‹ Formation & constitution politique de l'État indépendant du CongoChapitre 5 sur 16 · III. — Difficultés de l'Association du Congo avec la · texte numérisé non relu

III. — Difficultés de l'Association du Congo avec la

France et le Portugal.

La courageuse initiative prise dans l'Afrique centrale par l'Association internationale du Congo devait éveiller les susceptibilités des puissances européennes occupant des contrées voisines de celles que cette Société venait d'acquérir. Lorsqu'on vit que peu à peu elle se transformait en une vraie puissance territoriale, le Portugal et la France se mirent à contester les droits de l'Association sur ses possessions.

Le Portugal se réclamait de droits remontant à 1484. C'est à cette époque qu'un chevalier de cette nation, Diego Cam, éleva à l'embouchure du Congo une petite colonne, devant affirmer les droits de sa patrie sur tout le cours du fleuve : on était au temps des occupations fictives. Toutefois, dès le xviif siècle la France et l'Angleterre avaient refusé d'une façon constante de reconnaître la souveraineté du Portugal sur l'intérieur des terres, quelques points de la côte étant seuls occupés. Il s'était établi entre les puissances une sorte de convention tacite, en vertu de laquelle des Européens de toute nationalité s'étaient installés à l'embouchure du Congo et y faisaient le commerce, chacun sous soft pavillon, et sans qu'aucune autorité commune ne régit leurs rapports.

Vers le milieu de ce siècle, le Portugal précisa ses prétentions. Il réclamait toutes les régions intérieures comprises entre le 5°12 et 8° de latitude sud, mais deux faits récents prouvent que les diverses puissances n'étaient pas disposées à reconnaître des droits effectifs au Portugal sur ces territoires, qui, en fait, étaient considérés comme vacants. En 1870, un navire de commerce allemand, le Hero y fut saisi dans la crique de Banana par une corvette

française. L'Allemagne demanda aussitôt au Portugal de réclamer ce navire comme ayant été saisi dans ses eaux territoriales. Le gouvernement portugais ne fit-il pas la démarche afin de s'éviter un refus ou la France ne voulut* elle pas faire droit aux réclamations du Portugal, on ne le sait. Toujours est-il qu'aucun ordre ne fut envoyé au gouverneur français du Gabon; mais celui-ci, constatant que le navire allemand avait été saisi dans des eaux territoriales,sanss'inquiéter de savoir s'il s'agissait des possessions du Portugal ou d'un roitelet nègre, ordonna de son propre mouvement la mise en liberté du bâtiment capturé.

L'Angleterre refusa d'une façon plus énergique la reconnaissance des droits du Portugal. Le 1 er mai 1877, une noyade de nègres fut faite par les habitants de Puenta da Lenha, à l'embouchure du Congo, pour punir une tentative d'incendie commise sur une factorerie hollandaise. Vingt-neuf indigènes furent noyés. Le Portugal envoya de Saint-Paul de Loanda une cannonière pour rétablir l'ordre; celle-ci arrêta un sujet anglais, le nommé Scott, compromis dans la noyade. Les autorités portugaises de Saint- Paul de Loanda se disposaient à le juger d'après les lois du Portugal, lorsque le gouvernement anglais intervint et s'opposa au jugement, en déclarant ne pas reconnaître la souveraineté du Portugal sur les lieux où Scott avait été arrêté.

Malgré ces échecs, lorsqu'on apprit par Stanley le parti qu'on pouvait tirer de l'Afrique centrale, le cabinet de Lisbonne renouvela ses prétentions sur les régions comprises entre le 5° 12 et le 8°. Il s'appuya même sur les deux faits que nous venons de rapporter, si peu favorables qulls lui soient, pour contester au Comité d'Etudes et à l'Association du Congo le droit de se faire céder des territoires par les chefs des tribus établies sur les bords du fleuve.

Les administrateurs de la Société répondirent avec raison que le Portugal ne pouvait avoir des droits sur des régions qu'il ne connaissait pas et qui venaient d'être parcourues pour la première fois par un de leurs agents, M. Stanley.

Les réclamations du Portugal étaient du reste purement platoniques. Avec la France, les choses se passèrent autrement : ce fut sur le terrain même que celle-ci affirma ses prétentions. La colonie du Gabon touchait aux nouvelles possessions de l'Association. Elle avait à sa tête un chef énergique, M. Savorgnan de Brazza, qui résolut de disputer à Stanley ces régions encore inoccupées et d'établir sur elles un droit de priorité pour sa patrie.

Cet explorateur, nous l'avons dit, revint à la fin de 1879 sur les bords du Congo, avec une expédition organisée pour le compte du Comité d'Etudes du Haut- Congo. Le 1 er février 1880, il fondait le poste de Vivi et s'avançait vers le vaste port intérieur, appelé le Stanley- Pool, qu'il s'agissait d'assurer au Comité, pour en faire sa base d'opération. Mais, lorsqu'il y arriva, il vit à son grand étonnement flotter le pavillon français sur la rive nord du lac. M. de Brazza l'y avait devancé.

Parti de France le 27 décembre 1879, avec cent mille francs votés par le Parlement pour continuer ses explorations et fonder deux stations, ce dernier avait d'abord remonté le cours de l'Ogoué. 11 fonda à 815 kilomètres du Gabon la station de Franceville, puis, apprenant l'arrivée de Stanley sur les bords du Congo, il s'était dirigé vers les rives de ce fleuve pour y fonder une station française. Pénétrant sur le territoire des Batékés, il conclut le 10 sep-» tembre 1880 avec leur roi, Makoko, une convention aux termes de laquelle ce dernier plaçait ses Etats sous la protection de la France et nous accordait une concession de ter-

ritoire à notre choix sur les rives du Congo. Ce traité fut ratifié quelques jours après par une assemblée de tous les vassaux de Makoko. Enfin, dans un grand palabre, l'explorateur français réunit tous les chefs riverains sur une grande étendue et les assura de ses intentions pacifiques. Il descendit ensuite le cours du fleuve jusqu'au Stanley- Pool et choisit comme lieu de la station qu'il voulait établir Ntamo, point situé sur la rive droite du lac et qui allait devenir Brazzaville.

M. Stanley, y arrivant quelque temps après, craignit que son œuvre ne fût compromise. Il passa aussitôt sur l'autre bord et y fonda le 'poste de Léopoldville. Les Chambres françaises, décidées à profiter des succès de M. de Brazza, ratifièrent ce qu'il avait fait et votèrent un crédit de 1.275.000 francs pour qu'il pût continuer son œuvre. Il s'agissait maintenant de rattacher cette nouvelle possession à la colonie du Gabon par la vallée du Niari- Kuilou. Mais ici l'explorateur français se trouva devancé par les agents de l'Association et lorsqu'il voulut occuper cette vallée, ceux-ci s'en étaient assuré la possession par de nombreux traités avec les chefs indigènes.

Le conflit éclatait ainsi sur deux points à la fois. Néanmoins un accord intervint. Le président du Conseil des ministres de France, M. Duclerc, écrivit au roi des Belges que son gouvernement n'apporterait aucune entrave au développement de l'Association, étant donné le but humanitaire qu'elle poursuivait.

Le cabinet de Lisbonne entra alors en lice. Il reprocha à la France d'occuper des territoires sur lesquels s'étendaient les prétentions portugaises. Sans vouloir se prononcer sur les droits réels de cette puissance, le gouvernement français se borna à faire remarquer que ses nouvelles acquisitions étaient en dehors du 5°12 de

Blanchard 3

latitude sud et que, par conséquent, elles ne pouvaient donner lieu à des réclamations de la part du Portugal.

Celui-ci se tourna alors du côté de l'Angleterre, pour obtenir la reconnaissance de ses prétentions. Voici quelles étaient les bases des négociations entamées en 1882 par lui avec la Grande-Bretagne.

L'Angleterre reconnaîtrait les droits du Portugal sur les territoires situés à l'ouest de l'Afrique entre les parallèles 5°12 et 8° de latitude sud. La navigation du Congo et du Zambèze serait absolument libre. Le Portugal, dans ses possessions africaines, ne pourrait établir que des tarifs peu élevés et la clause de la nation la plus favorisée était assurée à l'Angleterre. Les sujets anglais seront placés sur le même pied que les Portugais, soit au point de vue des achats ou locations de terrains, soit au point de vue des impôts. L'esclavage et la traite seront supprimés. Enfin le cabinet de Lisbonne bornera ses prétentions dans le Sud de l'Afrique au 18° de latitude à l'ouest et au 26°30 à l'est. De plus sa souveraineté établie sur les côtes ne sera pas reconnue à l'intérieur ou en amont des fleuves sur des points qu'il n'occupe pas (1).

Un certain nombre des principes énoncés dans ces négociations devaient être repris par la Conférence de Berlin.

Mais le Portugal ne voulut pas admettre la clause de l'occupation effective; c'était ruiner la plus grande partie de ses prétentions, car il n'occupait en réalité que quelques points de la côte. D'autre part ces bases acceptées par lord Granville soulevèrent de nombreuses protestations dans le Parlement anglais. Beaucoup d'esprits trou-

(1) Banning, Le partage de V Afrique, p. 99.

vaient au moins inutile de reconnaître au Portugal des droits que jusqu'alors on lui avait toujours contestés.

Cette puissance eut alors l'idée de rouvrir les négociations avec la France. Au mois de juillet 1883, elle fit proposer au cabinet de Paris de reconnaître les occupations de M. de Brazza à condition que la France reconnaîtrait ses droits jusqu'au 5°12. Le gouvernemeut français ne refusa pas, mais il exigea que la convention, au lieu de se borner à ce point de la côte, portât sur les possessions respectives des deux puissances sur toute la côte occidentale de l'Afrique. Devant ces exigences, le Portugal retira ses ouvertures.

Cependant les négociations avec l'Angleterre traînaient en longueur. On finit néanmoins par tomber d'accord et, le 26 février 1884, un traité fut signé entre lord Granville, représentant la reine d'Angleterre et M. Miguel Martins d'Antas, au nom du roi dom Luis.

La convention reconnaissait aux Portugais les droits que nous avons indiqués précédemment, mais sans exiger une occupation effective dans un rayon déterminé et dont le point le plus avancé sur le cours du Congo était le poste de Nokki. On établissait pour tous les étrangers le droit de circuler dans les possessions portugaises, de s'y établir, d'y faire toute espèce de commerce. Les Hautes Parties contractantes s'engageaient à ouvrir le Congo et le Zambèze aux sujets et au pavillon de toute nation, sans aucun droit d'entrée ou de douane autre que ceux prévus dans le traité. Une commission anglo-portugaise devait faire les règlements de navigation et fixer les péages nécessaires à la confection d'ouvrages devant faciliter la navigation et à l'entretien de la commission. Aucun droit de transit ne pouvait être levé dans les possessions du Portugal; quant aux droits de douane, ils étaient fixés

pour dix ans sur la base de ceux qui étaient établis dans la province de Mozambique en 1877. Les deux nations s'engageaient à favoriser les missionnaires et les explorateurs, ainsi qu'à protéger les édifices religieux de toute espèce. Enfin les navires de chacune des deux puissances pouvaient, sous certaines conditions, pénétrer dans les possessions de l'autre pour y réprimer la traite (1).

Ce traité ne devait jamais être ratifié. Néanmoins il eut un grand retentissement; les idées de la première puissance navale du monde au sujet du régime à appliquer au bassin du Congo étaient, en effet, consignées dans cette convention. Mais lord Granville n'acceptait que difficilement l'idée de la Commission anglo-portugaise pour réglementer la navigation du Congo ; il eut voulu pour cela une Commission internationale.

D'autre part de nombreuses protestations s'élevèrent de la part de la France et de l'Allemagne. Ces deux nations refusèrent de laisser appliquer à leurs nationaux la convention anglo-portugaise. Ces résistances provoquèrent la réunion de la Conférence de Berlin.

(1) Texte : Banning, Le partage politique de l'Afrique, y. 102.

SECTION II

Le Congo et la Conférence de Berlin

Page 1