CIRCASSIEN
(Collection de M. W. H. Stewart.)
l'atelier de brillantes étoffes, il dresse contre les parois de grandes vitrines pleines de poteries, de faïences persanes, de morceaux d'azulejos, de specimens de Fart hispano-arabe ou de l'art persan, armes précieuses, buires, plats à reflets métalliques, verreries de Murano, étoffes de l'Orient. Tout ce qui brille, tout ce qui miroite, tout ce qui retient la lumière, il le recherche et le collectionne. Un jour, à Grenade, il a vu un grand cantaro qui rappelle le fameux vase de l'Alhambra, il n'a de cesse qu'il soit en sa possession. Un de ses compatriotes, le peintre Ferrandiz, a d'ailleurs reproduit à l'occasion de l'une de nos expositions annuelles l'intérieur de cet atelier, qui ressemblait plus à une salle d'exposition d'art oriental qu'à un lieu d'étude. On se demande même comment l'artiste pouvait peindre dans un tel milieu, où l'œil était sollicité par tant de choses qui papillotaient et qui accrochaient les points lumineux, sans pouvoir jamais se fondre dans une harmonie générale et se tenir discrètement à leur place. Mais après tout, ce sont là les éléments de travail de Fortuny; et quand il les mettra en œuvre, luttant d'éclat dans ses toiles avec les tapis d'Orient et les étoffes pailletées, il saura peut-être amortir les chocs de lumière, tempérer les éclats et donner à son ensemble l'harmonie nécessaire.
C'est vers cette époque que Henri Regnault fit la connaissance de Fortuny ; la correspondance de l'auteur de la Salomé montre jusqu'à quel point il fut impressionné à la vue des œuvres du peintre catalan : « J'ai passé avant-hier la journée chez Fortuny et cela m'a cassé bras et jambes. Il est étonnant ce gaillard-là! Il a des merveilles chez lui; c'est notre maître à tous. » Malgré ce grand cri poussé par l'artiste que nous avons tous pleuré, et comme Français, eteomme peintre, c'est cependant encore dans le huis clos qu'est proclamée cette suprématie de Fortuny à Rome. Les raffinés, les voyageurs, les cosmopolites de Paris savent bien qu'il y a là-bas une personnalité très vive qui s'affirme, mais l'écho ne se répercute ici que dans un monde restreint. Les expositions privées de la rue Chaptal, celles de la place de l'Opéra ne servent qu'à aiguiser la curiosité publique. De temps en temps, c'est une aquarelle importante, le Marchand de tapis, le Circassien, ou quelque petite toile brillante et ensoleillée, Une Posada à Grenade, qu'on va voir là, dans un milieu discret où l'on ne néglige pas la mise en scène; on n'entre qu'avec des mots de passe, il semble qu'il y ait une certaine méfiance à l'égard du public, du « tout le monde », qui ne respecte pas toujours les
arrêts rendus dans les cénacles. En somme, notre Exposition annuelle des Champs-Elysées où, plus ou moins, toutes les célébrités étrangères, les Walker, les Frith, les Leighton, les Mackart, les PettenkorTen, les Piloty, les Menzel, les Zichy, les Induno, les Munkaczy, etc., etc., sont venus se faire consacrer, n'a jamais contenu une seule œuvre de Fortuny, et les plus curieux des choses d'art, qui n'ont pas eu la fortune de visiter son atelier de Rome, ne connaissent véritablement pas un ensemble d'oeuvres d'où l'on puisse tirer une conclusion. Enfin, au printemps de 1870, les initiés entendent dire qu'on expose chez MM. Goupil une toile qui fait fureur, et qui peut donner une idée complète de celui qu'on regarde déjà comme un maître, sans qu'on ait réellement pu se former un jugement sur son talent.
Ceux qui nous lisent connaissent sans doute aussi bien que nous la toile qu'on désigne sous le titre Un Mariage dans la sacristie d'une église de Madrid, et dont le nom consacré est la Vicaria. On vient d'ailleurs de la revoir à loisir dans une des Expositions de charité faites dans la salle de la rue de Sèze. Il est certain qu'en se plaçant au point de vue de cet art agréable et charmant, aussi spirituel dans la conception qu'habile dans le rendu, l'œuvre est de tout point réussie et justifie le bruit qui s'est fait autour d'elle. L'artiste a choisi pour cadre une sacristie très pittoresque, composée, je crois, de morceaux pris çà et là; il a placé la scène au xvme siècle, ce qui lui a permis de donner au groupe des mariés et des invités les costumes de ce joli monde à paillettes qui circule dans l'œuvre de Goya. Il y a là des roses vifs, des jaunes soufre, des tons rares et chatoyants qui font un contraste avec le caractère de l'édifice; les physionomies des prêtres et des sacristains sont bien observées et pleines d'intentions fines; les groupes des mariés et des parents s'opposent heureusement les uns aux autres par une diversité qui fait antithèse. Au milieu de ce monde bariolé circule un être étrange, avec le torse nu et la cagoule en tête; c'est un pénitent de confrérie qui va demandant l'aumône et présentant la limosnera. Il y a là trois sortes d'attraits : les types, tous faits pour retenir le regard ; la mise en scène, aussi ingénieuse par l'arrangement que séduisante parle caractère; et enfin l'exécution, qui est d'un grand charme quoiqu'elle ait été, dans l'état définitif, inférieure à ce qu'elle fut à un moment donné.
Nous avions vu le tableau de la Vicaria dans l'atelier de l'artiste, bien
longtemps avant qu'il fût livré, et il a passé par différentes phases. Fortuny le regardait comme terminé vers le mois de mai 1869; tout était alors largement et grassement touché, les visages, si séduisants, étaient indiqués d'une main habile, mais vive et franche; il y avait dans cette exécution quelque chose de la touche du Goya de l'Alameda des ducs d'Ossuna, c'est-à-dire le Goya contenu, gracieux, spirituel, de la Romeria de San Isidro. Plus tard certaines exigences amenèrent l'artiste à blaireauter les têtes et à imprimer à l'ensemble une uniformité de facture qui, en rendant le tableau plus accessible au goût du public, en énervait les qualités. Fortuny, à la fin de sa vie, regrettait ces concessions. Je lis même dans une lettre datée d'octobre i8~3 : « Aujourd'hui je n'ai pas de dettes, j'ai même quelque chose de côté, et mon indépendance est assurée, je vais seulement commencer à faire ce que je sens et ce qui me plaît. »
Au lendemain de la Vicaria l'artiste était en possession de sa^pleine renommée, il allait exécuter une autre toile importante dans son œuvre, qui devait fortifier une réputation incontestablement établie, et confirmer les prix considérables qu'on attribuait à ses œuvres. Ce n'est qu'après la guerre que le public a eu connaissance, par les récits des visiteurs de son atelier de Rome, de la toile intitulée : Réception d'un modèle à V Académie; mais elle était commencée depuis longtemps. Elle fut interrompue par le voyage que l'artiste fit en Andalousie, voyage qui produisit l'impression profonde que le séjour aux pays du soleil avait toujours faite sur sa nature. Il est singulier que Fortuny, qui était très silencieux, très concentré, et dont l'esprit ne se révélait ni par des mots ni par des saillies, comme chez son spirituel compatriote Zamacoïs, ait plusieurs fois montré, dans ses œuvres, des intentions d'une très grande finesse et donné à ses physionomies des expressions d'une acuité et d'une délicatesse rares. Il avait imaginé une Académie comme on en eût rêvé une dans l'atmosphère où se passe la Chartreuse de Parme ; et les membres de ce cénacle innommé procédaient, dans un palais de splendide architecture, à l'examen du modèle féminin.
Cette toile, qui est extraordinaire à un certain point de vue, appartient aujourd'hui à M. Stewart, qui n'a pas moins de dix à douze tableaux de l'artiste, et des plus importants. Bien qu'il soit très difficile de faire comprendre l'œuvre à qui ne l'a point vue, nous allons cependant le tenter.
LA PORTE DE JUSTICE A l'aLHAMBRA. (Collection de M. W. H. Stewart.)
Fortuny a donné comme cadre à sa fantaisie l'étonnante salle d'entrée des grands appartements du palais de l'ambassade d'Autriche à Rome; les colonnes de marbre et de porphyre se détachent sur le fond des grandes verrières qui éclairent le vestibule à l'entrée, et, comme si ce n'était pas assez de la richesse de ce magnifique intérieur (que la plupart de ceux qui sont allés à Rome connaissent certainement), l'artiste a meublé ces fonds de groupes de marbre et de bronze empruntés au Vatican. A la hauteur des chapiteaux des colonnes, pour ajouter encore à la richesse, il a laissé voltiger dans l'air, comme l'eût fait un décorateur pour une fête, des draperies splendides qui viennent s'attacher aux fûts. Les murs de marbre de la salle sont couverts de cuivres, de bras de lumière, de glaces de Venise, de consoles dorées qui portent des bustes de matières précieuses. Des grandes tables de mosaïque portées par des satyres en métal ou en bois dorés, dans le goût du Brustolone, s'appuient aux murs à droite, et, monté sur ce marbre même, le modèle féminin, dans tout son jour et son entière nudité, a pris la pose et s'offre au regard d'une dizaine d'académiciens en habits de cour à la Louis XV. Les vieillards qui entourent cette Suzanne sans pruderie sont vêtus des étoffes les plus suaves, des couleurs les plus osées, celles qu'on appelait alors des noms les plus étranges, les « zinzolin », les « cuisses de nymphe émue », les « duvets de pêche », les « jaunes Pompadour », etc. ; pailletés d'or et d'argent, ils portent le bas de soie bien tendu, l'escarpin à boucles de strass, et prennent les poses et les expressions les plus variées. Chacun exprime son jugement par un geste ou par un jeu de physionomie; l'un d'eux, plus consciencieux et plus amateur, s'est tout à fait détaché du groupe pour lorgner de très près les formes de l'académie rose. Un détail qui amuse l'œil et joue un rôle dans ce tableau, c'est le reflet de ces tons divers des étoffes sur le sol de porphyre et de marbre. — Tel est le sujet, mais il faut se figurer chaque accessoire de cet éblouissant intérieur rendu par un artiste aussi consciencieux que Desgoffe, ne faisant pas plus de sacrifice que lui, ne noyant rien dans l'ombre, tenant compte de toutes les paillettes, de tous les accidents, de toutes les facettes des objets et des mille feux de la lumière. Au point de vue du tableau, tel qu'il devrait être conçu dans son harmonie, il y a beaucoup à dire; mais le vice évident de cette toile curieuse, si étonnante par certains côtés, et qui est peut-être une toile unique au point de vue d'une certaine exécution, c'est que l'homme n'y joue pas un rôle supérieur à celui qu'y jouent