XXXI" EXERCICE
Désir de plaire et de faire plaisir au prochain
Premier point : Dieu vu dans le prochain. — Z>cuj:té»ne point i Jésus dans le prochain. — Troisième point : Règles pratiques.
Préparation pour la veille. — Se montrer indulgent, facile et^bon pour toutes les personnes qui nous entourent; chercher habituellement à leur faire plaisir, et laisser sentir à chacune cette chaude affection qui dilate, voilà un idéal que la pauvre nature humaine ne saurait pleinement réaliser avec ses seules forces. Trop de calculs intéressés, trop d'inconstance dominent ses sentiments ; et d'autre part, trop de laideurs morales déparent son objet. Il faut qu'une beauté venue d'ailleurs l'illumine. L'homme ne peut donner à l'homme cet amour idéal qu'en le revêtant de l'idéal divin, voilà pourquoi nous ne saurions trop méditer ce conseil qui est l'âme de la loi nouvelle : voyez Dieu dans le prochain ; regardez le prochain sur la poitrine du Sauveur.
TROISIÈME HéoiTATION 321
Ce conseil de paix, de perfection et de vrai bonheur, l'avons-nous bien compris? Pénètret-il nos sentiments, éclate-t-il dans nos actes? Ilélasl c'est à peine s'il entre dans nos convictions I Nous le redisons comme une formule apprise, mais vaine. Qu attendons-nous pourtant? Que Dieu fasse un miracle et nous le crie du haut du ciel ? Ce n'est point sa coutume. — Que le divin Maître vienne visiblement prendre par la main chacune des personnes qu'il nous donne à aimer et nous la présente lui-même ? Mais ne le fait-il pas invisiblement, chaque jour? N'est-il pas dans l'hostie de la messe; et, par la communion, ne se donne-t-il pas à chacun? Que voulez-vous de plus?
0 divin Maître, ouvrez mes yeux, ces yeux de la foi qui seule vous découvre! Faites que demain, en vous retrouvant partout dans ce prochain, pour lequel je n'aurais souvent que de l'amertume et presque toujours que de l'indifférence, je commence à l'aimer de cet amour que je vous porte, ô Jésus 1
Méditation
Prélude. — Demander un grand esprit de foi pour découvrir le divin, qui se cache en tout homme, et une grande sagesse pour tenir notre désir de plaire et de foire plaisir au prochain, exempt d'étroitesse comme d'excès.
1. Dieu vu dans le prochain. — Diriger vers Dieu ce désir de plaire et de faire plaisir, qui
BVMILITi. — 21
vit au fond de notre nature, c'est l'élever d'une façoa imprévue et lui donner un objet qui ne trompera point son attente. Mais, ici-bas, Dieu ne nous montre point son visage, et c'est en vain que nous cherchons une manifestation certaine du plaisir que nous lui donnons. Un sourire, un regard ému suffisent pour récompenser un effort, ou pour le provoquer. Du Ciel aucun regard, aucun sourire ne descend pour nous donner cette assurance. Nos rapports surnaturels sont établis sur la base de la volonté. Le sensible, quelque puissant qu'il soit, n'en est jamais que l'accessoire : Beaucoup d'âmes parfaites s'en trouvent habituellement privées; elles vont, quand même, et à grands pas, dans la route austère du devoir, aimant Dieu par leur fidélité, leur dévouement, leurs sacrifices, à la manière des forts. C'est là leur façon à elles de lui plaire. Quelques autres, plus consolées, sentent parfois dans la prière la douceur d'un amour partagé. Mais les unes comme les autres ont toujours faim de Dieu : celles-là parce qu'elles ne l'ont point goûté; celles-ci parce que, layant goûtf', elles sont devenues insatiables. A ors, ensviable, elles se tournent vers le prochain. Dieu l'a fait à son image : voir le prochain c'est donc le voir un peu ! — Dieu lui a communiqué sa nature : l'aimer, c'est donc aimer quelque chose de lui!
Reportez-vous à la scène si touchante de Raguel recevant le jeune Tobie. Voici comment la raconte la Bible : « Après avoir attentivement regardé le jeune homme, Raguel dit à Anne
THOISIEMB liÉOITATION 323
son épouse : Comme il ressemble à mon cousin ! Et je tournant vers les étrangers •. D'où êtes-vous? leur demande-t-il. Ils lui répondent: Nous sommes de la tribu de Nephtalf^ en captivité à Ninive. — Connaissez-vous Tobie mon frère? — Oui, nous le connaissons. Et, comme le vieillard se répandait en éloges, l'ange ajoute en désignant son compagnon ; Ce Tobie dont tu parles est son père Aussitôt, Raguel se jette à son cou, le baisant et l'arrosant de ses larmes: Sois béni, ô mon enfant, car tu es le fils d'un bon et très bon personnage ! Et Anne et Sarah sa fille, se mirent à pleurer de tendresse. »
Là-dessus, saint François de Sales fait le commentaire suivant : « Ne voyez-vous pas que Raguel, sans connaître le petit Tobie, le prend dans ses bras, le caresse, le baise, pleure d'amour sur lui. D'où provient cet amour, sinon de celui qu'il portait au vieux Tobie, le père, à qui cet enfant ressemblait si fort? Et, vrai Dieu! quand nous voyons ce prochain, créé à l'image et ressemblance de Dieu, ne devrions-nous pas nous dire les uns aux autres : Voyez comme cette créature ressemble au Créateur; ne devrions-nous pas lui donner mille et mille bénédictions? Et pourquoi? Pour l'amour d'elle? Non certes, car nous ne savons pas si elle est digne d'amour ou de haine en ellemême. Et pourquoi donc ? Pour l'amour de Dieu qui l'a formée à son imagfe et ressemblance;... pour l'amour de Dieu de qui elle est, à qui elle est, en qui elle est, pour qui elle est... et c'est pourquoi non seulement le divin amour commande maintes fois l'amour du prochain^
324 CINQUIÈME SEMAINK
mais le produit et le répand lui-même dans le cœur humain, comme sa ressemblance et son image, parce que l'amour sacré de l'homme envers l'homme est la vraie image de l'amour céleste de l'homme envers Dieu. »
Ainsi nous aimons d'avance tout prochain d'un amour général ; et puis, quand, au cours de la vie, ^ ses qualités, ses sentiments et ses mérites se particularisent à nos yeux, nous les regardons comme l'œuvre de Dieu, le reflet de ses perfections, le don qu'il met auprès de nous pour nous secourir ou pour nous charmer. Ainsi, de toutes parts, Dieu nous apparaît, se faisant aimer en ceux que nous aimons; ainsi, au fond de nous-mêmes. Dieu se fait sentir comme le principe nouveau de nos affections aussi vivantes mais saintement surélevées.
Y pensons-nous?
Vue belle et féconde. — Disposition d'universelle bonté, d'égards, de prévenances. — Principe de paix. — Elévation de nos atfections humaines ; sauvegarde de leur dignité. — Vie vraiment surnaturelle dont Dieu serait l'objet merveilleusement entrevu, et le principe intime secrètement agissant.
II. Jésus dans le prochain. — Allons plus avant et poursuivons cette divine présence dans rincarnation qui la met sous nos yeux. Après nous avoir donné sa ressemblance, Dieu veut prendra k nôtre, il se fait l'un de nous, pourquoi? Est-ce uniquement pour nous racheter? Alors qu'il se contente de donner son sang, car cela suffit I Mais pourquoi ces trente ans d'une
TROISIÊHB MÉDITATION 325
existence obscure toute semblable aux nôtres? Pourquoi ces trois ans d'une vie publique où il se fait connaître au monde? Pourquoi? si ce n'est pour nous présenter un modèle irrécusable de ce que doit être Thomme envers l'homme? modèle si parfait et si beau que, de prime abord, il nous déconcerte ; si doux et si humble qu'il semble bientôt devenu imitable; si fort et si tendre qu'il s'empare du cœur; en un mot, si divin qu'on l'adore à genoux, et si humain qu'on ne peut retenir ce cri : « 0 mon frère ! »
Aussi, quand sur le point de regagner le ciel, il jette à l'humanité cette grande parole : « Aimez-vous comme je vous ai aimés», nous cherchons instinctivement autour de nous des êtres sur qui répandre notre cœur. Et, quand il ajoute : « Ce que vous ferez au plus petit d'entre les miens j c'est à moi que vous l'aurez fait », nous sentons là une parole révélatrice, sous laquelle tressaille un mystère. En effet ce n'est point une pieuse recommandation, c'est la discrète initiation à un fait transcendant : la vie de Jésus en nous; doctrine aussi certaine que belle; principe déterminant de la charité la plus réelle, la plus facile et la plus exquise. — 0 Maître adoré, vous me demandez de reporter sur le prochain les sentiments que fait naître en moi votre charme divin; vous voulez des actes sans doute, mais vous attendez aussi des sentiments, et parmi les sentiments ceux qui rapprochent les hommes, ceux qui les encouragent, ceux qui les font meilleurs. En la couvrant de l'éclat de votre nom, vous ne venez pas effacer la per-
326 CINQUIÈUB SEMAINE
sonne humaine, vous venez l'embellir et la protéger. Vous l'éclairez de votre douce image pour atténuer les ombres de ses défauts; vous rélevez par la réalité de votre action en elle ; et tout cela pour provoquer en sa faveur une pitié sans dédain, un dévouement sans défaillance, un amour pour elle qui monte jusqu'à vous !
Comment ne pas désirer plaire à des êtres que Jésus honore? Comment ne pas désirer faire plaisir à des êtres tant aimés de lui?
Faire plaisir au prochain, le vouloir fortement, s'y dévouer, ohl le beau programme réalisé par tant de saints, par tant de piétés inconnues 1 II comporte toutes les délicatesses de l'affection, toutes les industries de l'amabilité, les suavités de l'indulgence, la longanimité des supports, tous les services rehaussés d'un sourire, et jusqu'à cette douceur de parole et cet air accueillant du visage qui deviennent la caractéristique d'un cœur où Dieu règne et agil.
Notre désir de plaire s'est formé en s'appliquant à plaire à Dieu; il a pu s'étendre bien loin et s'émouvoir profondément auprès de l'infini; il a pris le besoin de rester pur au contact de l'amour incréé; il s'est fait tout suave en cherchant à faire plaisir à ce Dieu père; oh lie cœur admirablement formé! Qu'il "se tourne à présent vers le prochain, il lui apportera une inclination pleine de la délicatesse de l'élévation, de la constance, acquises dans ses rapports avec les amabilités divines.
Mais, en descendant du ciel sur la terre, ce
TROISikUE MÉDITATION jf27
désir de plaire perd sa sécurité en face dt nombreux écueils. Il rencontre tout d'abord l'excès qui est un mouvement poussé trop loin; ensuite la préoccupation trop personnelle qui envisage plus son intérêt que le bien lui-même; enfin le travers de l'obséquiosité qui peut aller jusqu'à la hideuse flatterie et fausser l'âme.
III. Rè^/es pratiques. — !• Le remède se trouve dans une grande pureté d'intention souvent renouvelée. 0 mon Dieu, je veux être bon, pour être bon, et pour vous4)lairel
Dans une âme pure, toute infidélité d'ailleurs se trahit bien vite. La préoccupation, cet indice d'un désordre, est la première à donner l'éveil. Devient-elle de l'inquiétude, regardez de plus près. Dégénère-t-elle en tristesse, en aigreur surtout, tenez pour certain qu'un vice travaille vos sentiments. L'examen et la prière vous le feront découvrir et l'amour de la vertu saura l'éliminer.
20 La première règle de ce sentiment est donc une règle défensive. La seconde sera une règle de sage liberté. En effet, pour éviter un écueil, faut-il se jeter sur un autre? Pour supprimer l'abus, détruira-t-on la chose? Pour ne pas subir les dangers que peut entraîner le désir de plaire, retranchera-t-on toute manifestation engageante? se montrera-t-on gêné du moindre éloge?... Mais ce serait inutilement mutiler sa nature, appauvrir sa vie, détendre le/»- liens les plus sacrés. La tristesse deviendrait 7a loi de la perfection; et la vertu ne se montrerait i
nous que sous le parlant emblème d'un arbre dépouillé de ses feuilles... Oh 1 non, ce n'est point là l'idéal vrai. Cet idéal est un désir de plaire, conforme aux exigences de la position de chacun; un désir sain et franc, qui s'exerce sous l'influence de Dieu et sous son regard, répandant autour de soi ce charme suave et pénétrant, qui est la gloire réservée à la vertu chrétienne; « car seule elle aime son Dieu en aimant ceux qu'elle aime. »
Que penser d'une société dont tous les membres seraient animés de tels sentiments? Quelle paix 1 quelle diminution de souffrance I Quelle consolation dans nos malheurs inévitables! — Cité de rêve que n'éclairera jamais le soleil d'ici-bas I Plutôt cité idéale, dont les membres dispersés çà et là, au sein de l'universel égoïsme, sont des héros et que nous appelons des saints. Leur exemple, du moins, est là pour susciter des générosités individuelles, et maintenir, sous les yeux de tous, l'indispensable notion de l'idéal chrétien.
Résolution. — Vigilance attentive, liberté sage, regards obstinément fixés sur Dieu.
Nota. — plusieurs pages des éditions précédente» ont été remplacées ici par d'autres plus conformes au sujet; mais elles se retrouveront, et mieux à leur place, dans un autre ouvrage projeté.
COUP D'ŒIL Sur les deux méditations qui vont suivre
Après les éblouissements du Thabor et ses nuages mystérieux, les Apôtres « levant les yeux, ne virent plus que Jésus seul ».
Au sortir des lumières et des ombres de ces méditations prolongées, levons les yeux, nous aussi, et simplifions nos vues en ne regardant que Jésus seul.
Nous deviendrons humbles par Imitation, en contemplant Jésus humble.
L'imitation s'adresse au modèle et lui emprunte ses traits ; Vunion fait plus encore, elle l'attire en soi et lui emprunte sa vie.
Mais l'imitation et l'union sont les deux formes d'un même sentiment : l'amour, — et les deux agents d'une même œuvre : la perfection.
Telle fut l'humilité de Marie; et c'est à la contempler que nous allons consacrer ces deux dernières méditations.
N'est-elle pas d'ailleurs la plus fidèle image de celle de Jésus?... La blanche lumière de l'astre des nuits, reflet atténué du soleil, ne descend-elle pas plus douce sur nos yeux?
0 la plus humble des pures créatures, vous en êtes aussi la plus puissante. C'est vers vous que se tournent nos regards et nos espérances. Vous nous cornmuniquez, par l'amour, l'humilité de votre divin Fils 1
Cinquième Semaine
XXXII* EX8RCICB
Marie transformée en Jésus humble par r imitation
Premier peint : Humilité d'imitation de Marie comme mère.
— Deuxième point : Son humilité comme co-rédemptrice.
— Troisième point : Avec Marie nous faire humble par imitation.
Préparation pour la veille. — Si nous voulions étudier à fond Thumilité en Marie, nous aurions à parcourir, en les lui appliquant, les motifs que nous venons de méditer. Tel n'est pas notre dessein. Toutefois, avant d'aborder le sujet spécial qui nous attire, signalons deux différences très importantes entre sa vertu et la nôtre :
l* Les raisons d'être humble, elle les voyait d'une vue claire, continuelle et pénétrante. — Nous oublions; nous perdons de vue. — Marie, jamais ! Son regard reste toujours ouvert, toujours conscient de ces motifs contemplés sans défaillance», regard sur l'Infini, regard sur sa petitesse... Le Magnificat est le cantique secret de toutes ses heures; Respexit humilitatemjfecit mihi magna... ^ etc.
QUATRIÈME UÉDITATION 33l
2«> La condition de notre humilité est telle que, pour la sauvegarder, Dieu abrite sa fragilité sous des imperfections, ou du moins sous de mystérieuses ignorances... Ne faut-il pas un peu d'ombre aux plantes délicates!
Pour Marie, Dieu écarte toutes ces piécautions; Il l'expose au grand soleil de la vérité :
Elle est immaculée, elle est parfaite, nelle est bénie entre toutes les femmes.,.», et elle le saiti
Elle a sondé, mieux que tous les théologiens ensemble, les grandeurs de sa maternité divine, et elle en connaît toutes les prérogatives... Mais l'abîme des grâces reçues n'a fait que rendre plus sensible à ses yeux l'abîme de son néant. — Nulle créature, après Jésus, ne descendit aussi avant dans l'humilité. Nulla creatura, post Filium, tantum descendit in abyssum humilitatis (saint Bernardin de Sienne).
Or, une telle humilité est de l'héroïsme. En effet, l'héroïsme est la force s'exerçant à des actes sublimes et difficiles... Que dire d'une force qui accomplit, toute une vie, ce que nul homme ne pourrait soutenir un seul jour !
Méditation
Prélude. ■— Demander la grâce d'aimer assez Jésus pour éprouver l'ardent désir de l'imitT.
I. Humilité d'imitation de Marie comme Mère. — Jésus humble était son Fils, son Fils à elle,
332 CINQUIÈME SEHAINlt
à elle seule, — son Fils bien-aimé, — son Dieu et son Fils, — son tout.
Et elle l'aimait! Plus heureuse, elle l'adorait d'amour... Ahl si les mères pouvaient!
Tout se taisait devant ce sentiment dominateur. Tout se fondait dans cet amour, flamme intense.
Et elle n'aimait qu'un Jésus humble, car elle n'en pouvait connaître d'autre. Il n'y a au monde que le Jésus incarné, et le Jésus incarné, c'est le Jésus anéanti.
Dès le premier instant, il se fit humble, et il restera humble tant qu'il restera homme, tant qu'il sera son Fils.
— Et elle l'étudiait... avec ses yeux, avec son cœur, avec ses intuitions de Mère. — La Mère devine tout; elle a ce génie. — Sa pensée se promène, comme autrefois sa vie, dans cet être qui reste à elle toujours.
— C'est du cœur que naissent les grandes vues. — Le cœur commande et l'intelligence obéit... — Il la presse si fort parfois qu'elle dépasse sa propre portée...
Le cœur ne serait-il pas le nid où éclosent toutes choses ?
Est-ce que la création ne sort pas de l'amour de Dieu?
Dans ce cœur de Marie, les faits évangéliques, les paroles et les attitudes de son Fils, se réchauffaient au contact enveloppant de ses méditations • Conferens in Corde suo. Jésus humble allait se développant sans cesse devant les extases de son amour... Quelles vues sur l'humilité de ses divins mystères» de sa peti-
quàtrièmb méditation 333
tesse dépendante, de sa faiblesse indigente, de l'amour ^dont il les aimait!...
A mesure que son Fils grandit, Marie épie ses moindres mouvements, et recueille ses moindres paroles. Puis, elle le contemple au travail; elle admire sa modestie, sa douceur, son amour des occupations humiliantes, son goût pour les petits,... le miracle continuel de ses effacements...
On peut le dire, elle sait son Jésus par cœur, son Jésus humble!... L'imiter devient sa loi, son besoin ; et, presque sans le vouloir, elle se fait humble à ne plus se retrouver en rien... Elle aime à partager l'ombre où il se cache, le silence où il semble se perdre; elle jouit de s'abaisser toujours davantage... avec Lui!
Mais il est si avant dans cette voie, qu'elle va toujours et ne l'atteint pas;... et elle le supplie de l'attendre. Mais il marche encore,... il se hâte vers le Calvaire : Nous y arriverons ensemble, lui crie-t-iL
II. Son humilité d'imitation comme co-rédemptrice. — Déjà, sur son berceau, passaient des souffles de mort; les voix lointaines des Prophètes faisaient entendre ces mots : expiation, victime; des prévisions désolantes planaient sur le cœur de la Mère : quoi, l'on soufflettera ce doux visage! quoi, ces petites mains, ces pieds seront percés de clous ! et l'on élèvera cet innocent sur la croix infâme !
Ah! si elle pouvait prendre sa place I... Non, elle neja prendra pas, mais elle l'occupera avec lui; car elle n'est pas seulement sa Mère, elle
334 CL1QUIÈME S£MAI?(B
est encore sa divine associée... Comme Mère, elle tendaità s'unir à chaque intention, à chaque souffrance, à chaque palpitation du cœur de son Fils... et Dieu a secondé cet effort... Il l'a faite co-rédemptrice !
La voilà donc armée du droit de partager ses humiliations qui sauvent ; que dis-je? de le vouloir avec lui l — Son Fils veut être humilié, et elle veut qu'il soit humilié ; elle en souffre horriblement, mais elle le veut encore. .. — Son Fils veut mourir, et elle veut qu'il meure;... elle est immolée au Calvaire avec lui... — Quand il est morl, rôle sublime! elle reste seule à subir les humiliations, qui s'attachent au cadavre de son bienaimé!... Ainsi, par une mère, le sacrifice se prolonge encore...
III. Avec Marie, nous faire iiumbles par imitation. — Puisque l'amour a cette force, aimons. L'amour contemple, l'amour devine, l'amour imite.
Devenir humble par amour, c'est beau. — C'est donnera cette vertu un mobile plus élevé que le sien propre, sans le plus ravir toutefois.
Devenir humble par amour, c'est régulier. — La charité n'est-elle pas la reine, la formatrice des vertus, la seule qui leur donne la viel
Devenir humble par amour, c'est sage. — Rien n'est puissant comme l'amour; rien n'est attrayant comme ce qu'il inspire... On deviendra, par cette voie, plus facilement humble.
La crainte resserre, elle peut retenir sur la çente du mal, elle ira même jusqu'à donner une
QUATlVIÈaiB MÉDITATION 335
certaine impulsion vers le bien; mais Tamour seul ouvre les grands espaces, et il éloigne du mal de la façon la meilleure, en élevant toujours plus haut.
Avec Marie, contemplons Jésus humble dans ses mystères, dans ses paroles, dans sa personne, dans son Cœur sacré, dans son Eucharistie. — Avec elle, aimons à l'imiter : « In odorem ungiientorum tuorum currimus : courons sur ses pas à l'odeur de ses parfums. »
Résolution. — Se faire de Jésus humble une douce image; la remettre fréquemment sous nos yeux; prendre les seatimeals de Marie.
Oinqnième Semaine
ZXXIII* KXBRCIC8
Marie transformée en Jésus humble par Tunion de vie
Premier point : Jésus vivant en Marie. — Dtvxième point : Jésus vivant en nouç.
Préparation pour la veille. — Nous méditerons demain cette belle union de vie que forme la grâce et que couronnera la gloire; union mystérieuse, mais certaine; union qui fait de Jésuài et de toutes les âmes justes, un seul corps mystique.
Cette communauté de vie fut en Marie d'un ordre à part; elle s'exerça d'une façon éminente et se développa dans des proportions qu'il est impossible d'évaluer. Il y a néanmoins entre son état et le nôtre un fond commun. Marie vivait de la vie de Jésus, nous en vivons aussi : Elle fut dès lors un membre de son corps mystique; et, dans un rang inférieur, nous le sommes avec elle.
La méditation de cette haute vérité sera pour nous un principe de dignité : noblesse oblige. — Un principe de souveraine délicatesse :
Jésus veut partager nos sentiments. - JQn principe de généreux progrès : Il attend d^ nous un accroissement de sa vie.
Hier, nous avions ce Jésus devant nos yeux pour l'imiter; demain, nous le contemplerons en nous pour unir notre action à la sienne.
Méditation ^
Prélude. — Demander la grâce de prendre dans celte méditation un grand accroissement de délicatesse, de générosité et de joie spirituelle.
I. Jésus vivant en Marie. — 0 le bel échange ^ui se fait entre la mère et le fîlsl Marie communique à Jésus sa propre vie. C'est avec son sang, puis avec son lait, qu'elle forme son corps sacré. Elle lui transmet cette ressemblance physique que l'on retrouve dans la physionomie, la démarche, l'accent... Bien plus, elle fait passer en lui ces ressemblances morales qui résultent du tempérament et qui constituent des dispositions, des goûts de famille... Que ne lui donnerait-elle pas !
A son tour, Jésus va communiquer à sa mère sa vie de grâce et il le fera royalement; il la lui donnera dans une sorte de plénitude, plénitude qui ira néanmoins ici-bas toujours en s'augmentant.
Jésus vivait en Marie de sa vie d'homme-Dieu, et Marie se tenait unie à son action par tout ce qu'elle avait de connaissance et de rolonté. BOMiurâ. — 22
338 GlNQUliMB BtMAlNt
Plus elle croissait en grâces, en mérites, en amour, plus elle entrait dans cette communauté de vie. Tous les mystères lui apportaient des vues qui rétendaient et des ardeurs qui l'embrasaient. La sainte communion vint achever cette œuvre : La mère et le fils semblaient avoir repris, comme jadis, la même vie; mais c'était Marie qui la recevait cette fois, et la vie qui lui était ainsi rendue en échange, était la vie d'un Dieu plus que jamais anéanti. Certes, du fond de son cœur, elle pouvait crier la première et plus haut que saint Paul : « Je vis, non, ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus qui vit en mail »
Admirons et félicitons le fils et la mère. Par Marie, du moins, les humiliations de Jésus dans son cœur et dans ses mystères, auront été pleinement comprises, imitées et vécues 1
IL Jésus vivant en nous. — Jésus vit en moi, en moi aussi : « Yivit vero in me Christus. » — ^Miki vivere Christus est. Il est ma viel » Comment l'entendre? S'agit-il du don qu'il m'a fait de sa vie sur la croix ? Sans doute, mais ce don est plutôt la source de ma vie que ma vie même, car la vie se définit : le principe intérieur des actes. Je cherche donc une influence, venue de lui, quime soit intérieure et actuelle, une extension en moi de la vie qui l'anime lui-même. Ainsi le cep se prolonge dans le sarment qu'il a formé et qu'il nourrit.
Mais pour que cette vie s'étende ainsi jusqu'à moi, pour qu'elle me pénètre et m'anime, il faut que le cep divin et le sarment se touchent de quelque manière, qu'ils soient unis, qu'une
CINQUIÀME MÉDlTÀÎIOM 339
communication règne entre eux... et vous êtes si loin de moi dans votre ciel, ô Jésus!
C'est vrai, Jésus, en son humanité, reste au loin dans son ciel; la communion ne nous le donne qu'en passant; mais il se relie à nous d'une façon immédiate par sa divinité, dont l'action intérieure nous transmet ses pensées, ses vouloirs, ses grâces, sa vie enfin; car toujours vivant, il me connaît, il m'aime, puisque sans cesse il prie pour moi : « Semper vivens ad interpellandum pro nobisK »
Si j'évoque le passé pour retrouver le Jésus de l'Evangile; si, pour le mieux voir et le mieux entendre, je me transporte pieusement aux lieux où il vécut, si j'aime à distinguer les traits de son visage et le son de sa voix, pourquoi n'évoquerai-je point un autre lointain, celui du ciel, pour le rapprocher de mon cœur?
Jésus vit là-haut dans la gloire, mais il n'y vit pas pour lui seul : il est le chef toujours agissant de l'humanité régénérée. Quand ma prière s'élève vers lui, mêlée à mille et mille autres prières venues 'de toutes les plages de la terre, il la distingue et il l'écoute, comme s'il n'avait à écouter que celle-là. Il a suivi mes pas dès ma première enfance. Rien de moi ne lui fut étranger, pas même mes douleurs humaines. Il a sur mon avenir une pensée, un plan, de beaux désirs... J'aime à me le représenter pensif à cette heure, et c'est à moi qu'il
\. Voir Pratique progressive de la Confession, t. II, Vie de Jésus en nous ; — Méthodes et formulée pour bien entendre la Messe, t. I : Troisième messe.
CINQUIEMB SEMAINB
pense; je le vois suppliant devant son Père, et c'est une grâce, un pardon, un progrès qu'il implcrre pour moi... 1 Oh 1 que cette noble et chère tête s'occupe bien du dernier de ses membres!
Cette action en moi est secrète, c'est vrai, mais elle est réelle ; je n'ai pas besoin de la sentir, je le crois ; et de cette foi, je fais un des plus puissants mobiles de ma ferveur. Pourrais-je, de parti-pris, me résigner à rester médiocre? J'arrêterais en moi l'expansion de la vie de Jésus. — Jésus pensera-t-il cette pensée avec moi? Fera-t-il sienne cette action que je médite? Son cœur s'unira-t-il à mon cœur dans cette affection? — Voudrais-je le mêler lui-même à mes sentiments s'ils sont bas, à mes pensées si elles sont impures? L'entraînerai-je avec moi dans les recherches de mon orgueil et dans les tristesses de mon égoïsrae?... Il se détournerait; sa grâce ne m'accompagnerait pas; la communication serait rompue pour de tels actes.
A mon tour, je peux rendre Jésus plus grand dans son être mystique; sa vie dans ce grand corps, je peux l'accroître; et pour cela, je me surpasserai moi-même : j'irai au-devant de lui par toutes les industries de mon initiative; je mettrai à son service toutes les ressources de mon activité; et si je ne perçois pas au-dedans les inspirations de sa grâce, je chercherai dans ses leçons et ses exemples le sens de ses désirs : ne pense-t-il pas toujours ce qu'il a pensé sur la terre ?
Ainsi donc, ô Jésus, nous vivons ensemble.
Les œuvres opérées sous votre influence nous devipnnentcommunes.Elles sont à moi, puisque je les accomplis librement; elles sont à vous, puisque tout le surnaturel qu'elles contiennent appartient à votre grâce. Prenez-les donc puisqu'elles sont vôtres; recevez-les puisqu'elles sont miennes aussi ; et unissez-les à votre grand corps mystique...
Si votre vie, dans des milliers et des milliers d'âmes, et depuis des siècles, étonne mon admiration par son immensité; cette même vie pour chaque âme, vie attentive et maternelle, ravit mon cœur par son intimité. Je reste muet de surprise en songeant que je suis quelque chose de vous, et que, par moi, vous devenez quelque chose de plus^ I
Heureuse l'âme qui comprend ces merveilles, cachées au grand nombre ; plus heureuse encore celle qui en cultive l'attrait: Elle ira d'abîme en abîme, bien avant dans les profondeurs de l'humilité, très loin des petitesses du misérable orgueil ! 0 amare ! o ire! o sibiperire! 0 ad Deum pervenire ! Vous aimer 1 Vous suivre! Se perdre et vous trouver, ô Dieu, mon bien suprême ! (Saint Augustin.)
Résolution. — Avant de se décider, avant de donner une réponse, interroger au-dedans la pensée du Maître : un instant suffit quand on est bien près de luL