‹ Formation à l'humilité et par elle à l'ensemble des autres vertusChapitre 9 sur 50 · ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE DE L'ORGUEIL · texte numérisé non relu

ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE DE L'ORGUEIL

Pour préparer l'esprit aux deux méditations qui suivent

1» On donne communément le nom d'orgueil à deux défauts qui sont cependant de nature différente : l'estime excessive de soi et le désir excessif de restime des autres. Ils n'ont ni la même origine, ni les mêmes caractères, ni le même mode d'action, ni les mêmes effets.

L'estime excessive de soi se rattache au sentiment de la dignité personnelle, dont il est une exagération vicieuse; et le désir de l'estime des autres, à notre instinct de sociabilité. Il n'est vicieux qu'en tant qu'il recherche une place qui ne lui est point due, ou la fait désirer avec des préoccupations extrêmes.

2» Ce qui autorise la commune appellation d'orgueil, donnée indifféremment à ces deux défauts, c'est qu'ils ont l'un et l'autre pour objet l'exaltation du moi ;te premier se surfait à ses propres yeux, le second veut être surfait aux yeux des autres.

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PREMIERE SEMAINÏ

3» Malgré ce rapprocliemeiil final, ces deux tendances doivent être étudiées séparément, si l'on veut être en état de s'analyser à fond soimême et de se diriger comme il convient. C'est pour n'avoir point établi ces essentielles distinctions, que la plupart des traités sur cette matière sont remplis d'enseignements confus, de qualifications arbitraires et de moyens mal appropriés.

Faut-il déclarer à ces deux tendances une guerre si impitoyable qu'elle vise leur complet anéantissement? L'humilité n'a point pour objet de détruire le sentiment de la dignité personnelle, ni le désirde l'estime, mais de les régler ; elle ne les abaisse pas, elle les élève au contraire, car, en les affranchissant de tout excès, elle les maintient dans leur beauté, dans leur force et dans leur rôle utile :

1® En effet, le sentiment de l'estime de soi est légitime en lui-même ; il a été mis par Dieu en notre nature pour soutenir notre personnalité, en nous donnant conscience de la justesse de nos idées, comme de nos forces et de nos droits. Sans lui, l'homme tomberait aisément dans cette lâcheté qui ne sait ni entreprendre ce qui est périlleux, ni défendre ce qui est attaqué ; et .c'est lui qui communique, pour l'exercice du commandement, cette assurance qui, seule, entraîne l'obéissance, au grand profit des subordonnés.

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Sous son influence, l'âme pieuse, s'élevant plus haut, admire la perfection chrétienne, qui est, par excellence, la grandeur personnelle; et elle s'éprend de la gloire de Dieu, qui est l'objet le plus haut que puisse poursuivre l'ambition d'un grand cœur.

2° Le désir de l'estime est, lui aussi, un sentiment honnête et secourable ; il est une marque de considération envers les autres, une sorte de soumission à leur jugement. Grâce à lui, beaucoup de personnes, que des motifs surnaturels n'animent pas, se portent sans peine à des actes de générosité et de dévouement, qu'elles négligeraient, ou même auxquels elles ne pensaient pas. Plusieurs 'ui devront de s'être maintenus dans le devoir, quelques-uns d'en avoir mieux compris les délicatesses.

La raison n'exige donc pas qu'on se dépouille de cette tendance, mais qu'on la subordonne et qu'on la dirige ; bien plus, quand elle est dominée par des sentiments supérieurs, elle répand sur la vertu quelque chose de plus attrayant, car, autour de nous, chacun aime à sentir qu'on fait cas de l'estime qu'il donne, et l'on se rapproche instinctivement de celui qui procure cette jouissance.

Ce qui est humain, reste sans doute un principe d'altération, l'expérience ne le montre que trop ; mais il communique aussi cette spontanéité qui rend l'action, et plus facile à celui qui l'accomplit, et plus aimable à ceux qu'elle intéresse.

3<> Le sentiment de Thonneur semble appartenir davantage à cette seconde tendance, car

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l'honneur est fait de l'estime générale : c'est rappréciation de tous qui dicte ses lois et décerne ses récompenses ; c'est à ses lois que l'on se soumet et c'est à ses récompenses que l'on aspire. Cependant, qui ne recherche l'honneur que pour en jouir, n'est pas vertueux, car le bien doit être le premier mobile de nos efforts. Qui en fait sa règle, sans autre examen, n'est pas sage, car l'opinion peut mal juger.

Quoique l'honneur réside hors de nous, dans l'esprit des autres, il peut entrer en nous et régner sur notre conscience. Alors, plus sensible à l'honneur qu'aux hommages, 1 homme consulte moins l'opinion que les principes; et, à l'estime publique, il préfère sa propre estime. Ici nous sommes dans le domaine de la " première tendance qui vise la dignité.

Le désir de l'estime envisage l'honneur comme un bien social, dont il veut sa part ; l'estime de soi comme un bien qui lui rerient de droit.

On ne peut refusera l'honneur une influence heureuse sur la vie sociale et sur le perfectionnement individuel. S'il se trouve uni à des principes supérieurs, il leur prête un ferme appui et en reçoit une haute direction ; s'il reste seul, il maintient du moins quelque solidité etjette encore quelque éclat.

L'honneur, étant le fait de l'opinion et l'opinion étant le résultat des idées qui régnent dans un milieu, on conçoit l'élévation que peut atteindre un groupe d'hommes, un peuple, au contact des vérités de la foi.

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Ce n'est pas le péché qui a mis ces deux inclinations dans notre nature; elles y eussent toujours existé; le péché n'a fait que les rendre excessives et leur créer des dangers extérieurs. Elles viennent de Dieu; donc, elles sont bonnes en elles-mêmes, et restent bonnes dans leur exercice, tant qu'elles ne sortent pas de leurs justes limites ; et c'est l'humilité qui y pourvoit.

Si l'on voit des personnes vertueuses se raidir absolument contre elles et les réprouver sans examen, c'est peut-être, à leur insu, pour s'affranchir de la lutte; car il est bien plus facile de détruire une force que de la maintenir constamment dans son jeu régulier.

Cette mutilation résulte ordinairement d'une certaine étroitesse d'esprit et produit des déformations regrettables. Elle laisse l'âme sèche; elle rend l'esprit hésitant, et communique aux manières extérieures ce quelque chose de factice et de contraint qui discrédite la vertu.

On entend dire communément que Vorgueil relève de l'estime de soi, tandis que la vanité appartiendrait au désir de restime. Cette attribution ne semble pas juste ; car, d'une part, on «st vain c[uand on estime en soi (^uel(|ue avan-

tage mesquin ; et, d'autre part, on ne l'est pas, quand le désir de l'estime porte à rendre d'éminents services. La qualification de vanité ne doit donc pas s'appliquer à la tendance, mais à son objet. La richesse transmise, l'élégance des vêtements et le train de maison, n'ajoutent rien à notre vraie valeur. La beauté, l'esprit naturel, l'intelligence même, ne sont pas un mérite, mais un don ; et, cependant, remarque bien humiliante pour la raison humaine : en fait de fortune, comme en fait de labeur, on est plus fier de ce qui est reçu sans effort que de ce qui est acquis avec vaillance ; un parvenu est éclipsé par un riche héritier, et un travailleur par un esprit facile. Tout cela est bien vain I Bien vain aussi est le désir d'une estime, souvent peu méritée, toujours si fugitive.

Il y a de grandes ambitions comme il y a de grands caractères. Les grandes ambitions déterminent de puissants efforts et poussent aux actes d'éclat comme les grands caractères, mais par un mobile différent. Chez les premiers, c'est la renommée qui attire, chez les seconds, c'est la dignité qui commande. La renommée est hors de nous, la dignité réside en noC3-mêmes. Ces deux mobiles peuvent être entachés d'orgueil, sans mériter le reproche d'être vains; la vanité devient également le propre de ces deux tendances, quand elles s'abaissent

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Résumons maintenant l'ensemble de cette doctrine :

l® Le rôle direct de l'humilité est de régler le sentiment de l'estime propre et le désir de l'estime des autres.

Cette définition convient également à la vertu simplement humaine et à la vertu surnaturelle d'humilité. Toutes deux nous disent : point d'excès. — Où elles diffèrent, c'est dans l'appréciation de cet excès. La vertu simplement humaine trouve cette appréciation dans sa raison seule ; la vertu surnaturelle la cherche là aussi, mais elle la reçoit plus lumineuse des dogmes de la foi : la déchéance originelle est la triste condition où nous sommes; la nécessité absolue de la grâce et des grâces de miséricorde, sont des vérités révélées qui viennent changer le point de vue et imposer une humilité et plus profonde et plus gémissante. L'exemple de Jésus achève cette éducation en nous présentant son idéal où se déploie l'humilité surnaturelle.

Nous les retrouverons dans les méditations prochaines, ces lumières d'en haut, ces motifs d'une humilité plus qu'humaine. Demandonsnous, dès maintenant, si la simple humilité de raison ne manque pas elle-même à notre vertu.

2° La di£tinction de ces deux tendances, dont Texcès porte le nom commun d'orgueil, signale la nécessité d'une direction particulière pour chacune. Elles diffèrent, en effet, par leur

physionomie morale comme par leur nature intime. Autre est la personnalité de celui en qui domine l'estime de soi; autre est la personnalité de celui qui est dominé par le désir de l'estime. Ce :?ont deux constitutions à part, que certains signes caractéristiques, souvent de minime apparence, révèlent à l'observateur exercé, comme l'inspection d'un os permet au naturaliste de reconstituer l'ensemble d'une espèce animale.

Que chacun prenne donc le soin préalable de se classer dans l'une de ces deux catégories, s'il veut tirer, des méditations qui vont suivre, tout le parti possible. Les travers ne sont pas les mêmes, les ressources non plus; et telle nature à refaire appelle une méthode différente. Les conditions générales, les moyens généraux sont proposés à tous, mais, à charge, pour chacun, d'en diriger V application vers son but spécial.

Première Semaine

II« EXERCIGB

De Testime de soi et du mépris implicite des autres

Premier point : Constater la tendance.— Deuxième point : Ses partialités. — Troisième point : Ses contradictions. — Quatrième point : Ses dangers.

PrépsLPation pour /a ve/7/e. — Ce genre d'orgueil développe, selon les situations, ou bien le sens autoritaire, ou bien l'esprit d'indépendance pouvant aller jusqu'à la révolte. Il est personnel et exigeant par une alliance assez fréquente avec l'égoïsme. Il a de la tenue, mais de la raideur. Il sera juste, mais dur. Chez les gens privés de principes plus hauts, il peut être une force sans cesser d'être vicieux. On le rencontre plus ordinairement chez l'homme que chez la femme.

N'ai-jfc pas quelques-uns des caractères de cet orgueil? — L'orgueil est si habile à. se dissimuler; on se connaît si mal soi-même! Ce que l'on a toujours vu, toujours fait, ♦oujours senti, finit par paraître légitime, fût-il sou-

verainement défectueux. Ne dit-on pas sans cesse que chacun se surfait; ferais-je exception à la règle? On peut être orgueilleux, sans l'être de toutes les manières; et l'orgueil peut être dangereux, alors même qu'il n'est pas extrême.

Que d'illusions, d'ailleurs, nous sont apportées du dehors, pour peu que notre situation y prête! Les éloges, le respect lui-même, nous font croire à une supériorité quelconque ; nous retenons facilement pour nous, ce qui s'adresse au rôle que Dieu nous prête.

Demain, je sonderai ces retraites obscures où se cache l'orgueil ; mais ma vue est trop courte pour en atteindre les profondeurs. 0 mon Dieu, c'est à votre lumière que je veux recourir ; c'est de votre grâce que j'attends le don de me pénétrer moi-même.

«^ Méditation

Prélude. — Demander la grâce d'une vive lumière et d'une grande sincérité de conviction.

I. Constater /a tendance. — Considérons en nous cette tendance qui nous porte à nous surfaire [superbia). Qu'elle soit volontaire ou non, elle existe : travail incessant de notre esprit pour découvrir en nous quelque chose à y estimer; travail instinctif semblable à la poussée de la plante (|ui parvient à plonger

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ses racines au milieu des rochers ; et cependant, travail inconscient et sans fatigue, tant il est naturel.

Suivons-le dans ses procédés : il attache et fixe son attention sur les qualités qu'il s'attribue; il les contemple, il s'y complaît, il s'en nourrit. Cette vue persistante produit une impression qui se grave. — Par contre, il ne s'arrête point à ce qui est imparfait, bas, humiliant. C'est une vue fugitive qui s'efface sans déterminer une impression stable. Donc, pas de contrepoids : la tendance à l'estime de nous-mêmes s'est seule fortifiée. — Pas de vérité non plus : nous avons enregistré un seul côté de l'enquête.

II. Ses partialités. — Avons-nous des avantages extérieurs, fussent-ils vulgaires? Ce sont ceux-là qui nous paraissent, après tout, les plus importants. Mais, si ce sont les dons de l'intelligence qui dominent, nous n'hésitons pas à tenir les premiers pour misérables. — Avons-nous plus de tête que de cœur? Nous nous en félicitons, et nous plaignons sincère ment ceux qu'une trop grande bonté rend dupes des habiles. Avons-nous plus de cœur que de tête? nous déclarons l'habileté méprisable.

Dans notre intelligence, nous sommes portés à estimer de grand prix les côtés par où elle est mieux douée. — Est-elle déliée, mais sans solidité ? Qu'est ce qu'un cerveau pesant ! — A-t-elle, au contraire, plus de solidité que 4e brillant? Que sont les phrases creuses l —

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Si l'on a obtenu un succès, c'est qu'on s'y est bien pris; — si l'on a subi un échec, c'est qu'on a été injustement traversé. — Ainsi de tout le reste. Humilions-nous de notre partialité odieuse et du ridicule qu'elle contient.

III. Ses contradictions. — Certes, on a constaté bien souvent son infériorité; parfois même on l'a fait avec une clairvoyance étonnante... mais on en souffre. Alors survient comme un travail d'élimination, qui se poursuit sans relâche, et parvient à nous reconstituer une prééminence quelconque, parfois dans le mépris de ce qui nous dépasse. — Contradiction appai:ente, défaut identique. J'estime plus ce que j'ai : orgueil satisfait. — J'estime avec découragement ce qui manque : orgueil souffrant.

La contradiction de l'orgueil se retrouvera chez le même homme, parfois sur le même objet. Auprès de plus instruits, il lui arrivera de se dire avec une conviction sentie : Oh! que la piété vaut mieux ! — Se trouve-t-il ensuite auprès de plus vertueux que lui : aussitôt une estime toute nouvelle pour la science lui monte au cerveau, s'il croit les surpasser par là.

Examinons ici nos sentiments et nos actes; cherchons à prendre sur le vif les accès de notre orgueil et ses contradictions désolantes.

IV. Ses dangers. — Rien n'est plus facile que de rendre hommage à Dieu de tout ce que l'on est. « C'est de vous, ô mon Dieu, que je tiens mes talents, mes succès. » La formule e^t

connue ; mais elle peut laisser passer tout l'orgueil pratique, toutes les vaines complaisances, tous les sentiments de hauteur. Elle écarte l'orgueil hérétique, qui n'est vraiment pas notre grand danger; mais elle ne nous détourne pas sincèrement de nous-mêmes.

Confiant en lui, l'orgueilleux ne demandera pas facilement conseil ; il dédaignera les avertissements; se raidira contre l'insuccès mérité, et l'aggravera : d'où erreur de conduite.

Enfermé dans ses idées, il les soutiendra, sans prêter attention aux raisons des autres : d'où entêtement.

Il s'irritera contre les oppositions, se répandra en paroles blessantes, et gardera un cœur ulcéré : d'où perte de la charité.

L'orgueilleux se trahira par sa pose, son ton, ses expressions; il en arrivera parfois à se rendre ridicule. — On le vantera audacieusement pour voir ce qu'il peut absorber de flatteries. — On le laissera s'engager dans une fausse voie, pour jouir de sa déconvenue. — On l'excitera à se vanter, pour s'en faire un sujet de risée : tristes représailles I

Seigneur, faites que cette Probation m''ouvre les yeux, et m'arme d'une sainte colère contre un penchant si vivace, si caché et si plein de dangers!

Réflexions. — En parcourant ces signes de l'orgueil, je me suis senti presque rassuré : non vraiment ces signes, je ne les remarque pas en moi, et je ne tombe pas dans ces sortes de travers. Mais, qui donc porte ce défaut à l'extrême,

et, par contre, qui donc serait assez téméraire pour s'en croire entièrement exempt? — Ce qui ciioque en théorie et chez les autres, passe facilement inaperçu chez nous...

Dans cette méditation, je viens surtout de faire une analyse, de tracer un tableau, de stigmatiser un vice : « Je le prends en horreur et je le redoute en lui-même c'est un grand point. — Par là mes idées sont fixées, ma conscience est avertie; je possède la règle du discernement et la volonté du combat.

Durant le cours de ces méditations, ô mon Dieu, vous me montrerez àmoi-même. A cette heure, c'est triste à penser, je suis en pleine obscurité; mais de l'obscuritë, les objets finissent peu à peu par émerger : je m'observerai à loisir. Votre lumière, ô Esprit saint, sera le flambeau, que ma prière instante promènera parmi les ténèbres de ma vie; vous me révélerez en moi, un être que je ne connaissais pas. Je ne me sens pas orgueilleux; mais pour ne l'être point, il faudra être pleinement humhle! Cela semble une naïveté, c'est un rayon aigu. Qui, en effet, est pleinement humble? Le suis-jeàce point?

Résolution. — Une tendance innée me portant à me surfaire, m'incliner toujours à me croire audessous de ce que je pense, est de la simple sagesse.

Première Seiuaind TROISIÈME MÉDITATION

m" EXERCICE

Du désir excessif de Testime

Premier potnt : Nature et force de cette tendance. — Deuxième point : Désordres qu'elle peut introduire. — Troisième point : Folie où elle peut entraîner.

Préppration pour la veille. — Demain je me mettrai bien en face de cette disposition si facilement dominante; j'en sonderai les dangers et aussi les côtés misérables. Ne serais-je point victime de ce désir excessif de l'estime? Voici quelques-uns des caractères qui le signalent : Trouble ou du moins préoccupation causée par la crainte du blâme. — Selon les cas : joies ineptes ou tristesses démesurées. — Selon les natures : découragement, irritation, envie, jalousie, dénigrement, etc., etc. Que de petitesses il entraîne, que de bassesses il autorise, que de faussetés il inspire ! Je dois le redouter parce qu'il démoralise; je dois le surveiller parce qu'il est vivace, et que, seules, les grandes vertus y échappent.

Méditation

Prélude. — Comme dans la méditation précédente, demander la grâce d'une vive lumière et d'une grande sincérité de conviction.

I. Nature et force de cette tendance. — Le désir de l'estime des autres ne saurait se confondre avec le sentiment de l'estime de soi. On le rencontre, en effet, chez des personnes qui se reconnaissent peu de valeur, et bien des gens acceptent volontiers qu'on leur prête des qualités qu'ils n'ont pas. D'autre part, certains hommes, pleins d'eux-mêmes, dédaignent l'opinion d'autrui.

Le désir de la louange est donc une forme spéciale de l'orgueil. « La douceur de la gloire est si grande, dit Pascal, qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime. Nous perdons encore la vie avec joie, pourvu qu'on en parle... Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et si vains, que l'estime de cinq ou six personnes qui nous entourent nous amuse et nous contente. »

Cette tendance apparaît chez le petit enfant, et c'est, selon Platon, « la dernière robe que l'on dépouille ».

II. Désordres que peut entraîner cette tendance. — Un amour raisonnable et paisible de

TROISIÈME MÉDITAXION 49

l'estime des hommes n'est point un vice; il est quelquefois un secours personnel et un stimulant à des actes utiles. C'est pourquoi l'on peut donner des louanges pour encourager.

Au fond, tout bien mérite l'estime ; le désordre consiste soit à l'aimer plus que le bien, soit à la désirer au delà du mérite, soit à la rechercher avec empressement.

Que poursuit l'homme dnininé par l'amour de la louange ? Est-ce le bien ? Non, mais l'éclat qu'il projette. Il Replace ainsi le but ; et, au lieu de tendre au devoir pour lui-même, il y tend pour sa récompense accidentelle.

L'homme vain sera serviable, généreux . . . mais pour le paraître. — Méconnu, il perd tout élan : l'approbation était son appui. Alors rabattement et l'irritation se succèdent, comme les crises différentes d'un même mal. L'abattement veut le plonger dans l'inaction du découragement, l'irritation lui crie de briser les obstacles, et elle sera peu délicate dans ses conseils sur le choix des moyens.

Au reste, le succès ne produit pas un moindre désordre. L'homme vain, entouré d'estime, se redresse et s'épanouit. Il respire plus largement, comme pour mieux aspirer les éloges. L'illusion l'environne d'un nuage, et l'appréciation exacte des choses lui échappe. Il sera facilement imprudent, et « s'évanouira » dans sa folie.

Est-il méchant ? Non ; et pourtant on le voit dur. Est-il injuste ? Pas davantage ; et pourtant il marche cruellement sur les droits du prochain : Il ne les a pas vus. Est-il faux ? Non ; et pourtant il change d'opinion, d'attitude, de langage

HUMIUTÉ. — 4.

50 ' PREHiJbRB SEMÂINS

selon les personnes ; il est tour à tour arrogant ou flatteur, selon les cas ; il ira même jusqu'à employer d'hypocrites formules d'humilité. U ne voit que son but : occuper une plus grande place dans l'estime des autres. Tout cela se fait avec une tranquille inconscience.

III. Folie de cette tendance égarée. — Si, en pratique, laréalité des choses nous tient éloignés de ces excès, plongeons nos regards au fond de notre intérieur, et voyons ce qui s'y passe.

Kéres creux et interminables, où l'imagination nous transporte à des actions d'éclat, à des succès étonnants. — Situation oii se révèlent des qualités supérieures que nous possédions à l'état latent : nous entendons déjà des murmures approbateurs ; nous voyons des visages animés d'enthousiasme ; nous jouissons de la surprise de tous et de la nôtre... Ce sont des rêves, nous le savons ; mais ils caressent notre passion. C'est une jouissance, et nous ï'aimons, faute de réalité. A .certains moments de réveil lucide, on s'écrie : je suis fou '

Cet amour vain de la louange est en effet une folie, folie douce souvent, dont on sourit quand elle s'étale ; folie redoutable parfois, quand ses erreurs nous perdent. Ah ! quel besoin de voir clair en nous-mêmes î Quel besoin de cette formation I Quel besoin d'humilité 1

Examinons les mobiles qui nous ont dirigés dans les circonstances importantes de la vie, ceux qui nous animent aujourd'hui dans nos actes ordinaires.

Envisageons surtout la cause vraie de nos joies et de nos tristesses. Ne serait-ce pas trop souvent l'approbation ou la défaveur ?

Scrutons notre conduite. Ne donnons-nous pas nos sympathies à ceux qui nous flattent; et si nous supposons que telle personne nous estime peu, ne sommes-nous pas facilement à son égard hostiles et injustes ? Concevons un grand désir de l'humilité, en constatant qu'elle nous manque, et l'équilibre moral avec elle.

Résolution. — Me redire plusieurs fois aujourd'hui : si l'on savait autour de moi combien je suin avide d'estime I

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