LE VASE DE CHINE
(Ancienne collection de M. John W. Wils
et aussitôt installé il fit tendre sur châssis une toile de quinze mètres de longueur qu'il voulut préparer lui-même, s'employant comme un véritable manœuvre à cette besogne qu'il regardait comme très importante. La composition indiquée est certainement bien équilibrée, mais on ne saurait dire qu'elle soit originale ; il avait d'ailleurs à lutter contre le souvenir de la Smalah d'Horace Vernet, qui l'obsédait et qui était écrasant pour lui en ce sens qu'il se présentait immédiatement à l'esprit de tous, d'abord à cause du pays où la scène se passait, puis à cause de l'action elle-même et du genre auquel elle se rattachait; enfin, et surtout, en raison de la dimension et de la proportion de la toile où les épisodes devaient fatalement se souder les uns aux autres. Fortuny, pour représenter la prise du campement, s'était placé dans le camp des Maures ; à gauche, il avait la tour de Jéléli et la hauteur d'où tonnait le canon ennemi; en face, sur toute la longueur et parallèlement au plan du tableau, la tranchée marocaine escaladée par les Espagnols. Le personnage principal, le général Prim, dans un beau mouvement équestre, entrait par l'embrasure de la tranchée suivi d'Escalante, de Santa-Cruz, Campos, Monteverde, etc.; un peu à gauche, le maréchal O'Donnell entrait aussi à cheval suivi de ses aides de camp, au milieu desquels on distinguait le comte d'Eu. Sur toute la largeur des premiers plans, les Maures fuyaient faisant face aux spectateurs avec des groupes diversement composés, chevaux sans cavaliers, blessés en détresse, moutons et bestiaux pêle-mêle : tout le désordre enfin d'un camp arabe qu'on vient de prendre d'assaut. Le travail, tout d'abord, fut opiniâtre et exécuté avec un certain entrain, puis peu à peu l'artiste se refroidit ; il fit successivement ajouter deux et trois mètres à la toile, soudant un épisode à l'autre, perdant le sentiment de l'ensemble, ayant même fait une erreur de mise en toile qui avait eu pour résultat d'établir une certaine disproportion entre les figures du premier plan et celles qui étaient à la tranchée. Fortuny était très travailleur et très courageux, il commanda une nouvelle toile et roula la première ; il était encore à l'époque où le souvenir de l'action était précis, et on voit que l'idée de renoncer à l'exécution de la prise du camp n'avait pas encore germé dans son esprit. Cependant il devenait évident que l'artiste était mal à l'aise en face de son œuvre; il voulut cependant retourner encore au Maroc, ne se trouvant peut-être pas assez armé pour la lutte. De là il revint de nouveau à Rome, et, au lieu d'utiliser ses études pour l'achèvement de la commande qu'on le pressait de livrer, il tergiversait toujours.