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LES BIBLIOPHILES

D'après une aquarelle de Fortuny. (Collection de M. de Murietta, à Londres.)

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évolutions des convulsionnaires kabyles (tableau qui figure dans la même galerie) présente un très grand intérêt à cause de la vérité des types marocains. Jamais photographie consciencieuse n'a fixé avec plus de sincérité l'étrangeté des attitudes et ce je ne sais quoi d'impalpable et de sacré pour les artistes qui compose le caractère : les poses strapassées, les gestes cassés des Arabes assis au soleil, leur physionomie somnolente et grave, cet aspect contemplatif de fakir, qui flotte entre le sommeil, le rêve et la réflexion, sont remarquablement rendus ; tout ce monde-là parle arabe et on se sent transporté sur un autre continent. Il est important de remarquer que le papillotage charmant, qui constituera plus tard la manière de Fortuny, n'existe pas encore dans ce curieux tableau où les per-. sonnages et les architectures sont à leur plan, ne jouent que le rôle nécessaire, sont enveloppés comme il convient, avec les sacrifices indispensables à l'assiette d'une scène et la composition d'un tableau.

C'est en 1866 que le bruit de son nom parvint jusqu'à Paris; l'éditeur Goupil, édifié sur le talent de l'artiste par un certain nombre d'œuvres qu'il avait apportées, entra en relations avec lui et fit un traité par lequel Fortuny s'engageait à lui livrer, par un premier contrat, et au prix de cent francs chacune, un assez grand nombre d'aquarelles. La plus importante de celles que nous connaissions de cette période ne mesure pas moins de soixante centimètres, elle représente une mendiante adossée à un mur avec son enfant dans les bras. Cette aquarelle, qui ne fut pas payée plus cher que les autres en raison du contrat, a sa légende amusante. Fortuny avait un singe qui, jouant un jour dans l'atelier avec des cartons, brûla quelques feuilles et en roussit un certain nombre. L'artiste surprit l'animal au moment où il venait de se brûler si cruellement qu'il en mourut ; une de ces feuilles enfumées, marbrée de taches bizarres, et qui présentait encore la résistance nécessaire pour être employée, lui parut si bien préparée comme fond, et il y vit une telle combinaison de tons harmonieux, qu'il voulut collaborer avec la flamme. Cette remarque peut sembler puérile, mais elle a son importance, car bien souvent, plus tard, on observera que les fonds des aquarelles de Fortuny sont des fonds rêvés, des combinaisons de couleurs qui ont frappé ses yeux et qui ne ressemblent pas plus aux fonds réels que lui offre la nature, que les idées incohérentes d'un rêve ne constituent une action ; mais le peintre cligne des yeux et il enveloppe dans une brume harmonieuse tous ces tons divers, taches aussi variées que les fleurs d'un bouquet.

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Cependant Fortuny, dont le nom courait de bouche en bouche dans les ateliers parisiens, n'avait pas encore vu Paris; il y avait des relations personnelles et des relations d'affaires; la fréquentation des artistes de notre école moderne ne pouvait être pour lui chose indifférente, et, comme sa voie n'était pas encore bien déterminée, ce voyage pouvait avoir une grande influence sur son avenir. Il l'entreprit dans l'automne de 1866 et fréquenta quelques ateliers. Meissonier avait alors un petit groupe d'élèves aujourd'hui dispersés, notre artiste put profiter de l'enseignement de l'homme auquel on l'opposa depuis, sans aucune espèce de raison. Fortuny jusque-là était assez incohérent ; il dessinait avec précision des morceaux, mais il n'était pas rare de le voir absolument renoncer à attaquer un membre, à le modeler, à l'attacher anatomiquement ; le charme de l'ébauche suppléait souvent à l'insuffisance du dessin. Dans cet ordre-là, Meissonier avait beaucoup à lui apprendre, et on le vit serrer davantage son exécution. L'artiste trouva ici un autre enseignement assez inattendu, on lui mit dans les mains une collection à peu près complète de Gavarni et les riches lithographies, qui avaient été publiées dans le Paris de M. de Villedeuil; elles firent sur lui une très-grande impression. Déjà il possédait à fond l'œuvre de Goya, les Caprices, la Tauromachie, les Désastres de la guerre, les Chevaux, et les épreuves détachées, les Sueltas; il avait même des albums inédits du maître ; il voulut étudier les procédés de l'eau-forte, et il publia neuf planches éditées par MM. Goupil, qui devaient plus tard être suivies de quatorze autres, aujourd'hui terminées, mais restées inédites. Ces planches appartiennent à sa veuve, et partie d'entre elles sont entre les mains de ses éditeurs.

A Paris, l'artiste travailla aussi chez M. Gérôme, qui lui avait cédé un de ses ateliers; il fit quelques études sur nature, entre autres celle qui a pour fond la porte de la Réserve au Cabinet des Estampes de Paris, origine de la toile les Bibliophiles ; il fréquenta assidûment ses compatriotes Gisbert, Madrazo, Rico et Zamacoïs; mais c'est surtout pendant l'année 1868, lors de son voyage à Rome, que Zamacoïs vécut côte à côte avec son ami.

Nous n'avons pas la prétention de suivre exactement le peintre dans ses pérégrinations ; il revint à Madrid, y séjourna assez longtemps, puis ayant noué des relations étroites avec la famille de son ami Madrazo, il épousa bientôt la fille du peintre de la cour, alors directeur du Musée royal de Madrid. Nous croyons que c'est à cette occasion, et par cette relation.

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qu'il peignit pour la reine Isabelle un plafond, qui décore un des salons de l'ancienne résidence de la reine Christine, aux Champs-Elysées. Il avait d'ailleurs donné des leçons de dessin à l'une des filles de la

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