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II. — L'Association Internationale Africaine, le Comité

d'Etudes du Haut-Cotigo et l Association

Internationale du Congo

Avant de se séparer la Conférence de Bruxelles vota les statuts de l'Association qui allait lui succéder. Celle-ci comprenait trois rouages, une Commission internationale,

un Comité exécutif et un nombre indéfini de comités nationaux.

La Commission internationale était l'autorité suprême de l'Association : c'était en quelque sorte sc.n Parlement. Composée des présidents de toutes les sociétés de géographie représentées à la Conférence de Bruxelles ou adhérant à son programme et de deux membres délégués par chacun des comités nationaux, elle a la haute direction de l'œuvre civilisatrice et décide de tout ce qui touche à la constitution même de l'Association. Son président, qu'elle choisit , a , entre autres prérogatives , celle de nommer des membres effectifs et des membres d'honneur, en dehors des prévisions des statuts. Cette disposition a pour but de lui permettre de proportionner le nombre des délégués de chaque pays à l'aide que ce dernier a apportée au développement de l'œuvre. Le premier président fut le roi des Belges.

A coté de la Commission internationale se trouve le Comité exécutif. C'est le rouage permanent. Comme une réunion générale de la première ne se produit forcément qu'à d'assez longs intervalles, le Comité doit, entre les sessions, assurer la marche de l'Association. C'est lui qui prend provisoirement les décisions, sauf à en référer, si elles sont graves, à la Commission internationale dans sa prochaine réunion. 11 est composé du président de cette dernière assisté de trois ou quatre membres nommés pour la première fois par la Conférence et dans la suite par la Commission internationale. De plus un secrétaire général et un trésorier lui sont adjoints par le président; par le fait même de sa nomination, le secrétaire général fait partie de la Commission internationale. Le Comité exécutif est chargé de gérer les fonds fournis à l'Association par les comités nationaux. Ses membres sont toujours

à la disposition du président, qui peut les réunira chaque instant. Ce furent au début sir Bartle Frère, le docteur Nachtigal et M. de Quatrefages.

Enfin le troisième élément de l'Association est formé par les comités nationaux. Ils se constitueront dans chaque pays sous la forme qui semblera s'adapter le mieux à l'esprit national ; aucun règlement uniforme n'est imposé. Ils sont la base sur laquelle s'appuie toute l'œuvre, car ces comités sont chargés de la vulgariser et de la rendre populaire dans les niasses. Pour cela ils se serviront de tous les moyens : par des conférences, par des publications, ils intéresseront la nation au sort de l'Afrique ; ils feront connaître ses ressources et ses besoins. Ils tiendront le pays au courant des explorations nouvelles et des découvertes qui en ont été le résultat. Enfin ils provoqueront par tous ces procédés un courant de sympathie pour l'œuvre, dont un des effets sera le versement de deniers destinés à seconder les opérations de l'Association. Pour cela des souscriptions publiques seront ouvertes partout et les sommes par elles produites seront versées entre les mains du Comité exécutif.

Ces comités se formèrent aussitôt dans la plupart des pays.

Il nous suffira de citer le Comité belge sous la direction du comte de Flandre qui réunit dans la première année 410.000 fr. Le Comité allemand se fonda sous la présidence du prince Henri VII de Reuss, avec une dotation de 25.000 marks de l'empereur d'Allemagne; le Comité autrichien sous l'archiduc Rodolphe ; le Comité espagnol sous le roi d'Espagne; le Comité français sous M. de Lesseps; le Comité néerlandais sous le prince Henri des Pays-Bas, etc., etc. (1).

La Commission internationale fut réunie pour la pre-

(1) Banning, L'Afrique et la Conférence de Bruxelles.

Blanchard 2

mière fois à Bruxelles dans le palais du roi les 20 et 21 juin 1877(1). Elle a déterminé la composition et la mission des stations. Comme drapeau, on adopta le drapeau bleu avec une étoile d'or au centre ; on avait proposé un étendard portant le Sphinx, emblème de la mystérieuse Afrique. La Commission s'est aussi attachée à déterminer d'une façon précise les devoirs des stations. Chacune d'elles devra faire des observations météorologiques et astronomiques, dresser la carte des environs, faire des collections de géologie, de botanique, de zoologie, rédiger la grammaire et le vocabulaire des indigènes. Dans chaque poste sera tenu un journal où Ton consignera les récits des voyageurs. Les habitants entretiendront soigneusement les communications avec la côte et se chargeront d'y faire parvenir la correspondance des explorateurs. Enfin la Commission internationale a indiqué comme un des f buts ultérieurs ta poursuivre la répression de la traite. On s'est en effet bientôt aperçu qu'il ne suffirait point de placer des stations pacifiques sur les routes de traite pour arrêter les négriers ; c'est par la force qu'il faut les combattre.

Les devoirs multiples assignés aux chefs de poste devaient rendre leur recrutement difficile. Toutefois il ne pouvait être de meilleure formation pour eux que celle résultant de l'habitude des explorations. Aussi la Commission a-t-elle décidé une grande expédition sur les bords du Tanganika pour y fonder les stations prévues à la Conférence de Bruxelles ; ce sera là une excellente école pour les futurs chefs de poste. Avant de se séparer la Commission internationale a réélu le roi des Belges président de l'Association pour une nouvelle période dune année.

(1) 10 nations y étaient représentées par 25 délégués. Toutefois l'Angleterre, la Russie et ïe Portugal n'y ont pas pris part.

* Aussitôt l'Association africaine fondée et entrée ainsi dans sa période de fonctionnement, on voulut lui chercher des précédents. Pour lui trouver des parrains, on n'eut qu'à remonter au Moyen-Age. Qu'était-ce donc que l'Ordre teutonique, qui après la quatrième croisade s'établit à Kulm pour évangéliser les Prussiens idolâtres, sinon une institution semblable à l'Association internationale? Il s'unit bientôt aux Chevaliers Porte-Glaives et étendit sa domination sur la Prusse. Lui aussi avait pour but de faire pénétrer la civilisation chez des Barbares. On pourrait aussi citer les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui, établis à Rhodes, puis à Malte, civilisaient les populations au milieu desquelles ils vivaient, tout en défendant l'Occident contre les Infidèles. Aujourd'hui, ces mêmes nations qu'ils ont aidées à sortir de la barbarie, cherchent à rendre aux sauvages du Continent Noir un service analogue.

Si nous revenons maintenant à l'histoire de l'Association africaine, nous pouvons constater qu'au bout de quelques années, elle n'existe, pour ainsi dire, plus que de nom. Cette idée de la civilisation de l'Afrique, qu*eUe a eu la gloire de mettre en avant, a germé et se développe, mais par d'autres moyens que ceux qu'elle avait prévus. Cette organisation vraiment internationale qu'elle avait élaborée est devenue lettre morte et a cédé la place à des institutions purement nationales. La réunion à Bruxelles de la Commission internationale devait, en effet, être seule de son espèce : jamais depuis lors, nielle, ni le Comité exécutif, ne furent réunis. C'est que le rouage qui se trouvait a la base de toute cette organisation, les comités nationaux, ne fonctionne plus. La question pécuniaire en fut la cause. Bientôt, en effet, ces comités ne purent plus réunir par les souscriptions

qu'ils avaient ouvertes que des sommes insignifiantes : force leur fut donc de s'adresser à l'Etat. C'est ainsi que le Parlement français vota 100,000 francs pour le Comité de son pays et que le Gouvernement impérial donna 125,000 francs à la Société africaine allemande. Ces fonds servirent à commanditer des expéditions faites, l'une au nom de la France par le capitaine Bloyet, l'autre au nom de l'Allemagne par le capitaine von Schœler.

Mais, bien que l'Association africaine eût contribué, pour une faible part, à ces explorations, elles perdirent tout caractère international. Les stations fondées furent françaises d'une part, allemandes de l'autre et le pavillon national y remplaça le drapeau bleu à étoile d'or de l'Association. Dès lors l'action de celle-ci fut limitée à la direction de son Comité belge : les deux se confondirent, ils eurent les mêmes chefs, le même budget. Ce Comité, dont la caisse était surtout alimentée par la générosité du roi des Belges, continua ù envoyer des expéditions, telles que celles du capitaine Crespel et du capitaine Cambier. Seul, il conserva le drapeau de l'Association et poursuivit cette conquête pacifique dans un but purement désintéressé, gardant le caractère international, bien qu'en fait la plupart de ses agents fussent belges.

C'est ainsi que, suivant en tout les principes émis à Bruxelles, le capitaine Cambier fonda sur les bords du lac Tanganika la station modèle de Karéma. Ce poste, qui fut bientôt florissant, s'attacha à faire pénétrer chez les noirs les éléments de la civilisation. Il améliora leur situation matérielle et, comme la présence des blancs leur assurait la sécurité, on vit bientôt leur village s'augmenter considérablement. D'autre part l'ascendant naturel du civilisé sur le sauvage se fit sentir et adoucit les rapports des indigènes entre eux. Les conflits dans les

environs devinrent de plus en plus rares, les naturels préférant soumettre leurs différends à l'arbitrage des blancs. Enfin la station, ne se réclamant de la souveraineté d'aucun pays fut un point d'appui pour tous les voyageurs et missionnaires passant dans cette région, quelle que fût leur nationalité.

L'Association africaine avait, à sa réunion de 1877, prévu l'éventualité d'une expédition partant des bouches du Congo pour se diriger vers le Tanganika et donner la main aux essais de pénétration qu'elle faisait du côté de l'Océan Indien. Elle allait être remplacée dans cette tâche par un nouvel organe d'exploration, qui devait, pendant quelques années, attirer l'attention du monde civilisé : nous voulons parler du « Comité d'Etudes du Haut- Congo. » Celui-ci se forma à Bruxelles le 26 novembre 1878, alors que Stanley, revenant de son long voyage à travers l'Afrique, annonçait à l'Europe les immenses ressources du Continent africain. Cet explorateur fut du reste un des organisateurs du Comité.

A peine débarqué à Marseille, à son retour d'Afrique, il reçut deux émissaires du roi des Belges, qui le prièrent de venir à Bruxelles s'entendre à ce sujet avec leur souverain. Il s'y rendit et, avec l'aide de capitalistes de six nationalités différentes, la nouvelle Société se constitua au capital d'un million, sous le nom de a Comité d'Etudes du Haut-Congo. » Cette nouvelle institution avait beaucoup d'analogie avec l'Association africaine. Le fondateur en était le même : le roi des Belges. Elle prenait également le drapeau de l'Association, qui, par une coïncidence bizarre, se trouvait être l'ancien étendard des nègres du Haut-Congo. Quant à son but, il était double : d'une part, le Comité devait, comme l'Association, fonder des stations dans un but purement humanitaire, faire des explorations

et agir sur les indigènes, non par la force des armes, mais seulement par l'ascendant du civilisé, en un mot, ne faire que des conquêtes pacifiques. Les stations, fondées par lui, devaient aussi être neutres et offrir asile à tout Européen, quelle que fût sa nationalité. D'autre part le Comité avait un objet technique : c'était l'étude des moyens de communication entre le Haut et le Bas-Congo. On savait en effet par l'exploration de Stanley que le Haut-Congo, à partir du Stanley-Pool, était navigable et offrait une voie de pénétration facile vers l'intérieur, mais pour qu'on pût s'en servir, il fallait le réunir auBas-Congo. Toutefois, si le Comité allait ainsi chercher les moyens d'ouvrir au commerce international le centre de l'Afrique, il devait par lui-même s'abstenir de tout acte commercial. On lui a souvent reproché d'avoir manqué à cette clause et de s'être ingéré dans mainte œuvre mercantile. On a même pu lui produire des contrats où il s'était engagé à faire le commerce dans ses établissements ; en tout cas, même s'il n'a pas suivi à la lettre ses règlements, cette transgression ne lui a pas fait perdre de vue le but civilisateur qu'il poursuivait.

Stanley repartit bientôt pour l'Afrique au nom du Comité. Après avoir repris à Zanzibar ses anciens compagnons de voyage, il <*l)orda à l'embouchure du Congo et remonta celui-ci jusqu'au point où il cesse d'être navigable, à Vivi ; il y fonda une station. Continuant ensuite sa route le long des cataractes, tantôt par terre et tantôt par eau, il créa les postes d'Isanghila et de Manyanga, reliant par une route ces divers établissements. De là laissant derrière lui le personnel de son expédition, il arriva au Stanley-Pool, au point où le fleuve redevient navigable ; il y lit la rencontre d'un rival, M. de Brazza, qui, au nom de la France, venait de prendre possession

de la rive droite du Stanley-Pool. Nous aurons du reste à revenir bientôt sur ce fait. Passant sur la rive gauche, l'explorateur américain fonda Léopoldville,puis remontant toujours le Congo, il créa lbaka. On ne saurait assez admirer l'énergie qu'il déploya durant toute son expédition. Il passa plus de quatre cents traités avec les roitelets nègres et obtint d'eux dans un grand palabre le droit de construire une route qui resterait sa propriété.

Revenu en Europe en 1882 pour y rendre compte de sa mission, il trouva le Comité d'Etudes transformé. Très critiqué par nombre de gens qui, sous le couvert d'une institution philanthropique, voyaient une entreprise commerciale, celui-ci avait opéré dans son personnel une profonde réforme. A la suite de la faillite d'une Société hollandaise qui faisait le commerce au Congo et avait des attaches avec le Comité, ce dernier avait remboursé leur mise de fonds à tous les négociants qui se trouvaient parmi ses membres et pris une nouvelle dénomination, celle de « Association internationale du Congo. »

Il ne faut pas confondre celte nouvelle Société avec celle qui, sous un titre analogue : <t l'Association internationale africaine », l'avait précédée, bien qu'entre les deux il y ait des rapports de filiation directs. Cette dernière, nous l'avons déjà dit, n'existait plus que sur le papier en 1882. Les stations se réclamant d'elle étaient, en réalité, belges, allemandes ou françaises, et sa direction, ne s'étendait plus en fait qu'au Comité national belge. Ces deux Associations, celle de 1877 et celle de 1882, différaient sensiblement dans leur organisation. La première, fondée à Bruxelles avec le concours des célébrités coloniales de chaque pays, avait un but grandiose : elle devait grouper en un seul faisceau les efforts du monde civilisé pour la régénération de l'Afrique; pour cela, on lui avait donné

une composition, qu'on pourrait presque appeler parlementaire. La seconde avait des visées moins vastes, mais plus précises que celles de sa sœur aînée. Société absolument privée, elle avait une organisation rappelant celle de toute compagnie de commerce ou de finances. Mais il faut remarquer d'autre part qu'elles avaient toutes deux le même fondateur, le même drapeau, les mêmes membres, le même but. Si l'on ajoute à cela que, depuis le remboursement de leurs fonds aux commerçants qui en faisaient partie, l'Association du Congo n'avait plus pour membres que des adhérents de l'Association africaine et que son président, le colonel Strauch, était le secrétaire général de l'autre Société, on voit que des liens très étroits les unissaient. En somme, le roi des Belges, voyant bientôt ce qu'avait de chimérique un programme aussi étendu que celui de l'Association africaine, avait résolu de concentrer ses efforts sur un point et pour cela fondé l'Association du Congo. L'une avait été la théorie avec toutes ses illusions, l'autre la pratique avec ses réalités.

Pour civiliser l'Afrique et l'ouvrir au commerce, cette nouvelle Société commença par se constituer en vraie puissance territoriale, aspirant à jouer un rôle politique. Elle avait en effet hérité des vastes domaines du Comité

'Etudes. Mais aussitôt deux questions se posaient : d'abord, étant une simple Compagnie privée, pouvait-elle posséder des territoires en toute souveraineté ? Ensuite quelle serait l'organisation qu'il conviendrait de donner à ces nouvelles acquisitions?

La première question, celle de savoir si, au point de vue juridique, elle pouvait posséder, sans relever d'aucune suzeraineté, s'était déjà posée lorsque l'Association africaine, celle de 1877, avait acquis des territoires res-

treints par l'intermédiaire du capitaine Cambier. Il arrive assez fréquemment que des individus acquièrent des territoires sans en avoir reçu Tordre de leur gouvernement, mais ils le font toujours dans le but d'augmenter les possessions de leur patrie et non dans leur intérêt particulier. Les acquisitions ainsi faites par eux ne deviennent définitives qu'une fois que leur acte spontané a été ratifié par la nation à laquelle ils appartiennent. Souvent des explorateurs, des officiers de marine, dépassant le mandat qu'on leur a donné de s'emparer de tel ou tel territoire, en occupent d'autres à cause des avantages qu'ils y voient pour leur pays. Mais de telles prises de possession ont toujours pour résultat de placer les pays ainsi conquis sous la souveraineté d'une grande puissance. Tout autre était le cas du Comité d'Etudes ou de l'Association du Congo. 11 s'agissait d'acquérir en toute souveraineté de vastes territoires pour le compte d'une corporation privée. Or, s'il est aujourd'hui admis par beaucoup d'auteurs qu'il peut exister des personnes juridiques internationales, telles que le Pape ou même, pour certains autres, l'Eglise catholique dont il est le chef, sans que ces personnes s'appuient sur une souveraineté territoriale, devait-on, par a contrario, admettre que des territoires devinssent la propriété de particuliers, sans qu'aucun lien de vassalité ne les rattachât à une puissance reconnue?

Ce fut l'affirmative qui l'emporta. Du reste, les exemples de particuliers, individus ou associations, acquérant une souveraineté absolue sur des territoires jusque-là vacants, ne manquaient pas.

Au moyen-âge, les grands ordres dont nous avons parlé, tels que l'Ordre teutonique ou l'Ordre de Saint- Jean de Jérusalem, étaient souverains sur les territoires qu'ils occupaient, le premier en Prusse, le second à

Rhodes, puis à Malte. Sans remonter aussi haut, au siècle dernier, parmi les treize colonies d'Amérique, qui devaient être le novau de la Confédération des Etats-Unis, quatre avaient pour origine des associations privées, et celles-ci avaient acquis des territoires avant d'avoir reçu .de l'Angleterre des chartes d'incorporation. Enfin à une époque toute récente, en 1878, on a pu voir deux chefs indigènes de Bornéo, les rajahs de Brunei et de Sooloo céder en toute souveraineté d'immenses terrains à un Autrichien, le baron Overbeck, et à un Anglais, M. Dent, moyennant une rente perpétuelle. Ceux-ci concédèrent leurs droits à une Compagnie privée anglaise. L'Angleterre, reprenant la politique qu'elle avait suivie au siècle dernier pour les colonies d'Amérique a accordé à celle-ci, sur sa demande, une charte d'incorporation. Mais M. Gladstone, alors premier ministre, a affirmé du haut de la tribune que cette charte n'avait donné à la Compagnie aucun droit qu'elle n'eût acquis par la délégation des chefs indigènes. C'était reconnaître officiellement le droit pour des particuliers d'obtenir la souveraineté.

Avec ces précédents, l'Association du Congo pouvait posséder en toute souveraineté des territoires sans craindre qu'on lui en contestât le droit. Mais on a parfois voulu appuyer ce pouvoir sur un autre exemple beaucoup plus fréquent et qui nous semble, au contraire, à écarter ; c'est celui des Compagnies anglaises de colonisation. Celles-ci reçoivent par une charte la quasi-souveraineté ou plutôt la délégation des droits régaliens de l'Angleterre sur certains territoires. Ces Compagnies ne se séparent point de la mère-patrie ; elles restent ses surbordonnées; c'est au nom de la Grande-Bretagne qu'elles exercent les droits régaliens qui leur ont été octroyés. Cette suzeraineté de la Couronne sur les Compagnies se montre à plusieurs

égards. Ainsi la charte d'octroi assure toujours à l'Etat un contrôle limité, mais permanent, sur leurs actes. Le gouvernement se réserve en général le droit de connaître des différends entre la Compagnie et les nations voisines, de nommer les magistrats chargés de juger les cas où les parties sont anglaises ou de nationalité différente. Il stipule des avantages pour les navires anglais et surtout conserve le droit de retirer la charte si la Compagnie ne remplit pas ses engagements. Ce dernier trait montre bien quelle est la situation des Compagnies : elles ne sont que concessionnaires, pour 25 ans ordinairement, des territoires qu'elles occupent et au bout de ce temps ou d'une période moindre, si elles manquent à leurs devoirs, leurs pouvoirs expirent. Ainsi comprises, elles sont pour l'Etat anglais un merveilleux instrument de développement, on pourrait presque dire d'envahissement.

Lorsque la Couronne n'a que des droits contestés sur un territoire, au lieu de l'incorporer purement et simplement aux possessions britanniques, ce qui pourrait soulever des récriminations, elle y installe une Compagnie, puis, au bout de quelques années, lorsqu'on est habitué à y voir flotter le pavillon de la Compagnie, on le remplace par le drapeau anglais. Au point de vue économique, les Compagnies à charte présentent aussi à l'Angleterre de gros avantages : il faut toujours de fortes dépenses pour mettre en valeur une colonie. Ce n'est qu'après un temps assez long que sa propriété indemnise la métropole de ses peines. En l'abandonnant au début à une Compagnie, celle-ci fait toutes les dépenses nécessaires; puis, lorsque le pays est en rapport, la Couronne retire la charte et profite des avantages acquis par les deniers de la Compagnie. L'exemple de la Compagnie des Indes et celui, beaucoup plus récent de l'acquisition, par le Dominion du Canada,

des territoires de l'Hudson-Bay-Company sont là pour le prouver.

Il ne faut donc pas appuyer sur l'exemple des Compagnies à charte le droit, pour le Comité d'Etudes ou l'Association qui lui a succédé, de posséder des territoires. Les premières restent sous la domination absolue de l'Angleterre, tandis que l'Association du Congo était indépendante de toute souveraineté. Mais, comme nous l'avons vu, cette dernière avait devant elle assez d'autres précédents pour que son droit d'acquérir en toute souveraineté fût incontesté.

L'autre question que faisaient naître les vastes possessions de l'Association du Congo était celle de leur organisation. A quel régime politique allait-on les soumettre? Evidemment on voulait remplacer la société rudimentaire existant dans l'Afrique centrale par un état de choses basé sur les principes de la civilisation, mais il y avait deux écueils à éviter. D'une part il fallait trouver une forme de protectorat compatible «avec l'esprit d'indépendance des nombreuses petites souverainetés indigènes englobées dans les domaines de l'Association. D'un autre côté il fallait néanmoins avoir sur elles une autorité assez réelle pour les obliger à renoncer à leurs pratiques inhumaines, telles que le cannibalisme.

Il semble qu'on ait eu d'abord l'intention de créer une série d'Etats libres, gouvernés par leurs chefs naturels, mais groupés en fédération sous la bannière de l'Association, qui serait leur mandataire vis-à-vis des pays civilisés. C'était l'idée préconisée par sir Travers Twiss : il demandait la création dans le Haut-Congo de petits Etats libres rappelant les anciennes villes d'Allemagne, qui étaient vassales et non sujettes de l'Empereur. L'Association aurait joué vis-à-vis d'elles le rôle qu'avait alors

le Saint-Empire romain envers les villes libres. Il proposait en même temps d'établir sur le Bas-Congo le protectorat du Portugal.

Bientôt néanmoins la conception d'un Etat unitaire, sous la domination de l'Association reprit faveur. Il en est parlé très nettement dans la convention, du 8 novembre 1884, passée par celle-ci avec l'Allemagne. Du reste, dès 1879, le colonel Strauch, président de l'Association, écrivait : « Notre entreprise tend à l'établissement d'un puissant Etat nègre (1) ». Mais Stanley s'y refusait. L'Association voulut alors fonder une « Confédération Républicaine de Nègres libres », dont le roi Léopold serait le président résidant en Europe. Stanley ne voulut point encore admettre cette idée, considérant les nègres comme trop jaloux de leur indépendance pour se prêter à cette combinaison. Mais il revint pourtant sur son premier refus et rédigea lui-même une espèce de Constitution que, le 8 avril 1883, il fit adopter à Léopoldville par les chefs et les notables de cinquante-huit districts. Ceuxci y déclaraient se grouper en confédération et confier au chef blanc de Léopoldville le soin d'organiser leur force armée collective, mais ils maintenaient formellement leur indépendance.

Ce traité servit dès lors de modèle à tous ceux que l'Association passa avec les nègres dont elle occupait le pays et habitua peu à peu ceux-ci à l'idée d'un Etat unitaire,

(1) Moynicr. La fondation de l'Etat indépendant du Congo au point de vue juridique.

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