MAURE DE TANGER
D'après une aquarelle de Fortuny. (Collection de M. W. H. Stewart.)
une révélation pour le jeune artiste. C'est une époque de notre existence à laquelle nous ne saurions penser sans émotion. Presque toujours silencieux, négatif, mais sans tristesse et sans mauvaise humeur; facile à vivre, obligeant et bienveillant, indifférent aux choses extérieures, Fortuny vivait absorbé dans une contemplation féconde et sollicité, de tous les côtés à la fois par les mille épisodes brillants, pittoresques, inattendus et dramatiques, qui se déroulaient.devant lui. Des choses les plus émouvantes, il ne voyait que l'aspect extérieur; le côté âme et passion semblait lui échapper, comme pour lui permettre de mieux considérer le costume et le caractère. Il allait et venait par les camps avec une activité infatigable, muni d'un large carton de papiers légèrement teintés sur lesquels, avec une dextérité extraordinaire, il fixait, à main levée et debout, tout ce qu'il voyait, en rehaussant ses dessins d'une tache blanche, pour avoir des reliefs. C'était déjà juste, net, très habile de facture, pas encore savant au point de vue de l'attache anatomique. Dans quelques-unes de ces occasions, uniques au monde pour un peintre, où l'empereur actuel du Maroc venait à nous dans son somptueux apparat pour signer la paix, aux plaines de Bu-Séja ou de Vad-Ras, le peintre déployait une activité silencieuse; tout l'intéressait : les chevaux, les types, les étoffes, les armes, les bizarres accoutrements de la garde noire. Quand, après quarante ou cinquante escarmouches, cinq grands combats et huit batailles, nous entrâmes à Tétuan en vainqueurs, ayant pris d'assaut les deux camps qui défendaient la ville, le maréchal O'Donnell désigna à Alarcon, le poète, et à nous, un palais beau comme un alhambra. Nous offrîmes l'hospitalité à Fortuny, mais il lui fallait les bouges du « Barrio » des juifs, les cavernes étranges et noirâtres où se réunissaient les vaincus, l'impression de la rue, le spectacle de la vie orientale, l'épisode caractéristique. Pendant tout son séjour dans la ville, il vécut en plein air, occupé à rassembler les documents qui devaient lui servir l'année suivante à peindre ses premiers tableaux importants; il se borna à reproduire le beau « patio » blanc aux murs ornés d'azulejos de notre demeure.
J'insiste sur ce point, que la vie civile des Maures, l'épisode pittoresque et les scènes de mœurs l'ont beaucoup plus frappé que la lutte elle-même, si poignante et si pleine d'émotion. La guerre offrait à chaque pas des sujets complets à tous les points de vue, il les négligeait, et cela nous parut singulier alors qu'il ne vît dans tout cela, ou qu'il ne choisît,
io LES ARTISTES CÉLÈBRES
comme aniste, que les manifestations du genre purement pittoresque ou étrange. Il est certain qu'il regardait toutes les scènes au point de vue du jeu de la lumière sur les étoffes et sur l'architecture, et qu'il considérait surtout les harmonies ou les oppositions de tons, les types, les emmanchements particuliers dans lesquels réside le caractère des hommes et des choses. Le ciel, la nature et l'atmosphère lui parlaient plus que la guerre elle-même. Cette tendance est très importante à constater, parce qu'on arrivera plus tard à cette conclusion, qu'au point le plus brillant de sa trop courte carrière et dans ses manifestations les plus heureuses, Fortuny est surtout doué d'une main prestigieuse et d'un œil prodigieusement sensible : il étonne plus qu'il n'émeut. Une circonstance grave de sa carrière d'artiste va d'ailleurs confirmer cette remarque que chacun n'aura pas manqué de faire, puisque, à l'âge des ardeurs et des enthousiasmes, il assiste, lui peintre, à une campagne, unique peut-être au point de vue du pittoresque, à des drames sanglants, à des scènes qui offrent à chaque pas des tableaux poignants merveilleusement composés, et que, dans tout son œuvre, le seul souvenir, le seul reflet de ces impressions qui devraient être ineffaçables, c'est une toile, immense il est vrai, mais une toile commandée officiellement , qu'il renoncera à achever et dont il rendra le prix, déjà payé, à la municipalité de Barcelone.
Fortuny revint en Espagne à la fin du printemps de 1860; la province qui l'avait pensionné lui commanda la Prise des campements de Muley-el-Abbas et Muley-ei-Hamed par Vannée espagnole. Il réunit de très nombreux documents à Barcelone même, acheta des uniformes et des équipements, fit poser des soldats des différentes armes qui avaient pris part à l'action, s'occupa de reproduire les portraits des personnages qui devaient figurer aux premiers plans : général Prim, maréchal O'Donnell, colonel Alaminos, général Ros de Olano, comte d'Eu, et les officiers des états-majors généraux; puis, muni de tout ce qu'il croyait nécessaire à sa tâche, il revint à Rome où il avait résolu de l'exécuter. Déjà la municipalité préparait dans la salle de ses délibérations deux places propices qui devaient recevoir, l'une l'œuvre de Fortuny, l'autre Un Épisode de la journée de Castillejos.
Il partit donc pour Rome où il avait résolu d'exécuter son travail; de Madrid il vint d'abord à Paris où il séjourna peu, son but étant surtout de voir la Smalah d'Horace Vernet. L'artiste avait peint à Barcelone même une esquisse sur laquelle on lui indiqua quelques modifications à faire,