‹ Formation et évolution de ParisChapitre 7 sur 13 · LES PREMIERS CAPÉTIEN · texte numérisé non relu

LES PREMIERS CAPÉTIEN

les ramener vers Rouen. Comme le commerce parisien et l'approvisionnement de la ville se faisaient surtout par la Seine, il est aisé de se représenter l'importance que devaient prendre à Paris les bourgeois du roi membres d'une association jouissant d'un pareil monopole.

Ce qui précède permet de dégager l'intérêt exceptionnel de ces deux éléments essentiellement urbains de la population parisienne : les hommes de métier ou de négoce d'une part, les étudiants d'autre part. Les premiers dominent dans la région d'Outre-Grand-Pont, le côté commercial de Paris par excellence. Quant aux seconds, encore dispersés, ils vont, au commencement du xme siècle, commencer à prendre, en quelque sorte, possession de la région d'Outre-Petit-Pont, où s'organisera l'Université.

Paris est alors administré, pour la part d'autorité revenant au pouvoir royal, par le prévôt du roi, qui siège au Châtelet et que l'on trouve à dater du milieu environ du XIe siècle. C'est là une charge qui est affermée annuellement par le roi à une ou plusieurs personnes, généralement de ses bourgeois.

LE RÈGNE DE PHILIPPE-AUGUSTE

Le règne de Philippe-Auguste (1180-1223) marque une date importante dans l'histoire de Paris.

Sur la rive droite, le développement de la ville s'affirme, vers l'ouest, par une route apparaissant dans les textes au début du xnie siècle et sur le bord de laquelle on construit, à la même époque, l'église Saint-Honoré. Cette route (rue et faubourg Saint-Honoré), appelée à former une partie de la branche ouest-est de la Croisée de Paris, franchit le ruisseau du marais au pont du Roule. Elle court parallèlement à la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, qui se prolonge, à l'ouest, en une sorte de chemin de halage, passant au lieu dit le Louvre et se dirigeant vers le «mont <Ic Chaillot»(T rocadérn), que ce chemin atteint après avoir franchi le ruisseau du marais au ponceau de Chaillot. Au lieu dit le Louvre, s'étendent des vignes et terres de culture; on y construit, vers 1185, une église avec hospice, pour des étudiants pauvres : Saint-Thomas-du-Louvre. La région à l'ouest de Saint-Germain-l'Auxerrois forme en général la Culture ou Couture-l'Hvêque, possession de l'évêché de Paris.

Au nord-est de cette Couture, le marché des Cham-

LE REGNE DE PHILIPPE-AUGUSTE

^Marcel

Paris sous Philippe- Auguste.

(D'après L. Halphen et L.-E. Hochereaij

(E. Leroux édit.)

peaux — dont l'importance a encore grandi à la suite de la fusion qui y a été faite, en 1181, de la foire qui se tenait à Saint-Lazare — se voit pourvu, en 1183, par les soins de Philippe-Auguste, de « deux grandes maisons qu'on appelle vulgairement Halles », écrit un chroniqueur contemporain, et destinées à servir d'abri aux marchandises : un mur, en outre, les entoure, percé de portes que l'on tenue pendant la nuit, et, entre ce mur et les halles proprement dites, des étaux couverts pour les marchands se succèdent A côté, le cimetière annexé à l'église des [nnocents, envahi par les marchands, est, à son tour, ceint d'une muraille avec portes closes durant la nuit (1186-1187). Tel est l'aspect primitif des lieux auxquels, pendant des siècles, va se trouver attaché le centre de L'approvisionnement de Paris devenu nos Halles centrales. ] >cs noms de voies nouvelles en ces parages et qui apparaissent avec le xni1' siècle : « rue de la Chanvrerie, près de Saint-Magloire », « la Tonnellerie», etc., témoignent d'un peuplement que prouve, d'autre part, l'établissement, à la même époque, (.l'une nouvelle église : Saint- Eustache.

À l'est, le Bourg Tiboud, dont la dénomination vient d'un riche bourgeois de ce temps et qui a laissé son nom

à une rue actuelle sise au nord de la place Baudoyer, se montre dans les textes, au début du xm1' siècle. Rapprochons de ces faits l'érection en paroisse de l'église Saint-Jean-en-Grève, tonte proche de vSaint-Gervais, cetti dernière ne suffisant pas à la a multitude de ses paroissiens ii'i ; et l'apparition dans les documents, au commencement du xnr siècle, de la rue de la Mortellerie (rue de l'Hôtel-dc- Ville) en un endroit du sol de Paris où

LE RÈGNE DE PHILIPPE -AUGUSTE 31

abonde la terre à mortier, pour souligner l'extension générale du Paris de la rive droite. Dans cette direction de l'est, l'ancienne voie romaine passant à Saint-Gervais franchit le ruisseau marécageux au pont Perrin, un peu à l'est de l'église Saint-Paul-des-Champs (vers la place de la Bastille) et conduit, au delà, à l'abbaye de Saint- An toine-des-Champs (aujourd'hui hôpital Saint- Antoine, faubourg Saint- Antoine) .

Si nous passons sur la rive gauche, nous constaterons un peuplement dû, pour une part, aux gens d'étude ou étudiants et, pour une autre part, aux abbayes, au premier rang desquelles figure toujours Saint-Germain-des- Prés. Les vignes ou cultures qui séparent le bourg de ce nom du Petit- Pont petit à petit disparaissent pour faire place à des maisons, et, vers le sud, apparaît, au début du xme siècle, l'église Saint-Sulpice. Sur le versant septentrional de la Montagne-Sainte-Geneviève, des clos de vignes : le clos Bruneau, le clos Mauvoisin vont recevoir, de la main des « hôtes » qui y sont appelés (1202), leur transformation urbaine, et, à la date de 1222, l'abbaye de Sainte-Geneviève constate que, dans sa paroisse, les paroissiens ont à ce point augmenté qu'ils sont dans l'impossibilité d'entendre les offices divins et que la construction d'une seconde église s'impose.

Le développement de Paris sur les deux rives a été servi par l'établissement d'un mur d'enceinte garni de tours et percé de portes, dû à Philippe- Auguste et remontant à l'année 11 90 pour la rive droite et à l'année 1209 au plus tard pour la rive gauche. Repéré sur le Paris de nos jours, le rempart de la rive droite part approximativement du débouché du pont des Arts pour gagner

.VI FORMATION BT LVOLUTIOX DE PARIS

le temple de l'Oratoire et, de là, par une ligne droite, la rue Montmartre, d'où, sensiblement dans la direction de la rue Etienne-Marcel, il atteint la rue Saint-Martin, pour, de là, s'infléchir dans la direction de la rue des Francs- Bourgeois et gagner, par le bas de la rue de Sévigné, l'église Saint-Paul-Saint-Louis et la Seine. Les portes s'ouvraient exactement dans l'axe des rues actuelles : Saint- Antoine (porte Saint- Antoine), Yuille-du-Temple (porte Barbette), Saint-Martin (porte .Saint-Martin), Saint-Denis (porte Saint-Denis), Saint-Honoré (porte Saint-Honoré) et quai du Louvre. Nous connaissons déjà cinq de ces six voies maîtresses; quant à la sixième, la Vieille rue du Temple, c'est, en quelque sorte, un produit de cet élément générateur : le Temple. Par ce chemin, les Templiers vont à leur port : le port des Barres, au sud de Saint-Gervais et près duquel ils ont leurs moulins.

Sur la rive gauche, l'enceinte, dans la direction de la rue des Fossés-Saint-Bernard, atteint le Panthéon, coupe la rue Soufflot et court parallèlement au tracé des rues Monsieur-le-Prince, de l'Ancienne Comédie et Mazarine. Ses deux points extrêmes sur la Seine sont marqués, à l'ouest, par la tour ou « tournelle » dite de Philippe Hamelin, du nom d'un prévôt de Paris (elle deviendra la tour de Xesle), et, à l'est, par une autre tour qui donnera plus tard, au pont et au quai de la Tournelle, leur nom. Cette enceinte comportait six portes que l'on peut ainsi repérer dans le Paris actuel : au droit de la rue Saint- André-des-Arts, au coin des rues Dupuytren et de l'École «le Médecine, au droit du boulevard Saint-Michel (porte Gibard), au droit de la rue Saint-Jacques (porte Saint- Jacques), en haut de la rue Descartes (porte Saint-Marcel)»

LE RÈGXE DE PHILIPPE-AUGUSTE o'i

vers l'extrémité orientale de la rue des Écoles (porte Saint- Victor).

Six voies principales sont indiquées par ces portes. La première est le chemin conduisant à l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés par le tracé des rues Saint- André- ( es- Arts et de Bussy. La seconde, moins formée, se xz ttache, par le tracé des rues des Boucheries-Saint-Germ; in et du Four-Saint- Germain, au même élément forma ;eur : l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. La troisièn e a pris la place d'une voie romaine doublant, à l'ouest, la ne Saint- Jacques et dite, par rapport à celle-ci, voie inférieure; elle se dégagera, dans le cours du xine siècle, avec ie nom de rue de La Harpe, prolongée par la rue d'Enfer. La quatrième est la rue Saint-Jacques. La cinquième est alors dénommée Grand- Rue-Sainte-Geneviève et se prolonge vers Saint- Marcel : c'est notre rue de la Montagne-Sainte-Geneviève que continuent les rues Descartes et Mouffetard. Son nom marque son origine. Elle devait en particulier permettre aux Génovéfains de communiquer avec leur port au Chardonnet. La sixième, enfin, se rattache à l'abbaye de Saint- Victor et portera la dénomination très significative de rue Saint- Victor, prolongée par le faubourg du même nom.

En même temps, Philippe- Auguste faisait reconstruire et aménager en prison la forteresse du Petit- Châtelet sise au débouché du Petit- Pont.

Le rempart de la rive droite est flanqué, à l'ouest, à l'extérieur, d'un chàteau-fort construit sur une élévation du sol et dont il est fait mention pour la première fois en 1202 : la Tour de Paris, la Tour du Louvre, la Tour Neuve, la Tour tout court, ou encore le château du

.'!'i FORMATION ET EVOLUTION DE PARIS

Louvre. Nous te voyons tout d'abord servir de prison au vaincu de Bouvines, le comte Ferrand, que Philippe- Auguste, après sa victoire, a amené à Paris.

In chroniqueur contemporain nous a laissé un récit saisissant du retour, dans Ba capitale, du roi victorieux. i,e long du chemin que le

roi suit pour se rendre à Paris, les moissonneurs (car on est a l'épcxn e

de la moisson Interrompent leur travail et narguent le comte que le roi ramène enchaîné. Cest partout comme une fête nationale, a Paris, les maisons sont tendues de courtines et de soieries, les rues jonchées d<- heurs et de feuillag - i.' s habitants et toute la multitude tudiants, l< le peuple vont, en chantant, au-devant du

roi et manifestent bruyamment leur joie. l,a fête dura une semaine, se

prolongeant clans la nuit que piquaient d'innombrables lumières, à tel

point qu'on se croyait en plein jour. Et Ferrand, après avoir été offert ainsi eq spectacle aux Parisiens, fut enfermé dans la forteresse du

Louvre

On doit encore à Philippe- Auguste le pavage des principales voies de Paris.

LE XIIIe SIÈCLE ET LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XIV

La croissance de Paris, au cours du xine siècle, semble s'être poursuivie sans interruption. La rive droite nous montre de nouveaux bourgs comme le Beau-Bourg dont la rue de ce nom, parallèle à la rue Saint- Martin, à l'est, garde encore le souvenir, ou le bourg de Saint-Paul hors les murs, à l'ouest de notre place de la Bastille. D'autres lieux, pour être dénommés coutures, n'en renferment pas moins des habitations, à côté de terres cultivées. Au nord du chemin menant à Saint- Antoine, l'église Sainte- Catherine-du-Val-des-Écoliers (1229 ; rue de Sévigné actuelle), a donné son nom à une couture.

A l'ouest, le Louvre, qui sert à la fois de forteresse défensive, de prison, de dépôt pour le trésor royal, d'arsenal et de Heu de séjour temporaire pour le roi et sa famille, s'affirme, dès ce temps, comme un élément générateur de l'extension de Paris dans cette direction : toute une série de rues naissantes viennent l'entourer à l'ouest, au nord et à l'est, s'orientant sur cet édifice ou sur le rempart auquel il est annexé. Sous saint Louis, d'importants travaux furent entrepris au Louvre, que l'on peut se figurer sous l'aspect d'un quadrilatère de

constructions massives encadrant la Tour ou Donjon central. Ton! près, à l'est, vers Saint-Germain-l'Auxerrois, le port de l'Ecole voisine avec une place dite « aux marchands . A l'ouest, dans la direction du lieu où s'élèvera pins tard le palais des Tuileries, s'égrènent des tuileries, où l'on utilise la terre à brique qui caractérise le sol de cette partie de Paris. Vers le Palais- Royal actuel, saint Louis fonde, pour trois cents aveugles, l'hospice des Quinze-Vingts, qui restera en ce lieu jusque vers la fin du xvme siècle.

En un autre endroit de la rive droite, le même roi fait faire de grands travaux à l'édifice du Châtelet, proche duquel on constate un développement de vie marchande autour de la puissante association des marchands de l'eau. Ces derniers ont inévitablement pris la tête des bourgeois de Paris. Aussi, du moment où ces bourgeois, par la transformation, vers 1260, de la charge de prévôt du roi en un emploi pur et simple de fonctionnaire royal, ont perdu la faculté d'affermer cette charge et d'avoir, ainsi, dans ce prévôt, un représentant naturel, l'association des marchands de l'eau s'organise en municipalité parisienne représentant la communauté des bourgeois de Taris : le prévôt des marchands, assisté de quatre échevins, constitue essentiellement cette municipalité, qui s'appuie sur le pouvoir royal et, dans la limite d'attributions spéciales dérivaul avant tout du monopole commercial de l'association des marchands de l'eau, marche d'accord avec ce pouvoir, i.a municipalité parisienne a son siège en une maison dénommée le Parloir -aux-bourgeois et qui se trouve entre le Châtelet et le Grand-Pont Le prévôt des marchands et leséche-

LE XIIIe SIÈCLE ET LA PREMIERE MOITIE DU XIV0 'M

vins s'entouraient de l'avis de bourgeois prud'hommes; le cadre de ce conseil fut arrêté en 1296 : 24 prud'hommes furent tenus de venir au Parloir, à la semonce du prévôt des marchands et des échevins, pour donner leurs conseils et accompagner la municipalité où besoin serait.

En regardant, à son tour, la rive gauche, on peut semblablement observer, et à des signes variés, le développement de Paris. L,e peuplement des clos s'est poursuivi : la rue de la Bûcherie est dite, à la date de 1322, avoir été appelée anciennement clos Mauvoisin. Une chapelle parmi les vignes du Chardonnet et qui date de 1230 se transforme, en 1243, en une véritable église paroissiale : Saint- Nicolas-du-Chardonnet, sur le bord du canal de la Bièvre, près d'un ponceau.

Dans ce même lieu du Chardonnet, nous voyons s'établir, vers le milieu du xine siècle, le collège des Bernardins, destiné aux religieux cisterciens que leurs études appellent à Paris. Du même temps encore, date le collège des pauvres étudiants ou Bons- Enfants de la porte Saint- Victor. C'est à l'année 1257 °lue remonte la fondation, par le chanoine Robert de Sorbou, du collège dénommé pour cela Sorbonne. Ce chanoine fonda aussi le collège de Calvi, connu sous le nom de petite Sorbonne et qui se trouvait à l'endroit où s'élève actuellement l'église de la Sorbonne. Ajoutons, dans le même ordre d'idées, le collège destiné à l'ordre des Prémontrés et situé du côté de la rue Hautefeuille (1252), le collège de Cluity fondé en 1269 pour l'ordre de ce nom (au nord de la place actuelle de la Sorbonne), le collège du Trésorier institué en 1268 par Guillaume de Saanne, trésorier de la cathédrale de Rouen (dans les mêmes

parages), te collège des Cholets établi vers la fin du xme siècle près de Saint- Étienne-des-Grez et qui tire son nom du cardinal Cholet, le collège d'Harcourt datant du commencement du xiv' siècle (emplacement du lycée

Saint-Louis), le collège du cardinal Lemoine (1302; dans la rue actuelle- de ce nom), le collège de Navarre, fondé par la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel (emplacement de l'École polytechnique), les collèges de Baveux, de Laon, de Presles, de Montaigu, de Narbonne, du Plessis, des Écossais, de Cornouaille, de Bourgogne, de Tours, de Lisieux, des Lombards, d'Autun, etc., tous de la première moitié du xivL' siècle

Une place à part doit être faite aux quatre ordres mendiants : Frères prêcheurs ou Dominicains, Frères mineurs ou Cordeliers ou Franciscains, Carmes, Augustins, qui sont une des caractéristiques du mouvement religieux du xin'' siècle. Les premiers s'installèrent, en 1218, près de Saint- Étienne-des-Grez, en un endroit de la Grande- Rue dénommée plus tard Saint- Jacques et où se trouvait un hospice destiné sans doute aux pèlerins de Saint- Jacques-de-Compostelle. Quoiqu'il en soit, ce saint servit à baptiser le couvent, puis la rue, et les religieux en tirèrent le nom de Jacobins. Le couvent des Jacobins ne tarda pas à prendre une extension territoriale considérable. Après eux, vinrent les Cordeliers, qui s'établirent i l'a ris en 1230, près de la porte Gibard (entre la rue de l'Kcole-dc- Médecine et le lycée Saint-Louis) et s'étendirent beaucoup, comme les précédents, par suite d'importantes donations. Puis, ce fut le tour des Cannes que saint Louis installa proche de l'église Saint-Paul, d'où

LE XIIIe SIÈCLE ET LA PREMIERE MOITIÉ DU XIVe o9

ils émigrèrent, en 1319, à la place Maubert, abandonnant leur premier emplacement qu'occupèrent, vers le milieu du xive siècle, les Célestins (caserne de ce nom, sur le boulevard Henri IV). Quant aux Augustins, après plusieurs installations à Paris, ils se fixèrent définitivement dans la partie opposée de la rive gauche, sur le quai qui en a gardé le nom de quai des Grands- Augustins (1293).

Sur un autre point de cette même rive, le xme siècle a vu l'établissement d'une autre maison religieuse appelée à jouer un rôle important dans la constitution d'une portion du Paris actuel : c'est la Chartreuse de Paris. Elle date du milieu environ du xme siècle et les Chartreux s'installèrent à Vauvert, en un endroit où se trouvaient notamment des vignes (avenue actuelle de l'Observatoire) .

Parmi ces divers établissements religieux, Sainte-Geneviève a joué, au point de vue du commerce, un rôle auquel est dû initialement un certain mouvement commercial à rattacher à la partie orientale de la rive gauche. D'autres éléments postérieurs, comme Saint- Victor, sont venus compléter ce rôle, lié à la fois à la Seine et à la Bièvre. Nous relevons, au xme siècle, l'existence, vers le confluent de la Bièvre avec la Seine, d'un ponceau dit des Bourgeois, entre lequel et le Petit-Pont se remarque l'arrivage de bateaux. C'est ainsi qu'à la date de 1301 il est fait mention de « l'arrivage des vins au ponceau de Bièvre ». Et la Bûcherie du Petit-Pont s'offre aux bateaux chargés de bois et venant d'amont. Les parages du Petit-Pont et de la place Maubert sont des lieux commerçants. Quant à la Bièvre, des fabricants de drap sont établis sur ses bords, du côté de Saint-Marcel, au corn-

mencement du xive siècle. C'est également au bord de cette rivière que les boucliers, tripiers et tripières de Sainte- Geneviève et de Saint-Marcel exercent leur industrie, préjudiciable quelquefois aux drapiers, si l'on en croit un document du XIVe siècle nous montrant les bouchers de Sainte-Geneviève, qui sont installés dans « la ville de Saint-Marcel », souillant la Bièvre,. d'où il résulte que « la draperie... est gastée et honnie, car la pluspart des drapiers demeurent au-dessous de la boucherie ».

Saint-Marcel formait une «ville» ou «communauté» distincte des faubourgs de Paris. C'était aussi le cas du « bourg » ou de la « ville » de Saint-Germain-des-Prés qui s'étendait pourtant, à l'est, jusqu'au fossé de l'enceinte de Paris; au nord et à l'ouest, ce bourg était limité par le Pré-aux-Clercs et, dans cette dernière direction, d'une façon plus précise, par la chapelle Saint- Pierre ou Saint- Père (qui a servi à baptiser la rue des Saints- Pères et était située au coin de cette rue et du boulevard Saint-Germain) ; au sud, le bourg s'étendait du côté de l'église Saint-Sulpice et du carrefour actuel de la Croix-Rouge. Il a, comme Paris ou toute autre ville, sa léproserie (vers le square du Bon Marché) et, de même encore que Paris ou tel autre centre habité a ses voiries ou dépôts d'immondices à l'extérieur, il a sa voirie en face de la chapelle Saint-Père. Comme Paris aussi, il a ses portes de ville. Sa principale artère commerciale semble être la « grand'rue de la Boucherie », qui mène de l'abbaye à la porte du rempart dite des Cordeliers (au bas de la rue de l'École de-Médecine). Au bourg il faut ajouter son faubourg

LE XIIIe SIÈCLE ET LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XIVe 41

s' étendant dans la direction de l'ouest, jusque vers Issy. L'exploitation agricole et viticole du sol de ces lieux ainsi que son exploitation industrielle entrent, comme facteurs, dans la formation de toute cette partie de Paris. Un chemin à l'usage des vaches allant au pâturage constitue le tracé primitif de l'aristocratique rue Saint -Dominique. D'autres rues ont, comme origine, un chemin destiné à desservir des tuileries ou des carrières. On peut diviser géologiquement ce sol en deux parties, suivant une ligne qui, reportée sur le Paris actuel, part du Musée de Cluny et atteint approximativement Saint - Sulpice, le carrefour de la Croix- Rouge, enfin la direction de la rue du Cherche-Midi. Au nord et à l'ouest de cette ligne, ce sont les alluvions diluviennes de sables à mortier et de graviers, avec, sur quelques points, des couches de ce limon argileux qui sert à faire les briques. Aussi, y rencontre-t-on, kdès le xine siècle, des tuileries. L/a rue du Cherche-Midi en a tiré son ancien nom de chemin des Vieilles-Tuileries. Quant au sable à mortier, au « sablon » des « sablonnières de Saint-Germain-des- Prés », nous le voyons également utilisé, « pour faire mortier avec chaux». Au sud et à l'est de la ligne marquée plus haut, le sol est caractérisé par des caillasses et liais, calcaire grossier à cérithes, et ce sont alors des carrières de pierres à bâtir que l'on trouve, notamment du côté de Notre-Dame-des-Champs. En 1250, des libertés furent données par l'abbaye aux habitants de son bourg. I,e Paris de la rive gauche doit son développement à l'ouest à l'action économique de cette petite ville formée autour du monastère de Saint-Germain-des-Prés. Cette portion occidentale de notre Paris a été en partie gagnée

'il FORMATION ET ÉVOLUTION DE PARIS

sur le fleuve que nous voyons alors largement épandu et découpant de multiples îles ou îlots depuis le Palais jusqu'à Billancourt.

De ce qui précède, il résulte que le Paris proprement dit de la rive gauche a revêtu, au xme siècle, sa physionomie propre : c'est avant tout un lieu de couvents et d'études. L'élément religieux le caractérise essentiellement, à la fois par les couvents et les collèges, alors que, sur la rive droite, il faut compter avec l'élément commercial, générateur de la municipalité parisienne. Et au moment même où s'affirme, sur la rive droite, au point de vue municipal, la vitalité du groupement bourgeois, un autre groupement, le groupement universitaire, et qui n'est pas toujours d'accord avec le précédent, se constitue, sur la rive gauche, qu'il fait pour ainsi dire sienne. I h- la sorte, se trouvent définitivement marquées les grandes lignes de la physionomie de Paris : la rive droite, côté par excellence du commerce et des affaires, est la Ville, proprement dite; la rive gauche devient synonyme à'Universilé; trait d'union entre elles deux, s'étend l'île ou la Cité, où siège d'une part, à l'ombre de la cathédrale, L'évêque, d'autre part le roi avec l'administration de l'État C'est dans la Ville qu'il faut chercher, ainsi que nous l'avons vu, les sièges de l'administration royale de Paris et de son administration municipale.

L'endroit du plus grand développement de Paris est forcément, on le voit, la rive droite où de nouvelles portes, indices de nouveaux chemins, ont été ménagées dans l'enceinte de Philippe-Auguste. Il en est qui se rattachent au voisinage des Halles dont nous pouvons constater l'extension au point de vue commercial : ce sont

LE XIIIe SIÈCLE ET LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XIVe 4.'J

les portes Coquillière et Montmartre, cette dernière livrant passage au chemin de Montmartre et la Poterne-au-comte d'Artois (rue Montorgueil). La poterne du Bourg-l'Abbé, entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin, témoigne d'une certaine importance de ce bourg. Il en est de même, pour le Beau-Bourg, de la poterne de ce nom, à l'est de la rue Saint-Martin. La porte du Temple et la poterne du Chaume, cette dernière à la hauteur de la rue des Archives, se lient au peuplement dérivé de ces hommes d'affaires, de ces manieurs d'or qu'étaient les Templiers. Enfin, la poterne Saint-Paul, sans parler de celles plus au sud, a des liens avec le développement du bourg de Saint- Paul et de cette région de Paris. La rive gauche ne nous offre pas, par contre, de semblables modifications le long de son enceinte.

Pour s'imaginer le Paris d'alors dans son ensemble, il faut se représenter une agglomération de maisons ou mieux de groupes de maisons, souvent à plusieurs étages et que coupent des rues étroites ou plutôt des chemins généralement mal entretenus, boueux, où s'étalent des ordures ménagères dont, çà et là, des porcs circulant en liberté font leur nourriture. Des fenêtres ou des balcons des maisons, on peut jeter de l'eau, de jour aussi bien que de nuit; il suffit de crier auparavant, à trois reprises : « Gare l'eau ! » sans se préoccuper autrement du malheureux passant. Les rues principales sont, en outre, encombrées par les auvents ou les étalages des marchands. A la municipalité incombait le pavage de la Croisée dont le point central était au carrefour de la Boucherie (vers la Tour Saint- Jacques) et qui, dans la direction est-ouest, aboutissait d'une part, non loin de Saint-Paul, et, d'autre

il FORMATION BT ÉVOLUTION DE PARIS

part, par la Saunerie (près le Châtelet), la rue Saint-Gerinain et le Louvre, à la porte Saint-Honoré; dans l'autre sens, nord-sud, la Croisée comprenait la rue Saint-Denis, le

Grand-Pont, la rue devant le Palais, les rues de la

Calandre et du Marché- Palu, le Petit- Pont, la rue Saint- Jacques. Le soin de paver les chemins qui, extérieurement, menaient à ees quatre points extrêmes de Paris, appartenait aussi à la municipalité. Ailleurs, cela regardait les propriétaires. On employait, pour paver, des carreaux de grès. Çà et là s.- rencontraient des croix de carrefour ou autres, comme la Croix-Hémon (carrefour Maubert), la croix de Saint- Eustache, des ormes indicateurs de haute justice.

Au centre, la Seine étale le large ruban de ses eaux que sillonnent des bateaux, particulièrement nombreux à certains endroits formant ports. En plusieurs lieux, se tiennent des bateliers qui font l'office de passeurs. Sur le bord de la rive droite, dans les parages du pont Notre-Dame ou du Châtelet, les peaussiers utilisent l'eau du ileuve et l'on rencontre «les fosse/, des mégissiers . Puis, ce sont «les selles des femmes sur la rivière » (lavandières). Les moulins se trouvent nombreux dans le llcuve qu'enjambent le Grand-Pont et le Petit-Pont, tous deux bordés de boutiques et de maisons. La Seine, qui sert d'égout public, n'en voit pas moins son eau utilisée pour l'alimentation des Parisiens. Sur la rive droite, on peut noter la fontaine des Innocents (rue Saint-Denis, près de l'église des Innocents), celle des Halles, la fontaine Maubuée nue Saint-Martin). L'eau vient en un réservoir, d'un a pressoir » établi à Reuilly; des tuyaux de plomb ou de terre la conduisent aux

LE XIIIe SIÈCLE ET LA PREMIÈRE MOITIE DU XIVe 45

fontaines. L'entretien des fontaines rentrait partiellement dans les attributions de la municipalité. On se servait également de puits.

La municipalité devait aussi entretenir les berges du fleuve, les étayer çà et là, en forme de quais, par le moj-en de palissades de soutien. Mais elle n'avait point la charge des ponts.

Ce Paris vivait déjà d'une vie intense et il s'y étalait un grand luxe.

Non seulement la noblesse, mais les bourgeois et gens de métier groupés en leurs corporations prenaient part à de nombreuses et luxueuses fêtes.

Voici, par exemple, qu'en 1267, le jour de la Pentecôte, eut lieu une grande fête, à l'occasion de l'entrée dans la chevalerie du fils de saint Louis, Philippe, et de deux cents autres jeunes seigneurs. Les bourgeois de Paris, tant riches que peu fortunés, revêtus de beaux vêtements de diverses couleurs et un cierge à la main, s'en allèrent, rangés par corporations et dans l'ordre fixé par le prévôt de Paris, parmi les rues décorées d'étoffes de soie. En 1330, nous voyons les bourgeois de Paris organiser des joutes dans cette ville, « pour l'amour et honneur des dames de Paris ». Déjà règne la Parisienne, « si bien équipée de la

Moulins sous le G)'and-Pont.

(D'après une miniature du début du xiva siècle.)-

'l»i FORMATION ET ÉVOLUTION DE PARIS

tête aux pieds », dit un auteur du xnic siècle, qu'on la prendrait « pour un chevalier se rendant à la Table Ronde »; elle a la chaussure fine, se serre les « entrailles avec une ceinture de soie, d'or, d'argent », porte des faux cheveux, fait de sa tête un monument, traîne une ample robe à queues et circule décolletée; volontiers, elle va, bourgeoise, en « char », ne craignant point en outre de porter pierres précieuses, couronnes d'or ou d'argent. Déjà Paris est la ville du bon ton : on s'appelle couramment, quoique mariés, seigneur et dame. Tout cela n'empêche pas les mœurs rudes, la main prompte à manier le fer, le sang qui coule à la moindre occasion.

Plus le pouvoir royal grandit et plus les grands feudataires se sentent attirés à Paris, à la cour royale. Dans cette ville, au xive siècle, ils font élever des hôtels qui bénéficient des progrès de l'art, pour lequel Paris est devenu un centre. « L,à, écrit un auteur de la première moitié du xive siècle, tu trouveras, à la vérité, de très subtils faiseurs d'images de toutes sortes, soit en sculpture, soit en peinture. » De titre de peintre du roi apparaît dès 1304. Comme le souverain, comme les grands seigneurs, les bourgeois surent faire travailler les artistes, par exemple pour la grande confrérie bourgeoise de Saint- Jacques-aux- Pèlerins qui s'établit, au début du xiv siècle, rue Saint-Denis, entre les rues Mauconseil et

• lu Cygne

En même temps, se manifestait, au sein de cette forte classe bourgeoise, une inconsciente poussée vers le pouvoir politique. Organisée en corporations et confréries, touchant

• le près au roi par ceux de ses membres qui occupaient de grands emplois royaux, enfin maîtresse du pouvoir muni-

LE XIH° SIÈCLE ET LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XIVe M

cipal dans la limite où il était susceptible d'être exercé à Paris, ville capitale du royaume, la classe bourgeoise se vit servie en outre par les événements qui marquèrent les premières années du xive siècle. Dans une de ces réunions que l'on a dénommées États Généraux, celle de 1314, on voit Etienne Barbette, représentant des bourgeois de Paris, répondre, favorablement du reste, au chancelier Enguerrand de Marigny, les bourgeois des autres villes se bornant à acquiescer aux paroles de Barbette. Bn 1321, le pouvoir royal s'efforce de tirer de l'argent d'une consultation des bonnes villes, mais cette fois l'opposition des représentants de Paris l'empêche de parvenir à ses uns : l'indignation du souverain et de son entourage fut telle qu'on agita la question de punir Paris, en enlevant à cette « cité de grand renom » « le siège du royaume » pour le transférer à Orléans. Il n'est pas jusqu'au peuple proprement dit de Paris qui n'ait à intervenir dans la vie politique de ce temps. Ne voyons-nous pas en effet le roi Philippe IV le Bel, dans son différend avec le pape Boniface VIII, en 1303, se faire appuyer par le peuple de Paris, en une réunion qu'il organisa, le 24 juin de cette année, dans les jardins du Palais, à la pointe occidentale de l'île de la Cité?

MI

Page 1