ÉTUDE SUR LA FRUDENGB
IV. La prudence respectant un attrait sagement reconnu. — Nous Tavoiis vu, es saints pour la plupart s'acharnent à se rabaisser ; ils éprouvent une joie amère à s'accabler des qualificatifs les plus humiliants, et trouvent dans le sentiment sans cesse renouvelé de leur propre abjection, le stimulant de leur ferveur.
Par contre, nous voyons des âmes, fort généreuses pourtant, qui s'arrêtent moins à cet ordre de sentiments et qui y rencontreraient quelque gêne. Elle peuvent avoir, autant que ces saints, le sentiment profond de leur misère, mais elles en cultivent moins l'impression. Ce sont souvent des âmes particulièrement pures : le mal ne les a point marquées de ses stigmates déshonorants; la tentation elle-même a respecté tant d'innocence. Comment s'indigner contre ce que l'on connaît à peine ! — Chez quelques autres, les délicatesses d'une nature affinée, souffrent vraiment à regarder toute souillure. — Chez d'autres encore le sens du beau est tellement développé qu'il se détourne instinctivement de toute laideur.
Rien qu'au contact de ces choses sur leur pensée, il leur semble à toutes qu'une sorte de flétrissure les atteint ; leur cœur se resserre et leur élan vers Dieu se décourage.
Serait-il juste de condamner de telles répugnances? ^rait-il sage de les violenter? Nous ne le croyons pas.
Les caractères que nous venons de décrire, signalent à la prudence une disposition providentielle qu^elle a le devoir de faire respecter.
Ne VOUS troublez pas ! dira-t-elle à ces âmes: cet ordre de motifs va moins bien à votre humilité; telle autre pourra lui convenir davantage... Il n'est pas essentiel à la vertu de les envisager tous, il suffit qu'elle en retienne qui la déterminent. Le meilleur pour telle âme n'est pas toujours le plus renommé ou le plus excellent... mais bien celui qui, mieux en rapport avec sa nature, suscite ses plus grands efforts.
Sans doute les motifs d'abjection portent l'humilité fort loin ; mais le motif du Tout de Dieu ouvre aux âmes contemplatives des horizons non moins étendus. L'essentiel est que votre humilité soit pratique et généreuse. Qu'elle le devienne sous telle ou telle bonne influence, cela importe moins à la vertu. Face à face avec la pensée de l'infini, vous vous sentez toute petite; quels que soient les succès de vos œuvres ou les dons de votre prière, vous ne vous élevez pas en vous-même; quelle que soit la misère du prochain, vous ne la méprisez jamais; vous vous faites constamment douce, indulgente et bonne. Si l'-humiliation vous arrive, vous la regardez avec des yeux habitués à contempler le Calvaire et vous lui ouvrez vos bras comme pour étreindre Jésus avec sa croix K
Si même votre attrait ne vous porte pas spécialement vers l'humilité, pourquoi le contraindre? L'humilité, comme les autres vertus,
1. L'humilité que nous décrirons dans la cinquième semaine, sous ce titre : Transformation, répondra peut-étr^ ^ l'attrait de plusieurs.
Atude sur la prudence 299
mérite un culte général : mais, pas plus que ses sœurs, elle n'a droit à un autel à part dans chaque temple. Votre nature par ses tendances, parfois même par ses défauts ; votre éducation par son développement et ses habitudes d'esprit; votre vie par ses rencontres, vous ont constitué apte à telle vertu plutôt qu'à telle autre. Tout cela résulte d'une disposition providentielle et marque une voie. Dans cette voie, vous marcherez plus librement et vous irez plus loin. Cultivez donc, selon votre attrait, par exemple la pureté d'intention, l'union de pensée avec Dieu" ou la reconnaissance. Cultivez rabnégation,la pauvreté, l'oubli de vous-même, le dévouement aux autres. Développez surtout l'amour divin, avec ses ardeurs ou son intimité. Hors de là, vous dépéririez comme la plante transportée dansun sol qui ne lui convient pas; tandis que là vous étendrez votre ramure, vous répandrez le parfum de vos fleurs et vous donnerez à Dieu les fruits qu'il attend.
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TRANSFORMATtON
t^RÉPÂRATIÛN k U CINOUIÈME SEMAINE
Aux premières pages de ce livre, nous avons analysé les deux tendances que l'humilité a charge de conduire : l'estime de soi, le désir de l'estime des autres. Ensemble, elles ont pour objet, nous l'avons vu, la sauvegarde de notre personnalité, l'une par l'affirmation de notre propre valeur, l'autre par la recherche de l'estime qui nous protège.
Là est leur rôle, là est aussi leur danger. En elles-mêmes, ce sont deux forces aveugles qui dépasseraient leur objet si la vérité et la justice ne venaient les guider et au besoin les contraindre. En effet, poussant trop loin la sauvegarde du moi ou plutôt son exaltation, elles feraient de notre personnalité exclusive le principe et le but : le principe, comme si le bien venait surtout de nous et non pas de Dieu ; le but, comme si nous avions le droit de rechercher notre gloire plutôt que la sienne. Un tel renversement des rôles ne seraient pas seulement une injustice et une injure, il serait un grave désordre; il aurait beau trouver quelque excuse dans cette sorte d'inconscience qui généralement l'accompagne, il n'en produirait pas moins ses mauvais effets dans notre vie morale. *
La vaillante humilité ne le souffrira point et, s'armant de la parole de l'archange, elle s'écrie à son tour: Quis ut Deusl Arrière ces prétentions insensées I Qui donc est le véritable au-
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teurde tout bien? Qui donc mérite avant tout la louange? — Notre orgueilleuse personnalité ainsi reléguée à sa place, voilà Dieu remis sur son trône. Toutes nos vertus viendront le reconnaître comme le premier principe d'où elles émanent; et tous nos actes se dirigeront vers lui comme vers leur fin nécessaire. Or, ces deux devoirs sont la base de la vie chrétienne, la règle de son activité, lacondition de son mérite. En les faisant respecter, l'humilité justifie donc son titre de fondement et de gardienne des vertus. Nous allons voir maintenant qu'elle en mérite un autre encore plus beau, car elle est leur couronnement. Ainsi, aux dernières pages de ce livre, l'humilité va se montrer à nous, terminant sa carrière comme un beau jour, dans un éclat de triomphe.
Ce rôle nouveau procède d'une conception nouvelle. Les deux tendances que l'humilité s'est jusqu'ici contentée de vaincre, elle va les transformer. Tant qu'elles inclinaient du côté de la terre, elles les a contenues; elle va maintenant les affranchir, en les dirigeant du côté du ciel. Ainsi, rien de ce que Dieu a créé ne sera détruit; l'estime de soi deviendra l'admiration du divin en nous; et le désir de l'estime cherchera le regard même de Dieu, Ces dispositions transformées trouverontpour s'étendre une sphère plus vaste ; elles se reposeront sur des objets plus sûrs; leur beauté se dégagera de tout alliage ; et, finalement, leur action se portera de Dieu vers le prochain, par une extension d'ordre surnaturel.
Elevons donc nos espérances comme nos re-
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gards; c'est le moment : l'humilité défensive est fortement établie; ses ennemis sont démasqués et connus; la paix règne de toutes parts; marchons à de pacifiques conquêtes. La vertu que nous allons poursuivre a été celle des saints et par excellence celle de Marie; elle sera, en quelque manière, celle de notre éternité.
Ah! que je voudrais m'élancer vers ce rnond*» nouveau! Que je voudrais donner à mon être vulgaire cette transformation supérieure ! Ce qui se passe dans l'âme des saints ne pourraitil pas, en une limite plus restreinte, se produire aussi dans la mienne ? Ce que vous ferez dans votre ciel, ô mon Dieu, ne daigneriez-vous pas l'ébaucher sur la terre f Ce que j'y ferai aussi moi-même, ne puis-je pas le commencer déjà? Si je dois être divinisée un jour en vous contemplant face à face, pourquoi ne me transformerai-je pas ici-bas, en essayant de vous contempler à travers les ombres transparentes de la mystérieuse création.
RCMILITi. — 3/i
Ûinquième Semaine
PREMIERE MEDITATIO»
XXIX* EXERGICB
Transformation de l'estime de soi
Premier point : Les dons de Dieu. — Deuxième point : L'humilité les fait resplendir.
Préparation pour la veille. — Si je veux m'estimer foncièrement, je dois chercher en moi ce qui vient de Dieu surtout dans l'ordre surnaturel. En y découvrant des merveilles de grandeur je comprendrai sans doute la haute dignité chrétienne. Ce sera le suprême essor de cette tendance qui s'appelle l'estime de soi. Je parcourrai donc, sans scrupule comme sans exagération, le sommaire des dons de Dieu. Si je monte assez haut, je verrai mes qualités personnelles émanant de lui, tous mes actes soutenus par lui, et la beauté de mon âme comme un reflet tombant de sa propre beauté; ou mieux, je cesserai en quelque sorte de me voir moi-même, tant je me sentirai envahi par le divin.
Il faut porter à cette méditation un esprit dégagé des idées vulgaires et disposée une juste admiration; un esprit large qui ne s'arrête pas
pkeuiIre méditation 307
aux objections mesquines. Il faut y porter surtout un grand esprit de foi.
Méditation
Prélude. — Demander la grâce de comprendre ces vérités comme si elles m'apparaissaient pour la première fois ; de les pénétrer, de les sentir, d'en être impressionné.
I. Les dons de Dieu. — 1® Ce que je suis en tant qu'homme : Chef-d'œuvre de la création terrestre, — souverain dominateur de la matière, — petit monde dans lequel l'univers vient se refléter par l'intermédiaire des sens et se transformer en idée par l'effort de l'intelligence, — sorte de ciel où Dieu se fait connaître comme auteur de toutes choses et pressentir comme infini, — liberté morale au moyen de laquelle je suis le maître de mes actes et de ma destinée...
Ah! pourquoi ces magnificences me sontelles si familières! On estime si peu ce que Ton a toujours connu I Pour admirer, l'homm^e a besoin de s'étonner. Mais qu'on y songe bien, une lueur d'intelligence est supérieure à l'immensité des cieux étoiles! mais un acte de volonté est une force plus haute que tout le mouvement des mers! mais l'admirable instinct des animaux ensemble, n'atteint pas à la valeur d'une pensée 1
2» Toutefois, l'éclat de ces dons naturels pâlit i l'apparition des dons de la grâce; ceux-là
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sont de telle condition que la toute-puissance ne saurait créer un être à qui ils fussent naturels, comme la raison est naturelle à l'homme. La grâce ne peut être qu'une transformation. Mais aussi quelle transformation! C'est la nature divine participée, avec son besoin de Tinfini et son aptitude à le contempler face à face. — C'est une vie divine au sein de notre être grossier, et, parce qu'elle est divine, une vie que Dieu seul peut exercer en nous : chacun de nos actes surnaturels a besoin de son mouvement, soit pour naître, soit pour durer. Ahl si nos yeux s'ouvraient tout à coup, nous verrions ce Dieu, l'Etre souverain, en quelque sorte à notre service, travaillant sans cesse à nous diviniser!... Tout cela est certain, mais nous reste caché. Oh! le croire, le croire avec enthousiasme! Ce serait du moins l'entrevoir et ce serait commencer à se bien connaître.
3° Un lien plus tendre m'unit à Jésus. Jésus est mon ami, il me donne son cœur et ses biens. — Jésus est mon frère, il a pris ma nature. — Jésus est quelque chose de moi : c'est ma grande gloire ; — ou plutôt je suis quelque chose de lui et c'est mon grand bonheur. Je lui appartiens comme la petite cellule, perdue au fond de mes organes, et qui reçoit sa vie de l'action du cerveau; comme le petit flot de sang qui soulève la plus lointaine de mes artères et qui me vient du cœur; — union mystérieuse ici-bas, radieuse au ciel ; — principe incomparable de dignité pour qui sait comprendre : je suis une part de l'être mystique de Jésus; je peux le diminuer ou l'accroître ; je suis un besoin pour
son bonheur, je puis être une déception pour ses espérances. Il m'est donné de le laisser vivre en moi pleinement, ou de lui préférer, hélas I la triste expansion de ma vie propre, par la recherche désordonnée des quelques joies et des quelques applaudissements de ce monde. Ne trouves-tu pas, ô mon âme, que ces grandeurs suffisent à satisfaire le sens de l'estime de soi et à fonder ta noblesse? Quelle noblesse plus ancienne que celle qui vient de l'Eternel? Quelle noblesse plus illustre que celle qui descend du Très-Haut? — Par Jésus, je suis issu du sang d'un Dieu et ma vie se nourrit d'un aliment divin. Attendrai-je le ciel pour être fier de ces gloires? Le ciel les fera resplendir, c'est vrai; mais la grâce, déjà, m'en enrichit. — Les dédaignerai-je parce qu'elles me sont communes avec d'autres êtres? Subissent-elles par ce fait une déchéance? Le bien des autres diminuerait-il mon bien propre? Loin de là, il l'augmente de mille manières, et par les exemples qu'il m'offre, et par les secours charitables qu'il m'apporte, et par les vertus spéciales qu'il me donne à exercer.
IL L'humilité fait resplendir les dons de Dieu. — 1» L'incrédule est un grand aveugle qui traverse la création sans y découvrir Dieu. L'orgueilleux voit Dieu peut-être dans, la nature, mais il ne le voit pas en soi. Ce qu'il fait, il se l'attribue ; ce qu'il est, même dans ses fonds, il se le croit personnel. Ce n'est pas ordinaireàient présomption, mais inconscience. Le tort
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du plus grand nombre n'est pas d'écarter Dieu, il est plutôt de l'ignorer.
A mesure que l'humilité répand sur cet aveuglement sa belle lumière, l'évidence de l'action de Dieu apparaît, s'étend et finit par envahir tout notre domaine, comme fait, à son lever, le soleil sur notre terre. La grandeur de l'homme ici-bas est de chercher Dieu. S'il le cherche dans la nature, il le découvre partout et jusque dans le plus petit grain de sable; s'il le cherche en lui-même il le trouve dans tout son être et jusque dans le plus petit de ses actes. Il s'ensuit que l'humble ne se préfère foncièrement à personne, et que lorsqu'il s'admire lui-même, il s'admire en quelque sorte à genoux.
Autrefois, derrière le char du triomphateur, la prudence d'un grand peuple plaçait un héraut d'armes chargé de lui répéter cet avertissement : « Souviens-toi que tu es un homme. « Cette voix est ici celle de l'humilité : souviens-toi, sous toutes ces grandeurs, que tu n'es qu'un homme, un néant! Tiens ton rang, défends ton honneur, prends des initiatives, insiste et lutte au besoin; mais en faisant tous ces actes légitimes, souviens-toi, souviens-toi! Ne perds jamais de vue l'origine de tes dons; ne cesse jamais d'envisager la fin dernière de tes actes.
3° Si l'estime de soi était simplement l'estime de l'œuvre de Dieu en tout homme, elle ne serait pas un sentiment personnel, mais une forme de radoration. Cette estime vise ces dons en tant qu'ils sont nôtres. C'est là que l'humilité a besoin de nous tenir les yeux ouverts, pour nous montrer ces dons toujours bornés et
fragiles, modérant aiasi rinclination naturelle qui porte à les grossir. En même temps, elle s'oppose de toutes ses forces à la vaine complaisance que Ton serait tenté d'y prendre; et elle défend, comme une injustice, toute préférence qui entraînerait le moindre dédain pour autrui.
Sans doute l'estime de soi reste une vertu délicate : elle serait, sans la grâce, une tentative imprudente. La timidité craintive, trop souvent peut-être, prend le parti de fermer les yeux.
Cen'estpointsagesseiles dangers peuventêtre conjurés et le sentiment intense de la dignité personnelle ne saurait trouver ailleurs des mobiles d'égale puissance. Ce sentiment est une sorte de royauté ; et cette royauté, dans sa domination fortement établie, proscrit le mal avec un dédain instinctif et invincible. Dans la majesté de ses goûts, elle tend à ce qui est le plus noble. D'un trône élevé on voit de très loin ce qui est bas et vulgaire.
Si l'on pouvait pénétrer dans l'âme d'un saint on marcherait de surprise en surprise. Le sentiment de l'estime de soi se présenterait splendidement accru : les saints se savent fils de Dieu, participant à sa nature, futurs héritiers de sa gloire. Ils sont hautement fiers de l'amitié de Jésus, de la ressemblance qu'il imprime en leur âme, de l'action constante qu'il exerce au plus intime de leur être. Ces sentiments les poussent sans cesse vers une perfection qui les grandira toujours ; et leur ambition prenant un essor plus qu'humain, conçoit la prétention de grandir Dieu lui-même, en travaillant pour sa gloire. Les voit-on timides et incertains en face
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des entrejirises les plus hardies, des dangers les plus manifestes ? De quel œil regardent-ils rabaissementsuprême,lemal?De quelle horreur ne sont-ils pas soulevés en face de ses assauts? Cherchez bien et nulle part vous ne trouverez une pareille exaltation du sentiment de la dignité personnelle, exaltation pleine de grandeur et de force ; toute douce et toute paisible en même temps, parce qu'elle se développe dans l'atmosphère pure et calme du vrai, du bien et du beau par excellence.
Résolution. — Admirer en moi les dons de Dieu, pour donner an sentiment de la dignité personnelle son mobile le plus haut. Ne pas me contenter d'une vue superûcielle qu» n apprend rien et n'émeut pas.
Ginqnième Semaine
DEUXIÈME MÉDITATIOn