‹ Formation et évolution de ParisChapitre 5 sur 13 · LES PREMIERS CAPÉTIENS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS CAPÉTIENS

En ces temps si troublés et que les documents nous laissent entrevoix remplis dé misères, s'établit, avec Hugues Capet (987), la royauté capétienne dont le valeureux comte Eudes, ancêtre du nouveau roi, a pour ainsi dire attaché les destinées à Taris. Alors que les souverains carolingiens se tenaient éloignés de cette ville, les Capétiens y résident. Dans l'endettement féodal. Paris a son seigneur qui est le roi. El plus le pouvoir du roi capétien, humble et local à ses débuts, s'étendra sur la France, plus grandira la capitale. En définitive, l'histoire de France n'est (pie l'histoire de la centralisation progressive d'un grand pays autour d'une ville : Paris.

I,a ville contemporaine des premiers Capétiens est la

cité féodale où coexistent, dans la confusion de leur

action isolée, divers éléments ou pouvoirs. C'est l'Église qui continue à posséder le plus el Paris est surtout formé

de la juxtaposition de plusieurs centres (le domaines religieux.

[/île de la Cité, pourvue, à son extrémité orientale, du siège du pouvoir de l'évéque et, à son extrémité occidentale, de celui du pouvoir royal, en est comme

LES PREMIERS CAPETIENS 19

a la tête, le cœur et la moelle », ainsi que s'exprime un contemporain de Louis VII. Le Grand- Pont mène à la partie dénommée Outre- Grand-Pont (rive droite) et le Petit-Pont à la partie dénommée Outre-Petit-Pont (rive gauche) . La Seine, qui divise ainsi, de façon naturelle, en trois parties, Paris, en est comme la grande artère de vie. Et cette vie se manifeste principalement sur la rive droite, surtout du côté du Grand-Pont, que le même auteur nous représente environné de bateaux et riche en marchandises de toutes sortes. Là est, de son temps, le centre des affaires. Sur le pont se succèdent les boutiques des changeurs ou banquiers. A la Porte de Paris ou du Grand-Pont, près du château du roi ou Châtelet et de l'église Saint- Jacques, est la boucherie de Paris. « La chose publique », en effet, comme on lit dans un texte postérieur, « requiert que boucherie soit près de ville et ^us rivière ». On y rencontre aussi les marchands de poissons. Ce lieu est également le centre du commerce du sel. A l'est, un autre endroit commercial est le port de Grève (du côté de l'Hôtel de Ville), auquel est jointe une place ayant servi de marché depuis le moment où le marché a cessé de se tenir dans l'île de la Cité jusqu'à l'époque de son transfert par Louis VI aux Champeaux (Halles centrales). Plus à l'est, vers Saint-Gervais, se trouve le petit port des Barres. C'est toute une population marchande ou de gens de métier qui s'est établie sur ces bords de Seine, depuis l'église Saint-Gervais, sise, ainsi que sa voisine, l'église Saint-Jean, « dans la rue qui est dite Grève », jusqu'à Saint-Germain-1'Auxerrois où s'est formé, au lieu dit Daveron, un bourg apparaissant dans les textes vers l'aimée iiio.

•Jll FORMATION ET ÉVOLUTION DE PARIS

D'autre part, l'importance que n'a cessé de prendre la voie royale» de Saint-Denis, appelée aussi a la voie de Taris », a amené rétablissement, sur ses bords, du marché, qui agit à son tour comme élément formateur de notre quartier des Halles. L'église des Innocents, que les textes signalent dès le milieu du xn° siècle et qui dépendait de Sainte-Opportune, est un premier témoignage du peuplement des champeaux ou petits champs dont le souvenir reste attaché au nom de la rue Croixdes-Petits-Champs et de la rue des Petits-Champs. Tout proche, la petite église Saint-Magloire se transforme, vers le milieu du même siècle, en l'abbaye de ce nom, qui avait auparavant son siège dans l'île de la Cité, et va, dès lors, contribuer à donner naissance au Bourgl'Abbé.

A l'est, le Temple (du côté de notre square du Temple) a été établi par les Templiers durant la première moitié du xn° siècle et ne tarda pas à engendrer la ville neuve du Temple. Un peu au delà, s'étendait la ligne des marais nord de Paris et qui, partant du pont Perrin (près et à l'ouest de notre place île la bastille),

gagnait la place actuelle de la République pour, de là, suivre approximativement le tracé des rues du Châteaud'Kau, des Petites-Ecuries, Richer, de Provence, du boulevard Haussmann, des rues de reuthièvre,duColisée, Marbeuf et de l'avenue de l'Aima jusque vers le pont de ee nom. C'étaient là les restes de l'ancien bras nord de la Seine, sous la dépendance duquel la rive droite de Paris est demeurée: le sol naturel de ^cette rive s'incline, en effet, dans son ensemble, de ce côté. En cas de forte inondation, le fleuve n'a jamais manqué de réappa-

LES PREMIERS CAPETIENS 21

raître dans cet ancien lit. Ces marais, utilisés comme pâturages communs, appartenaient à l'église Sainte- Opportune qui, vers le milieu du xne siècle, alors que les inondations, fréquentes en ces temps reculés, les avaient fécondés, les fit partiellement transformer en cultures maraîchères. Cette transformation, qui portait jusque vers Chaillot, ne pouvait manquer de développer Paris du côté de l'ouest. Le chemin de Saint-Martindes-Champs franchit le marais sur le pont de ce nom et le chemin de Saint-Denis sur un pont sis près de Saint-Lazare, léproserie de Paris.

En raison du caractère contagieux de la lèpre, les léproseries, qui étaient très nombreuses au moyen âge, s'élevaient à l'écart des centres habités et généralement sur une grande route. C'est pourquoi celle de Paris se trouvait située à peu près à l'emplacement de la prison de Saint-Lazare, au coin du faubourg Saint-Denis et du boulevard Magenta. Il est intéressant de noter, au point de vue du mouvement commercial lié au développement même de la ville, qu'une foire se tenait, chaque année, aux abords de la léproserie. Les possessions de Saint-Lazare sont assez importantes pour avoir, dans la seconde moitié du xn8 siècle, engendré, en quelque sorte, une petite ville : la Villette-Saint-Lazare ou Saint-Ladre, origine de la Villette. Au nord de la ligne des marais, le terrain se relève progressivement jusqu'à Montmartre où se rencontre, parmi des vignes et des cultures, une abbaye de femmes fondée par le roi Louis VI.

La région d'Outre-Petit-Pont ou rive gauche nous offre, en raison même de la nature des lieux, un mode de développement différent de celui que présente la rive

droite «>ù le peuplement s'effectue suivant des sortes (le zones concentriques à la ligne des marais et au demi-cercle des hauteurs du nord ouvert, sans obstacle, sur la Seine,

La rive gauche — constituée essentiellement par le a mont de Paris (Montagne-Sainte-Geneviève) en avanvers le fleuve et séparant les prairies humides de Saint-Germain-des-Prés et la plaine marécageuse de Grenelle, à l'ouest, de la vallée de la Bièvre, à l'est — voit ses lignes d'adaptation urbaine se modeler sur cette physionomie de son sot Comme pour la rive droite, la ville se ramasse d'abord, en quelque sorte, en lace (le l'île de la Cité, berceau de Taris, et son point d'attache est au Petit- Pont, au débouché duquel il existe, autour du l'etit-Chàtelet et dans la seconde moitié du xir' siècle, un bourg tenu en fief de Saint-Oermain-des-rrés. A l'ouest et toujours sous la dépendance de cette abbaye, des vignes, quelques constructions à l'endroit où l'on élèvera, vers 1215, l'église Saint-André-des-Arts, des prairies séparent ce bourg d'un autre existant à la même date que le précédent : le bourg de Saint-( iermaindes-Prés. A l'abbaye de ce nom, près de laquelle, à dater au moins du règne de Louis VII, une foire se tient chaque année, revient en effet la formation de la légion occidentale de Paris, sur la rive gauche.

l>u Petit-Pont, le chemin royal d'Orléans (rue Saint- Jacques) gravit la montagne, escorté de vignes tonnant clos, «les ruines de l'édifice romain de Cluny, de maisons, lises OU d'établissements religieux : Saint-Julien-le- Pauvre, Saint-Séverin, Saint-Benoît et les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Latran (du côté du Collège de France), Saint-Étienne-des-Grez. Au sommet, l'abbaye de Sainte-

LES PREMIERS CAPETIEN'? "2o

Geneviève constitue, pour cette partie de Paris, un élément formateur de premier ordre. De cette abbaye dérivent, au XIIe siècle, et sans parler de la paroisse dite du Mont (Saint- Étienne-du- Mont) , le bourg Sainte-Geneviève et le bourg Saint-Médard. Sur la rive droite de la Bièvre, le bourg Saint-Marcel, formé autour de la collégiale de ce nom, communique avec la rive opposée de cette rivière par le pont de Saint-Médard. Au nord de Saint-Marcel, du côté de la Halle-aux-Vins, se trouve l'abbaye de Saint-Victor instituée par le roi Louis VI (1113), au milieu du vignoble du Chardonnet. Vers le milieu du xne siècle, les Victorins, qui avaient besoin d'eau, utilisèrent à cet effet la Bièvre par le moyen d'un canal qu'ils rirent aboutir à la Seine, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la rue de Bièvre. Cette rivière se jetait dans la Seine plus haut, du côté de l'ancienne gare d'Orléans.

Partout, sur cette rive gauche, se rencontre la vigne, aussi bien sur les bords de la Seine (clos Garlande, par exemple, qui a laissé son nom à la rue Galande) et de la Bièvre, que sur la Montagne-Sainte-Geneviève proprement dite, qui forme le plateau viticole de Paris par excellence, notamment dans sa partie méridionale, depuis Sainte- Geneviève jusqu'à Notre-Dame-des-Champs, prieuré de Marmoutier.

L'importance acquise, au xiie siècle, par la rue Saint- Denis lui donne définitivement la prééminence sur la rue Saint-Martin, amenant ainsi un réel déplacement, vers l'ouest, du grand axe urbain nord-sud qui n'est plus la ligne droite de formation naturelle que nous avons observée (rues Saint-Martin et Saint- Jacques), mais est

24 FORMATION El EVOLUTION DE PARIS

coudé (rues Saint-Denis et Saint-Jacques). C'est là une manifestation de la progression inconsciente vers l'ouest et dont un précédent témoignage est constitué par le déplacement du Grand-Pont Samt-Germain-rAuxerrois marque comme le premier but assigné à Paris dans cette direction, tandis que Saint-Paul, qui apparaît pour la première lois dans un document en 1136, se pose comme un but du même genre dans la direction opposée. Il n'est pas inutile de relever les travaux d'élargissement dont le grand axe nord-sud de Paris a été l'objet, au milieu du xii1' siècle, en deux points : la Porte du Grand-Pont et les abords du Petit-Pont dans la Cité. Or, deux points constituent précisément les endroits de naturel engorgement sur le tracé de cet axe.

Si le développement de Paris s'effectue du nord au sud dans le sens de cet axe et, de l'est à l'ouest, dans le sens de la voie parallèle à la Seine et rattachant Saint-Gervais à Saint-Germain-rAuxerrois, il se dessine en ce double sens par le moyen d'une troisième ligne combinée avec les deux précédentes et qui est l'enceinte. Cette enceinte n'est connue que par ces trois points extrêmes : la Porte du Grand-Pont à l'ouest, la porte Saint-Merry au nord, et la porte Baudoyer (vers Saint-Gervais) à l'est. Au dehors, K-- établissements religieux s'offrent, dans leur enceinte et avec les habitations qui ont pris naissance autour d'eux, comme des localités distinctes, germes de parties considérables du Paris de nos jours.

L'exploitation rurale, d'une part, le commerce par la Seine, d'autre part, interviennent dans le développement de la ville et contribuent à donner à la collectivité parisienne sa physionomie. Cette collectivité est formée, outre

Page 1