rayonnera de toutes parts et se justifiera d'elle-même.
L'ignorant qui verrait un jardinier jeter des épines autour de plantes délicates, s'écrierait :
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Que c'est laidl Ainsi faisons-nous à l'égard du Jardinier céleste. — 0 mon Dieu, que vous êtes bon dans votre sagessel
Résolution. — Chercher le sujet d'humiliation qui m'est le plus pénible; — le recevoir de la main de Dieu; m*appliquer à m'en faire content.
ÉTUDE SUR LA PRUDENCE Dans Thumilité
Nous avons fait ressortir, en divers endroits de ce livre, l'action de l'humilité sur la prudence; nous l'avons vue écartant l'illusion qui trouble le jugement, la trop grande confiance en soi-même qui ne laisse point place au doute sage et au conseil, l'empressement qui ne donne pas le temps de choisir les meilleurs moyens, l'obstination enfin qui aggrave l'erreur ou l'insuccès. Aujourd'hui, nous allons voir la prudence jouer un rôle analogue à l'égard de l'humilité, en lui communiquant cet esprit de discernement et de mesure, sans lequel on la verrait tristement s'éloigner du vrai bien.
Certes, il ne saurait être question de cette prudence simplement humaine qui, dans son ignorance, arrête l'humilité à ses courtes limites, mais de la prudence surnaturelle qui prend sa règle d'appréciation dans les vérités révélées et donne ses décisions en vue de la
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plus grande gloire de Dieu; de cette prudence qui laisse à rtiumilité tout l'espace des exemples du Sauveur, et lui permet d'aller aussi loin que le bien lui-même.
Faire consister la vertu dans un juste milieu qui s'éloigne à la fois des actes inférieurs et des actes éminents, serait consacrer la théorie de la médiocrité. Le milieu sage que proclame la raison, est celui qui se tient à l'écart soit de l'excès, soit du trop peu : l'excès n'est plus vertu ; le trop peu ne l'est pas encore. La vertu tout entière, la vertu même de Jésus, trouve sa place entre ces deux extrêmes, qui lui permettent de s'étendre jusqu'à l'héroïsme.
L'humilité ne serait pas une vertu si elle amoindrissait notre être. En effet, toute vertu tend à perfectionner; or, la perfection consiste à se rapprocher de Dieu qui est le tout-être, en acquérant le plus d'être possible. Cela est vrai, même dans l'ordre des qualités physiques; à plus forte raison dans le développement des qualités intellectuelles, et surtout des qualités morales en qui réside la vertu.
Mais alors, que deviennent ces doctrines d'effacement, d'abjection, d'amour du mépris qui restent les conclusions intangibles des principes précédemment médités? La notioii de vertu et celle d'humilité ne seraient-elles pas ici contradictoires, la vertu devant tendre à nous grandir et l'humilité s'appliquant à nous abaisser sans relâche.
Non, l'humilité ne saurait nous abaisser et nous diminuer. L'humilité d'effacement n'atteint pas l'être, mais le paraître ; elle ne limite
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pas notre valeur, mais nos prétentions. — L'humilité d'abjection, au lieu de nous éloigner des grandes choses, nous les montra comme la désirable compensation des infinies misères dont elle gémit. — Quant à l'amour du mépris, en nous faisant un front d'airain, il trempe nos âmes. — Enfin, toutes ces humilités ensemble, assurent à la vertu sa beauté, en la débarrassant de tout alliage impur, — sa liberté, en la dégageant de toute obsession personnelle.
Le rôle de la prudence est précisément de faire prévaloir et de maintenir cet ordre, à rencontre des fausses notions et des tentatives irréfléchies. A elle de conduire tout le mouvement de nos actes d'humilité ; à elle de faire prédominer, selon les circonstances, telle ou telle forme de cette vertu; à elle aussi d'en modérer l'essor, pour mieux équilibrer une nature, ou pour respecter un attrait.
L La prudence réglant les actes. — Gomme toutes les vertus, l'humilité doit agir sous le contrôle de la prudence ; elle ne peut faire un pas sans son assentiment; elle n'a jamais le droit de résister à ses ordres. D'elle-même peutêtre pousserait-elle son mouvement jusqu'à des manifestations peu dignes ou des !i(^sitations pusillanimes; c'est en effet le propre d'une tendance d'aller au bout de son impulsion, et c'est son habituelle infirmité de n'envisager que son but spécial. La prudence a le fens plus large, elle ne permet pas de négliger
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un acte utile, par cela seul qu'il met en évidence : elle s'oppose à tout ce qui diminuerait notre \raleur morale, rabaisserait notre personne et arrêterait le bien dans son expansion.
Ne nous la représentons pas austère et sèche; elle a le sens du beau comme celui du juste. Ce qui est une laideur, elle le repousse tout comme ce qui nous diminue. La laideur morale est incompatible avec la vertu. Elle n'est pas l'œuvre de Dieu et ne saurait être utile aux hommes; elle dégrade intrinsèquement celui qui se l'impose; le Ciel ne saurait l'accueillir sous aucune forme. C'est pourquoi la prudence arrache impitoyablement à l'humilité toutes les attitudes, toutes les expressions, qui portent le cachet du ridicule ; c'est pourquoi elle la préserve de toute déformation même intérieure. Elle la veut franche et sereine; elle la maintient confiante et courageuse ; elle la rend désintéressée et souple, abandonnée à l'action de Dieu et désireuse avant tout de sa plus grande gloire.
Notre initiative propre n'en est pas supprimée, loin de là: mise à son rang, maintenue dans son rôle, elle jouit de toute sa vigueur pour chercher et accomplir les volontés divines, ce qui suscite une foule d'initiatives secondaires. »
Elle ne nous demande pas non plus d'abdiquer nos droits, mais elle nous empêche d'en exagérer la rigueur. Elle ne paralyse pas l'activité, elle la subordonne. Je tends à l'effacement, à l'humiliation, au mépris : c'est le sens dans lequel me pousse l'humilité; mais je
m'arrête, docile, devant toutes les manifestations d'une volonté supérieure, qui m'assigne telle tâche ou me demande tel concours , et je lui prête toutes les forces intactes de mes facultés comme de mes vertus. Le but sera n?ieux distingué, les moyens plus sérieusement choisis, car le désir déréglé de l'estime vaine ne m'aveuglera pas»
Retenir l'humilité dans son exercice, n'est pointla diminuer en elle-même. Tels actes, telles paroles, tels abaissements lui seront interdits; mais l'inclination qui y tend, mais l'amour qui les suggère, loin de diminuer, ne font que s'accroître par la compression d'un désir inassouvi et par le mérite d'une réserve qui coûte. Rien ne l'empêche de chanter au-dedans de nous son continuel cantique d'adoration, et de répandre sur toute notre vie morale, l'influence qui préserve et le reflet qui charme.
Allez donc résolument vers votre objet, ô âmes éprises de l'humilité. Si l'exercice de la vertu a des limites, l'amour qu'on lui porte reste sans limites; or, la vertu est dans cet amour : les sentiments exprimés au-dedans sont à la fois des actes méritoires et d'utiles préparations.
Allez particulièrement vers les actes, ô âmes moins généreuses ; méfiez-vous deh doutes que soulève peut-être une timidité complice. Avant de vous détourner de telle humiliation, demandez-vous si la conscience vous y oblige; et, si vous voulez être parfaites, inclinez vers le parti qui humilie le plus; et ne vous arrêtez que devant la crainte d'une faute.