LA PRIÈRE
(Collection de M. le baron Edmond de Rothschild.)
les choses et les natures mortes. Fortuny ne serait sans doute jamais allé plus loin dans son prodigieux rendu.
L'artiste était à Paris au printemps de 1870; il y fit alors une courte apparition, et, traversant rapidement Madrid et Séville, vint se fixer à Grenade, où il resta deux années, coupant seulement ce séjour par une excursion au Maroc. Ce ne fut que vers la fin de 1872 qu'il alla retrouver son atelier de Rome et son petit cénacle. Quoi qu'on en ait pu dire, il voyait Grenade pour la première fois. Jusque-là il avait séjourné en Catalogne ou à Madrid, et tout ce qu'on connaît de sujets d'architecture arabe ou de scènes qui ont pour fonds des palais de l'art mauresque a été exécuté à l'aide des études faites à Tétuan pendant le séjour de 1869 à 1860. C'est ainsi que l'artiste avouait que la vue de l'Alhambra et la connaissance qu'il avait acquise de l'architecture des Maures l'avaient beaucoup gêné pour son travail. Jusque-là il avait l'intuition de cet art, il le comprenait dans son ensemble et dans sa coloration générale, et il peignait largement ses fonds d'après son impression, s'appuyant sur des lignes connues, des silhouettes et des constructions exactes. Désormais, en face de ces prodigieux détails de la réalité, il se sentait dérouté, et, de fait, Eugène Delacroix, qui lui aussi avait vécu au Maroc, se contentait de l'impression dans son rendu et la faisait éprouver plus profonde et plus juste que les peintres minutieux, qui joignaient pourtant à la précision des architectes un certain sentiment de la lumière.
A Grenade, Fortuny s'établit d'abord aux Siete Suelos, dans cette auberge célèbre située dans l'Alhambra même et si connue des voyageurs ; plus tard il prit une maison avec un jardin et s'organisa un atelier; il avait là des amis, artistes comme lui, d'abord l'excellent Don Rafaël Contreras, l'ingénieux et le respectueux restaurateur de l'Alhambra; puis son compatriote Tapiro, dont le nom est bien connu à Paris; Jorris, un Italien de talent, un Romain du Cénacle, et Rico, un artiste bien original. Ces deux années furent très fécondes, il fit nombre d'études en pleine lumière, à l'heure où, abrité sous le parasol, le peintre entend la boîte de couleurs crier sous la morsure du soleil. 11 avait un jardin très pittoresque, mais celui de Don Rafaël, avec ses murs tapissés de larges feuilles et ses grands cucurbitacés aux riches couleurs, ses fleurs éclatantes et ses verdures sombres, avait encore plus de caractère. Il combina les deux études et en fit le fond d'un nouveau tableau, important aussi dans l'œuvre, qui s'appelle la Répétition d'une tragédie
dans un jardin, et qu'il désignait plus volontiers sous le nom le Poète.
Je sais ce qu'il y a de désavantageux à parler d'une toile que presque personne n'a vue, mais s'il y a un côté intéressant dans une étude sur cet artiste, c'est justement peut-être ce côté inédit de ses œuvres. Le Poète est une composition très inattendue. En y réfléchissant bien, on arrive à cette conclusion que la plupart du temps les œuvres de Fortuny lui ont été inspirées par le fond du tableau lui-même. Chez tout autre la pensée précède, l'âme du sujet est le pivot, puis le peintre cherche le fond qui convient à la scène qu'il a imaginée; il le trouve, il le subordonne, ses personnages vont se mouvoir dans ce cadre plus ou moins exact et réel. Pour le Modèle, par exemple, les belles salles du palais Colonna l'ont évidemment tenté, et il a cru que la scène qui conviendrait le mieux à ce décor serait celle qui donnerait lieu à un déploiement de costumes chatoyants en opposition avec cette figure entièrement nue. Pour la Vicaria, il aura vu quelque belle sacristie comme on en voit en Espagne et en Italie, et se sera dit : « La signature d'un acte de mariage au dernier siècle serait la mise en scène qui se déploierait le mieux dans cette architecture. » Pour les Kabyles convulsionnaires , je sais personnellement qu'il a accommodé à un fond absolument copié sur nature, et que je reconnais, une scène vue en d'autres lieux, et c'était d'ailleurs son droit d'artiste. Une autre toile très intéressante, qui s'appelle les Suppliciés (appartenant également à M. Stewart) et qui a pour fond une des salles de l'Alhambra de Grenade, vient confirmer cette idée. Il a vu l'architecture, il a été frappé, il a fait son étude sur nature, et s'est efforcé de fixer l'impression des rayons ardents du soleil sur ces murs blancs, cherchant à rendre les teintes d'ombres transparentes portées par les grands plans en saillie, les reflets assourdis des ors dans les coupoles à stalactites, l'éclat des azulejos, des tapis, des armes et des lampes de cuivre noyées dans la pénombre, et cet assoupissement particulier à l'Orient et à la nature de l'Andalousie. Un jour enfin, en regardant son étude palpitante de lumière, il a pensé que cette Porte de la Justice conviendrait à la scène des Suppliciés; il. a assis alors, dans l'ombre de la porte en fer à cheval, un juge arabe ou un kodja, secrétaire de quelque tribunal, qui assiste somnolent à l'effroyable supplice de deux noirs étendus, nus, tout de leur long sur la dalle brûlante, les pieds passés dans une cangue, voués sous ce soleil de plomb à une immobilité mortelle. Au premier plan, un autre condamné, la tête et les mains passées dans les trous de la planche
3o LES ARTISTES CÉLÈBRES
du supplice, cuit impitoyablement sous les rayons de feu, tandis que dans l'ombre des salles fraîches, au doux murmure des eaux jaillissantes, les exécuteurs des hautes œuvres restent immobiles, accroupis sur les tapis, en proie au spleen lumineux de l'Orient.
Mais je reviens au Poète. Fortuny, comme nous l'avons dit, avait fait deux études de jardin, l'une d'après le sien propre, l'autre dans celui de Don Rafaël Contreras. Il imagina un poète qui fait répéter un rôle à une actrice, et un public très restreint qui, placé à distance, juge de l'effet de cette répétition en plein air, dans cette huerta luxuriante, pleine de lumière et de soleil. Les costumes appartiennent encore au xviiic siècle, Je groupe du poète et de la tragédienne est dramatique de geste, tandis que celui des amateurs est sobre et contenu. Il serait curieux de savoir quel est le lien, l'association des idées qui a pu produire cette composition singulière qui éveille la pensée et pique assez notre curiosité pour que nous nous préoccupions à ce point de l'origine. Quelque poète espagnol a-t-il fait une lecture dans un jardin, et Fortuny a-t-il brodé sur ce thème-là? A-t-il assisté à Rome à une scène de ce genre? Est-ce le résultat de quelque lecture, de quelque récit, une impression fugitive qui a éveillé sa pensée? Nous l'ignorons, mais en tout cas nous retenons deux choses : le fond est connu, il est réel, et il est le point de départ; et pour la première fois peut-être, Fortuny, par ce sujet qui a quelque chose d'étrange, d'indécis, de rêvé, éveille notre pensée et nous emporte au delà.
Une autre étude sur nature, intitulée Los Cerdos, « les Porcs », qui représente un intérieur de basse-cour à Grenade, restée longtemps en la possession de l'artiste, passe auprès des peintres du Cénacle pour son chef-d'œuvre. Ce fond, très intéressant, fût devenu sans doute aussi un prétexte à quelque œuvre nouvelle. C'est à cette époque que le peintre exécuta la Halte des Voyageurs et V Arquebusier ivre, deux perles de la collection Stewart. Enfin la Prière de la collection de M. Edmond de Rothschild est une étude d'après nature de la charmante mosquée de Tolède, Florida Elança.
Fortuny voyait désormais ses toiles atteindre un prix très élevé; on brûlait de le connaître, il avait lui-même le désir de voir les grandes collections, passionné qu'il était des objets d'art, des armes précieuses, des étoffes, des meubles, de la céramique et des merveilles de l'art du métal; il se laissa entraîner à Londres par son ami, le baron Davillier, le