NÉVRALGIES DE LA FACE
Yalleix décrivait une seule espèce de névralgie de la cinquième paire, toujours identique dans ses grandes lignes à l’intensité près. Il en donnait les caractéristiques suivantes (I) :
1° Cette affection est caractérisée par une douleur sourde, permanente, contusive, dans différents points du trajet du nerf trijumeau.
2° Les élancements qui viennent se joindre à cette douleur et naissent dans le point où elle se fait sentir, donnent à la maladie une physionomie encore plus frappante ; mais ils peuvent manquer dans une partie du cours de l’affection, sans que le diagnostic soit moins positif.
3° Il en est de même des convulsions, des spasmes et de la distorsion de la face.
4° Il est rare de voir cette névralgie bornée à une seule des trois branches du nerf trijumeau; dans les cas où il en est ainsi, l’affection a presque toujours son siège dans la branche sous-orbitraire.
5° La pression est un des meilleurs moyens d’exploration qui puissent être mis en usage pour reconnaître le siège précis des douleurs.
Jusqu'à Trousseau, la description de Valleix reste intangible et consacre l’unité nosographique de la névralgie faciale. Trousseau, le premier, sépara une espèce morbide très particulière, qu’il appela la névralgie épileptiforme et dont il donna, dans une leçon célèbre, une description magistrale souvent reproduite, jamais égalée. « Ainsi que tout le monde, dit-il, j’avais confondu les névralgies épileptiformes avec toutes les douleurs qui, occupant le trajet des nerfs de la cinquième paire, sont comprises sous la dénomination de névralgies faciales; niais il m’a fallu peu d’années de pratique pour en reconnaître la nature. Tandis que celles-ci n’avaient en général aucune gravité et cédaient, les unes spontanément après quelques heures ou quelques jours, les' autres obéis-
(1) Valleix. Traité des névralgies ou affections douloureuses des nerjs. Paris, 1841, p. 99,
sant à un traitement général ou topique convenablement dirigé, j’ai bien vite appris que celles-là résistaient avec une opiniâtreté désespérante à tous les efforts de la thérapeutique. » Il y a loin, en effet, des névralgies de Valleix à douleur continue, à ce paroxysme si vigoureusement décrit :
« Un individu qui, un instant auparavant, n’éprouvait aucune sensation extraordinaire et témoignait hautement de l’absence totale de souffrance, est tout à coup pris d’une horrible douleur au moment où il vous parle. Il balance sa tête entre ses mains en poussant des gémissements étouffés. Cette scène dure dix, quinze secondes, une minute au plus, et le tout est fini. L’individu reprend son discours interrompu, jusqu’au moment où il vous rendra témoin d’un paroxysme nouveau (1). »
Donc, deux caractères primordiaux suffisent à séparer la névralgie épileptiforme des autres névralgies faciales ; forme essentiellement paroxystique et intermittente des douleurs et incurabilité à peu près complète, sinon totale.
Depuis Trousseau jusqu’à ces dernières années, il ne paraît pas qu’on ait fait de tentatives spéciales de classification des différentes variétés de névralgie faciale. Les travaux ont porté, en effet, soit sur la thérapeutique de cette affection, soit sur la pathogénie. Les auteurs des premiers avaient naturellement en vue principalement la forme rebelle. C’étaient des chirurgiens surtout occupés de détails opératoires. Quant aux seconds, ils se tiennent unanimement à la division en deux variétés : la petite névralgie faciale où la douleur est continue et qui paraît le plus souvent liée à des causes de constatation facile, dentaires buccales ou nasales, et, d’un autre côté, la grande névralgie faciale, névralgie épileptiforme ou tic douloureux de la face où la douleur est paroxystique et dont les caractères restent les mêmes, qu’on en recherche la cause dans des lésions dentaires, avec Jarre, Cruet et Gaumerais, ou qu’on la place plus haut, dans les troncs nerveux, comme Putnam et Dana, ou jusque dans le ganglion de Gasser, comme Krause, Gilbert Ballet, Sydney J. Schwab et un grand nombre d’auteurs modernes. L’étude des petites névralgies est bien entreprise, mais incidemment en quelque sorte, et on s’attache moins à en préciser les caractéristiques propres
(1) A. Trousseau. Clinique médicale de VHôtel-Dieu de Paris, tome II, 9 e édition, p. 156.
qu’à les rattacher à des états morbides définis, comme le diabète ou la tuberculose.
En 1904, appliquant aux névralgies faciales les idées du professeur Pitres, exposées plus haut, sur la classification pathogénique des névralgies par la méthode des injections de cocaïne (voir page 5), nous avons essayé de montrer que les névralgies chroniques et rebelles ne se rattachaient pas toutes au même type de la névralgie épileptiforme de Trousseau. Nous avons fait voir que celles de ces névralgies que la cocaïne loco-dolente apaisait momentanément, névralgies d’origine périphérique, affectaient des allures spéciales et pouvaient cliniquement se différencier d’autres névralgies rebelles à l’action de la cocaïne, correspondant d’une façon générale au type de Trousseau, et qu’on pouvait par opposition aux premières appeler névralgies d’origine centrale, entendant seulement par là seulement que la cause en résidait, sans préciser autrement, au-dessus des terminaisons périphériques (1).
A côté de ces deux types les plus fréquents, nous en avons individualisé un autre, celui des névralgies liées à des lésions néoplasiques de la racine de la cinquième paire et du ganglion de Gasser (2).
Enfin, la méthode nouvelle des injections d’alcool au niveau des extrémités des nerfs (Pitres et Verger) ou dans les troncs eux-mêmes (Schlœsser, Ostwalt, Lévy et Baudoin) a suscité récemment un certain nombre de publications sur les névralgies faciales, et entre autres la remarquable thèse de Lévy (3).
Dans ce travail, auquel nous aurons l’occasion de faire de nombreux emprunts, l’auteur distingue trois grandes catégories de névralgies faciales symptomatiquement différentes : les petites névralgies faciales dont les variétés étiologiques font l’objet d’études particulières; la grande névralgie faciale, dans laquelle il sépare des variétés secondaires surtout basées sur des caractères étiologiques et des symptômes extrinsèques et où il range la névralgie des édentés, et enfin un type dont
(1) Henri Verger. Essai de classification de quelques névralgies faciales par les injections de cocaïne loco-dolenti. — Revue de Médecine , 1904, p. 35-94.
(2) H. Verger et Grenier de Cardenal. Névralgie faciale et tumeur du ganglion de Gasser. — Revue Neurologique , 30 juillet 1905.
(3) Lévy. Essai sur les névralgies faciales. Thèse de Paris, 3 mai
nous aurons à discuter la valeur et qu’il appelle la névralgie clés plexus de la face.
En tenant compte de ces derniers travaux et en complétant nos premières recherches en ce qui concerne notamment les névralgies aiguës, celles dont Trousseau disait justement qu’elles guérissent vite et facilement, nousdistinguerons, des névralgies de cause périphérique, des névralgies de cause radiculo-ganglionnaire correspondant aux névralgies centrales de notre premier mémoire, et enfin des névralgies d’origine proprement centrale, hystérique ou épileptique.