LA CRISE POLITIQUE DU MILIEU DU XIV SIÈCLE
Les misères du milieu du xiv° siècle jointes aux désastres de la guerre de Cent ans vinrent grandement faciliter la marche de la classe bourgeoise vers le pouvoir politique. Ce qui s'y rapporte se rattache au nom du prévôt des marchands, Etienne Marcel. Ce dernier était un marchand drapier appartenant à la grande bourgeoisie de Paris; il avait sa boutique en la Cité, rue de la Vieille-Draperie (partie méridionale du Tribunal de Commerce). Il n'était nullement révolutionnaire d'instinct. Il parvint tout naturellement aux charges municipales, comme il convenait à un notable commerçant. Ce fut probablement en 1354, alors qu'il était âgé d'une quarantaine d'années, qu'il fut élevé à la prévôté des marchands.
A la date de 1350, Jean Le Bon avait inauguré son règne dans des circonstances critiques. Dans le pays régnait un grand malaise, résultat de causes diverses au nombre desquelles on peut citer la peste noire, « lagrant mortalité », comme on disait et qui n'avait cessé ses ravages que depuis une année. Ces ravages axaient été terribles, à Taris en particulier, modifiant les conditions de la vie écono-
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mique et sociale. On peut relever la mention, dans le Paris d'alors, de nombreux gens oisifs qui « truandent » ou «se tiennent en tavernes », « joueurs de dés », « enchanteurs » ou bateleurs : c'est toute mie misère étalée de mendiants et d'ouvriers sans travail. Ajoutez l'impéritie gouvernementale, le vol organisé dans les plus hautes charges royales, les expédients financiers, la banqueroute, la guerre anglaise. Le nouveau roi n'est qu'un fastueux et brillant chevalier de 30 ans qui agit par à-coups, d'une façon désordonnée. Contre lui, il a un jeune homme fort remuant qui, petit- fils, par sa mère, du roi Louis X le Hutin, brigue le trône de France usurpé, selon lui, par les Valois et s'allie aux Anglais : c'est Charles le Mauvais, roi de Navarre, qui possède, aux portes de Paris, plusieurs places.
Aux Etats de 1355, réunis pour parer aux frais de la guerre anglaise, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, parle au nom des bonnes villes et proteste de leur dévouement au roi : les États, en votant des subsides, établissent une sorte d'égalité devant l'impôt et assurent leur contrôle sur la perception et l'emploi des fonds. Ils sont suivis d'autres États en 1356. Le 18 septembre de cette dernière année, Jean le Bon est vaincu et fait prisonnier à Poitiers par les Anglais. Le Dauphin Charles prend le titre de lieutenant du roi et l'administration du royaume. Son premier acte est de convoquer les États, qui entrent plus avant que les précédents dans la voie d'un contrôle efficace de l'Assemblée sur les actes gouvernementaux; le véritable meneur est Robert le Coq, évêque de Laon. Le 5 décembre, le Dauphin, qui temporise, se dirige sur Metz pour aller voir son oncle,
l'empereur d'Allemagne II est de retour à Paris en janvier 1357 et, de ce moment, Etienne Marcel prend une attitude révolutionnaire. De nouveaux Etats sont convoqués qui gouvernent ou plutôt Le Coq et Marcel en leur nom. Ce dernier devient à Taris un véritable dictateur. Cependant les bandes anglo-navarraises ravagent les environs de Paris et le Dauphin continue sa politique à double face.
I. jeudi 22 février 1358, au matin, Etienne Marcel fit assembler à
Saint-Eloy, prieuré situe clans l'île de la Cité, en face «lu râlais, toutes
Ks corporations de métiers en armes. Un avocat du roi au Parlement,
Regnaull d'Acy, jadis désigné par les États comme devant être privé
d emploi avet d'autres officiers ou conseillers du roi, vint à sortir
du Palais, se rendant en sa maison sise près de l'église Saint-I.andi > ,
du côté de Notre-Dame, Reconnu, il fut immédiatement poursuivi : il rugia dans la maison d'un pâtissier, prés de l'église de la Madeleine
(rue actuelle de la Cité). On le prit et il fut littéralement lardé de coups : il expira mus avoir eu le temps de prononcer une parole, [«es
gens de métier en armes gardaient les abords du Palais. Marcel, accompagné de quelques-uns de ses compagnons, pénétra dans ce dernier
lieu et monta à la chambre du Dauphin située du côté de la partie du Palais d'il' tmmée Merceries, à cause qu'en ce lieu lies merciers se livraient à leur commerce. Sire, lui dit Marcel, ne VOUS étonne/ pas d<- ce que VOUS voyez, car il faut qu'il en soit ainsi, d Puis il lit un signe. Aussitôt, plusieurs de ses compagnons se jetèrent sur Jean de Conllans, maréchal de Champagne et conseiller du Dauphin et le tuèrent près du lit de ce dernier. D'autres poursuivirent Robert de Clcrniout, maréchal et autre conseiller du Dauphin, qui s'était enfui dans une autre chambre du Palais et le mirent semblabknunt à mort. I/un des meurtriers axait nom Guillaume Gargouille et était orfèvre. Tous les autres offici' : 1 iiirs du Dauphin s'enfuirent épouvantés, Ce dernier
mva seul devant Marcel à uni il demanda grâce en tremblant.
Prévôt, lui dit-il, SOnt-CC là mes ennemis et dois- je craindre quelque
>ire. lui répondit le prévôt, nous n'avez rien à craindn avec un geste de sauvegarde, il lui mit son chapeau aux couleurs «1- !.i
ville! mi-partie COUge et bleu, que ceux de la ville portaient comme
signe «le ralliement, depuis le début de cette annê [35Î in échange, il prit le chaperon du Dauphin qui était de brunette noire à un orfroJ
d'or. Toute la journée, il le porta, tandis que le Dauphin portait le
chaperon aux dieux couleurs, puis, les compagnons de Marcel prirent ip- d. - deux maréchaux et les tramèrent, sous les yeux du Dau-
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phin, jusque dans la cour du Palais, devant le perron de marbre. Ils. restèrent là étendus jusque bien tard après dîner et personne n'osait y toucher.
Dès lors, les événements vont se précipiter. Etienne Marcel écrit aux bonnes villes pour justifier l'acte du 22 février et leur demander de s'unir à Paris en adoptant le chaperon bleu et rouge que portaient déjà le Dauphin et d'autres princes du sang de France. Dans plusieurs villes : à Daon, à Amiens, par exemple, les couleurs de Paris furent adoptées. De Dauphin n'était plus qu'un instrument dans la main de Marcel ; son salut, le salut du pouvoir royal était dans une évasion de Paris et un appel à la province. De Dauphin réussit à s'évader : grâce à la complicité de celui qui était chargé de piloter les bateaux au Grand-Pont, il quitta Paris en barque. L,a lutte ouverte et décisive va s'engager.
Ce départ avait mis Paris en pleine commune révolutionnaire. Ce fut le temps du « règne » d'Etienne Marcel, lit-on dans une pièce contemporaine. La dictature révolutionnaire, Marcel l'exerce d'accord avec la bourgeoisie parisienne et le peuple que cette bourgeoisie a su entraîner dans son mouvement; il l'exerce de concert avec les quatre échevins : Charles Toussac, Philippe Giffart, Jean de Disle et Joceran de Mâcon. De premier, le méridional Toussac, est l'orateur de la Commune. Un autre méridional, grand commerçant épicier, Pierre Gilles, qui avait sa boutique dans la rue Saint-Denis, près de Sainte- Opportune, en est le chef militaire avec le riche orfèvre Pierre des Barres. De docteur en théologie Robert de Corbie (car un certain nombre de gens d'église à Paris et non des moindres sont avec Etienne Marcel) représente
dans ce milieu de bourgeois et de gens de métier, le côté savant : c'est comme le docteur de la Commune Des parents d'Etienne Marcel : Gilles, Guillaume et Perrinet Marcel le secondent. Le premier est le secrétaire de l'administration municipale, le second, qui est changeur de sa profession, est le financier retors de la Commune, tandis que le dernier en est le porte-étendard.
Le Parloir-aux-bourgeois n'est plus entre le Grand- Pont et le Châtelet; il a été transféré, en 1357, ;l k Grève, en une maison dite Maison-aux-piliers dont la municipalité a fait alors l'acquisition. Depuis cette date, la maison de ville n'a pas cessé d'être en ce lieu. Ce déplacement semble avoir répondu à une nécessité : le Grand-Pont et ses abords avaient perdu de leur importance commerciale au profit du port de la Grève; or, la raison d'être de la municipalité parisienne n'était-elle pas le commerce par la Seine, et la municipalité ne devait-elle pas suivre les destinées de ce commerce? Du double voisinage de ce port et de l'hôtel de ville, 1 1 place de Grève a tiré son caractère «le véritable place publique île Paris, avec bordure partielle «le portiques « pour héberger et mettre à couvert le peuple ».
Il est curieux de noter que le premier hôtel de ville en ce lieu a commencé par être le siège d'un pouvoir révolutionnaire. L,es deux grosses affaires pour la commune révolutionnaire, c'est la question d'argent et celle de la défense de Paris. Pour parer aux besoins d'argent, Marcel emprunte, fait fabriquer des monnaies et se livre à des confiscations : on prend notamment, à Notre- 1 lame, des vases et de l'argent. En ce qui concerne la défense de Paris, elle avait, dès 1356, été préparée par
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les bourgeois qui avaient creusé des fossés, élevé et fortifié des murs et ces travaux furent poursuivis les années suivantes. Nous savons, en particulier, qu'on construisit des murs à travers le domaine des Quinze- Vingts (vers le Palais- Royal actuel) et qu'on renforça les défenses du côté des Cordeliers et des Jacobins. On établit même des pieux dans l'eau, entre l'île Notre-Dame (actuellement île Saint-Louis) et l'enceinte de la rive gauche. En avril 1358, Etienne Marcel n'hésita pas à se saisir de l'artillerie du Louvre que le Dauphin avait fait charger à destination de Meaux, et prescrivit de transporter ce matériel de guerre à l'hôtel de ville pour, de là, être réparti en divers lieux de Paris et des environs. Quant au Louvre, il eut ses issues du côté de la Seine obstruées par mesure défensive. Bien plus, Etienne Marcel, en vue de la défense de Paris, fit recruter des routiers et acheter des armements dans le Midi.
Ajoutez les foyers révolutionnaires que constituaient certains groupements corporatifs, certaines de ces confréries qui étaient comme la franc-maçonnerie du moyen âge; faites aussi état du rôle joué par les quartiniers et cinquanteniers que l'on voit précisément apparaître dans les textes à cette époque et qui se rattachent à la division de la ville en quartiers — et, en complétant par là le tableau du Paris d'alors, vous pourrez avoir quelque idée du rôle anticipé de certains organes de la Révolution de 1789 : les clubs et les districts et sections.
Les tentatives faites par la Commune de Paris pour se rapprocher du Dauphin et l'amener à abandonner ses préparatifs de siège contre elle avaient échoué. Alors le prévôt et les bourgeois, manquant d'un capitaine,
s'adressèrent, à cet effet.au roi de Navarre, lui demandant d'être leur défenseur. Il accepta, mais se conduisit avec une grande duplicité. Cependant l'excès de la misère avait fait naître, aux environs de Paris et dans des provinces v< usines, un soulèvement des paysans dénommé la Jacquerie. Les Parisiens tentèrent d'eu profiter. Puis le blocus de Paris par le Dauphin devint plus étroit. Dans la ville, la crise se précipita : une scission se produisit entre le peuple et le conseil de la Commune; une réaction favorable au Dauphin se manifesta et Etienne Marcel, que les événements avaient conduit fatalement à la révolution, en devint la victime naturelle : il fut tué le ;i juillet [358. Le z août, le Dauphin rentrait à Paris où il ri ait reçu au milieu de la joie populaire.